CHAPITRE V
dénouement fait preuve, l'auteur a pu se rendre coupable du fatras qui remplit les actes précédents. »
Lireux partit d'un éclat de rire :
« Pensez-vous réellement qu'il soit de lui, le dénouement? demanda-t-il .
— Sans doute, il faut bien le croire.
— Eh bien! n'en croyez rien. Après avoir exhalé son désespoir en une longue tirade qui durait bien vingt minutes, la reine se laissait docilement emmener par les soldats. J'en connaissais la lin d'avance : les étudiants auraient cassé les bancs et Dieu sait quoi encore ! Vous n'ignorez pas non plus que lorsque le gaz reste ouvert après minuit, ne fût-ce qu'un instant, il y a, outre le luminaire consommé, une surtaxe à payer. J'ai regardé ma montre au moment où la déplorable victime commençait sa tirade. Il était exactement ii heures 47 minutes; elle aurait peut-être pu finir à minuit, mais la chose était douteuse. Et ce qui n'était pas douteux pour moi, c'était le tumulte qui allait s'ensuivre, et le temps qu'il m'eût fallu pour m'en rendre maître. Sur-le-champ, ma décision fut prise. J'appelai le plus robuste des sapeurs de garde et je fis enlever la reine. Vous savez le reste. »
Il n'est guère de directeur de théâtre de l'époque qui ait pu échapper aux imaginations de Balzac. Parmi les mille et un projets dont les plans s'enchevêtraient dans son cerveau tant pour le bonheur à venir de l'humanité que pour l'édification de sa propre fortune, il en était un qui dominait tous les autres et que je ne puis mieux définir qu'en employant l'expression américaine « to make a corner » — accaparer. — 11 voulait accaparer, et nous allons voir sur quoi il prétendait exercer cette manie d'accaparement.
Deux ans environ avant l'avènement de Lireux à l'Odéon, la maison de Ville-d'Avray dont j'ai parlé
i6o UN ANGLAIS A PARIS.
ailleurs venant d'être terminée, un groupe d'hommes de lettres reçut une invitation à y passer le dimanche. Ce n'était pas une invitation ordinaire, mais une sorte de circulaire ; on y lisait en post-scriptum : « M. de Balzac fera une communication importante. » Léon Gozlan, Jules Sandeau, Louis Desnoyers, Henri Monnier et ■d'autres encore, auxquels les projets de Balzac étaient familiers, se doutaient bien de ce qui les attendait. Aussi, quand Lassailly, un des quatre nez légendaires, émules du nez de Bouginier, confirma leurs appréhensions en leur confiant qu'il ne s'agissait de rien moins que de faire leur fortune, ils comprirent qu'ils n'avaient plus qu'à se résigner. Jules Sandeau, qui était la douceur même, remarqua seulement avec un soupir que c'était la quinzième fois que Balzac lui proposait de faire de lui un millionnaire ; Henri Monnier offrit de vendre pour 7 francs 50 centimes sa part des bénéfices futurs ; •et Léon Gozlan suggérait justement que leur hôte avait peut-être découvert une mine de diamants, lorsque Balzac parut. Il avait entendu la dernière phrase de •Gozlan et déclara aussitôt que la découverte d'une mine de diamants ne serait rien auprès des résultats de sa propre invention. Il allait tout simplement monopoliser la direction de tous les théâtres de Paris. Et il -développa son plan en un beau discours, qui dura deux heures, et qui se serait certainement prolongé d'autant, si l'un des invités ne lui avait tout à coup rappelé qu'il était l'heure du dîner.
« Le dîner, s'écria Balzac, je n'y ai pas songé. » Heureusement, un restaurant était proche, d'où l'on fit apporter quelque pitance, et les futurs millionnaires et leur soi-disant bienfaiteur purent s'asseoir « à un banquet tout à fait en rapport, — comme ensuite le conta Méry, — non seulement avec les perspectives magnifiques qu'on venait d'ouvrir devant eux, mais encore avec les splendeurs qui les environnaient ».