CHAPITRE V. • i6i
Car il faut bien l'avouer : cette maison qui, clans la pensée de Balzac, devait devenir la plus somptueuse des habitations, était pour l'heure, sauf des tables et quelques chaises, absolument dénuée de tout mobilier. Le jardin était une forêt vierge, coupée çà et là de sentiers tortueux et si raides qu'il fallait un alpenstock pour s'y maintenir en équilibre, malgré les larges pierres enfoncées provisoirement dans le sol en guise de degrés.
Un jour, Dutacq, l'éditeur, ayant manqué une de ces marches rustiques, roula jusqu'au mur d'enceinte du domaine sans qu'il fût possible à ses amis de l'arrêter.
Ce jardin était destiné, comme tout ce que touchait l'imagination de Balzac, à rivaliser avec le Pérou. Une partie devait être construite et devenir une laiterie ; une autre serait consacrée à la culture des ananas et des raisins de Malaga, et Balzac ne pensait pas que son revenu annuel, de ce chef, pût s'élever à moins de 30,000 francs, « au bas mot m, ajoutait-il.
L'installation des appartements n'était pas moins grandiose — en théorie, toujours. Si les murs complètement nus ressemblaient à des cartes géographiques, c'est qu'on y pouvait lire en de superbes inscriptions quelle serait leur future splendeur. Là, regardant le nord, se déploierait une admirable tapisserie flamande du treizième siècle, flanquée — nous suivons les inscriptions — de deux toiles inappréciables de Raphaël et de Titien. En face, au-dessous d'un chef-d'œuvre de Rembrandt, un canapé, deux fauteuils et six chaises du style Louis XV le plus pur, recouverts de tapisseries d'Aubusson représentant les Fables de La Fontaine. En face encore, une cheminée monumentale en malachite {don futur du czar Nicolas, qui avait exprimé son admiration pour les romans de Balzac), et sur cette cheminée une pendule et des bronzes de Gouttières. Au plafond la place était indiquée d'un lustre en verre de
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Venise, et, dans la salle à manger, un large carré dessiné sur le plancher sans tapis, figurait le vaste buffet oii s'étalerait « la vaisselle plate et la splendide argenterie de famille ».
En attendant l'installation du mobilier, la construction de la laiterie et des serres pour les raisins de table et les ananas, etc., les invités, assis sur des escabeaux de bois, mangeaient un méchant dîner, relevé heureusement d'un dessert plus délicat : les fruits, les poires surtout, ne manquaient jamais chez Balzac, qui les aimait beaucoup et en mangeait à profusion.
Le vin était, en général, de qualité médiocre, mais dans cette circonstance particulière, les hôtes de Balzac eurent lieu de s'apercevoir que son imagination pouvait lui jouer des tours plus cruels encore dans l'approvisionnement de sa cave que dans l'élaboration de ses combinaisons financières ou dans ses projets pour l'ameublement de sa maison.
Au dessert, Balzac prit un air solennel :
« Messieurs, dit-il, je vais vous offrir du Château- Laffitte comme vous n'en avez jamais goûté, comme il est donné à peu de mortels d'en boire. Je vous demande de le déguster avec attention, je dirais presque avec recueillement, car pareille occasion ne se représentera peut-être pas dans notre vie. »
Là-dessus, on remplit les verres, on but... et tout le monde fit une affreuse grimace, car c'était la plus abominable des drogues. L'un des convives, plus hardi que les autres, en donna son opinion :
« C'est peut-être du « château de la rue Laffitte », c'est assez, en tout cas, pour donner la colique. »
Tout autre que Balzac eût été horriblement déconcerté ; lui, au contraire, sans se troubler :
« Oui, dit-il avec orgueil, vous avez raison, en un sens : ce nectar, pure ambroisie, vient en droite ligne