CHAPITRE V
de la rue Laffitte ; car c'est le baron James de Rothschild qui m'en a offert deux barils, ce dont je lui rends grâce. Buvons à sa santé, messieurs! »
On se tromperait en croyant que Balzac jouait là une habile comédie; son imagination agissait sur son palais comme sur ses autres organes, et il était intimement convaincu qu'il régalait ses invités du vin le plus exquis qui fût au monde.
Bien que la nature même de mes Souvenirs me rende la chose assez difficile, j'ai essayé jusqu'à présent de m'égarer le moins possible dans d'inutiles digressions. Mais il le fallait ici pour faire à peu près comprendre ce que pouvait donner la rencontre de deux cerveaux comme ceux de Balzac et de Lireux.
Ce dernier avait à peine pris en main la direction de rOdéon que Balzac trouvait le chemin de son sanctum. Il lui apportait une pièce : les Ressources de Quïnola. Si incroyable que cela puisse paraître, il est certain qu'en 1842 Balzac ne tenait pas, aux yeux du gros public, le premier rang comme romancier; mais pas un jeune directeur ne lui eût cependant refusé de jouer une de ses pièces. Aussi Lireux accepta-t-il sans grande appréhension les Ressources de Quinola. Je ne veux pas dire que l'œuvre fût mauvaise et qu'il aurait dû s'en apercevoir : il est bien prouvé que le directeur le plus expérimenté peut se tromper en pareille occurrence ; mais le point discutable est de savoir si le chefd'œuvre le plus incontesté aurait pu réussir avec la tactique adoptée par Balzac pour assurer le succès de sa pièce. Tout ce que je vais raconter semble être tiré d'une comédie burlesque ; je peux pourtant en affirmer la parfaite véracité dans les moindres détails : je tiens le récit de Lireux lui-même, qui fut, somme toute, la principale victime de l'insatiable avidité de Balzac, ou, pour m'exprimer avec plus d'indulgence, de son envie
i64 UN ANGLAIS A PARIS.
immodérée de faire de l'argent. La détermination qu'il prit de composer toute la salle pour le soir de la première représentation ne venait pas de son désir d'être favorablement accueilli par un auditoire ami ; sa préoccupation était de s'assurer à tout événement une forte recette. On retrouvait dans son caractère les deux traits contradictoires de l'avarice et de la prodigalité ; il se montrait très âpre au gain pour être ensuite un bourreau d'argent.
Voici donc l'histoire. Les répétitions étaient déjà fort avancées ; l'auteur et le directeur discutaient les invitations à envoyer, etc. Tout de suite, Balzac déclara qu'il ne voulait au parterre que des chevaliers de Saint-Louis.
« J'y consens, répliqua Lireux, pourvu que vous vous chargiez de les dénicher (i).
— Je m'en charge, dit Balzac. Continuons, je vous prie. Quelles places viennent ensuite?
— Les fauteuils d'orchestre.
— Là, rien que des pairs de France.
(i) La réponse de Lireux montre qu'il n'était pas très au courant des édits royaux concernant cet Ordre ; Balzac lui-même s'exagérait singulièrement l'importance sociale et financière de ses membres. Louis-Philippe l'avait supprimé à son avènement au trône, mais ses deux prédécesseurs n'avaient pas créé moins de I2,000 nouveaux chevaliers. Ceux-ci avaient bien conservé leurs prérogatives et leurs pensions, mais, même avant la chute des Bourbons, cette distinction avait beaucoup perdu de son prestige. Après la bataille de Navarin, l'amiral de Rigny, sollicitant des récompenses pour les officiers qui s'y étaient distingués, passa sous silence l'Ordre de Saint-Louis et ne demanda que des décorations de la Légion d'honneur. L'Ordre, tel que l'avait fondé Louis XIV en 1693, n'était accessible qu'aux catholiques et aux officiers; plusieurs modifications furent introduites plus tard dans ses statuts. L'Ordre de Saint-Louis et celui du Mérite militaire furent les seuls reconnus par l'Assemblée constituante de 1789; mais la Convention supprima le premier pour ne conserver que le Mérite militaire.
L'Editeur.