‹ Un anglais à ParisChapitre 84 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

— Mais les fauteuils d'orchestre n'y suffiront pas, monsieur de Balzac.

— Ceux qui n'auront pas de place dans la salle resteront dans les couloirs ou au foyer, continua imper turbablement Balzac.

— Les avant-scènes? poursuivit Lireux.

— Elles seront réservées pour la Cour.

— Les loges de premier rang ?

— Pour les ambassadeurs et les ministres plénipotentiaires.

— Les loges ouvertes du rez-de-chaussée ?

— Pour les ambassadrices et leurs familles.

— Le second rang? reprit Lireux, sans qu'un muscle de son visage trahît la moindre émotion.

— Pour les députés et les grands fonctionnaires de l'État.

— Le troisième rang ?

— Les chefs des grandes banques et des établissements financiers.

— Les galeries et l'amphithéâtre?

— Une bourgeoisie triée sur le volet », conclut enfin Balzac.

Lireux, qui avait un talent de mime remarquable, nous répéta la scène vingt-quatre heures après qu'elle eut été jouée dans son cabinet, tout à fait persuadé que son interlocuteur s'était livré là à une vaste plaisanterie ; mais il dut bientôt reconnaître que la chose était terriblement sérieuse : quelques jours plus tard, Balzac réclamait toutes les places pour les trois premières représentations, sous peine du retrait immédiat de sa pièce. Lireux fit la folie de se soumettre. On ferma le bureau de location, et tous ceux qui venaient prendre des billets étaient renvoyés à Balzac, ou plutôt à l'obscur personnage qui l'avait poussé à cette spéculation. En outre, on avait surélevé les prix, ce qui acheva de dégoûter le public : aussi, lorsque le rideau

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se leva sur les Ressources de Qnïnola, ce fut devant une salle à peu près vide. Là-dessus, on expédia par les rues une troupe de gens récoltés à l'aventure, afin de placer les billets à tout prix ; mais l'expédient ne réussit guère : l'assistance peu nombreuse resta froide et mal disposée; et le rideau tomba au milieu d'une tempête de sifflets. Dans de telles conditions, je le répète, un chef-d'œuvre eût subi le même échec; mais le peu de durée de la reprise qu'on tenta, une vingtaine d'années après, au Vaudeville, prouva bien que la pièce était vraiment médiocre. Elle ne tint pas l'affiche plus de huit à dix jours.

Lireux fut plus heureux avec d'autres ouvrages, notamment avec une pièce de Léon Gozlan, connue peutêtre des amateurs de drame français sous ce titre : la Main droite et la Main gauche , mais qui s'appelait d'abord : // était une fois un roi et une reine. Il ne pouvait pas y avoir le moindre doute sur les tendances de l'œuvre dans sa forme primitive : ce n'était rien moins qu'une accusation de bigamie portée contre la reine Victoria et le Prince consort. Par ordre supérieur, il fallut changer la qualité et le nom des personnages, transporter la scène de Londres à Stockholm. Précaution inutile : le public, qui eut vent de l'affaire, envahit la salle à toutes les représentations, fort amusé de comprendre à demi-mot.

Rien ne m'a diverti pendant des années comme de parcourir les speeches de banquets et les political leaders (i) des journaux anglais, dans lesquels orateurs et écrivains s'étendaient avec emphase sur l'entente cordiale des Français et des Anglais et sur les sentiments d'amitié qui unissaient les deux nations. Je transcris ces notes près de quatorze ans après la

(i) Ce que nous appelons en France les premier-Paris.

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