CHAPITRE V
guerre franco-allemande, et trois quarts de siècle se sont presque écoulés depuis Waterloo. Il n'y a pas un seul Français, si chauvin qu'il soit, qui pense jamais à venger la défaite de Napoléon par Wellington ; par contre, le moins patriote rêve de laver dans une revanche éclatante l'humiliation subie à Sedan. Eh bien, en dépit de leur oubli presque complet du premier de ces désastres et du souvenir poignant qu'ils gardent de l'autre, les Français d'aujourd'hui haïssent les Anglais plus encore que les Allemands; ou, — pour être plus exact, — ils ont pour les Allemands de la haine, et pour nous une sorte d'antipathie que rien ne pourra jamais diminuer.
Et aussi loin que remontent mes souvenirs, il en a toujours été ainsi ; aucune visite royale, aucun échange de courtoisie internationale n'a pu atténuer ce sentiment d'aversion. Il est toujours près d'éclater, et l'acte agressif le plus léger, qu'il soit réel ou imaginaire, amènera l'explosion. De 1840 à 1850, les provocations ne manquèrent pas de la part de l'Angleterre ; aussi, comme conséquence naturelle, l'hostilité redoubla sur le continent et se manifesta où toute hostilité se manifeste toujours en France : au théâtre et dans les chansons. Après La main droite et la main gauche, ce fut le tour du Charles VI d'Halévy. Il faut reconnaître que le gouvernement fit de son mieux pour arrêter le courant; mais, malgré les ordres positifs qui furent donnés pour qu'on modifiât le fameux chant de guerre du premier acte, ce chant subsista et fut dès lors regardé comme un hymne patriotique. La visite que la Reine fit à Eu, en 1843, au roi Louis-Philippe, ne changea rien à cet état de choses ; et, bien entendu, nous ne manquions pas de l'autre côté du détroit d'user de représailles et de rendre dent pour dent, sans pourtant, je crois, prendre rien au tragique. En janvier 1844, étant à Londres pour quelques jours, j'assistai à la re-
i68 ' UN ANGLAIS A PARIS.
présentation d'une pantomime de Noël qui faisait fureur à Drury-Lane, c'était « King Pippin », — le roi Pippin. Je me rappelle qu'une des scènes se passait dans la boutique d'un marchand de statues de plâtre. On y voyait le roi de France et la reine de Grande-Bretagne et d'Irlande. A un moment donné, les deux statues s'animaient, s'approchaient l'une de l'autre et échangeaient de profonds saluts. Mais, pendant ce temps, au fond de la scène, le coq gaulois et le lion ou léopard britannique prenaient des attitudes menaçantes, et, à chaque démonstration amicale des deux souverains, ils secouaient violemment la tête, comme en proie à un furieux désir de se mesurer dans un combat singulier. Les spectateurs applaudissaient à outrance, et il me parut que, ni à Londres ni à Paris, les deux nations n'étaient, en fait d'entente cordiale, au même diapason que leurs gouvernants.