CHAPITRE VI
Rachel et quelques-uns de ses camarades de théâtre. — Son âpreté au gain ; sa vanité, son esprit. — Sa puissance de séduction. — L'histoire de sa guitare. — Dix billets pour un concert de charité. — Génie comique de Rachel. — Une représentation à 1' « île des Paons ». — Rachel et Samson. — Régnier. — Giovanni, perruquier de la Comédie française. — M. Ancessy et ses trois perruques.
Parmi les auteurs contemporains de Rachel, je n'en sais guère, pour peu qu'ils aient été en rapport avec elle, qui ne lui aient consacré au moins quelques pages de leurs écrits ; mais aucun ne l'a présentée au public sous son vrai jour, soit que, éblouis par son génie, ils aient à dessein fermé les yeux sur ses défauts , soit qu'ils aient préféré respecter la croyance populaire qui la douait d'une amabilité, d'un bon caractère, d'une générosité, etc. , qui n'étaient pas du tout son fait. La vérité est que Rachel, en dehors du théâtre, était, qu'on me passe l'expression, de pâte très vulgaire. De la race juive, elle avait surtout les défauts : elle était rapace à l'excès et fort rancunière. Mais tous ces travers étaient rachetés, dans l'opinion de la plupart de ses biographes, par son admirable talent de tragédienne, par le charme vraiment merveilleux de sa conversation, aussi bien que par ses allures bon garçon et ses façons de familière brusquerie avec ceux qu'elle tenait à se concilier. Il n'empêche que, par moments, on la voit, à la Comédie française, isolée, sans un seul ami, et, quoi qu'en aient dit ses défenseurs, cette hostilité ne pouvait
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être attribuée à la jalousie, de la part d'hommes qui s'appelaient Beauvallet, Régnier, Provost, Samson, et qui avaient largement partagé ses triomphes. Tous eussent volontiers maintenu la porte fermée quand elle eut dans un accès de dépit quitté la Comédie française. Elle était très difficile à vivre; la modestie qu'elle affectait dans la vie de tous les jours n'était qu'une feinte, il ne fallait pas s'y laisser prendre, et j'aurais plaint l'hôte candide qui, trompé par ce mensonge, n'en eût pas fait la reine de sa fête, bien que rien en elle ne justifiât cette exigence! — Spirituelle, elle l'était, à sa manière : elle avait la vivacité d'esprit naturelle d'une Française, qui, n'étant point née sotte, n'avait pas manqué de s'affiner encore par le contact et le frottement continuel avec tout ce que Paris comptait d'esprits distingués dans l'Art et la Littérature. Je doute fort néanmoins qu'elle ait jamais lu, sinon apprécié, aucun des chefs-d'œuvre des écrivains du temps, à part ceux qui avaient un rapport direct avec sa profession. Pour les romans, les romans à sensation 1 surtout, nul doute qu'elle en fût aussi folle que la dernière des concierges ou la modiste la plus sentimentale.
On ne peut nier toutefois qu'il émanât d'elle une puissance de séduction singulière ; ce charme n'aurait peut-être pas résisté à l'analyse ; mais ses contemporains, ce qui fait honneur à leur spontanéité, ne songeaient même pas à analyser leur impression : ils s'y laissaient aller. Tout ce qu'elle disait, au théâtre ou ailleurs, était applaudi, toutes ses fantaisies tolérées, et si onéreuses parfois que fussent pour eux ses « aimables plaisanteries » (on convenait d'appeler ainsi les manifestations de son avidité) , ses admirateurs s'exécutaient de bonne grâce.
Elle dînait un soir chez le comte Duchâtel, ministre de Louis-Philippe. La table était couverte de fleurs,