CHAPITRE VI
mais les fleurs, Rachel s'en souciait peu : ce qui excitait son envie, c'était le splendide surtout en argent qui occupait le milieu du couvert. Trop habile pour démasquer d'un coup ses batteries, elle commença par admirer les fleurs qu'il contenait, puis elle en vint au point principal. Son hôte, d'humeur généreuse ce soirlà, le lui offrit sur-le-champ. Rachel, ravie, n'oublia pas que, même avec un grand seigneur comme le comte Duchâtel, il y a des « lendemains d'enthousiasme », d'autant plus à craindre avec un homme marié dont la femme ne voit pas volontiers sa maison dépouillée de ses trésors artistiques. La tragédienne était venue dans un fiacre ; le comte lui proposa de la faire reconduire dans sa voiture. Elle accepta, et, voulant battre le fer pendant qu'il était chaud : « Oui, cela m'ira admirablement, je n'aurai pas à craindre ainsi qu'on me vole le cadeau que vous m'avez fait, et je l'emporterai avec moi. — Parfaitement, mademoiselle, répliqua le comte... mais vous me renverrez ma voiture, n'est-ce pas ? »
Le docteur Véron fut dévalisé avec moins de cérémonie encore. Ayant remarqué de petites coupes en argent dans lesquelles le propriétaire du Constitutionnel offrait des glaces à ses amis, Rachel commença par en mettre une dans sa poche, et ne se déclara satisfaite qu'elle n'eût fait suivre à toutes les autres le même chemin. Bref, tout était bois pour son feu. Elle allait jusqu'à se faire donner par ses amis des bibelots et des brimborions sans aucune valeur intrinsèque, mais elle savait y attacher quelque curieuse légende — de son invention la plupart du temps — afin de les vendre mille fois ce qu'ils avaient jamais pu valoir. Un jour, dans le cabinet d'un de ses intimes, elle aperçoit une guitare, et tout de suite : « Donnez-moi cette guitare, on croira que c'est celle dont je jouais pour gagner ma vie, place Royale et place de la Bastille. » Et comme telle, en effet, M. Achille Fould la lui paya mille louis.
Le grand financier faillit avoir une attaque quand à la mort de Rachel il apprit la vérité; lui aussi avait cru faire « une affaire ». Il n'y eut du moins pas de chrétien dupé dans cette petite transaction, puisque la vendeuse et l'acheteur étaient de même race. Lorsque l'histoire arriva aux oreilles des panégyristes de Rachel, ils assurèrent que les mille louis avaient été employés à une œuvre de bienfaisance; on ne sut dire cependant quel quartier de Paris ou quelle institution charitable en avait bénéficié. Ceux-là mêmes qui jugent Rachel avec impartialité ne peuvent louer sa libéralité envers ses parents, car elle ne cessait de se lamenter sur les extravagances de son frère et de ses sœurs, tandis que ceux-ci racontaient de singulières histoires sur la difficulté qu'elle avait à dénouer les cordons de sa bourse, même pour la somme la plus modeste. Quant à faire le bien à la dérobée, à rougir de le voir dévoilé, la pensée ne lui en vint jamais... Elle n'avait même pas la générosité quasi professionnelle des comédiens et n'accordait qu'à regret son concours pour les concerts et les représentations donnés dans un but philanthropique. Loin de là, elle ne craignait pas de mettre à profit ces occasions pour arrondir le chiffre de ses économies.
A l'appui de ce que j'avance, je garantis l'authenticité de l'anecdote suivante. Le fameux baron Taylor, ancien directeur de la Comédie française, vint justement un jour solliciter sa participation à un concert de charité. Il s'agissait de secourir des chrétiens de Perse ou de Chine. Le billet valait cent francs. Sontag , Alboni , Rosine Stoltz, Mario, Lablache, Vieuxtemps et bien d'autres artistes célèbres devaient se faire entendre. C'était en 1850, M. Arsène Houssaye dirigeait le Théâtre-Français. Si j'appuie sur la date et sur ce fait, c'est que Rachel refusa sous le prétexte que son directeur ne lui permettrait pas de paraître sur une scène autre que celle de la Comédie. Or il faut savoir que