CHAPITRE VI
jamais femme n'eut un ami plus dévoué, un défenseur plus chevaleresque que Rachel dans Arsène Houssaye. Son amitié pour elle tournait à l'idolâtrie, et je crois vraiment que si elle lui avait demandé de marcher sur les mains, la tête en bas, ill'aurait essayé pour lui plaire, sans craindre le ridicule, — lui qui redoutait le ridicule plus que tout au monde. C'était le plus impressionnable et le plus sensible des hommes de son temps, la bonté incarnée, et nul ne s'est jamais, dans la misère ou dans la peine, adressé à lui vainement. Comment eût-il rien refusé à sa favorite? Le baron Taylor le savait bien, et il le dit à Rachel; mais celle-ci demeura inflexible. « J'en suis très peiné, conclut-il enfin, en se levant pour partir, car je suis convaincu que votre nom sur l'affiche aurait fait tout de suite monter la recette de plusieurs milliers de francs.
— Oh ! s'il ne vous faut que mon nom, répondit-elle, prenez-le! Vous pourrez, àla dernière heure, expliquer mon absence par une indisposition subite : le public des concerts de charité est habitué à ces déceptions ; et puis, vous avez tant de célébrités que cela ne fera pas grand'chose... A propos,- — il sortait, — je pense que mon nom vaut bien dix ou vingt billets ? »
Taylor connaissait trop Rachel pour être surpris de la requête, et il déposa dix billets sur la cheminée.
Dans le même après-midi, il rencontra le comte Walewski et lui demanda de vouloir bien prendre quelques billets. « Désolé, cher baron, mais j'en ai déjà dix. Vous comprenez, la pauvre Rachel ne sait pas bien comment se débarrasser des deux cents cartes dont vous l'avez accablée comme dame patronnesse : aussi voulait-elle m'en faire prendre vingt, je m'en suis tiré pour dix. Et cela me coûte mille francs. »
Taylor ne répondit rien, il ne pouvait articuler un mot, littéralement abasourdi de la promptitude avec laquelle Rachel avait fait argent de ses billets. Mais ce
qui l'étonnait surtout, c'était qu'elle eût offert à Walewski vingt billets quand il ne lui en avait donné que dix. D'où venaient donc les autres ? Il avait fini par croire qu'elle en avait offert vingt pour être plus sûre d'en placer dix, quand il tomba sur le comte Le Hon, mari de la célèbre Mlle Mosselmann, ancien ambassadeur de Belgique à la cour de Louis-Philippe, le même qui, ceci entre parenthèses, avouait franchement qu'il était père de famille sans avoir jamais eu d'enfants.
Taylor fit une nouvelle tentative; mais, aux premiers mots, le comte l'arrêta : « Cher baron, je suis désolé, mais je viens de prendre cinq billets à Mlle Rachel. Il paraît qu'en sa qualité de dame patronnesse, elle en a deux cents à placer; fort heureusement, m'a-t-elle dit, ils sont enlevés, et voilà les cinq derniers. »
« Elle avait bien décidément deux cents billets ! » conclut in petto le baron Taylor, cherchant qui avait bien pu voir Rachel avant lui.
Mais personne ne l'avait vue. Les cinq billets vendus au comte Le Hon provenaient bien des dix que lui avait laissés Taylor et qu'elle avait vendus au comte Walewski, par qui, une fois qu'il eut payé, elle s'en était fait gentiment rendre cinq pour elle et sa famille, ou plutôt pour ses quatre sœurs et pour elle. Du comte Le Hon, elle n'en avait exigé qu'un, et, chose étonnante, ne l'avait pas revendu. Voilà comment Rachel entendait la charité.
« Mais rappelez-vous donc les cadeaux qu'elle faisait », disent encore ses admirateurs. Ils oublient d'ajouter qu'une heure après elle regrettait sa générosité et ne cessait plus de s'ingénier pour se faire rendre son cadeau. Tout le monde le savait. Beauvallet, à qui elle faisait don d'une superbe épée, lui dit au lieu de la remercier : « J'y ferai mettre une chaîne, mademoiselle, pour la fixer au mur de ma chambre : je serai sûr qu'elle ne disparaîtra pas en mon absence. » Alexandre