‹ Un anglais à ParisChapitre 89 sur 161 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dumas fils, à qui elle offrait une bague, s'inclina très bas, et, lui prenant la main, remit la bague à son doigt : « Permettez-moi de vous prier à mon tour de l'accepter, mademoiselle, je vous éviterai ainsi la peine de me la redemander. » Elle ne dit pas non, et s'en tira en lui répondant avec le plus séduisant de ses sourires : « Rien n'est plus naturel que de reprendre ce qu'on a donné quand on a donné ce qui vous était cher. »

De 1846 à 1853, je vis beaucoup Rachel, surtout au Salon vert de la Comédie française. Ce n'était en aucune façon le bel et confortable appartement qu'on pourrait croire, quoique la Comédie possédât déjà à cette époque une collection de bustes, de statues et de peintures dignes de former un petit musée. Le principal ornement de la pièce était une grande glace , placée entre deux fenêtres ; mais eût-elle été nue comme une grange, que, en écoutant Rachel, nul ne s'en fût aperçu ; car, à part Dumas père, je n'ai jamais rencontré personne, homme ou femme, dont la conversation fût aussi captivante. On m'a assuré depuis que Bismarck possédait ce même don à un point singulier. Je n'en puis parler par expérience, n'ayant vu que trois ou quatre fois le grand homme d'État, et dans des circonstances qui ne me permettaient pas de le juger à cet égard ; mais, pour Dumas et pour Rachel, je crois qu'il faut chercher le secret de leur charme à tous deux dans la complète indifférence oîi ils restaient de l'effet à produire, ou encore dans la confiance absolue que leur inspirait la parfaite simplicité de leur diction. L'art de Rachel, en contant une histoire, me rappelait celui des chroniqueurs des Niebeliingen ; car, si familière qu'elle fût avec les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine, son vocabulaire était extrêmement limité, et sa syntaxe, sinon sa grammaire, n'était pas toujours à l'abri de tout reproche.

Je ne prétends pas, après tant d'années, pouvoir

raconter ces histoires telles qu'elle les disait, ni surtout les raconter toutes. Quelques-unes cependant me semblent dignes d'être rappelées , même dépouillées du charme unique dont elle les revêtait.

Elle me dit un soir : « Connaissez-vous Poirson ? » J'avais connu Poirson lorsqu'il était directeur du Gymnase. Il m'avait depuis engagé à ses soirées; l'une d'elles eut lieu le dimanche qui précéda la révolution de 1848. Je lui répondis donc : « Oui, je connais Poirson.

— Vous a-t-il jamais dit pourquoi il ne m'a pas réen-

gagée ?

— Jamais.

— Je vais vous le dire. On a prétendu que c'était parce que je n'avais pas réussi dans la Vendéenne de Paul Duport ; mais pas du tout. C'était quelque chose de bien plus ridicule ; et maintenant que j'y pense, je suis sûre que je ne devrais pas vous le raconter; car vous êtes Anglais, et vous en serez choqué. »

Choqué, je ne le fus pas, mais je crus mourir de rire, car Rachel, non contente de nous narrer son histoire, se leva, et, peu à peu gagnant le milieu de la pièce, nous la mima. C'était une de ces mésaventures grotesques comme il en arrive parfois au théâtre, et que ni le directeur le plus consciencieux ni l'acteur le plus habile ne sauraient prévenir, mais qui tuent sans rémission la meilleure des pièces. 11 y avait là huit ou neuf acteurs ou actrices (Régnier, Samson, Beauvallet, etc.); c'était bien l'auditoire critique le plus autorisé qui pût se rencontrer en Europe; tous riaient aux larmes, et Mlle Anaïs Ambert en vint à perdre complètement connaissance.

Régnier avait coutume de dire que si Rachel avait été un homme, on aurait eu en elle le plus grand acteur comique de tous les temps ; on ne sait généralement pas qu'elle joua une fois Dorine de Tartuffe, et

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