CHAPITRE VI
qu'elle souleva la salle entière d'un immense éclat de rire. Mais c'est depuis la soirée dont je parle que je compris par moi-même à quel point Rachel, outre son talent tragique, était douée de cette vis comica qui est l'essence même de la comédie aristophanesque. Tout bien réfléchi, je ne puis vraiment redire son histoire, même à mots couverts. Qu'on sache seulement que Poirson s'était écrié qu'il ne fallait pas à Rachel un directeur de théâtre, mais une bonne pour prendre soin d'elle. Si le mot semble dur, il était parfaitement justifié par l'événement, et maman Félix était à blâmer plus que sa fille. L'enfant, — c'est à peine si ce n'en était plus une, — aurait dû rester au logis, et, au lieu de le lui dire, elle l'avait envoyée au théâtre « fort mal en point », comme le disait drôlement Rachel.
Maman Félix seule était de taille à se mesurer avec son illustre fille en matière d'argent. On n'a jamais pu savoir ce que faisait Rachel des sommes énormes qu'elle gagnait. Comme nous l'avons vu, elle ne les dépensait pas en charités. De nos jours, quelle que soit la coutume des autres théâtres, la Comédie française habille ses pensionnaires et ses sociétaires de la tête aux pieds : elle paye également la note du bottier et celle du perruquier, et ne néglige pas le compte de la blanchisseuse... Autrefois, il n'en était pas ainsi, et Madeleine Brohan, dont le langage était souvent plus énergique qu'élégant, a pu dire en parlant du début de sa carrière qui coïncidait avec les dernières années de celle de Rachel : « Dans ma jeunesse, on nous mettait toutes nues sur la scène, nous étions assez jolies pour cela. » Mais les costumes de Rachel ne variaient guère et ne pouvaient lui occasionner de bien lourds déboursés. J'en dirai autant de ses toilettes de ville et de son installation; j'ai pu en juger de visu en avril 1858, lorsque tout fut vendu à son appartement de la place Royale par les soins du commissaire-priseur. Le mobi-
lier était des plus ordinaires , sauf pourtant quelques peintures et bibelots de prix qui lui avaient été donnés ou qu'elle s'était appropriés de la manière que j'ai racontée plus haut. Il va de soi qu'elle n'avait pas acheté non plus les dentelles et les bijoux. On a dit que son frère Raphaël jetait l'argent par les fenêtres ; c'est fort possible, mais à coup sûr ce n'était pas celui de sa célèbre sœur. Alors cet argent, oià allait-il?... J'ai toujours été tenté de croire que Mlle Rachel se mêlait fort de jouer à la Bourse, et que, si bien informée et si maligne qu'elle fût, elle avait été la dupe de plus malins qu'elle. En tout cas, une chose certaine, c'est qu'elle était toujours très gênée; et après avoir épuisé le bon vouloir de tous ses amis du sexe fort, elle se voyait contrainte de recourir à sa mère qui thésaurisait au profit de ses quatre autres filles et peut-être aussi de son mauvais sujet de fils; car, il est assez curieux de le constater, maman Félix tenait pour des dieux tous ses enfants, la vraie déesse exceptée. L'indifférence bizarre de cette mère devant le talent et les éclatants succès de sa propre fille me rappelle une anecdote qui me fut contée par Meissonier. Sa petite-fille, à l'occasion du quinzième ou seizième anniversaire de sa naissance, avait reçu un ravissant éventail. La monture d'ivoire délicieusement sculptée était une merveille, mais l'éventail lui-même , de gaze noire entièrement unie, attendait sûrement, dans l'intention du donateur, qu'une peinture du grand-père vînt lui donner tout son prix. Meissonier l'avait compris ainsi et prenait ses pinceaux, quand une exclamation de sa petite-fille l'arrêta dans son élan : « Voilà qu'il va me gâter mon éventail avec ses mannequins ! » L'ironie de cette appréciation ou plutôt de ce manque d'appréciation chez une enfant qui lui tenait de si près et si fort au cœur se passe de commentaires.
Maman Félix était donc très dure à la détente et ne