CHAPITRE VI
prêtait à sa fille que sur de bonnes garanties, généralement sur des bijoux. De plus, elle faisait signer à Rachel une reconnaissance stipulant que si, à une certaine époque, capital et intérêts ne lui avaient pas été intégralement remboursés, les bijoux servant de caution lui resteraient en toute propriété. Et elle n'en démordait pas, en dépit des fureurs de Rachel. Ces petites transactions de famille expliquent la quantité relativement restreinte de bijoux précieux que laissa Rachel en mourant.
Quelques-uns de ceux que je lui ai vu porter avaient une valeur artistique considérable, toute question de prix mise à part; d'autres, au contraire, étaient si communs, et leur fausseté sautait aux yeux de façon si évidente, que pas une grisette n'en aurait voulu. Je remarquais un jour à son poignet un singulier bracelet: il se composait d'un grand nombre de bagues, quelques-unes inestimables, d'autres moins précieuses, mais encore très artistiques, d'autres enfin sans aucune valeur. Je la priai de l'ôter, et je le trouvai étonnamment lourd, si lourd que je ne pus m'empêcher de lui en faire la remarque. « Oui, me répondit-elle, je ne puis pas en porter deux du même poids, je suis obligée de garder l'autre dans ma poche. » Et elle m'exhiba un second bracelet du même genre, mais qui contenait deux fois plus de bagues encore que le premier. Je restai songeur à me demander d'où pouvait bien lui venir cette avalanche de bagues, m'abstenant toutefois de la questionner. Je finis par me faire une opinion à ce sujet de la manière suivante.
Pendant que nous admirions ce bracelet, Rachel tira de son doigt une autre bague : c'était un anneau d'or tout uni dont une aigle impériale également en or formait le chaton. « Elle m'a été donnée, nous dit-elle, lors de mon dernier voyage à Londres, par le prince Louis-Napoléon. Il m'a dit que c'était un souvenir de
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sa mère, et qu'il ne s'en serait séparé pour nulle autre que pour moi. »
Je ne me rappelle pas la date exacte de cette conversation, mais ce devait être peu après la révolution de Février, et le futur empereur venait de rentrer en France, Trois ou quatre jours plus tard, nous causions avec Augustine Brohan qui revenait de Londres après un engagement d'un mois ou deux; Rachel était absente ce soir-là ; quelqu'un demanda à Augustine Brohan si elle avait vu le prince Louis à Londres. « Oui, répondit-elle ; il allait s'embarquer, et il m'a fait un cadeau avant son départ. » Là-dessus, elle tire de son doigt une bague exactement pareille à celle de Rachel, en ajoutant : « Il m'a dit que c'était un souvenir de sa mère, et qu'il ne s'en serait séparé pour nulle autre que pour moi. »
Nous nous regardâmes en souriant. Le prince avait évidemment un bijoutier auquel il faisait fabriquer à la douzaine les « souvenirs de sa mère », qu'il distribuait ensuite indistinctement « en mémoire de certaines heures heureuses ». La multiplicité des bagues s'entrelaçant au poignet de Rachel n'était plus une énigme pour moi. Un conte longtemps oublié des Mille et une Nîiits me revenait à la mémoire pour m'en donner la solution, c'est celui où l'on voit la dame aux quatrevingt-dix-huit bagues séduire le sultan Schariar et le sultan Schahzenan, malgré la jalouse vigilance du monstre auquel elle appartient, et compléter ainsi la centaine.
Parmi les nombreuses anecdotes que m'a racontées Rachel, celle de sa présentation à Nicolas I" n'est pas connue, que je sache : je la citerai ici. Malgré l'accueil enthousiaste qu'elle avait reçu à Londres, et quoiqu'elle parlât avec gratitude des marques de bienveillance dont on l'avait comblée, je ne puis me défendre de croire qu'elle avait été blessée du peu de cordialité de l'aristo-