‹ Un anglais à ParisChapitre 93 sur 161 · I- Il · texte numérisé non relu

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ter en jargon franco-tudesque le déluge de lamentations dont je fus accablée à mon arrivée.

— Et pourquoi des lamentations ? demandai-je.

— Ah ! nous y voilà ! Vous vous rappelez que j'étais en deuil. Je n'avais pas mis pied à terre qu'il se récrie : « Mais vous êtes en noir, mademoiselle? » Et moi : « Naturellement, puisque je suis en deuil. — En deuil ! ciel ! que vais-je faire ? Le noir n'est pas admis à la cour en pareille circonstance. » Il s'agissait, je crois, de l'anniversaire de la naissance de la czarine, mais je n'étais pas obligée de le savoir.

« Le temps manquait pour retourner à Berlin, et je ne pouvais songer à me procurer une robe à Potsdam; Raphaël et Schneider se concertèrent longuement, et comme résultat de la conférence, je fus emballée plutôt que conduite dans une voiture qui m'emporta au triple galop au château de Glinicke. A peine eus-je le temps d'apercevoir la campagne des environs de Potsdam, qui semblait pourtant ravissante.

« En arrivant à Glinicke, propriété du prince Charles, je fus remise aux mains des dames d'honneur de la princesse. Remise est bien le mot, car je me faisais l'effet d'une prisonnière ; et toutes autour de moi s'évertuaient à rendre « la petite Rachel » présentable. L'une d'elles, après m'avoir attentivement examinée, proposa de me prêter une de ses robes. Mais il se trouve que j'appartiens à la catégorie des maigres, qui n'était certes pas la sienne; aussi, à peine émise, l'idée fut-elle abandonnée. Ce peuvent être de très dignes femmes, ces dames allemandes, mais je déclare que leur ingéniosité en matière de chiffons se réduit à zéro. Une fois l'idée suggérée par la première dame reconnue impraticable, elles furent à bout de ressources. Vous pouvez en conclure, mon ami, que leur stratégie en fait de toilette est un champ assez limité. Une chose me consolait de leur pauvreté d'imagination.

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Elles étaient là six, incapables de dire un mot, après que cette première et unique proposition eut été déclarée irréalisable. Et je pensais que si des Françaises avaient été réunies en nombre égal et en pareille occasion, la chambre où nous étions aurait ressemblé à une minuscule maison de fous. Il y régna, au contraire, pendant dix minutes un profond silence, que vint rompre seulement le toc toc discret d'une femme de chambre heurtant à la porte. Herr Schneider envoyait ses compliments et exprimait son désir d'être fixé sur le résultat du conciliabule. La piteuse réponse qu'on lui porta l'amena aussitôt auprès de nous, et là oii six femmes n'avaient rien su trouver, il trancha du premier coup la difficulté. « Apportez une mantille de dentelle à Mlle Rachel, qu'on pique une rose dans ses cheveux et qu'on lui donne une paire de gants blancs. » Si j'avais cru qu'on pût se contenter d'un expédient aussi simple , je ne serais pas venu à Glinicke. En moins de dix minutes j'étais prête, et aussitôt nous nous embarquions, Raphaël, Schneider et moi, sur un joli petit yacht à vapeur qui nous amena à huit heures précises à l'île des Paons, — Pfaiien In sel.

« Je n'étais pas au bout de mes peines et de mes étonnements. Ma première pensée avait été de m'assurer de l'installation qui m'attendait : tente, estrade ou organisation quelconque. Ah, oui! Rien, mais ce qui s'appelle rien. « Voilà la scène », me dit Schneider en me désignant une petite pelouse, séparée du reste du jardin par une allée large de trois ou quatre pieds. Je refusai absolument de jouer dans des conditions pareilles et j'insistai pour qu'on me reconduisît immédiatement à la gare, et de là à Berlin. Ce pauvre Schneider était littéralement au désespoir. En vain s'efforçaitil de me faire toucher du doigt que pour toute autre le manque de décors et d'accessoires pouvait être un

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inconvénient, mais que pour moi au contraire il tournerait à mon avantage et donnerait plus de relief encore à mon talent : je ne voulais pas être persuadée. Voyant qu'il s'adressait en vain à ma vanité d'artiste, il chercha à éveiller en moi un amour-propre de femme du monde. « Cette absence même de préparatifs, insinuait-il, prouve que Leurs Majestés n'ont pas engagé Mlle Rachel, de la Comédie-Française, à venir leur donner une séance de déclamation, mais qu'elles ont invité Mlle Rachel Félix à une de leurs soirées, espérant qu'avec son amabilité si connue, après avoir pris le thé avec elles, Mlle Rachel Félix sera assez bonne pour leur dire quelques vers. » Et vous devinez la suite. Vcus pouvez m'en croire, mon cher, j'ai rarement eu affaire à un aussi habile diplomate, et Dieu sait cependant si j'en ai vu, des diplomates, et qui se croyaient habiles ! Ils n'étaient pas dignes de tenir la chandelle à cet ancien acteur; néanmoins, et quoique je fusse sincèrement peinée à cause de Schneider, je demeurai ferme comme un roc.

— Qu'est-ce qui vous a fait céder? demandai-je. Est-ce le regret de perdre de magnifiques honoraires ?

— Pour cette fois, vous vous trompez, repartit-elle en riant. Schneider ne manqua pas cependant d'amener cet argument comme sa plus grosse pièce d'artillerie. « N'oubliez pas, mademoiselle, me dit-il en désespoir de cause, n'oubliez pas que cette soirée peut vous fournir le moyen d'empocher trois ou quatre cent mille francs. Ne disiez-vous pas, tout à l'heure, à bord du yacht, que vous désiriez vivement un engagement à Saint-Pétersbourg? Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que si vous refusez de jouer ce soir devant Leurs Majestés, je serai obligé d'en dire la raison, et la Russie vous sera fermée pour toujours. De plus, toute considération pécuniaire mise à part, vos ennemis — et la situation éminente que vous avez conquise vous

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