CHAPITRE \'I
en a fait beaucoup — vos ennemis diront que vous n'avez pas réussi à plaire à l'impératrice. Mais, encore une fois, ce fait même que rien n'a été préparé pour recevoir une actrice prouve qu'on vous accueille en femme du monde. »
— C'est ce qui vous a convaincue ?
— Pas du tout.
— Alors l'argent ?
— Je suis bien sûre que vous le croiriez quand bien même je vous jurerais cent fois que non ; toutefois, vous chercheriez jusqu'à demain pour deviner le véritable motif qui me retint, que vous ne le trouveriez pas.
— Bien, alors je ferai mieux de ne pas chercher, et vous, de me le dire tout de suite.
— Si surprenant que cela puisse vous paraître, ce ne fut ni la satisfaction d'être traitée en femme du monde, ni l'argent, qui me décidèrent à rester, mais bien le désir de voir celui qui était, m'avait-on assuré, le plus bel homme d'Europe, le czar Nicolas I". Je l'ai vu, et je confesse que par exception la rumeur publique n'avait cette fois rien exagéré. Schneider venait à peine de m'arracher mon consentement, lorsque le yacht portant les familles impériale et royale longea l'île, et les illustres passagers débarquèrent sous une pluie de fleurs lancées des autres embarcations. Schneider me présenta au roi, qui était aussi très bien, et celui-ci me présenta au czar. La séance commença immédiatement. Vous allez croire, peut-être, que j'abuse de votre crédulité, mais je peux vous dire cependant que moi, Rachel, qui jamais de ma vie n'ai eu le moindre trac, j'étais troublée. Cet homme me semblait un dieu. Heureusement pour ma réputation, le crépuscule tombait rapidement; vingt minutes encore, et il ferait nuit ; j'étais presque satisfaite que mon auditoire pût à peine apercevoir mes traits. Raphaël, au contraire, qui ne savait par cœur
que le rôle d'Hippolyte et qui était obligé de lire les autres, déclara qu'il lui était impossible de distinguer une ligne, et on apporta des bougies. La soirée était admirablement belle, mais il soufflait une légère brise, et, à peine allumées, les bougies s'éteignirent. On ne pouvait songer à poser des lampes ordinaires à nos pieds sur la pelouse ; par bonheur, un des gentilshommes de la cour se souvint d'avoir vu dans l'intérieur des candélabres munis de globes qu'on fut quérir. La scène était curieuse. Raphaël, tout près de moi, à la lisière de la pelouse, tenait un de ces candélabres de la main gauche. Derrière nous et des deux côtés, une foule compacte de généraux et de dignitaires en grand uniforme. En face, et séparé par toute la largeur de l'allée, le groupe des souverains et de leurs familles ; derrière eux on apercevait les murs de l'habitation, contre laquelle était dressée la table à thé qu'entouraient les dames d'honneur de la reine de Prusse et de l'impératrice de Russie. Partout un profond silence, interrompu parfois par le bruissement dvi vent dans les feuilles et par le clapotement continu de deux fontaines qui semblaient jouer en sourdine un accompagnement mélancolique à nos deux voix.
« La séance dura près d'une heure, et, si j'avais voulu, je les aurais tenus là toute la nuit, car je n'ai jamais eu un auditoire plus religieusement attentif. Le roi s'aperçut le premier que j'étais lasse, et il donna le signal de la fin en se levant et en venant me remercier. L'empereur suivit son exemple, et resta un instant auprès de moi à causer. En quelques minutes, je devins le centre d'un cercle que je n'oublierai de ma vie.
« Le dernier train était parti, et nous nous demandions comment nous allions faire pour rentrer à Berlin, lorsque, Schneider ayant suggéré l'idée de faire former un train spécial, on expédia un messager à cheval pour le commander. Tout ayant été arrangé ainsi pour mon