‹ Un anglais à ParisChapitre 95 sur 161 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

confortable retour, les souverains partirent comme ils étaient venus; seulement, à cause de l'heure, le yacht royal et toutes les embarcations qui l'escortaient étaient brillamment illuminés. C'est ainsi que je fus présentée à Nicolas l". »

Il n'y avait pas d'homme au monde à qui Rachel dût autant qu'à Samson : sans lui, et malgré son incontestable talent, la Comédie-Française lui serait restée fermée de longues années, si ce n'est pour toujours. Frederick Lemaître et Marie Dorval, qui, dans leur genre, la valaient, ne purent jamais décrocher ce bâton de maréchal des comédiens. Cela n'empêcha pas Rachel, une fois arrivée au pinacle, de se montrer souvent ingrate envers lui et de manifester son ingratitude par d'indignes et méchants procédés. Lorsqu'on distribua les rôles d'Adrienne Lecoiivreiir , de Legouvé , Samson, après avoir déjà, à bien des reprises, pardonné à Rachel, se trouvait être avec elle dans des termes si froids que les auteurs craignirent de lui voir refuser le rôle du prince de Bouillon. Samson, qui était toujours, au théâtre comme ailleurs, le plus honorable et le plus consciencieux des hommes , accepta néanmoins , ne permettant pas à son ressentiment d'entrer en ligne de compte lorsqu'il s'agissait de s'acquitter d'un devoir envers la Compagnie dont il était un membre si éminent. Cela seul aurait dû apaiser le différend entre le professeur et l'élève ; pas une femme ayant l'ombre de générosité dans le cœur n'aurait hésité, dans une situation pareille, à faire le premier pas. Rachel, comme on va le voir, sentait parfaitement la conduite qu'elle avait à tenir ; c'était une trop grande actrice pour n'avoir pas étudié à fond les meilleurs sentiments de l'âme humaine, et cependant elle agit tout à rebours et sembla prendre plaisir à souligner la rupture. Tout le monde connaît la fable des « Deux Pigeons», qu'Adrienne récite à la

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soirée de la princesse de Bouillon. Berryer, le grand avocat et le célèbre orateur, était renommé pour la façon exquise dont il disait ce genre de vers. D'une simplicité charmante, il prenait grand plaisir à se mêler aux jeux des petits enfants ; grand amateur surtout du jeu des « gages » , il était toujours certain d'avoir pour pénitence à réciter quelque fable de son répertoire. Mais, si excellent diseur qu'il fût, il reconnaissait pourtant la supériorité de Samson, dont il aurait volontiers, disait-il, accepté les leçons.

Or, chaque fois qu'elle étudiait un nouveau rôle, Rachel avait coutume de consulter son ancien professeur ; cette fois, elle s'adressa à Berryer, et, circonstance aggravante, elle prit soin d'ébruiter la chose. « Mon cœur me le reprocha », dit-elle plus tard, après avoir une fois de plus, avec ses façons irrésistibles, obtenu le pardon de son maître. C'était bien là un des plus fieffés mensonges qu'elle eût jamais commis, et en parlant de Rachel, ce n'est pas peu dire. Le fait est que, l'affaire s'étant ébruitée, et par ses soins, comme je viens de le dire , et le public paraissant disposé à prendre le parti de Samson, elle redoutait pour le premier soir une réception un peu houleuse.

Elle eut recours alors à un artifice qui, pour être théâtral, n'en produisit pas moins son effet. A la première répétition, au moment oij Adrienne doit se tourner vers Michonneten disant : « Voilà mon fidèle ami à qui je dois tout », elle se tourna, non vers Régnier qui tenait le rôle de Michonnet à qui ces paroles s'adressent, mais vers Samson, et tout en parlant elle lui tendit la main. Celui-ci, en dépit de leur brouille, restait très fier de sa fameuse élève, et comme il était, de plus, d'un naturel très affectueux, quoique généralement réservé, il donna dans le panneau. Il prit la main qu'on lui tendait, Rachel se jeta dans ses bras, et la bonne intelligence fut rétablie, au moins pour un temps.

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