‹ Un anglais à ParisChapitre 96 sur 161 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Rachel ne manqvia pas de faire grand bruit de cette réconciliation.

Je n'ai jamais été très intime avec Samson , mais pour le peu que je l'ai vu je l'aimais. Homme d'honneur et foncièrement honnête, je le répète, il était très indulgent pour les faiblesses du beau sexe. Et il en fallait, à cette époque, de l'indulgence! Augustine Brohan, Sylvanie Plcssis, Rachel, et une demi-douzaine d'autres, toutes remplies de talent, mais capricieuses à l'excès, faisaient le tourment de la vie de Buloz. Il était alors à la fois directeur du Théâtre-Français et de \2i Revue des De:ix Mondes ; et lui qui imposait sa volonté à des hommes célèbres dans toute l'Europe, se trouvait souvent impuissant devant ces femmes qui, malgré leur réputation, et Rachel exceptée, ne pouvaient leur être comparées. Très impérieux et désagréable, je le reconnais, il poussait les choses au pire par son humeur. « Après tout, dit-il un jour à Mme Allan, une des plus intraitables, je suis le maître ici. — Ça se peut, monsieur, répondit-elle, mais nous sommes les contremaîtres . »

Dans tous ces dissentiments, on en appelait toujours à Régnier et à Samson pour mettre le holà et concilier les deux parties adverses. Augustine Brohan expliquait assez drôlement la façon opposée dont ils jouaient leur rôle de pacificateurs : « Régnier, disait-elle, c'est le Bon Dieu des chrétiens, qui se paye de mots et se laisse mener par le bout du nez. Du reste, son nez s'y prête (i) . Samson, c'est le Dieu juste des Juifs, mais le Dieu vengeur, qui ne veut pardonner qu'après soumission complète et entière. Samson ne vous promet pas le ciel, il vous offre des compensations solides icibas. » Il serait difficile de mieux peindre en moins de

(i) Le nez de Régnier était un sujet de plaisanteries continvielles parmi ses camarades de théâtre. « Ce n'est pas parce qu'il est gros, disait Beauvallet, mais parce que c'est son principal organe d'élocution. » L' Editeur .

mots le contraste des deux caractères. Mais en voici un exemple.

En 1845, quand Mlle Sylvanie Plessy (i) quitta la Comédie-Française, elle reçut de Régnier une lettre très bienveillante, l'engageant à venir s'expliquer elle-même ou à lui écrire ses raisons : « Que votre lettre soit bonne et affectueuse, lui conseillait-il, et soyez sûre que les choses s'arrangeront d'elles-mêmes mieux que vous ne l'espérez. »

Samson lui écrivit aussi, mais pour lui déclarer sans ambages que si elle ne revenait pas immédiatement (elle était partie en Russie, où elle avait contracté un engagement), toutes les rigueurs de la loi seraient invoquées contre elle. Ce qui fut fait. La Comédie-Française lui intenta un procès, réclamant deux cent mille francs de dommages et intérêts et vingt mille francs à titre de provision. La justice condamna Mlle Plessy à six mille francs de provision et cent mille francs de dommagesintérêts. Dix ans plus tard, la fugitive rentrait au bercail. Grâce à Samson, elle ne paya pas un centime de dommages, et la Comédie garda à sa charge tous les frais .

Samson et Régnier étaient tous deux extrêmement fiers de leur profession, mais cet orgueil se manifestait très différemment : Régnier, lui, aurait volontiers consenti à ce que tout le monde fût acteur, et bon acteur; il aidait les amateurs de ses conseils, de ses leçons, organisantlui-même et dirigeant les représentations. Samson, au contraire, n'avait aucune sympathie pour les théâtres de société, et rien n'était plus difficile que d'obtenir de lui l'ombre d'un avis; mais il aurait voulu que tous ceux qui sont appelés à parler en public étudiassent la déclamation. « L'éloquence et l'élocution sont deux choses différentes, disait-il, et un homme éloquent qui

(i) On pourrait déjà dire Mme Anould-Plessy, car elle venait de se marier.

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