CHAPITRE VI
ne soigne pas sa diction est comme un Apollon mal habillé. Je vais plus loin et je soutiens que chacun devrait apprendre à parler, non pas dans le but d'amuser ses amis et connaissances, mais dans celui plus louable encore de ne pas les ennuyer. Je suis fort occupé, mais je consacrerais avec joie trois heures par semaine à apprendre à parler à la jeune génération et surtout à ses plus humbles représentants. »
Ce désir qu'exprimait Samson de voir tout homme, obligé par sa situation ou poussé par son goût à parler en public, posséder une élocution claire et précise, me rappelle une curieuse histoire dont je devins accidentellement le confident. Un matin de l'été 1860, je rencontrai Samson, rue Vivienne. Après avoir échangé quelques mots, nous nous serrâmes la main, et chacun s'en alla de son côté. Dans l'après-midi, j'étais assis chez Tortoni , quand un monsieur d'environ trente-cinq ans vint à moi :
« Monsieur, me dit-il, voulez-vous me permettre de vous adresser une question?
— Certainement, monsieur, répliquai-je, s'il m'est possible d'y répondre.
— Je crois que je vous ai vu ce matin dans la rue Vivienne parler à quelqu'un dont je ne sais pas le nom, mais dont je suis grandement l'obligé. J'étais très pressé, et j'étais en voiture : avant que j'aie pu arrêter le cocher, vous aviez tous deux disparu. Verriez-vous quelque inconvénient à me dire son nom?
— Je me rappelle, répondis-je, avoir abordé dans la rue Vivienne M. Samson de la Comédie-Française.
— Je l'avais pensé, observa mon interlocuteur. Permettez-moi, monsieur, de vous remercier. »
Et il s'éloigna en soulevant son chapeau.
Cet incident s'était complètement effacé de ma mémoire, lorsque Samson lui-même me le rappela trois semaines plus tard au salon vert de la Comédie-Fran-
çaise. A peine y étais-je depuis quelques instants qu'il entra et vint à moi :
« Voilà l'homme qui m'a trahi! dit-il en riant. Je me creuse la cervelle depuis trois semaines pour le trouver! car j'ai bien parlé à une demi-douzaine d'amis et de connaissances dans la rue Vivienne le matin où. je vous ai rencontré, et tous portaient l'impériale et les moustaches. Vous m'avez fait là un joli coup : vous m'avez gratifié pour le reste de mes jours d'un ami reconnaissant! »
Et il me raconta toute l'aventure : comment, deux ans auparavant, il avait passé à Granville la fin de l'été, et comment, au hasard de la flânerie, étant entré un jour au Palais de justice, il avait entendu le procureur impérial prononcer un réquisitoire avec une diction dont aurait rougi le pire des élèves du Conservatoire.
« J'étais furieux contre le personnage, et j'avais envie de lui écrire pour lui dire qu'il était inutile de mettre l'auditoire entier à la torture en même temps que le malheureux prévenu. Et j'aurais signé ma lettre. Je ne sais pourquoi j'en restai au projet. Mais jugez de ma surprise, quand, le même soir, à dîner, je me trouvai à table en face de mon homme. Je dus le regarder de travers, et il me rendit la monnaie de ma pièce. Il paraît qu'il vivait momentanément à l'hôtel pendant l'absence de sa femme et de son enfant. Je n'ai pas besoin d'appuyer sur la haute opinion que nos juges ont d'eux-mêmes, et j'ose dire qu'il considérait comme le comble de l'impertinence qu'un simple mortel comme moi osât le regarder. J'en tirai bientôt cette conclusion, que si je voulais épargner à mes semblables la pénitence que j'avais eu à endurer le matin, il ne fallait pas provoquer la colère de cet homme. Je m'adoucis et j'entamai la conversation. C'est grand dommage que vous n'ayez pu voir sa figure quand je commençai à critiquer son ton et ses gestes; mais il sentit évidemment