‹ Un anglais à ParisChapitre 98 sur 161 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

que j'étais moi-même une autorité en cette matière, et, finalement, je l'emmenai sur la plage, où je lui donnai une leçon sur la façon de débiter un discours ; nous nous séparâmes sans que j'eusse consenti à lui dire mon nom. Le lendemain matin, je quittai Gran ville et je ne l'avais jamais revu, quand, il y a trois semaines, il a déposé sa carte chez moi, me priant de le recevoir. C'est un garçon très intelligent qui a profité de ma première leçon. Je lui en ai donné trois encore pendant les trois jours qu'il a passés à Paris. Il m'a promis, si j'ai quelque mauvaise affaire sur les bras, de faire mieux que de me défendre, de requérir contre moi, et je serai sûr, afifirme-t-il, de m'en tirer. »

Je n'ai jamais vu Samson donner leçon au Conservatoire, mais, grâce à Auber, qui était alors directeur et que je connaissais beaucoup, j'ai pu assister à plusieurs cours de Régnier ; celui-ci ne redoutait pas la présence d'un étranger, pourvu qu'il fût bien certain qu'on ne venait pas là pour se moquer de lui. Je crois que Samson se serait opposé à cette intrusion, en principe, et sans se préoccuper des dispositions bienveillantes ou malignes du profane; du moins, Auber sembla me le faire entendre, et je préférai ne pas m'exposer à un refus par une demande directe.

D'ailleurs, je doute fort qu'une leçon de Samson à ses élèves m'eût autant intéressé que celles de Régnier. De tous les dons qui contribuent à faire un grand acteur, Régnier n'en possédait naturellement que deux : le goût et l'intelligence ; il remplaçait les autres par ce que, faute d'un meilleur terme, j'appellerai des artifices de comédien. C'était pour lui un sujet d'étude continuelle. Il avait à conquérir son public uniquement par l'habileté et la finesse de son jeu, car son physique à la scène était absolument insignifiant : il avait une voix rauque, indistincte et nasillarde; ses traits manquaient de mobilité; et ses yeux, sans être dépourvus d'ex-

pression , n'étaient jamais ni pétillants de gaieté ni étincelants de passion. Aussi, pour interpréter un nouveau rôle, devait-il d'avance chercher tous ses effets, petits ou grands , et les essayer à différentes reprises , jusqu'à ce qu'il se sentît arrivé à l'idéal qu'il rêvait. Toutes ses intonations étaient mesurées à une seconde près ; mais, une fois ce travail accompli, le naturel avec lequel il entrait dans la peau de son personnage pouvait faire illusion au critique le plus expérimenté et au plus intelligent des auditoires. Jamais ses contemporains, — et la postérité moins encore, — ne se seraient doutés du travail intense qu'exigeait chacune de ses créations, s'il ne l'avait franchement avoué lui-même ; car ses camarades prenaient si grand intérêt à le voir, suivant leur expression, « se manipuler », qu'ils n'en auraient jamais soufflé mot à âme qui vive. Ils convenaient tous qu'il y avait toujours quelque chose à apprendre avec lui pendant les répétitions. Ainsi, dans un de ses rôles les plus connus, celui du vieux domestique de La joie fait peur (i), de Mme de Girardin, il y a une scène qui, jouée par Régnier et Delaunay, paraissait au spectateur absolument spontanée. Le plus léger détail en avait été pourtant minutieusement réglé d'avance. C'est celle où le vieux serviteur, tout en époussetant la chambre, se parle à lui-même de son jeune maître, le lieutenant Adrien Désaubiers , que l'on croyait mort .

« Je le vois encore, dit Noël qui ne peut pas se faire à cette idée, je le vois encore, comme il avait l'habitude de revenir de ses longues promenades, fatigué, mourant de faim et me criant avant même d'être dans la maison : « C'est moi, me voilà, mon bon Noël; je

(i) Il existe plusieurs versions anglaises de cette comédie; et je crois bien, en outre, que Tom Robertson s'en est inspiré pour sa pièce M Caste ». Je pense ici à la scène du troisième acte, où Georges d'Alroy revient inopinément, et où Polly Ecoles l'apprend à sa sœur.

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meurs de faim. Vite! une omelette. » A ce moment, le jeune lieutenant entre dans la chambre , et , ayant entendu la phrase de Noël, la répète, mot pour mot.

Si courte que soit cette phrase, il avait été décidé que Delaunay la couperait en quatre parties.

Aux mots : « C'est moi », Régnier frissonnait de la tête aux pieds; à : « Me voilà, mon bon Noël », il levait les yeux au ciel comme pour se convaincre que la voix ne venait pas d'en haut et que lui-même n'était pas sous l'empire d'une hallucination; à cette phrase : « Je meurs de faim », il finissait par se rendre compte que c'était bien après tout une voix humaine ; et enfin quand arrivait : « Vite! une omelette », il se tournait brusquement et tombait comme une masse dans les bras du jeune homme.

Toute cette scène, je le répète, avait été réglée à un geste près; néanmoins, le premier soir, Régnier, nerveux comme tous les grands acteurs , oublie ses propres combinaisons, et au premier son de la voix de Delaunay, écrasé d'émotion, il s'affaisse littéralement sur ce dernier, qui, n'étant pas préparé à recevoir ce choc , a toutes les peines du monde à ne pas tomber aussi. Régnier, lui, gît, étendu tout de son long sur la scène, et la salle éclate en applaudissements frénétiques.

« C'était superbe , dit Delaunay après la représentation, Nous recommencerons bien demain, n'est-ce pas? »

Mais rien ne put y décider Régnier; il s'en tint à sa conception primitive en quatre temps. Il préférait s'en fier à son art qu'à l'élan spontané de la nature.

C'est pour cela même qu'une leçon de Régnier à ses élèves était, pour un profane, d'un intérêt si rare. On était, du coup, initié à toutes les ressources que le grand acteur gardait en réserve pour produire ses effets devant le public. Par le genre même de son talent, il préférait, entre tous, ceux de ses élèves qui, sans se

laisser entraîner par leur propre sensibilité, s'en tenaient strictement aux instructions qu'il leur donnait. Les autres lui inspiraient toujours une vague inquiétude. « Les sentiments changent, disait-il; des effets intelligemment conçus, bien étudiés et consciencieusement exécutés, ne doivent jamais varier. » En conséquence, il avait pour théorie favorite que les élèves plus généreusement doués par la nature n'arrivaient pas à une perfection plus grande que ceux qu'elle avait traités parcimonieusement, pourvu toutefois que la vocation de ces derniers fût réelle et persévérante. Tandis que Samson mettait tout son orgueil dans sa célèbre élève Rachel, Régnier n'était pas à moitié aussi fier de Coquelin que de ceux qui lui avaient donné plus de peine. Augustine Brohan expliquait ce sentiment avec sa verve endiablée : « Régnier est comme le grand seigneur qui s'amourache d'une paysanne à qui il faut tout apprendre; moi, si j'étais homme, j'aimerais mieux une demoiselle de bonne famille qui n'aurait pas besoin de tant de leçons. »

Mlle Brohan exagérait un peu. Les élèves de Régnier n'étaient pas, tant s'en faut, filles ou garçons, des paysans à qui il fallait tout enseigner ; à un grand nombre, à Coquelin par exemple, peu de leçons avaient suffi, et les autres avaient tous les facultés de compréhension et d'assimilation qui font de l'enseignement un plaisir. Ils finissaient par devenir, comme Régnier luimême, quelquechoseàetvhspréparé, bu nd/cs o/^rzcks (i) , et, ce qui n'est pas pour étonner les familiers d'études psychologiques et physiologiques, leurs traits mêmes avaient contracté une sorte de ressemblance avec les siens. Au premier abord, on aurait pu les prendre pour ses enfants. Et ne s'était-il pas formé entre eux, par le fait de son enseignement, une sorte de

(i) Littéralement : des paquets de trucs.

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