CITÉ KROPOTKINE
Chapelle l'avait ainsi baptisée, en souvenir de La Conquête du Pain et de tant d'autres livres admirables où l'enthousiasme l'emporte sur la logique.
Sous la conduite de Lhommel, on fit une visite générale. On contempla, dans l'étable,
deux vaches, Anne et Marie, qui ruminaient sur la paille, et dans l'écurie, deux hongres rouans qui se nommaient Cabct et Fourier, en hommage aux fondateurs du Communisme. Le poulailler, adossé au mur d'entrée, avait ses cages vides, les adeptes ne mangeant ni viande ni œufs. Ils comparèrent la grange à une église où se dispensaient les dons de la Vie; ils crièrent dans le puits et firent descend r monter les seaux de cuivre. Il y avait une forge près de la remise; avec une joie enfantine, ils firent sonner les marteaux sur l'enclume, manièrent les tenailles; et Pas tirant la chaîne du soufflet, entonna le grand air de Siegfried. Krabelinckx exulta devant les machines agricoles, avec leurs bras multiples, bleu de cobalt et vermillon, leurs roues jonquille, et les sièges de cuir fauve à clous dorés; il se proposa de les peindre, fauchant le ciel clair en beaux losanges, ou soulevant les blés comme des gerbes de lumière.
Au-dessus du perron, une inscription d'émail suivait la courbe du linteau : Paix — Fraternité. La porte était ouverte et il n'y avait pas de serrure, par mépris de la défensive sociale. On pénétrait directement dans la salle commune — la Chambre des Relations Générales — qui était aussi le réfectoire; elle était
ornée d'un piano et, sur la cheminée à manteau de chêne, il y avait un buste de Kropotkine, en plâtre peint. A gauche, se trouvaient le Dormitoire ou chambre des célibataires, et le Puéritoire ou chambre des enfants. Les gosses de Jordsen se ruèrent dans leurs lits respectifs; on les abandonna, par principe, bataillant avec leurs oreillers et poussant des cris de conquête.
La cuisine, de l'autre côté, montrait ses râteliers et ses dressoirs chargés de casseroles et de vaisselle d'aluminium; la porte-fenêtre donnait sur un potager où de jeunes légumes se défripaient dans l'air tiède. La compagne de Jordsen ne voulut plus quitter son royaume et elle se mit à manier les ustensiles, avec l'enivrement d'un sauvage qui découvre un ballot de verroteries.
Sur la cour, s'ouvrait la Bibliothèque. Les caisses de livres étaient rangées au pied des murs, et les rayons de sapin laissaient voir leurs alvéoles dépeuplés. Lhommel s'expliqua: il n'avait pu tout faire, et de plus, c'était un travail qui ne lui convenait point; il remettait à l'un des Frères le soin de ranger les bouquins avec méthode et d'en établir le catalogue analytique. Pascal s'offrit de grand cœur à prendre ces fonctions : il ignorait, avouait-il,
les théoriciens du Communisme et trouverait ainsi l'occasion de se mettre au courant.
Ils gravirent un escalier qui s'élevait au long de la façade et visitèrent le premier étage. On y voyait la chambre des Jordsen et celle du couple Verd; l'Imprimerie, réservée à Chapelle, avec un bureau-ministre pour les écritures; le Laboratoire, qui était une chambre obscure pour la photographie et qui contenait la Pharmacopée, vaste armoire pleine de fioles, de boîtes rondes et de paquets d'ouate.
Au grenier, Réserve de la Colonie, se trouvaient les provisions.
On redescendit ensuite explorer les vergers, le bois, les champs, visiter le lavoir, les ruches, le fournil et la Filature.
En chemin, Lhommel exprima son inquiétude au sujet de l'entretien de cet immense domaine : il s'était servi, jusqu'à cette heure, de la main-d'œuvre étrangère, mais des Communistes, lui semblait-il, ne pouvaient continuer à recourir au salariat. Chapelle l'accusa de broyer du noir avec sa véhémence accoutumée; il déclara que tout s'arrangerait; il avait, au surplus, dressé un plan d'organisation qu'il donnerait le lendemain aux adeptes. Tous l'applaudirent, fors Lhommel qui, foudroyé
mais toujours incrédule, hocha la tête sans répondre.
Cependant, le repas du soir fut préparé dans l'allégresse. Jordsen, toujours serein, défonçait les boîtes à conserves; le poète dressait le couvert en déclamant des strophes tempétueuses; Pascal remplissait au puits toutes les carafes et tous les brocs de la maison. On ne put obtenir de Krabelinekx qu'il ne s'installât sur le perron et ne fît des croquis de la cour, avec la crête des arbres et les nuages du couchant. Les deux femmes s'empressaient dans la cuisine; remuant les casseroles, elles faisaient, disait le peintre, une belle musique de nourriture. Chapelle allait de l'un à l'autre, relevant quelque faute, distribuant des conseils, jetant partout son regard d'aigle; quand on se mit à table, il prit naturellement la place du milieu, dans un fauteuil bien rembourré, et fit venir à ses côtés Pascal et Loyse, la compagne de Fernand Verd.
Par les fenêtres ouvertes, on voyait la nuit s'épanouir et les étoiles s'allumer une à une dans le ciel paisible. Assis autour de la table, sous la lampe suspendue, ils se regardaient en souriant; même Lhommel avait une figure joyeuse. Leurs propos voltigeaient de l'un à l'autre : ils disaient l'espoir, l'ivresse d'être
libres et de ne plus sentir les entraves sociales, la faim de bon labeur, dont on connaît la cause et le but, l'effort commun pour le bonheur commun...
Chapelle, s'étirant avec volupté, eut un mot de propriétaire :
— Comme on est bien chez soi!
Cela fît rire tout le monde. Ils discutèrent cette question de la propriété : il leur semblait absurde qu'un homme privât ses frères de la jouissance d'un objet; la nature épanchait ses dons sur tous les êtres ; le royaume de la terre appartenait à tous. Pascal, cependant, suggéra que la propriété relative pouvait seule permettre le contentement délicieux de dire à un autre homme : « Tiens, voilà pour toi! »
Mais Chapelle ayant affirmé que la charité le scandalisait, tout le monde applaudit, sauf Krabelinckx qui dévorait sans mot dire.
Il y avait des nouilles, des petits pois à l'étuvée et du pain de Paris, dont ils avaient fait, au départ, une ample provision, en attendant la cuisson du lendemain.
A la fin du repas, Chapelle, debout au milieu de ses disciples, fit un beau discours sur les devoirs qui les unisssaient et sur l'exemple magnifique qu'ils allaient donner à l'Humanité. Sa parole était émouvante; Jean-
nette, la femme de Jordsen, qui rangeait la vaisselle dans la cuisine, apparut sur le seuil en sanglotant dans un torchon. Quand Chapelle eut terminé son homélie, on fît un ban en son honneur. Ensuite Ton fut en cortège souhaiter le bonsoir aux vaches et aux chevaux; et chacun s'en alla coucher, laissant toutes les portes ouvertes. Seul, le propagandiste retira la clé de l'Imprimerie où il avait déposé l'avoir de la communauté.
Le lendemain, dès l'aube, on se mit à l'ouvrage. Chapelle avait divisé la journée, d'après l'archétype de Fourier, et consacré par un terme révolutionnaire chaque heure de détente : c'était le Matutinal ou petit déjeuner, la Relevée ou repas de midi, et la Reposée ou la sieste; le dîner s'appelait Vespéral, et le coucher, Nocturne.
Dès le premier jour, le propagandiste prit la direction des affaires : à chacun fut désignée la besogne quotidienne.
Jordsen s'occupait du potager et de la coupe du bois; tous les mardis, avec l'aide de Pascal, il préparait le pain pour la semaine : il y eut de rudes expériences, dans le temps que dura son apprentissage, mais il finit par s'en
tirer avec maîtrise, et deux mois après, il se lançait dans la pâtisserie.
Krabelinckx se chargeait des bêtes et les menait à la pâture, en emportant sa boîte et des toiles. Il s'installait dans le verger et travaillait jusqu'au soir, sous le soleil ou sous l'ondée, aspirant à pleine poitrine la vie riche du terreau. Son enthousiasme ne se débandait point : il voyait dans un seul angle mille sujets à traiter; les variations de la lumière sur un tronc d'arbre lui suffisaient. Dans un besoin fou d'exalter sa force, il parlait de peindre non seulement sur la toile, mais sur tous les murs, sur l'écorce et les feuilles, sur le ventre des vaches! Ce fut, en quelques jours, toute une série de Colonies où s'allum dans le matin, se voilaient sous le crépuscule, vibraient au soleil, la ferme rose et ses toits bleus.
Pascal aidait le Norvégien dans ses travaux, avait la gestion de la Bibliothèque et s'occupait de rinstruelion des adeptes : il leur faisait des « démonstrations » d'espéranto, d'histoire de l'art et d'économie politique. Ces « démonstrations » se donnaient à cinq lu avant le Vespéral. Chapelle nommait « démonstration » tous les actes de la vie journalière; le moindre fait, dans la Colonie, com-
portait, disait-il, un enseignement. Entretenir les ruches était la « démonstration d'apiculture » ; préparer le repas, « démonstration culinaire » ; et quand lui-même, en tapant du poing sur la table et en jurant le nom de Dieu, s'efforçait, comme il se l'était attribué, d'apprendre aux moutards l'abécédaire, cela s'intitulait « démonstration de puériculture ».
Fernand Verd s'employait aux « démonstrations de laiterie » : il trayait les vaches, confectionnait le beurre et le fromage; il s'occupait aussi des abeilles; toutes besognes poétiques, depuis Virgile et M. Maeterlinck. On le priait souvent d'aider les femmes dans les gros travaux et de les accompagner au lavoir. Mais il y répugnait, étant de nature somptueuse, et n'acceptait ces viles corvées que comme un sacrifice à ses principes. La plupart du temps, il s'enfermait dans le Dormitoire, rangeait les ustensiles de son inspiration, et après avoir attrapé quelques mouches, sommeillait sur sa chaise.
Lhommel le remplaçait. Il n'avait pas d'attributions mais il surgissait partout où quelque chose était à faire : on le trouvait débarbouillant les gosses, distribuant les provisions, balayant les chambres, surveillant la poussée des cultures, aidant Jeannette à récurer la
vaisselle. Il relayait Jordsen au pétrin, Krabelinckx à l'étable, Pascal dans les travaux du potager, toujours alerte, toujours inquiet sur le sort de la Colonie, et se multipliant ainsi autant par crainte que par goût.
Chapelle, cependant, administrait la Commune avec zèle. Presque toujours cloîtré dans l'Imprimerie ou le Laboratoire, il travaillait à son grand ouvrage sur Malthus ou à l'impression d'une série de cartes postales qui serviraient à la propagande et qu'on distribuerait aux visiteurs.
Il en était venu d'abord deux ou trois, vaincus par la curiosité. On les avait bien accueillis. N'ayant découvert ni bombes, ni poignards, ils parlèrent des « anarchistes » comme de gens des plus pacifiques, et amenèrent leurs parents et leurs amis. Le dimanche, ils élisaient comme but de promenade le « repaire des nihilistes ». Chapelle, seigneur du lieu, les recevait dans la Chambre des Relations Générales. Il leur exposait les principes du phalanstère, le mécanisme de la Colonie, et cherchait à les convaincre des splendeurs du Communisme; il leur citait, parmi tant d'autres, les Doukhobors du Canada. Sa voix chaude et son air décidé séduisaient lés dames, mais les messieurs
réclamaient "des éclaircissements; il s'engageait des discussions violentes et confuses : Chapelle, grâce à l'ampleur de ses poumons, en sortait toujours victorieux.
Il procédait ensuite à la distribution des cartes postales où l'on voyait les Frères en « démonstrations », bêchant le potager, cuisant le pain, tournant la meule à bras, ou suivant avec des poses méditatives le cours d'espéranto. Lhommel versait à la ronde, d'un air morose, la « soupe communiste », ce qui était une manière antialcoolique de fraterniser par la boisson.
Les bourgeois se retiraient avec de molles poignées de main : ils se disaient profondément intéressés et enchantés de l'accueil qu'on leur avait fait. Quelques-uns offraient de l'argent, comme on fait dans les monastères : Chapelle refusait avec hauteur et souhaitait les voir se joindre bientôt à l'effort de la Colonie. Ils promettaient d'y penser et demandaient encore quelques précisions, comme si vraiment ils songeaient à s'enrôler dans le bataillon libertaire. Lhommel les accompagnait jusqu'à la tour gothique; et, sur la route, ils se saluaient cérémonieusement.
En ce printemps, les blés étaient en croissance et la terre travaillait.
Les femmes s'occupaient des soins de la maison. A Loyse était dévolu l'entretien du linge et des vêtements; elle aidait aussi Jeannette aux labeurs du ménage mais ne prenait aucune part à la cuisine. Elle enseignait enfin le piano au plus âgé des gosses et passait deux heures par jour à entretenir par des gammes et des exercices d'élargissement, sa propre virtuosité. Quand il l'entendait préluder, Chapelle descendait papillonner autour d'elle; il lui parlait de son talent et de l'émotion qu'il éprouvait à l'écouter; mais elle demeurait fidèle au poète dont elle aimait les cheveux longs et les mains soignées.
Jordsen était moins égoïste. Comme il préconisait la communauté des femmes, il offrait la sienne aux adeptes. Elle n'était guère séduisante; seul Pascal s'en accommodait quelque* fois, sans enthousiasme, après de longues nuits d'insomnie; elle ne s'y refusait point et semblait môme trouver le garçon à son goût. Cela se passait avec une célérité primitive, la femme n'ayant pas trop de temps pour préparer les repas.
Ils étaient réglés avec exactitude, d'après les
manuels du parfait végétarien. La Relevée comprenait un « plat de résistance » (orge, gruau, millet, riz ou sarrasin), un plat de légumes, et des fruits selon la saison. Le Vespéral offrait une soupe maigre, une « denrée légère » (pommes de terre, pâtes ou purée de farineux), une salade et des compotes. Ce menu restreint pouvait être varié à l'infini, la Table du Végétarien, le livre culinaire de la secte, comprenant huit cent cinquante articles; mais il avait fallu rayer les cent dix-huit manières de préparer les œufs, aliment condamné par les principes de la maison.
Jeannette était une artiste ingénieuse; elle avait du végétarisme, dont elle n'était pourtant qu'une catéchumène, une intelligence singulière. Elle excellait à des mélanges subtils, tels que « marier le blé vert avec les tomates », comme s'exprimait le manuel, à étuver la protose et à préparer comme entremets un suave tétragone à la crème ou un pain de nuttolène aux haricots. Elle seule, dans la préparation du café d'orge germée, pouvait surveiller, comme il convient, le développement de la diastase.
La soirée était remplie, le plus souvent, par une « démonstration d'esthétique ». Verd récitait L'Aube des Temps nouveaux ou quelque
passage d'un poème en gestation. Pascal tirait de son étui, avec des précautions religieuses, le violon de sa maman, et secondé par Loyse, jouait du Beethoven, ce grand anarchiste, ou de la musique à idées. La Muse terminait l'audition : elle s'installait avec un regard noyé dans sa face maladive; ses doigts exsangues passaient avec mollesse sur le clavier du piano; elle lamentait quelque mélodie poitrinaire ou onaniste, Chopin ou Debussy. Krabelinckx, après avoir tenu bon pendant dix minutes, allait se promener sous les étoiles et imiter, au sein de la nuit silencieuse, le cornet à pistons. Les autres se repliaient sur les chaises, les joues entre les poings, les prunelles fixes ou les yeux clos, plus immobiles que des statues.
Pascal, les mains jointes, la figure élargie de béatitude, s'abandonnait à son rêve; il délectait son idéal atteint. L'aube des âges d'or, comme disait Fernand Verd, empourprait l'horizon; comme une arche de paix, la maison fraternelle reposait dans la nuit. Là, s'unissaient, loin des injustices et des préjugés millénaires, les fermes décisions, les amitiés inébranlables. Une abondance de félicité pleuvait sur ce logis. Des paroles bénies, comme au noël chrétien, flottaient dans l'éten-
due : la paix était donnée aux hommes de bonne volonté.
Oppressé d'extase, il renversait la tête. Le plafond semblait s'entr'ouvrir aux épiphanies légendaires; la lampe y projetait, comme le signe d'un pacte surhumain, un grand arc de clarté.
Dans le temps qui précéda la moisson, quelques difficultés se présentèrent.
Un mardi, Jordsen entra dans la cuisine, le torse nu, les cheveux poudrés, tout blanc de farine, et réclama du sel pour la pâte. Jeannette lui indiqua la boite qui pendait à coté du fourneau.
— C'est tout ce qui me reste, mais prends-le, Firmin m'en donnera d'autr
— Que veux-tu que je fasse de celle poignée? — s'écria le Norvégien en soulevant le couvercle.
— Si tu n'en as pas assez, — dit la femme, — « appelle Firmin; il est dans la remise.
On appela Lhommel, directeur des Réserves; il accourut, flairant un drame.
— Je vous ai donné, — balbutia-t-il, — tout ce que j'avais acheté cet hiver.
Il dit encore, la mine accablée :
- — Il ne me semble pas qu'il y ait du sel dans le grenier; je ne crois pas que vous m'en ayez envoyé. Qui s'est occupé des provisions ?
C'était Chapelle. Il sortit de l'Imprimerie, en se plaignant qu'on le dérangeât dans ses travaux. Quand il fut au courant de l'affaire, il émit simplement :
— Cela doit être sur ma liste.
Il la tira de son portefeuille et la parcourut deux ou trois fois.
« — Eh bien, mes enfants, ça n'y est pas!
— Alors? — bégaya Lhommel qui devint livide, — nous... nous n'avons pas de sel?
Jordsen fut d'avis d'aller voir à la Réserve.
— C'est inutile, — s'exclama le propagandiste; — si ça n'est pas dans mon répertoire, c'est que je n'y ai pas songé. C'est un embêtement, c'est certain, mais je ne puis penser à tout. Mes méditations philosophiques m'absorbent corps et âme : on m'oblige à descendre
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à tous propos dans le domaine concret. Si j'y apporte un peu de distraction, ce n'est pas ma faute.
Ils lui compatirent sincèrement. Lhommel pencha la tête et murmura :
— Qu'allons-nous devenir sans un grain de sel?
— Nous nous en passerons, — formula Chapelle.
— Mais c'est impossible!
— Ah! tu m'embêtes! — s'écria l'autre. — As-tu la mer à ta disposition? Veux-tu faire des fouilles pour découvrir des gisements? C'est un léger oubli; il nous faut en supporter les conséquences.
Jordsen déclara qu'il était peu commode de faire de cette façon du pain convenable; sa compagne affirma que la cuisine n'aurait aucun goût.
— Tant pis, — conclut Chapelle; — nous ne pouvons tout de même pas en acheter!...
— Evidemment, — confirmèrent les hommes. Ils demeuraient les uns devant les autres,
consternés et muets, ne sachant que faire. Jordsen, le premier, secoua sa torpeur.
— Allons travailler, — s'écria-t-il.
Cela n'arrangeait rien, mais chacun se rendit à son ouvrage. -
Au Vespéral, le pain fut déclaré possible; mais, trois jours après, la boîte du fourneau s'étant épuisée, les repas devinrent d'une fadeur uniforme. Il leur semblait manger toujours du même plat sous des couleurs diverses. La soupe était austère, les légumes douceâtres, les céréales écœurantes; les pâtes avaient un arrière-goût de colle à tapisserie. Ils résistèrent vaillamment; Chapelle leur persuada que l'on pouvait s'y faire et leur cita l'exemple des prêtres égyptiens qui s'abstenaient de sel par dévotion. Cependant, vers la fin de la semaine, Krabelinckx avoua qu'il en avait assez.
— Où en trouveras-tu? — s'exclama le propagandiste.
— Mais... chez le marchand!
Ce fut une stupeur. Les adeptes se regardèrent en blêmissant. Chapelle se dressa, les poings sur la table, et cria que c'était miner les fondements de la Colonie; puis il discourut avec abondance : on ne pouvait retourner à des compromis intersociaux, connaître à nouveau la fermentation de l'offre et de la demande, rétablir le roulement de la monnaie, cause de tous les conflits. Lhommel, au nom de la sainteté de la Discipline, appuyait la fureur du propagandiste.
Elle avait une raison qu'il ne disait pas : il