‹ Un apostolat, romanChapitre 5 sur 11 · IN APOSTOLAT · texte numérisé non relu

IN APOSTOLAT

se voyait force d'avouer tôt au tard qu'il disposait d'une forte somme. Il fit jurer, aux Frères, de tenir bon. Et l'on persévéra pendant deux semaines encore, après lesquelles les estomacs furent plus forts que les volontés. Jordsen et Krabelinckx, soutenus par les femmes, supplièrent Chapelle d'abandonner une seule fois des règlements trop sévères et d'échanger contre un produit de la Colonie une importante provision de sel. Ce n'était point trahir leurs principes, puisqu'il s'agissait d'un oubli dans l'organisation primitive. Il se lit longtemps prier, objecta que l'échange n'était plus d'usage et dit enfin qu'il n'en voyait pas l'utilité, car la Colonie possédait encore un pécule dont il n'établit point le chiffre et sur lequel on pouvait prélever quelques louis.

Lhommel fut chargé de se rendre chei Barat, l'épicier du village, qui en était aussi le maire. Celui-ci fut stupéfait de la quantité demandée.

— Ce nYsi pas, an moins, questionnat-il, — pour fabriquer des explosifs?

Le Kropotkinien déclara leur complète neutralité; ils se tenaient volontairement à l'écart; ils n'avaient rien de commun avec- 1rs terroristes el répudiaient lei en montrant qu'ils d n-ctre

rai par la mise eu commun des énergies et qu'au surplus le sel n'était jamais entré dans la composition de la poudre.

Barat ne comprit rien mais bougonna en inscrivant la commande :

— Faudra voir à rester tranquilles...

Lhommel s'en revint profondément abattu; il présageait des heures néfastes; il devinait, autour de la Cité, une force ténébreuse et hostile; il valait mieux ne pas la provoquer et ne rien attendre que de soi-même.

Ses alarmes s'accrurent quand les gosses, en jouant à la guerre, démolirent la batterie de cuisine. On les fessa pour avoir montré des sentiments peu pacifiques, mais il fallait remplacer les casseroles. Chapelle, heureusement, découvrit, dans un coin du domaine, de la terre à poterie, et apprit à Pascal à façonner les récipients, d'après une méthode employée par les nègres de Madagascar; on les formait sans moule, en tournant l'argile avec les paumes, et on les mettait à sécher au soleil. Mais ses rayons, dans la Sarthe, n'étant pas assez forts, on fit cuire les casseroles dans le four à pain. Elles éclatèrent à la première expérience. Il fallut encore une fois recourir au trafic, écrire à Paris pour commander une batterie nouvelle, échanger de l'argent contre la produc-

tion capitaliste et voir s'émietter ainsi leur idéal.

Ils en souffraient sans se le dire; ils avaient montré de l'héroïsme en brisant avec la société; reprendre contact, c'était avouer leur défaite. Ils comprenaient aussi que leur beau rêve, tel qu'ils l'avaient songé, devenait impossible. La claire enfance qui les avait conduits perdait de son sourire ingénu. Ils en conçurent de l'aigreur et leur union s'en trouva moins entière.

Un premier conflit mit aux prises Jordsen et Pascal. Comme celui-ci travaillait dans la Bibliothèque, il entendit racler du violon. Il se précipita dans la salle commune. Le Norvégien, ramassé dans une pose caricaturale, imitait, pour amuser Loyse, les acrobaties d'un virtuose.

Pascal lui arracha des mains son instrument. L'autre protesta : ce violon appartr aux adeptes, comme tout ce que renfermait la Colonie, et il avait le droit d'en user. Pascal sentit sa colère tomber d'un seul coup : théoriquement, son Frère avait raison; mais quelque chose au fond de lui se lamentait II s'expliqua, d'une voix troublée : celait le violon de sa maman, elle l'avait tenu dans ses mains, sous son menton, et son cher parfum semblait encore imprégner le vteux bois; il

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était si simplement humain de s'attacher à un souvenir, de le posséder avec jalousie. Jordsen, ému, objecta cependant qu'il voyait là des marques du vieil instinct de propriété et qu'il lui semblerait beau d'en faire le sacrifice. Pascal, les mains tremblantes, lui tendit le violon; l'autre refusa, des larmes plein les yeux; et ils s'étreignirent en pleurant. Loyse sanglotait; ils l'embrassèrent aussi, avec une tendresse innocente.

La pauvre fille n'était plus heureuse : comme Hélène de Sparte, elle provoquait de longues rancunes. Chapelle, après l'avoir bercée de phrases câlines, en était venu brusquement à lui offrir sa couche. Elle l'avait dit à son amant qui se plaignit au propagandiste. Celui-ci présenta le front : il répondit que c'était exact, qu'il ne voyait là rien de répréhensible, qu'il ne trouvait guère fraternel de garder une femme aux dépens des autres et que Jordsen avait su montrer le bon exemple. Verd lui conseilla de s'adresser à Jeannette.

— Merci, tu n'es pas dégoûté, — fit Chapelle en ricanant, — cela ferait le troisième.

— Alors, — menaça le poète, — je te prie de laisser Loyse tranquille.

— Entendu! que mossieu le propriétaire jouisse en paix de son bien.

Ils n'en dirent pas davantage, mais se parlèrent depuis ce jour avec une politesse affectée.

Jeannette, au contraire, cimentait l'accord des adeptes.

Un après-midi d'été, comme Henrik et Pascal faisaient la sieste sous les pommiers, leur compagne mutuelle vint s'asseoir auprès d'eux. Elle demeura quelque temps sans rien dire, puis, d'un air gêné, leur avoua qu'elle était enceinte.

Pascal rougit; Jordsen dit aussitôt :

— C'est ainsi que se fonde la Société nouvelle.

Et ils cherchèrent à décider lequel des deux serait le père. La femme l'ignorait. Ce fut une dispute de courtoisie, chacun voulant lai à l'autre l'honneur d'avoir fait l'enfant. Ils ne purent résoudre ce point difficile.

Au repas du soir, ils s'en ouvrirent à leurs amis. Chapelle les blâma, au nom de ses ouvrages néo-malthusiens : il en descendit les principaux chapitres et, debout, déclama les passages qui condamnaient celte ardeur prolifique.

Lhommcl sortit de son apathie ordinaire pour déclarer sa vénération. Le ventre des femmes grosses lui semblait sacré comme un temple : il abritait sous sa coupole le Saint-

Graal de la Vie. On devait s'agenouiller, comme Michelet, devant les atlas gynécologiques. Et lui-même saluait jadis, dans la rue, les femmes dont s'avérait la prochaine maternité.

En discourant de sa voix neutre, il grattait la toile cirée avec l'acier de son couteau. Chapelle, cahiers en main, développait des statistiques : les enfants, disait-il, émargeaient à la consommation et ne produisaient rien; ils étaient une charge pour leurs ^auteurs et paralysaient les énergies : on n'avait pas assez de temps pour développer son propre cerveau. Du reste, la procréation était un préjugé du christianisme et ne faisait l'affaire que des traîneurs de sabre. Et il tonnait contre les curés et les militaires.

La femme, ne disant mot, regardait son ventre avec attendrissement. Krabelinckx imitait le cor de chasse dans les grands bois. Pascal trouvait plus délicat de ne point se mêler à la discussion.

Elle s'accommoda non sans peine, et l'on résolut que l'enfant appartiendrait à la Colonie, et se nommerait comme elle, Kropotkine. Puis tout le monde embrassa la mère sur les deux joues, même Chapelle qui voulait se montrer bon prince.

Son despotisme croissait de jour en jour. Il s'était carré solidement dans ses fonctions d'administrateur. Tous les adeptes pliaient sous son autorité, sauf le poète qui surveillait Loyse, et Krabelinckx dont l'indépendance faisait un déplorable communiste.

N'ignorant plus que Chapelle détenait de l'argent, il avait osé lui demander cent sous pour aller voir les dames à la ville. L'autre avait refusé, parlant toujours de Jeannette et louant le bon exemple de Jordsen. Krabelinckx emporta quelques toiles, les alla vendre au Mans et revint satisfait. Il renouvela cette escapade. Chapelle le soupçonnait de rapporter de ses voyages, non seulement des souvenirs sentimentaux, mais aussi de la boucherie!

Toujours affamé par le régime végétarien, le peintre ne se contenait plus; il vantait, tout au long des repas, les volutes amples de boudins odorants, les rosbifs majestueusement conclus dans un parterre de cresson, et les poulets farcis dont le croupion dresse sa proue dorée au milieu d'un Iftc A l'absence dos

Frères, il se fricotait, sur un coin du fourneau, des côtelettes et des saucisses. Jeannette y mettait de la complicité et mordait quelquefois aux morceaux. Chapelle, en entrant dans la cuisine, humait l'odeur du graillon; il se taisait,

attendant l'occasion de les surprendre. Mais la malice de l'un déjouait la ruse de l'autre.

Un matin, le propagandiste, dans l'effusion d'un lyrisme trop longtemps contenu, célébrait, devant Pascal, la majesté de ses conceptions récentes: il projetait l'établissement d'une palestre où l'on discuterait, tout nus, après les exercices athlétiques, de la Justice et de la Yérité. Il évoquait le stade entouré d'un vaste portique, l'arène des coureurs, le plateau pour les pugilistes, et un berceau de verdure sous lequel il reprendrait les entretiens antiques. Avec des gestes véhéments, il arpentait la salle, parlait de Socrate, et de Platon marchant dans les jardins d'Akadémos...

Il s'arrêta, penché sur l'âtre, remua les cendres lentement, et tout à coup jaillit, avec un cri de colère et de triomphe :

— Le cochon a bouffé une côtelette de porc!

Il brandissait un os à moitié noirci. Oubliant à la fois le philosophe et le gymnase, il exigea la discrétion de son disciple. Tout en grommelant des paroles comminatoires, il enveloppait dans une vieille quittance ce qu'il nommait le « corps du délit ».

A table, il offrit le paquet ficelé à Krabelinckx qui le déplia sans méfiance. Ce fut un énorme éclat de rire. Mais Chapelle ne riait

pas : le peintre s'attaquait aux principes les plus sacrés de leur association! Il fallait nommer cela une apostasie!

Tous les rires s'effacèrent brusquement; Krabelinckx s'était levé.

— Monsieur Chapelle Ior, — s'écria-t-il, — va sans doute rétablir l'Inquisition?

Et comme l'autre, frappé au point faible, le traitait de Carnivore, criminel, nécrophage, en se délectant de l'acre horreur de ses injures.

— J'en ai assez! — hurla Krabelinckx, — ■ je ne veux plus de cette tyrannie! Il n'y a pas de maître ici, godferdoum!

Et il sortit en renversant sa chaise.

Lhommel mit de longs jours à rétablir la paix chancelante. Il courait de l'un à l'autre, des sanglots dans la voix, les suppliant de reprendre leur bonne intelligence. Avec une ténacité pleine de douceur, il amena les deux hommes à conclure un armistice. Il désespérait, cependant, et voyait de lourds nuages s'amonceler sur la Colonie. Il souhaitait une catastrophe qui les réunît dans le danger; puis il songea que la moisson grouperait tous les efforts et créerait une alliance patriarcale. Et il attendit avec impatience la maturation des blés.

Il avait appris dans un manuel d'agriculture la manière de connaître le temps de la moisson; et il allait chaque jour presser les grains entre ses doigts. Il étudiait l'influence du vent et de la lune, la marche des constellations; il répétait les vieux adages que l'on rencontre dans les almanachs. Vers la mi-juillet, il déclara que les seigles étaient mûrs et que l'on pouvait commencer les travaux.

Ils s'en allèrent, un matin, les hommes, les enfants et les femmes, en groupe bien réparti, les râteaux et les fourches sur l'épaule, comme

dans les tableaux de Troyon. Krabelinckx conduisait les chevaux attelés à la moissonneuse. Les adeptes chantaient une chanson de circonstance que Fernand Verd avait écrite sur un choral de Bach : on y célébrait la moisson comme un symbole, nouveau, de l'Avenir communiste.

Le firmament, d'un vert de jade, était semé de minces balayures. Les oiseaux gazouillaient. La terre sentait la rosée. Puis le ciel se teignit de nacarat et d'orange, et le soleil se balança sur l'horizon. L'ombre des moissonneurs s'allongeait à travers les campagnes; la silhouette de la machine qui roulait en tête du cortège s'enflammait dans le contre-jour.

Ils se sentaient émus et grandis, comme s'ils participaient au rituel d'une religion tics ancienne. C'était l'offrande du grain, le sacrifice à la terre qui nourrit les hommes pacifiques : le geste du faucheur couche les épis qu'elle a fécondés. Ils donnaient à ce geste le sens auguste et vague que lui prêtent les démocraties : tout effort demande s;i ré compense; Pagriculteur amasse les richesses qu'il û nu Vs; de son lent ralour symétrique, il conclut, andnin par andain, le travail de l'année. Aussi, nul ouvrier ne leur paraîssait-il plus noble...

Il est vrai qu'il s'agissait ici non point d'une

énergie musculaire, mais d'une mécanique perfectionnée. N'importe, l'allégorie s'en trouvait décuplée par une poésie moderne et brutale. Aussi, jaillirent des cris d'enthousiasme quand l'appareil se mit en marche. La double scie mordait les chaumes au pied, les renversait d'une jonchée sur le tablier mobile; ensuite la blonde nappe, glissant vers un cylindre, était séparée en javelles que des doigts de métal liaient en gerbes; et le mouvement bref des pales les rejetait avec précision sur le terrain dépouillé.

Les adeptes accompagnaient la machine merveilleuse et admiraient son intelligence : elle obéissait tout entière à la seule impulsion de ses roues et se portait elle-même en travaillant; la gerbe qui sortait de ses engrenages était égale, tous les épis en faisceau dru, et mieux nouée que par la main d'un homme. A chacune d'elles qui s'abattait sur l'éteule, ils poussaient des exclamations de surprise. Krabelinckx, avec la gravité d'un prêtre, dirigeait les bêtes dans les tournants et surveillait les commandes; nulle séduction offerte à son œil de peintre, ni celle des cultures où des moires ondulaient, ni celle des grands espaces où se diapraient les nuages, ne pouvait l'enlever au double soin de la conduite et de la manœuvre.

Quand ils furent las de le suivre, les moissonneurs se mirent à relever les gerbes et à les dresser en moyettes; mais ils n'avaient pas la manière, et s'attardaient longuement à équilibrer leurs édifices qui s'écroulaient sur leurs talons. Le peintre, infatigable, avait abattu la moitié du champ, qu'ils réparaient encore leurs premières meules : ils lui crièrent de s'arrêter; mais il continuait, sans détourner la tête, et les gerbes, derrière lui, s'ajoutaient aux gerbes. A midi seulement, la faim le fit descendre de son siège. Les chevaux étaient rendus; il les détela pour les reposer et leur servit de l'avoine avec attendrissement.

On s'était installé sous un platane, et l'on déballa des vivres atones. Krabelinckx célébra les pique-niques où l'on découvre des pâtés onctueux engainés de graisse blanche, et des sardines, en couches profondes, reposant dans un lac d'huile parfumée; puis il dévora son pain, le regard tendu vers des paradis gastronomiques. Les autres, allongés sur l'herbe, entrechoquèrent leurs timbales d'eau pure, en souhaitant la réussite des moissons. Puis ils s'entretinrent du Progrès on général, at de la machine agricole qui résumait les conquêtes de la Science : ces découvertes quotidiennes feraient bientôt de toute la production un simplo

mécanisme; le travail de l'ouvrier ne serait plus qu'une surveillance sans effort; la machine remplacerait l'esclave des temps antiques; l'intellectuel vaquerait à ses études, au milieu d'un ingénieux système de manettes, de boutons, de commutateurs et de leviers, par lequel, d'une main nonchalante, il distribuerait aux forces métalliques toutes les besognes matérielles.

— Ainsi, — conclut Jordsen, — l'idéal proposé par notre maître Kropotkine deviendra possible : tout homme sera libéré des exigences de la vie par un travail d'une heure ou deux par jour, et aura droit à toutes les jouissances.

L'ombre s'épanchait mollement sur leurs épaules. Un loriot, dans le platane, jetait ses notes allègres. Verd et Chapelle, couchés côte à côte, partageaient un quignon de pain et se versaient à boire dans le même gobelet. Ils parlaient sans éclats, présentant comme un don frugal le meilleur de leurs pensées : un calme géorgique harmonisait leurs entretiens.

Lhommel ne disait mot; il se sentait submergé par un bonheur trop immense : comme il l'avait prévu, le sain labeur des champs abolissait les querelles, l'entr'aide régnait à nouveau sur la Cité. Ils connaissaient la paix de l'âme que donne l'application à bien faire.

Après le repas, ils continuèrent de causer.

Les femmes et les enfants sommeillaient sur le gazon. Krabelinckx nettoyait les peignes de sa machine et graissait les rouages. Mais les adeptes le supplièrent de renoncer à la fauche pour ce jour-là. Il protesta sans trop de vigueur, refusa de les aider à la glane, et courut chercher sa boîte et des toiles; puis il se mit à peindre, en plein soleil, les moyettes dorées à la cime, la mécanique multicolore et le groupe des moissonneurs.

Ils s'étaient relevés, les membres mous, une grande fatigue dans la tétc. Chapelle enviait la sérénité du paysan que les problèmes de la philosophie n'accablent point, et qui peut se donner tout entier à une activité physique : les cérébraux, comme eux, portaient le poids d'un double effort et se brûlaient, disait-il, par les deux bouts. Il proposa de reprendre le travail le lendemain dès l'aube. Et l'on abandonna Krabelinckx sur le terrain, avec les chevaux qui broutaient le talus, et la faucheuse dressant vers le ciel ses bras désolés.

Le jour suivant, Lhommel se réveilla vers huit heures et constata que tout le monde dormait encore. On prit en traînassant le Matutinal, et Ton s'en fut à la corvée dili-

gence.

On mit plusieurs jours à relever les seigles;

UN APOSTOLAT éïl

quand ils furent debout, les blés n'étaient pas encore mûrs. Il y eut une semaine de répit pendant laquelle les adeptes reprirent goût à l'ouvrage.

Le blé, leur semblait-il, avait une signification plus haute, un caractère plus abstrait que l'avoine et le seigle : c'était avec le blé qu'on nourrissait le Peuple; il était l'antique manne terrestre, la cause et le but de toutes les Révolutions, la tige mille fois figurée sur les monuments de l'Histoire. Toutes ces raisons allégoriques donnèrent à leur labeur un nouveau ragoût; ils retournèrent aux champs comme le premier jour, dans l'aube qui s'éveille, et chantant leurs hymnes.

La scie mâcha les beaux épis gonflés, sur toute la longueur de la parcelle, puis elle s'arrêta en grinçant. Krabelinckx descendit de son siège, tâtonna les rouages comme on palpe un membre malade, et ne vit rien. Il fouetta les bêtes : les roues tournaient mais le mécanisme restait immobile. Il fallut rentrer à la ferme pour examiner la machine. Tous les adeptes l'accompagnèrent : ils entouraient ce grand corps paralysé et cherchaient l'ankylose : ils déboîtèrent la roue porteuse, puis envahirent les engrenages. Jusqu'au soir ils démontèrent it les remontèrent aussitôt, crai^

gnant de se tromper. Après deux jours, ils découvrirent que l'arbre de la javeleuse avait été faussé par une pierre.

Il fallait en forger un nouveau. Personne ne savait forger; néanmoins, ils se disputèrent longtemps autour de Fenclurue pour savoir qui tiendrait le marteau. Jordsen l'emporta; les autres s'empressèrent autour de lui. Ce nouvel office les amusait : allumer le foyer, tirer la chaîne, tremper le fer, leur était un jeu plein d'inconnu. Mais le métal voulait une énergie plus entendue; il résistait à leur maladresse. Ils l'avaient à peine dégrossi, qu'ils voulurent faire entrer le tourillon dans les coussins; après de longs efforts, ils détraquèrent l'appareil.

Pascal fut d'avis de téléphoner au Mans pour faire venir un mécanicien. Le Norvégien, tout frémissant de pâle colère, déclara qu'il ne consentirait jamais à recourir au salariat : à l'appui de son refus, il cita de si nombreuse théories que personne n'eut le courage de le contredire. Ils commandèrent à la ville des pièces de rechange; en attendant l'expédition, attaquèrent les blés à la faucille : ils

chaumes leur brisait les doigts. Ils renouât à ce labeur haque jour,

ils télégraphiaient au Mans pour hâter la livraison. Lorsqu'elle fut faite, et qu'ils eurent péniblement rétabli les pièces, les blés avaient mûri, les grains se détachaient à la moindre secousse. Ils laissèrent aux oiseaux la moitié de la récolte.

Cette expérience les découragea de l'agriculture. Il fallait encore déchaumer les éteules, fumer la terre et faire les semailles ; et ce serait bientôt le temps de la cueillaison : les branches des pommiers, sous l'abondance des fruits, s'abaissaient jusqu'au sol; il fallait étayer leur poids magnifique. Ensuite viendraient les foins d'automne, les luzernes, la récolte des pommes de terre, la coupe du bois pour les provisions d'hiver, la mouture des froments. C'en était trop, comme disait Chapelle, pour des cérébraux que la méditation tyrannise. Ils ne pouvaient admettre ce régime de travaux forcés sans répit ni repos. Le propagandiste résuma l'opinion générale;

— Nous ne sommes pourtant pas des ilotes, — s'écria-t-il.

Et comme ils n'étaient pas des ilotes, ils renoncèrent au labourage et décidèrent de semer en février des céréales de printemps.

Ils s'en tinrent donc à la cueillette. Ils passaient des journées entières dans le verger,

sous l'ombre claire des arbres. Celait la peinture idyllique des travailleurs de l'Avenir, les beaux gestes des femmes recevant les fruits, les enfants nus jouant sur le gazon, parmi les colchiques et les gramens, et les voix mâles qui se répondent avec des accents de tendresse. L'air était chargé du parfum des pommes. Elles s'entassaient par monceaux sur les ; de paille qu'ils avaient tressées en chantant Celte abondance leur semblait allégorique, elle aussi : ils y voyaient l'image de la 1 Promise, d'où les messagers bibliques rapportaient des fruits extraordinaires : cette Terre Promise ne pouvait être que l'ère du Communisme. Et chaque jour, ils voyaient s'élever, avec une luxuriance écrasante, les richesses de l'automne.

Cependant, ils ne savaient qu'en fa:

végétariens n'adnptettent point le cidre qui est une boisson fermentéc. Quand ils eurent choisi les plus belles pour la confection des coin] et le garde-fruits de la Colonie, il en restait tant et tant, accumulées au pied des qu'ils se détournaient, le jour, pour ne plus !, la ir Et lorsque Chapelle i qu'il

était criminel c|e laisser perdre ces trésors de

qu'il s'offrit à faire le marché, les Kropotkiniens, un peu las de leurs déboires, acceptèrent sans réplique cette nouvelle compromission.

Ils se dépouillaient ainsi, peu à peu, de leurs vertus libertaires. Lhommel, toujours en alerte, osa le montrer sans ménagement : il fallait bien le dire, la colossale organisation des intérêts les enveloppait de toutes parts; il l'avait prévu depuis longtemps; il n'avait jamais cru que fût possible l'isolement d'une poignée d'hommes au cœur de la société. Il l'avait dit au Restaurant Gérés!

Et il se lamentait, inépuisable.

Jordsen sortit un nouveau lot d'écrivains communistes et soutint, avec force citations, que la vente et l'achat n'étaient qu'une forme de l'échange et pouvaient s'adapter au programme collectiviste. Chapelle offrit l'exemple des Doukhobors du Canada. Il s'ensuivit une grande dispute où ils se reprochèrent mutuellement leurs déceptions. Verd, surtout, fut plein de sarcasmes : le Frère Jordsen avait beau dire, la Colonie n'était plus qu'une ferme, et mal organisée! Ils se traitèrent de lâches et d'ignares, et se séparèrent en plein désaccord.

Les derniers travaux du sol leur firent sentir plus lourdement le poids de leur servitude

volontaire. Puis vint novembre, les longues journées inactives. Ils vivaient comme des époux retirés des affaires, et qui n'ayant plus de soucis, ne connaissent plus que leurs rancunes. Ils évitaient de se rencontrer; quand l'un d'entre eux, poussant la porte d'une chambre, y trouvait un adepte, il s'écriait : « Pardon! » et se retirait aussitôt. Ils ne s'assemblaient qu'aux heures des repas ou pour des besognes indispensables. Il n'y avait plus de « démonstrations » d'aucune espèce. Ils avaient pris l'habitude de s'isoler, chacun dans une pièce; ils avaient fini par y transporter leur lit et les quelques objets qu'ils affectionnaient. L'hiver fut rigoureux : il fallait du feu dans toutes les cheminées. Lhommel, pour dissiper la mélancolie qui l'accablait, maniait la hache dans le bois, du matin au soir, pour fournir des bûches à ses Frères; Chapelle s'enfermait dans l'Imprimerie et travaillait confusément; le poète s'était emparé du Dormitoire; Pascal rangeait les livres de la Bibliothèque et composait son catalogue analytique. Krabelinckx avait résolu de décorer la Chambre des Relations Générales, bien qu'il n'y eût plus de relations du tout. Verd lui avait proposé des sujets allégoriques : la Fraternité unissant les castes sociales, des couples de

l'âge d'or sous les bosquets d'une île fortunée. Il renvoya le poète à ses séquences et se mit au travail.

En larges pâtes, il déploya sur les murailles des paysages aux molles ondulations. Parmi les carrés blonds des champs d'avoine et l'azur délié des lins en fleur, des files de peupliers se penchaient sous le vent. Aux arbres s'accrochaient les voiles envolés du brouillard. Dans le fond des vallées, l'ombre somnolait.

Il peignait en chantant d'une voix gueularde et traînassante. Jeannette venait admirer le travail des pinceaux; talochant ses gosses qui ne la quittaient plus, elle portait de chambre en chambre son ventre énorme; ou l'appuyant sur ses genoux, assise en face du peintre, elle suivait les progrès de la couleur en épluchant des pommes de terre.

Quant à la Muse, elle s'ennuyait. Elle n'ouvrait plus son piano, et cherchait un moyen de se distraire. Le latin l'avait captivée, mais elle n'avait pu venir à bout des relatifs. Après s'être essayée dans l'aquarelle, elle hésitait entre le cuir repoussé et la danse à la façon des Grecs. On lui acheta des poules qu'elle nourrissait de ses blanches mains; et elle allait vendre les œufs au village. Sa joliesse et la distinction de ses manières lui valurent tout de

suite une clientèle choisie. Le médecin du bourg s'honorait d'en être : il la recevait avec des égards et la reconduisait parfois jusqu'à la tour gothique, portant, pour lui complaire, le panier de la jeune femme et chuchotant à son oreille des paroles galantes.

Aux premières pousses des lilas, Jeannette mit au monde une fille. Gomme on n'avait pas de berceau, on la coucha dans une crèche, tel Jésus-Christ, le père du Communisme. Mais Kropotkine, nom mâle, n'allait plus : il fallait trouver autre chose. Lhommel voulait Kropotkina, mais la mère préférait Jeannette, ou Marcelle qu'elle trouvait distingué. On chercha plusieurs jours. En feuilletant Dostoievski, Verd découvrit « Sonia », dont les syllabes évoquaient toutes les miséricordes. On fit comprendre à la maman la religion des prostituées; l'avis du poète prévalut.

Sa compagne, pendant la neuvaine des couches, fut préposée par Chapelle aux besognes culinaires. Elle y montra peu d'habileté et beaucoup de dégoût : la vaisselle crevassait les mains, la chaleur du fourneau donnait des boutons. Elle ignorait la préparation des légumes, s'oubliait à réciter du Baudelaire et négligeait ses casseroles. Krabclinckx, d'un air bourru, prit sa place au fourneau et servit

aux adeptes des plats de sa façon, qu'ils déclarèrent succulents : il avait trouvé d'ajouter sans rien dire, à la recette végétarienne, un peu d'extrait de viande.

Chapelle qui ne pardonnait pas à Loyse de l'avoir repoussé, la prit à partie et lui reprocha, en termes durs, sa paresse et son égoïsme. Elle ne répondit rien, mais se mit à pleurer. Puis elle sortit, en essuyant ses larmes.

Au Vespéral, elle n'était pas rentrée. On l'appela dans le verger, aux alentours; Lhommel partit à sa recherche du côté du village; Verd le suivit bientôt. Il s'informa chez l'épicier qui, d'un air goguenard, lui conseilla de « ne pas se frapper ». Le poète ne comprit rien et rentra très inquiet. Lhommel, revenu par la traverse, l'accueillit avec une figure navrée; tout en l'exhortant à montrer du courage, il lui débita la triste nouvelle : la Muse avait cédé aux instances du docteur et s'était installée chez lui. Le village ne l'ignorait point; cela faisait un gros scandale.

Verd se raidit.

— Tout être est libre de son destin, — balbutia-t-il.

Puis il se pencha sur son assiette et se mit à contempler fixement les. fleurs qui la décoraient. On entendait l'enfant crier dans la

chambre voisine. Une invincible détresse appuyait sur les épaules. Huit heures sonnèrent au clocher. Ils considéraient avec amertume la place de l'absente. Lhommel soupira :

— Nous n'aurons plus de démonstrations musicales...

Mais Chapelle, d'une voix coléreuse :

— Elle était indigne de la Société future !

Il lui gardait rancune d'avoir cédé à un autre qu'à lui, mais se réjouissait de la déconvenue du poète.

— Ce qui manque ici, — ajouta- t-il, — c'est de la discipline.

Et il résolut d'y mettre le holà.

Il ne pouvait assujettir les adeptes; même Pascal, depuis quelque temps, semblait lui échapper. Seul, Jordsen s'entendait avec sur le terrain de l'érudition.

Il décida de contenir cette indépendance en serrant les cordons de la bourse. On avait renoncé aux cultures, et les achats devenaient quotidiens : ils avaient un compte chez Barat et correspondaient régulièrement avec leurs fournisseurs. Pour combler ces dépenses, le propagandiste fit argent de tout. Il vendit l'une des vaches, les foins sur pied et les coupes de bois; il voulut s'emparer des toiles de

Krabelinckx : mais celui-ci les cachait dans un cabaret du village. Aux curieux qui visitaient la Colonie, Chapelle offrait maintenant, pour deux sous, les cartes postales de propagande, et pour trois francs, son grand ouvrage sur Malthus, qu'il avait enfin terminé.

C'était un mince opuscule de cent pages, avec ce titre : tuons l'œuf!, et qui portait en manière d'épigraphe : Dieu bénit les familles nombreuses, que ne les nourrit-il ? Il avait bonne mine sous sa couverture écarlate; des piles d'exemplaires, dans les coins de la salle commune, s'équilibraient, attendant les acheteurs. Mais les visites se faisaient rares, les bourgeois n'y trouvant plus le petit frisson des premiers jours; le village se gaussait de leur prétendue fraternité, la Muse ayant révélé dans les boutiques les discordes intimes.

Elles s'envenimaient de jour en jour. Deux partis s'accusaient : Jordsen soutenant le propagandiste, et Krabelinckx dont le poète embrassait la cause, en accusant Chapelle de ses malheurs.

Lhommel, dans son impuissance à les réunir, s'efforçait d'écarter les causes de dispute : il détournait la causerie sur des questions générales; malgré tout, les interlocuteurs en revenaient à leurs griefs.

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