‹ Un apostolat, romanChapitre 6 sur 11 · DO APOSTOLAT · texte numérisé non relu

DO APOSTOLAT

Pascal, depuis longtemps, se détachait de toutes ces querelles. Il recherchait la solitude. On le trouvait quelquefois penché sur le ceau où le bébé sommeillait dans ses langes. Pendant les repas, il ne parlait à personne, ou sortant tout à coup de sa méditation, il énonçait, d'une voix lointaine, des aphorismes sur l'amour et sur l'individu. Chapelle les relevait avec vivacité; son disciple le regard;» it longuement sans répondre et reprenait le cours silencieux de ses pensées.

Il vivait dans la Bibliothèque, comme un bénédictin dans sa cellule. On s'était habitué à le voir là, on le considérait comme chez lui; s'ils avaient besoin d'un livre, les adeptes frappaient avant d'entrer.

Il y avait transporté son violon et quelques souvenirs de sa maman : un bracelet formé d'émeraudes et de sardoines, son éventail chinois peuplé de personnages menus, et deux pendants d'oreilles qui figuraient des épis à logettes d'or fin. Il les avait rangés sur un gué-

ridon, près de la fenêtre. Chapelle nommait cela « du fétichisme » ; il ne comprenait rien à la transformation de son disciple, ni à son goût pour la retraite. Pascal semblait même se désintéresser de la femme; depuis les couches de Jeannette, et malgré les invites qu'elle lui renouvelait, il gardait une chasteté farouche. Le propagandiste s'inquiétait de cette existence mystérieuse. Il se mit à surveiller son élève; il ne découvrit rien. Quand il le venait surprendre dans son travail, il le trouvait assis devant la table et prenant des notes, ou parcourant les livres les plus orthodoxes.

Il avait rangé les volumes, provisoirement, d'après une ligne chronologique, suivant l'évolution du Communisme; et les prenant l'un après l'autre, il en faisait l'analyse.

Il y avait les Précurseurs, la sainte phalange de ceux qui entrevirent la Vérité. Ils annonçaient la fin des lois et des gouvernements, la libre communauté de toutes choses, l'union des peuples abattant les frontières, la paix universelle, l'abolition des tribunaux, des temples, des dieux, du mal et de l'argent, c première de tous les malheurs do monde. Zenon, le Chinois La-o-tsé, Févêque d'Albe Girolamo Vida, les Hussites et les Anabap-

tistes, Rabelais, Fénelon, Diderot et quelques autres professaient de semblables idées.

C'était du moins ce qu'affirmait M. Mulet, auteur d'une brochure sur les origines du Communisme. Tout homme qui, certain jour, excédé sous le faix des statuts, las de se sentir presser les côtes dans le troupeau humain, avait rêvé de solitude et d'indépendance, devenait, selon M. Mulet, un précurseur du Communisme, la souche du nihilisme, le prophète lointain de l'idéal démocratique : les fantaisies de Panurge s'érigeaient en dogmes sociaux, Jésus-Christ prêchait sur la montagne le triomphe du prolétariat, et Diogène le Cynique, en s'enfermant dans son tonneau, faisait montre de sentiments collectivistes.

Le style en bras de chemise de M. Mulet avait de beaux mouvements d'orateur populaire. Pascal remarqua qu'il négligeait dans son histoire les atlantides platoniciennes et les républiques Spartiates, sans doute, parce que leurs institutions étaient basées sur la discipline : or, précisait M. Mulet, en s'appuyant sur les théoriciens de la secte, les relations entre les membres de la société nouvelle doivent être réglées par des engagements mutuels librement consentis et révocables au gré des membres.

Il était évident que ces principes n'engendreraient pas l'harmonie, et qu'une organisation de cette espèce avait des chances d'évoluer. Aussi Pascal crut-il bon de n'aller pas plus loin. Il s'en tint à ces données vagues sur les origines de sa croyance. Ce qui l'intéressait dans son étude, c'étaient les moyens matériels préconisés par les penseurs, les réalisations immédiates, et comment le bonheur des hommes pouvait être enfermé dans une équation.

Il crut trouver une réponse dans le système des « bons de travail » qu'imagina Robert Owen, et après lui Proudhon. Les owénistes décrétaient la possession collective de la terre et des usines par des groupes territoriaux qu'ils dénommaient « communes ». La rétribution du travail et les échanges — inévitables! Pascal le savait trop — entre les communes, étaient faits à l'aide de « bons » représentant la quantité d'heures de travail données chacun des membres à la culture commu ou dans les ateliers et les usines. Cela supprimait, d'un seul coup, l'argent» la par

■ lités de fortune, la misère, le vagabondage et la prostitution. 11 est vrai que le « bon de travail » pouvait devenir une mon nouvelle et remplacer les vieux éciwj c'était

substituer des pièces de carton à des pièces de métal, et les inconvénients demeuraient les mêmes. De plus ce beau système s'appliquait sans défaut à la besogne d'un agriculteur ou d'un mécanicien, mais non d'un artiste ni d'un savant. Quelle était la valeur marchande d'une heure de méditation? Quel rapport établir entre la poursuite d'un microbe et l'étamage d'un chaudron? On pouvait solder en « bons de travail » les investigations d'un chimist0, bien que le résultat de ses recherches ne fût point assuré; mais comment payer ie labeur d'un artiste?

Une phrase, heureusement, vint l'éclairer : On ne paie que la production des choses reconnues nécessaires.

L'art, évidemment, n'était pas nécessaire; on avait besoin de pain, de vêtements, mais personne, au sens absolu du mot, n'avait besoin de poésie; on ne pouvait subsister sans aliments, on pouvait vivre sans littérature. Donc l'art n'était pas un travail; les « bons », en conséquence, ne s'appliquaient pas à ce genre d'occupation.

Ils s'appliquaient au travail d'un balayeur et même à celui d'un horloger, sans tenir compte de son apprentissage. L'horticulteur, habile à marier les espèces, à conduire la

greffe et la taille, se voyait salarié au même barème que le gâcheur de plâtre. C'était, songeait Pascal, supprimer toute émulation; dans une société de ce genre, sous la règle du moindre effort, tout citoyen voudrait être concierge ou gardeur de pourceaux. Il fallait solder non l'heure, mais l'effort et l'attention, différencier, par conséquent, la valeur des « bons de travail » ou en verser un plus grand nombre à l'ouvrier d'élite : mais c'était, conclut-il, retrouver le salaire avec tous ses dangers. Peut-être valait-il mieux ne rien donner du tout, sinon le droit à la consommation. Tel était du reste le vrai Communisme, celui qu'avait voulu réaliser la Colonie.

Le « système industriel » de Saint-Simon se rapprochait de cet idéal. Il comptait, pour établir le Communisme, sur l'abandon volontaire de la propriété par les riches — abandon volontaire légèrement provoqué par des impôts considérables et la suppression de l'héritage. De cette manière, l'Etat devenait maître de tout; un seul propriétaire remplaçait tous les autres qui devenaient, tous, des fonctionnaires de l'Etat. Ils ne l'étaient pas tous au même degré; une formule rendait les choses équitables : à chacun selon ses capacités. C'était supprimer les injustices de l'owé-

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nisme. La capacité de chacun serait déterminée par « l'Assemblée des meilleurs hommes, les meilleurs dans les sciences, les industries et les arts ». On ne disait pas qui choisirait les « meilleurs hommes », ni par quels procédés les « meilleurs hommes » détermineraient la capacité de chacun. Cela supposait un vaste Ministère-des-Capacités-publiques, des examens, des baccalauréats capacitaires; et de la part des « meilleurs hommes », une extraordinaire pénétration morale, une connaissance approfondie de l'homme en général et de chaque homme en particulier, une mise au point quotidienne de toutes les volontés, de toutes les tentatives, de tous les résultats, une infaillibilité presque dogmatique, celle qu'ont toujours montrée en ces matières les académies, les instituts et les commissions de tous genres, dispensateurs de prix.

Ce système aboutissait^par une pente naturelle, au pontificat suprême : c'est ainsi que l'avait compris le successeur de Saint-Simon, son rejeton intellectuel, Barthélémy-Prosper Enfantin, qui flanqué du sieur Bazard, avait fondé une église simonienne dont le temple, rue Taitbout, voyait se rassembler des fidèles vêtus d'azur et des dévotes en robes blanches avec des écharpes violettes. On y prêchait

l'égalité des richesses et la communauté des des femmes, c'est-à-dire « les affections constantes et les affections mobiles ».

Le Père Enfantin, partisan des affections mobiles, las des disputes que lui opposait le Père Bazard aux affections constantes, se sépare de son collègue, fonde une église à Ménilmontant, s'intitule « loi vivante ou messie-mâle », porte sur la poitrine un pectoral où s'inscrivent ses titres, et dépense un emprunt considérable — il avait trouvé des souscripteurs! — à donner des fêtes galantes où tout Paris était convié, dans le but métaphysique de découvrir le messie-femelle qui compléterait le messie-mâle. Il fit sans doute de nombreuses expériences mais ne trouva jamais, hélas! la compagne qu'il rêvait. Il s'en tint à gérer à coups de brefs apostoliques la communauté de Ménilmontant dont il était le maître temporel, et Dieu, le chef spirituel. Tout se ramenait à Dieu par le canal de son Messie. On attachait tant d'importance, dans IV « enfantine » aux femelles susceptibles de messianisme et on se livrait si minutieusement à l'examen de leurs capacités, que la sect fin de compte, fut appelée en cours d'assises, pour outrages aux bonnes mœurs.

Ainsi finit la religion du Père Enfantin qui,

dépouillé de son pontificat, s'en fut, comme Candide, cultiver son jardin.

Pascal, en tisonnant les bûches qui s'écroulaient dans le foyer, cherchait à résumer les aspirations de ces grands-oncles du Communisme.

Toutes leurs formules, et d'autres moins illustres, comme celles de Barbes et des Blanquistes, représentaient sous un déguisement varié la tyrannie moderne de l'Etat; au despotisme personnel, que réfrénait au moins la crainte des représailles, s'était substitué le despotisme des gouvernements; des sanhédrins parlementaires réglaient la production, la rassemblait sous leur contrôle et distribuaient aux groupes sociaux la part qui leur était allouée, pour vivre d'abord, pour produire à nouveau, et pour se reposer s'ils en avaient le temps. La terre et l'industrie, soumise à cette dictature, étaient exploitées par tous les citoyens, répartis en régiments, en bataillons, en compagnies de travailleurs d'Etat, régis par des codes militaires et commandés par une hiérarchie d'officiers-producteurs. Cela ressemblait, sous une forme plus administrative, à la monarchie d'un Pharaon, sans l'épopée.

L'archétype du genre lui était décrit par Cabet. Ce nom le fit sourire, à la pensée du

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bon cheval châtré depuis l'enfance, et qui, faute d'exercice, se boursouflait sur sa litière.

Gela s'intitulait : Voyage en Icarie, non que le Dédalide eût patronné la République, mais en hommage au fondateur imaginaire qui se nommait Icar comme il se fut nommé Durand.

Tout le système reposait sur une maxime d'une remarquable pénétration psychologique : « L'homme se distingue essentiellement par sa raison, par sa perfectibilité et sa sociabilité ».

C'est en vertu de ce principe que les Icariens formaient une seule famille, avec un seul domaine et un seul capital; elle était unie par les liens de la fraternité. Ces liens, pour tout dire, étaient assurés par un « exécutoire » qui « soumet à sa règle, à son ordre et à sa discipline toutes les volontés, qui dirige et concentre tous les efforts, qui dispose de tout, et dont la principale mission est de produire la richesse et le bonheur de tous les Icariens ».

Quinze comités dirigeront la République : de constitution, d'éducation, d'agriculture, d'industrie, de nourriture, d'habillement, de logement, d'ameublement, etc. Ils légifèrent et pensent la besogne, ils instruisent, nourrishabillent, logent et meublent tous les citoyens sans distinction, et ne leur demandent en échange que leur travail et le produit de leur

travail. La plus parfaite égalité préside à ces distributions : tous les habitants de cette terre fortunée ont le même jardin avec les mêmes légumes, le même appartement et les mêmes bibelots, des bancs semblables sous des tonnelles identiques, et la même pipe que l'on rallume avec un pareil nombre d'allumettes. « Ainsi, disait le texte, comme on ne peut donner à chaque famille un équipage, personne n'en a. »

Cette uniformité, digne du bourg fameux de Vondervotteimittiss, mais admirable d'équité, réglait, comme toutes choses, l'alimentation de l'Icarie. Pendant la semaine, tous les habitants d'un même quartier prennent tous, dans un « restaurant républicain », leur- repas préparés par les « restaurateurs de la République » : la salle en est superbe, décorée, célébrait l'auteur, « comme les plus beaux restaurants de Paris : une musique délicieuse charme les oreilles, tandis que l'odorat y savoure de délicieux parfums. » Ce lieu rempli de délices et de suaves senteurs contenait deux mille personnes.

Par une attention touchante du législateur, les repas du dimanche se prennent en famille : autour des tables — ou plutôt, autour des billards — s'installent les aïeux blanchis et souriants, le père à face mâle, la mère au doux

visage, et, supposait Pascal, le même nombre d'enfants, pour ne point déroger aux principes de « l'exécutoire ». Cependant, le Comité de Nourriture ne laissait point aux ménagères l'initiative du menu : il leur imposait le Guide du Cuisinier, précieux livre d'office où se trouvaient le programme des aliments permis et la manière légale de les accommoder; il réglait aussi les heures des repas, leur nombre, leur durée, la quantité des mets et leur espèce, le poids du pain et la mesure du vin : c consacrer dans la paix les restrictions des temps de guerre et sanctifier l'économie.

Le Comité du Vêtement ne restait pas en arrière : il crée un modèle uniforme pour tous les Icariens, avec des marques, insignes, chevrons, emblèmes, attributs divers et multiples, déterminant la profession de chaque individu, son âge et peut-être son sexe, sa qualité de veuf ou de célibataire, de marié ou de remarié, et le nombre de ses enfants. Le vestiaire, tissé, coupé, cousu, brodé à la mécanique, comprenait trois livrées : un habit de fête, orné de rubans et de cocardes, un habit de travail et un habit « de société ». Ils sont tous faits en étoffe élastique, pour s'adapter à toutes les grosseurs et épargner aux tailleurs icariens la peine de prendre des mesures.

Il n'y a pas, dans Icarie, l'ombre d'un paresseux. Tout le monde travaille. Et les ouvriers, pour simplifier l'apprentissage et assurer le débit, fabriquent toujours les mêmes pièces : cela ne développe pas l'initiative mais égalise la production. « Tels sont l'ordre et la discipline dans les corps industriels, s'enthousiasme Cabet, qu'on croirait voir des régiments ! »

Celui-là, cependant, n'oubliait pas les artistes et les considérait au moins comme « des choses nécessaires » ; il montrait même à leur égard une étrange sollicitude. Sans doute pour leur faire de la place et pallier la maxime de La Bruyère, « que tout est dit et que l'on vient trop tard », le Comité des Sciences brûle tous les livres anciens jugés dangereux ou inutiles, dangereux s'ils combattent les principes du Communisme, et inutiles s'ils n'intéressent pas les prolétaires de l'Icarie.

Il y a, dans ce séjour apollinien, « d'immenses ateliers pour les écrivains, les historiens et les poètes ». Leurs facultés, loin d'être honnies, sont l'objet d'une éducation spéciale : à dix-sept ans, le jeune homme ou la jeune fille « qui v,eut embrasser cette profession » ne pourra le faire qu'après un examen « constatant les dispositions convenables »; il reçoit ensuite, pendant cinq ans, « l'instruction néces-

saire ». Les lauréats qui ont passé par ces épreuves, prennent le titre envié de « Poètes nationaux ». Eux seuls ont le droit d'écrire, mais ils ne peuvent écrire n'importe quoi : le Comité impose les sujets de « romans », sujets toujours moraux, jamais scabreux, d'une portée universelle, comme le Mariage ou la Fécondité. Et le livre primé au concours est édité par la République.

L'un d'entre eux, LÎAmi des Enfants, ouvrage d'un poète illustre, est mis entre les mains des abécédaires par le Comité d'Education. Le privilège de ce dernier commence dès le ventre : il organise les « cours de maternité » et imprime le Journal des Mères où l'on trouve les berceuses et les rondes imposées par l'Etat. Il n'y a qu'un seul type d'enseignement : tous les enfants déclament des poésies et des morceaux d'éloquence; tous ont la même écriture, et lisible; ils suivent tous un cours de littérature et connaissent tous le dessin. Le latin et le grec sont supprimés, car « nous ne voulons pas, déclarait l'auteur, que nos enfants perdent dans cette étude ennuyeuse un temps précieux qui peut être employé bien plus utilement ».

Telle était l'organisation du travail. Les fêtes et les plaisirs avaient aussi leur Comité; cavalcades, jubilés, cortèges traditionnels, solennités

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musicales, trémoussements populaires, fanfares et ballets, jeux publics et privés, obéissent à ses règles formelles. La loi détermine le nombre des chanteurs, danseurs et musiciens, le mode harmonique, la signification des entrechats. Au reste, les plaisirs d'Icarie dépendent de trois conditions : « la première, que toutes les jouissances soient autorisées par le Peuple; la deuxième, que l'agréable ne soit recherché que quand on a le nécessaire ou l'utile; la troisième, qu'on n'admette pas d'autres plaisirs que ceux dont chacun puisse jouir également ».

« Ainsi, déplorait un interlocuteur, chaque rue n'a actuellement qu'un seul billard pour trente-deux familles; mais dans dix ans, se réjouissait-il, chaque famille aura sur sa terrasse un billard ! qui servira en même temps de table à manger! »

— ■ Heureux pays ! — s'écria Pascal qui n'avait jamais approché un billard.

Et il se vit encombré de cet appareil, ne sachant qu'en faire, poussant les billes avec les queues, des jours entiers, pour établir l'égalité sur le terrain de la jouissance...

Puis il connut les suprêmes réformes du génie cabétien. C'était toujours l'équité dans l'universel. Tous les transports se faisaient en bal-

Ions, et les escadres s'élevaient au son de la trompette. Les mâchoires de tous les citoyens seraient examinées périodiquement par des arracheurs de dents officiels : ainsi « l'odontalgie » disparaîtrait de la République. Tous les cadavres, sans exception, seraient disséqués dans un « immense amphithéâtre, en présence de tous les étudiants ». L'huile de toutes les lampes et le suif de toutes les chandelles seraient parfumés; les savons aussi; et tous les cosmétiques comme les savons et les chandelles. Enfin, pour supprimer en Icarie les accidents de tous genres, tous les objets auraient une forme arrondie — même, songea Pascal en déchaînant le rire qui l'étouff ait, même le tranchant des rasoirs et la pointe des clous!

— Pilouitt! pilouitt! — sifflait un merle sur le toit de la grange. Il était noir sur le ciel clair; en chantant, il renversait la tête et gardait le bec levé vers le ciel, comme s'il se gargarisait de lumière.

Tout à coup :

— Je te donnerai mon cime,

Je te garderai ma flâme, Nous nous aimerons sous les cerisiers En nous promenant parmi les sentiers.

C'était Krabelinckx qui travaillait dans la

salle commune; bientôt, la voix de Jeannette mêla un soprano flasque aux clameurs du peintre. Le nourrisson braillait dans son berceau; les deux aînés menaient un sabbat confus au fond de la remise. Et par-dessus tout ce vacarme, on entendit venir dans la paix troublée du soir les accents furieux de Chapelle :

— Allez-vous vous taire, sacrebleu !

Mais les autres reprenaient en chœur le

refrain sentimental :

Viens sous la ramée Aimée!

Aimée!

— Oh! douceur cabétienne! — se disait Pascal en s'étirant, — joies de l'existence copulative sous le sceptre d'Icar, premier du nom ! Combien ta sagesse, ô précurseur, sut augurer les bienfaits de la Communauté.

Il le laissa là, cependant, et le royaume imaginaire, pour feuilleter quelques « docteurs mineurs » qui avaient étendu et socialisé les principes de la coopérative : Louis Blanc et les Lassaliens, et tous ceux qui faisaient de l'Etat une vaste institution de crédit, une banque générale, prêtant aux ouvriers les sommes nécessaires pour couler les capitalistes. Mais ce n'était là que des moyens de transition et

non le fondement d'une société nouvelle.

Il n'en était pas ainsi de Fourier dont Pascal ouvrit avec respect le traité de YHarmonie universelle. La physionomie de Fourier lui était familière : il l'avait entrevue bien souvent boulevard de Clichy, où il siège près d'un urinoir, en face d'un cinéma. Chapelle lui avait dit :

— C'est un lapin.

Il avait aussi lu Travail, le second évangile. Toutes ces marques de célébrité recommandaient Fourier à son admiration. Ce n'était pas qu'il crût à l'immortalité des hommes de bronze, ni à la haute intelligence de M. Zola, mais de si nombreux témoignages, et d'autres comme ceux de Michelet et du leader Jaurès, induisaient à la révérence.

Armé de « la clé de la loi du mouvement universel » qu'il nommait loi sériaire, inventeur de « l'attraction passionnelle », Fourier annonce le cycle de l'Harmonie : après la sauvagerie, le patriarcat et la civilisation, viendra le garantisme. L'ordre social doit tenir compte des passions humaines : il y en a douze, ni plus ni moins; elles engendrent par leurs combinaisons huit cent dix caractères différents, somme totale de tous les spécimens de caractères. C'est en reconnaissant leur existence et

en leur donnant leur application, que Ton rendra la vie agréable et le travail « attractif ».

Cela rendrait nécessaire — et le philosophe l'avait prévu — l'élection d'un Directeur des consciences, aussi psychologue que les « meilleurs hommes » de Saint-Simon. « On pouvait, disait Fourier, ménager au chef de la France l'honneur de tirer le genre humain du chaos social, d'être le fondateur de l'Harmonie et le libérateur du globe. » Cette monarchie morale n'était que transitoire; dans la société fouriériste, il n'y a pas de gouvernement; toute contrainte est supprimée, « l'influence de l'opinion publique suffisait ». Cependant, l'on retrouvait l'Exécutoire cabétien; il se nommait « l'Aréopage ».

L'unité sociale était la « commune libre », rurale ou citadine. Les mille six cent vingt personnes qui la composent rassemblent entre elles les huit cent dix caractères qui obéissent aux douze passions radicales. Elles créent une association « dans les formes légales », réunissent leurs valeurs de tous genres, leurs terres, leurs bestiaux et leurs instruments de travail, et exploitent leur domaine « comme le domaine d'un seul homme ». Les valeurs réunies sont représentées par des actions. Chacun travaille comme il l'entend, selon ses goûts et ses apti-

tudes, se loge comme il lui plaît, vit comme il le veut, mais n'est rétribué que « dans la proportion de son concours, estimé au prorata du capital apporté, du travail fourni et du talent dont il fait preuve ».

Les communes associées prennent le nom de Phalanges; leurs membres n'habitent point des villes ni des villages, mais de gigantesques bâtisses, d'une somptuosité bizarre, et qui s'appellent Phalanstères.

Ainsi Fourier combinait avec intelligence le Communisme et la propriété privée; on donnait son argent, mais on touchait les intérêts; on abandonnait sa maison, mais on choisissait son appartement, et l'on connaissait l'ineffable jouissance de vivre à l'hôtel toute Faune

La vie industrielle et la vie citadine se passaient dans le Phalanstère; la vie rurale, dans les jardins, les galeries-serres et les environs du palais.

L'existence agreste est tout imprégnée de bucolique poésie; on y sent passer des souffles virgiliens. On cultive la terre aved élégance. Les travailleurs s'en vont aux champs dans des calèches suspendues; avant de se mettre à la besogne, ils sacrifient sur des autels champêtres jonchés de Heurs, aux « patrons de la Série » ; car chaque genre de travail appar-

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tient à une « série » qui ne connaît rien d'autre que sa fonction : c'est ainsi que la « série des saladistes » plante des salades en toutes saisons; que la « série des abricotistes » ne consentirait pour rien au monde à cultiver des cerisiers. A quatre heures, les fourgons du Phalanstère apportent aux « séries » du thé, du chocolat et des petits gâteaux, à la grande joie des « jouvencelles fraisistes » et des « dames mauvistes » qui cultivent des mauves toute l'année, près des « poiristes » poirisant.

L'existence pastorale n'est pas moins ingénieuse. Les sept troupeaux d'animaux domestiques sont menés paître musicalement par sept chiens-gammes* dont les colliers sont armés de grelots : chaque collier sonne une note de l'octave, et chaque troupeau, reconnaissant la note qui l'entraîne, suit le chien qui la porte : il y avait ainsi les troupeaux d'oies en sol et celui des ânes en ut.

Gomme tous les écrivains qui s'adressent au Peuple, Fourier donnait à la cuisine une place éminente. Elle faisait l'objet d'un grand chapitre; le style s'élargissait en rythmes truculents, tels qu'en eût trouvés Krabelinckx au milieu de son délire; ils célébraient surtout les œufs et les fromages: les œufs, dont les saveurs seraient variées d'après la nutrition des poules ;

et les fromages! ah! les fromages! il y aurait pour cinquante personnes, cinquante * fromages différents, servis sous cinquante cloches différentes, « variété, s'extasiait Fauteur, dont jouira chaque jour le moindre des Harmonicns, ce qui n'a pas été possible jusqu'ici, même à des rois! » Il allait plus loin dans son panégyrique, il donnait le signalement des fromages. Le gruyère serait « très salé, yeux moyens, larmes abondantes, chair compacte sans élasticité et rougeâtre vers la croûte ». Ces fromages mirifiques sont obtenus par « la série passionnée des fromagistes »...

Et voici que dans l'emportement de son lyrisme, le grand philosophe dépassait les bornes étroites de la Phalange et décrivait les vastes conceptions de son intelligence : on ferait fondre les glaces polaires pour attiédir les vents du nord et obtenir ainsi trois récoltes par an; on cultiverait alors le monde entier, même le Sahara, comme la Normandie; l'eau de la mer, par un procédé chimique, serait transformée en limonade; on apprivoiserait les lions, les tigres et les léopards, « dont la vitesse est bien supérieure à celle du cheval », et on les emploierait comme montures pour transporter la correspondance; on apprendrait aux baleines à remorquer les vaisseaux jusque

dans les ports, et aux hippopotames les barques des rivières; on télégraphierait aux planètes, on créerait entre elles et la terre une langue harmonique, un espéranto intersidéral, et on leur apprendrait ainsi « le génie, la perfection et la logique des institutions harmoniennes. »

Pascal s'était levé; il se sentait l'âme transie par tant de bêtise; il n'avait plus envie de rire et sentait un grand vide se creuser au fond de lui.

Il tournait encore, du bout des doigts, les pages du volume, quand Jordsen entra dans la Bibliothèque., Il venait consulter le catalogue et il le trouva parfaitement rédigé : il en félicita l'auteur qui ne répondait rien et continuait à feuilleter nonchalamment le livre de l'Harmonie, en attendant que son Frère se fût en allé.

— Ah! ah! tu lis Fourier, — s'écria le Norvégien. — C'est notre père à tous et la plus belle figure du dernier siècle. Il a été pour le Communisme ce que Platon ou Aristote furent pour la philosophie. Ses disciples et ses commentateurs se comptent par douzaines. C'est ainsi que Considérant...

— Je le connais, — interrompit Pascal.

— Evidemment, tu le connais, mais sans me

vanter, je le connais mieux que loi. C'est un vieux camarade...

Il énumérait les scoliastes sans nombre du Lycurgue des « lois sériaires ». Eugène Sue côtoyait Madame Vigoureux. Quelques noms étincelaicnt dans ce fatras, en vertu, peut-être, de l'invincible attraction que la sottise exerce sur les gens d'esprit.

— Us n'ont fait, — conclut-il, — que mettre en lumière les principes de Fouricr. Mais as-tu vu le Phalanstère?

Pascal n'avait pas vu le Phalanstère.

L'autre, se haussant sur ses longs pieds, fouilla dans les rayons, y découvrit un étui de maroquin et tira de ses profondeurs un rouleau qu'il déploya sur le carrelage. Us s'agenouillèrent pour l'examiner.

C'était une grande lithographie composée par Considérant, le plus célèbre des apôtres, l'auteur du Moyen d'organiser en deux mois le progrès réel. Ceci portait comme titre : L'Avenir : perspective d'un Phalanstère ou Palais sociétaire, dédié à l'Humanité.

On y voyait un édifice énorme, caserne ou entrepôt, avec, au centre, une sorte de beffroi, et de tous côtés des milliers de fenêtres. Une notice détaillée renseignait les curieux.

Voici le corps contrai au milieu duquel

s'élève (( la tour d'ordre », où sont placés l'observatoire, le carillon de cérémonie, le télégraphe, les « pigeons de correspondance » et la vigie nocturne : elle est « le centre de direction et de mouvement des opérations ». Deux ailes forment la cour d'honneur « où s'exécutent les parades et manœuvres industrielles ». Les ateliers bruyants qui « conspirent contre les oreilles publiques, avec le flageolet, la clarinette et le cor des écoliers » sont rejetés dans une « cour d'extrémité ». A l'autre bout, se trouve le « caravanséraï » ou hôtellerie pour les étrangers.

Il y a des jardins d'hiver, « où les vieillards et les convalescents se plaisent à respirer l'air et le soleil » ; une « circumgalerie » couverte et chauffée, où l'on cultive les pommes de terre, « agrément dont les rois — encore — sont dépourvus aujourd'hui »; une grande galerie « aussi somptueuse que celle du Louvre » et qui est, pour les « artistes d'harmonie », une exposition permanente. Les salles de relations générales — c'était donc ici que Chapelle avait trouvé le mot! — pour la Régence, la Bourse, les réceptions et les banquets, sont au centre; à côté, les ateliers e$ les « appartements de différents prix ».

Ainsi, toute l'existence se passait à couvert.

<( Quand, disait la notice en un style familier, on aurait habité ce Phalanstère où une population de trois mille personnes peut se livrer à toutes ses relations civiles ou industrielles, aller à ses fonctions, voir son monde, circuler des ateliers aux appartements, des appartements aux salles de bal et de spectacle, vaquer à ses affaires et à ses plaisirs à l'abri de toute intempérie; quand on aurait vécu deux jours dans un pareil milieu, qui pourrait se résoudre à se rembarquer dans les rues sales en hiver, ardentes et méphitiques en été; qui pourrait se résoudre à reprendre le manteau, les socques et le parapluie, attirail bizarre dont l'individu est obligé de s'embarrasser parce que la population n'a pas su créer le logement qui la garantirait si bien en masse? »

De cette manière, les intempéries influençaient le progrès social.

Et la notice ajoutait, en termes touchants et élégiaques :

« Que de jeunes filles qui sont mortes trois jours après le bal où elles s'étaient montrées éclatantes de vie et do jeunesse, et qui répondraient encore aux baisers de leurs mères, si cette garantie de santé existait dans nos villes. »

Mais elle prenait son véritable essor en peignant les détails de ce palais de l'Harmonie.

Dans les salles de banquet luisantes de dorures, les tables, chargées dans les sous-sols, apparaissaient toutes garnies, aux heures des repas, grâce à des machines élévatrices et « à tout un équipage de trappes destiné à donner aux grandes opérations du service unitaire la rapidité prestigieuse des changements à vue d'un opéra ». Ces tables passe-partout sont desservies « par le séristère des cuisines et ses ramifications hydrophores ». L'éclairage est assuré par des « réflecteurs lenticulaires et des réflecteurs paraboliques » et la lumière multiplie sa puissance « en combinant convenablement les ressources de la catoptrique et de la dioptrique. »

Tout était conçu dans des proportions grandioses : les portes étaient si larges que « sept chevaux pouvaient y passer de front » ; il y avait des machines à vapeur « avec des têtes de bronze et des gueules de fer ». L'eau se déversait à flots, de toutes parts et à tous les étages : elle était même harmonisée, le feu aussi! le granit! les métaux! Des « orchestres à mille parties » retentissaient dans les jardins, des « chœurs à mille voix », des hymnes et des poèmes chantés par des masses. Des « manœuvres chorégraphiques » étaient dansées par « des populations ».

118 UN ÀPOSTOtAT

« Car, terminait la notice sur un impétueux mouvement, l'éducation, dans les Phalanstères, élève chaque homme à la dignité d'artiste. »

Agenouillés devant l'image, les deux Kropotkiniens avaient l'air de célébrer un office.

— Est-ce beau! — s'écria Jordsen.

— Amen! — répondit Pascal qui ne voulait pas discuter.

L'autre s'extasiait sur le style de la notice et sur la composition du dessin.

— Il faut que je montre cela au patron, — conclut-il. — Je n'y pensais plus. Il y trouvera des idées nouvelles.

Et il sortit en emportant le rouleau sous son bras.

— Vraiment, — murmura Pascal lorsqu'il fut seul, — tout être conçoit le paradis d'après ce qui lui manque, à la mesure de ses de Cette poésie canaille était presque émouvante.

Se rasseyant devant sa table, il reprit son étude. Il connut bientôt un Communisme nouveau, un Communisme pour petites gens amènes, tel celui de M. Bûchez.

M. Philippc-Joseph-Amédée-Boniamin Bûchez devait être un gros homme à rose, et qui simplifiait l'existence. Il croyait en Dieu et respectait le prochain; il parlait au nom du Catholicisme et du Progrès; il rattachait au

TJN APOSTOLAT 119

Communisme le christianisme évangélique, la philosophie du xvnr3 siècle et la Révolution française, le tout ensemble. Son système confinait à la coopérative. Des ouvriers d'un même état — pas trop, précisait-il avec timidité — s'associent, réalisent un emprunt et travaillent « tant qu'ils peuvent ». Ils vivent en plein accord, le devoir, l'esprit de sacrifice et le règlement venant à la rescousse. Ils amortissent bientôt le capital et s'empressent de le rembourser. Si les affaires réussissent, on commandite d'autres adeptes, et le nombre des fidèles s'accroît en proportion du capital.

C'était un Communisme aimable, un petit monastère industriel, une abbaye où l'on fabrique du chocolat et des serrures.

Il avait son pendant champêtre : la colonie de M. Dupin, où l'on voyait dix ou douze familles vivant dans des étables, comme les bestiaux qui les avaient réduites en esclavage.

Il y avait encore les Shakers, les Anamistes et les Jaultistes, les concepts divers du Collectivisme ou Communisme fédéraliste, un nombre si fabuleux de formules du bonheur universel, qu'il fallait, hélas! que le monde fût bien endurci pour ne s'être pas encore amendé.

Pascal rangeait maintenant les brochures sans les commenter. Il les feuilletait d'une main

distraite : il retrouvait dans chacune d'elles les mêmes phrases, les mêmes divinations augurâtes. Un titrej quelquefois, le laissait songeur, d'autres le faisaient sourire, mais la plupart n'éveillaient en lui qu'un rappel monotone.

Il s'arrêta néanmoins devant les couvertures feu et sang de la « Bibliothèque sociologique ». Des personnages vénérables y figuraient : le grand Reclus, Bakounine, Tolstoï, Karl Marx dont il apprécia le solide réalisme, Stirner, de qui le verbe solennel et la puissante philosophie le remuèrent profondément, Pierre Kropotkine enfin, le patron de la Colonie, dont les ouvrages, sous de belles reliures, se présentaient chacun à deux ou trois exemplaires sur grand papier, numérotés et paraphés. Il les analysa, plein de respect, tournant avec lenteur les pages où sa pensée demeurait attachée.

Il connut L'Entr'aide et La Conquête du Pain : on y trouvait des aperçus sur la félicité générale. En les lisant, il sentait poindre en soi un renouveau d'enthousiasme. Son âme était ouverte aux paroles du Maître : elles germaient en lui comme la bonne semence évangélique. Ce n'était pas le langage d'un vaticinateur : il s'appuyait sur le savoir et l'expérience. Chez le Maître, le Communisme devenait scienti-

fique; il se basait, pour le réaliser, sur les grands principes de la science contemporaine : l'observation et l'expérimentation. Il tenait compte aussi de l'ordre naturel, des instincts primitifs et de la mentalité de chaque individu.

Il disait : « La productivité engendre l'aisance; il suffit donc de l'intensifier pour apporter à tous les hommes une somme égale de bien-être. A cette fin, toute l'humanité travaillera avec le capital et l'outillage collectifs quatre ou cinq heures par jour, en attendant que les progrès du machinisme diminuent de moitié ce labeur sans tourment. Ce système n'empêchera en aucune façon le développement de l'individu : on organisera le travail en commun, tout en laissant à chacun la liberté complète pour toutes les initiatives. »

C'était un programme merveilleux. Il suffisait évidemment de concilier le principe de l'égalité avec celui du développement personnel. Pascal pressentit aussitôt le problème et en chercha la solution.

Mais nulle part l'auteur ne l'indiquait. Il préconisait au contraire une égalité de fait, une égalité absolue; elle devait même devenir une habitude sociale, entrer dans les mœurs à tel point que « l'homme se laisserait guider par l'opinion publique ». Kropotkine organisait la

société en une série de groupements où le développement personnel trouvait de moins en moins de place : outre les groupements territoriaux de communes indépendantes ou fédérées, et les groupements par fonctions ou corporations de métiers, il y avait encore les groupements par affinités personnelles : dès qu'un individu avait une sensation ou une idée, il se classait dans un groupe. Il y avait sans doute la confrérie des individualistes et l'association des misanthropes. De plus, on ne pouvait adopter, dans cet organisme social, un mode d'existence, soit supérieur, soit même inférieur à la moyenne et préférer la misère dans l'inaction à l'aisance dans le travail. On était condamné à la main-d'œuvre, au nom de l'égalité parfaite, et l'on était un producteur malgré soi et un consommateur forcé.

C'était en revenir, sous une forme scientifique, aux fantaisies de Fourier, au particularisme des Cabétiens. Il était plus sage d'avouer, comme ceux-ci, que tout Communisme doit être hase sur l'obéissance à un principe, sur l'abnégation de l'individu en faveur de la félicité commune et médiocre, ou sur la coaction du plus grand nombre.

A mesure qu'il avançait dans son étude, Pascal en découvrait l'inanité. Il connut les affres du croyant qui, peu à peu, sous le travail de l'analyse, sent l'ardeur mystique l'abandonner. La foi s'était tarie, puis l'espoir lui-même. Il se vit, avec des regrets sanglotants, dépouillé de son ignorance.

Il avait cru jusque-là, avec son inconscience de catéchumène, aux ères saturniennes où l'existence s'harmoniserait dans le travail libre et joyeux, où chacun donnerait à tous l'élan de sa vitalité, où l'individu verrait ses instincts

vierges s'épanouir, où la terre offrirait avec abondance ses dons natifs. Il n'avait jamais douté qu'elles ne fussent possibles, ni cherché le système qui les réaliserait; sans doute parce que son bonheur atteignait la plénitude. Il s'était contenté de chérir ses quelques amis, d'admettre sans critique les aphorismes de Chapelle et de mépriser les usurpateurs de la richesse.

Mais voici que des gens plus éclairés proposaient des méthodes infaillibles pour rendre vraies ces illuminations. Ils étaient pleins de confiance et de zèle, sinon de savoir ou de philosophie. Ce n'était pas, comme il l'avait pensé, des logiciens puissants qui, ayant sondé l'homme et ses passions originelles, établissent la société d'après leurs découvertes morales; ce n'était pas non plus des peintres candides qui tracent leurs paradis, comme aux époques primitives, sans savoir dessiner. C'était d'honnêtes ignorants, des faubouriens satisfaits de leur bagage d'université populaire, troublés par un reflet de connaissance, tel ce fouriériste ingénu qui dédiait son ouvrage à « son maître Théophraste » ; c'étaient encore des intellectuels péremptoires, des magistrats séditieux, des hommes de lettres baignés d'attendrissement, des aristocrates inclinés par la miséricorde,

mais tous dépourvus de pénétration psychologique, imaginant leur renaissance comme si l'homme devait cesser d'être l'homme, oubliant, volontairement peut-être, sa nature, les appétits qui le gouvernent, les caprices qui le mènent, les défaillances qui le trahissent.

Ces prophètes, sans nul doute, étaient sincères, et cherchaient à remédier aux souffrances du prolétariat : à son vœu simple et direct, de supplanter les riches et de jouir de leur bonheur précaire, ils proposaient des solutions commodes mais qui ne résistaient pas à l'examen, encore moins à l'épreuve, ou des mirages édéniques, des nirvanas industriels, qu'ils présentaient comme des réalités prochaines.

Ils supposaient aux humbles les convoitises les plus médiocres, et dans leurs descriptions de communes ou de phalanges, ne dépassaient jamais les rêves somptuaires de pauvres bougres éblouis par l'apparat truqué des grandes villes : se repaître dans les salons dorés d'un « palace », rouler en taximètre et avoir des gonzesses. La société, telle qu'ils la décrivaient, serait une bamboche de 14 Juillet perpétuel, avec des cortèges et des parades, des bals sur les places publiques, des lampions de deux sous et des fanfares de bastringue. On

aurait des festins comme les rois, des harems comme n'en possèdent pas les musulmans les plus paillards, des équipages comme les putains. C'était la paresse universelle sous la loi du labeur sanctifié.

Et cependant, songeait Pascal, le travail n'était-il pas la joie parfaite? et l'œuvre l'affirmation quotidienne, la pleine respiration, le jeu parfaitement accordé de tous les organes, membres et cerveau? Travail et repos, repos et travail, formaient le rythme unique et puissant de la vie.

Ces évangélistes, au contraire, semblaient considérer le travail comme le châtiment biblique, la loi cruelle et imprescriptible; et toutes leurs recherches tendaient à le pallier puisqu'ils ne pouvaient l'abolir.

Quand ils élevaient un peu leurs oracles, ils célébraient les vieilles chimères du peuple : la répartition de la propriété, l'égalité des richesses, une existence paradisiaque sur une terre affranchie. Ils s'adressaient avec des mots si résonnants à lous les désirs en alerte, qu'ils avaient entraîné des multitudes à leur suite et les avaient portées vers des régions illusoires.

C'est ainsi qu'à la voix d'Etienne Cabct les fidèles s'étaient levés. Ils avaient mis entre les

mains du Maître leurs espérances et leurs économies. On avait frété un vaisseau dont les voiles se bombaient, comme frémissantes sous le vent fort des enthousiasmes; on s'en était allé vers une terre encore vierge de toute emprise, là-bas ! désignait l'apôtre, aux confins du Mexique. Personne ne connaissait le pays d'élection, mais on parlait d'un fleuve aussi beau que le « Majestueux », de vergers opulents, de campagnes où le sol, sans culture, produisait les blés flaves et des légumes prodigieux; on décrivait la cité du miracle, une ville symétrique, savonnée et fourbie, où les Palais-sociétaires arrondiraient leurs coupoles et dresseraient les tours de leurs laboratoires. Ce serait l'existence parfaite annoncée par Icar, sous le régime de l'embrassement et de l'égalité parfaite. Chacun des pèlerins emportait avec soi Le Voyage en I carie dont il récitait les passages émouvants; et tous, debout à la proue du navire, croyaient voir se lever sur l'horizon les sites enchantés que leur promettait la Bible nouvelle.

Ils débarquèrent pleins» de ferveur et partirent à la recherche de l'empyrée.

Us se traînèrent pendant des mois, par des pays arides qui n'avaient ni transports, ni routes, ni villages. Ils allaient, sous un été

féroce, obstinés vers un but inconnu qu'ils n'atteignaient jamais. On abandonnait sur La piste tracée par leur effrayante anabase les chariots remplis de matériel, et Ton se nourri sait des bétes de somme. Puis une épidémie s'abattit sur la troupe, et les malades, soignés par un médecin que le soleil — ou Cabet — avait rendu fou, mouraient empoisonnés par des remèdes icariens. Les moins crédules lurent s'en retourner : on leur donna, comme viatique, la moitié de la caisse commune; et le cortège mutilé, tournant le dos à ces rené* gats, se remit en marche à la suite du Maître : des hommes, des femmes et des petits enfants. Il les mena jusqu'au Mississipi, qui n'était déjà plus le superbe Meschacébé, dans les ruines d'un bourg abandonné par les Mormons. Les dévots relevèrent ces vestiges, les dénommèrent learia; et la vie merveilleuse décrite par Cabet commença.

C'était une terre inculte, ravagée périodiquement par des cyclones. La ville comprenait cinquante masures branlantes où les trois cents élus s'entassaient comme du bétail. Il n'y ni équipages, hélas! ni billards, ni machines hydrauliques* ni de ces vastes « ateliers pour les écrivains el les artistes >•; il n'y avait in pas d : ils pour les transports, ainsi que

UN APOSTOLAT 129j

le promettait le manuel; mais, selon ses pré-< ceptes, et parce qu'on ne pouvait faire autrement, les repas se prenaient en commun, non point dans des salons ornés de dorures, mais dans des granges patriarcales et croulantes. Et si l'on n'édifia point de Palais-sociétaire, au moins construisit-on une tabagie et une distillerie de wisky.

Les adeptes n'y connurent pas concorde plé^ nière. Chacun reprochait aux autres de l'avoir; entraîné là, et tous le reprochaient au divin Maître. Le Directeur-de-la-Nourriture, pauvre économe désabusé, et le Directeur-de-1'Education, qui n'avait d'autre emploi que de refréner, la sienne, mauvaise, s'insurgèrent tous deux : ils accusèrent leur chef d'accaparement, de tyrannie; dans le flux de leur courroux, ils le traitèrent même de « Napoléon ». Le Juste leur répondit en se déclarant Dictateur-suprême et fit plier un instant les fauteurs de l'émeute. Mais comme elle relevait la tête, il menaça de faire intervenir la police du district voisin. La réaction fut immédiate : le schisme fut déclaré, l'Icarie dissoute, et Cabet, suivi de quelques fidèles, s'éloigna vers des cités moins idéales mais mieux construites où il mourut de désespoir et d'apoplexie.

Cette histoire lamentable se répétait, dans

ses lignes générales, parfois même dans ses moindres détails, à travers trois quarts de siècle.

C'était Considérant, le saint Paul du fouriérisme, égaré dans le Texas du Nord, avec les hallucinés du Phalanstère, réduits bientôt à la famine et au pillage. C'était la Colonie de Newcastle, coopérative mal en point qui, toujours au nom des principes du Communisme, avait acheté, vendu, débité, crédité, trafiqué de toutes manières, et sans cesse en rapports mercantiles avec la société capitaliste, avait sombré après trois ans dans une inéluctable faillite.

Pascal se rappelait encore la dispersion des « Frères de Brook-Farm, » liés par un vœu de fidélité à leurs statuts, gardant avec une conscience religieuse la foi jurée, renouvelant dans l'anarchie l'exemple bénédictin; mais finissant par une ronde joyeuse et délirante autour de l'incendie de leur monastère, qui les affranchissait de leur serment.

Seuls, les Doukhobors du Canada — thèmo favori de Chapelle en ses oraisons, ces pèlerins partis du Volga vers les Jérusalem du Communisme, s'étaient maintenus et multi] Ils formaient de vastes congrégations d'as collectivistes unifiés par des codes intra jgeants, astreints à des corvées de forçats : les

femelles, à dix ou vingt, tirant la charrue sur une glèbe indocile; les mâles peinant dans les chantiers d'une compagnie de chemins de fer à capital et dividendes, et versant leurs salaires à la caisse commune. Ils avaient retrouvé dans l'esclavage volontaire toutes les contraintes du prolétariat. Ils étaient libres de souffrir comme ils avaient été jadis condamnés à souffrir. Mais ils croyaient avoir la conscience indépendante. Et leur bonheur était dans leur abnégation.

Ainsi, plus de cent fois, des hommes s'étaient groupés, comme l'avaient fait enfin les adeptes de la Cité Kropotkine, rêvant de produire pour et par eux-mêmes, sans l'aide des autres hommes, et de consommer les seuls fruits de leur travail. Tous avaient échoué, soit que le fait brutal, famine ou zizanie, eût dispersé les membres, soit que leur idéal se fût réduit, de concession en concession, à des rapports vulgaires. Tous avaient prétendu s'isoler de la société, rompre d'un seul coup avec des institutions sélectives, instaurer au sein de l'enfer universel un paradis sans défense. L'homme, bête de société, ne pouvait s'abstraire de son milieu. On avait toujours besoin de sel ou de casseroles, de houille, de pétrole ou d'acier. Le Communisme était l'affaire d'une République universelle, finis les antagonismes de races,

ponclu l'accord absolu de tous les producteurs, admise la loi de l'harmonie... jusqu'à la prochaine guerre...

Et Pascal se figura quelque tentative de socialisation, faite par un grand pa}rs imaginaire, Orient? Extrême-Orient? où le mysticisme a raison de la froide analyse.

Une convulsion volcanique ébranle l'ordre établi. La richesse change de mains; les bourgeois deviennent les esclaves du prolétariat qui établit, comme disait Blanqui, sa dictature. Le pouvoir réel passe de l'autocrate absolu au démagogue impératif. Les impôts se transforment en amendes et ne sont payés que par la nouvelle « classe inférieure », celle des maîtres déchus : plus tard, sous forme de « contributions au bonheur humain », on les réclame à tout le monde. On supprime le traitement des fonctionnaires pour l'accorder sous le nom de « salaires » aux travailleurs de la communauté. Le patron, dépouillé de son usine, reparaît et dirige à nouveau comme « usinier » ou « chef d'équipe ». Le militarisme sévît plus que jamais; il se dédouble : la mobilisation est à la fois militaire et industrielle. L'usine devient une caserne; l'ouvrier a son matricule. C'est la conscription du labeur. On est toujours un esclave de l'Etat : on fait partie des bataillons

économiques ou des bataillons soldatesques. L'armée change de couleur : de blanche, elle devient rouge, et se nomme « milice » ou « gardienne de l'humanité ». Ce peuple imbu de principes pacifistes est saisi d'un fanatisme religieux : il se répand en armes dans les pays voisins pour imposer le bienfait de la liberté. A l'intérieur, la puissance physique des mains calleuses supplante la force intellectuelle. Il y a, comme jadis, des riches et des pauvres, parce que les indolences trafiquent avec les énergies, et aussi parce que la médiocrité, pour la plupart, est douce. Il se forme peu à peu, le nouveau parti des mécontents, qui n'est peut-être pas celui des classes déchues. Les autres pensent que le monde est beau et que tout est changé. En effet, ce n'est plus la même classe qui domine.

— Ah! — s'écriait Pascal, — si l'homme était parfait, philosophe, discipliné surtout! S'il renonçait à toutes ses convoitises, à ses instincts d'animal terrestre! S'il se trouvait détergé d'un seul coup, par l'effet de la Justice et de la Vérité, de toutes ses passions égoïstes : vanité, amour-propre, soif de jouissance! le monde serait pacifié, et le Communisme égalitaire deviendrait la loi universelle.

Il en resta quelques jours à ces conclusions

bienveillantes. Puis il se demanda si les passions égoïstes, que les penseurs condamnent depuis l'origine de l'écriture, n'étaient pas des facteurs essentiels d'énergie et de création, si elles n'étaient pas la vie même. Que devenait, dans ce cas, l'homme-type des communistes, la cellule sociale, le rouage mécanique, obéissant à la propulsion générale, limité à son petit cercle d'activité utile? Ce travail égalitaire semblait étrangement à un esclavage laborieux et mesquin. Tout effort pour dépasser les autres, c'est-à-dire pour créer, devait être condamné par la masse au nom de l'égalité collective : tout acte individuel deviendrait suspect.

Et il songeait à un vieil album d'bistoirc naturelle qu'il avait souvent feuilleté dans son enfance. On y voyait un éléphant, au bord d'un marais, dans la jungle; un morse moustachu, attaqué par des chasseurs polaires armés de piques et de harpons; des oiseaux-lyres, des oiseaux-panaches, des oiseaux huppés, diadèmes, dans un paysage de palmes et de baobabs; des floraisons d'astéries au fond des vallées sous-marines; et enfin, les agrégats flottants des siphonophores, ces « communes » de méduses qui voyagent en colliers dans les régions tranquilles de la mer.

Tous les individus sont liés entre eux par un cordon nourricier; à chacun est dévolu un ministère toujours semblable : les uns mènent la théorie, d'autres organisent les chasses, ceux qui saisissent la proie la dévorent, mais d'autres la digèrent, tandis que la force nutritive se répand par le cordon alimentaire dans l'organisme de chacun. Il les revoyait, sur la page coloriée, flottant entre deux eaux, dans leur glauque élasticité, abandonnés au lent remous des vagues, enchaînés l'un à l'autre par leur boyau.

Est-ce que telle ne serait pas l'humanité collectiviste? ne réduirait-elle pas l'homme à une fonction alimentaire, dans une région tranquille de l'histoire, sous la loi de l'égalité absolue? Toutes les théories que Pascal avait étudiées aboutissaient à ce principe; certaines, comme celle du sage Kropotkine, du patron de la Colonie, considéraient l'égalité comme la base même de leur organisation.

« Il fallait bien le dire, songeait Pascal torturé par l'arrachement que chacune de ses pensées provoquait en lui : l'égalité ne pouvait être qu'une loi, l'égalité ne pouvait être qu'une contrainte, l'égalité réelle n'existait pas, n'existerait jamais. C'était une création artificielle : physiologiquement, les hommes n'étaient pas

égaux, ni en intelligence, ni en force. L'égalité n'était qu'une doctrine, et une doctrine d'esclaves. Jamais un homme libre et puissant ne pourrait concevoir l'idée d'égalité. Rien que dans le domaine du plaisir, toute jouissance individuelle serait un accaparement. Ce pauvre Cabet l'avait compris. La joie est un essor. L'essor ne peut être collectif. L'essor grandit l'homme et le transporte au-dessus des autres hommes. Oui! quand un homme s'élève, il perd en route la notion de l'égalité : il retrouve le sens de la vie, qui est de dominer. Car toutes les créatures, depuis la cellule primitive jusqu'au mammifère intelligent, ne cherchent qu'à se développer aux dépens des autres. »

— Cependant, — prononça Pascal à voix haute, — mon bonheur serait de renoncer à mes instincts.

Il s'étonna de la résonance de ses propres paroles. On ne pouvait demander à tous les hommes l'abnégation philosophique. Et s'ils le voulaient un instant, le bonheur serait-il établi? Le Grand Désir ne chercherait-il pas un bonheur nouveau? On n'aurait trouvé qu'une ivresse transitoire, rien ne serait changé dans l'âme humaine, on n'aurait pas trouvé le bonheur, parce que les faces du bonheur sont

aussi innombrables que les faces humaines, et qu'un désir nouveau naît d'un désir conquis.

Alors Pascal mit ses bras en croix sur la table, et y ayant posé la tête, il pleura. Il se sentait faible et seul, dépouillé de son enthousiasme. Il connut l'éternel besoin de se blottir contre une femme qui serait un peu sa maman, qui le bercerait dans ses bras, dont les baisers caresseraient son front de misérable bête à pensées. Il murmurait en sanglotant :

— Dis-moi que je ne sais rien. Chérie, dismoi qu'il faut croire et aimer. Je ne crois plus à rien. Dis-moi qu'il faut aimer. J'aimerais les hommes à travers toi, pour toi, par toi. Et je croirai tous les mensonges de ta bouche. Je veux aimer...

Ainsi courbé sur sa détresse, il comprenait la solution nouvelle de sa vie : être deux, l'homme et la femme, le couple adamique et fécond, fonder dans les deux cœurs un monde passionné, répandre sur les hommes le tropplein abondant de sa tendresse, leur enseigner la rédemption par l'Amour. Il pourrait ainsi régénérer l'état social, mettre dans les âmes la divine harmonie nécessaire.

Il relevait la tête et se retrouvait seul dans

la Bibliothèque. Un peu de soleil tombait sur la table, sur les livres ouverts qu'il ne lirait plus jamais. Toute la maison était pleine de silence. De la cour, montaient le caquetage du poulailler et les bruits de l'étable où la vache Marie meuglait doucement.

Il se reprocha cette quiétude familière, il se la reprocha comme un égoïsme. Il se la coulait douce! bien à l'abri dans cette cité monacale où, sous prétexte de Communisme, on oubliait la souffrance des hommes et la forte mission de les relever. Ici, chacun se repliait sur soimême, goûtait la joie commode d'un rentier inactif, vivait d'un capital déguisé et n'était utile à personne. Il fallait s'évader, courir le monde avec la bonne parole, répandre sur les hommes la manne spirituelle...

Mais des voix sonnaient dans la cour. Chapelle, assis sur la margelle du puits, expliquait, pour la quantième fois, à un paysan du voisinage, les principes élémentaires du Communisme :

— Comprenez, père Salmon, vous n'êtes pas riche, et les Volard et les Barat le sont. Avec notre système, on partage les champs, et vous en avez comme tout le monde...

— Voilà qui va bien, — s'écriait le cul-terreux.

— On partage aussi le bétail et les récoltes...

— Ça va toujours, — approuvait l'autre en se frottant les mains.

— Et les machines agricoles, et les bâtiments d'exploitation...

— Pour ça! j'en suis! m'sieu Chapelle.

— On partage encore les moutons, les chèvres, les poules...

— Ah! pour ça, m'sieu Chapelle, vous voulez rire, ej 'pense?

— Tiens? pourquoi? père Salmon?

— Ah! ej'veux pas d'ça, m'sieu l'anarchisse ! J'ai des poules, moé...

Au printemps, la Cité Kropotkinc accueillit un nouveau Frère.

Il vint un jour, à l'heure du Vespéral. Les adeptes venaient de s'asseoir autour de la table, quand un heurt violent fit trembler la porte. Elle s'ouvrit presque aussitôt; un homme se dressa dans le cadre, sur le fond bleu du soir. Il tenait la clenche, d'une poigne brutale. Son chapeau rejeté en arrière découvrait un front large, buriné de rides. Tout le reste était poils et cheveux; dans la broussaille drue et

rousse, ses yeux luisaient de façon carnassière : il les tenait grands ouverts, avec une sorte d'hallucination.

— Je m'appelle Botrou, — dit-il d'une voix rauque, — trimardeur, savant quand je le peux, et libertaire. Je sors de centrousse. Voulez-vous de moi ?

Chapelle hocha la tête. Cet homme était un sacrifié, le paria des sociétés bourgeoises; il fallait lui ouvrir les bras et l'accueillir au sein de la concorde universelle. D'un geste éloquent, il lui montra la table : et l'on poussa les plats de son côté. Tandis qu'il dévorait, sans mot dire, les végétaux qu'on lui offrait, le propagandiste lui expliquait le fonctionnement de la Colonie. L'homme semblait au courant et approuvait d'une secousse régulière. Quand il fut repu, il raconta son odyssée.

Un franc filou, son tuteur, provincial, crapule impossible à dire, l'avait envoyé à la ville, faire des études... d'ingénieur... tout môme pas? il aimait la mécanique — on est bricoleur, quoi! — faisait déjà des locomotives avec des boîtes à conserves, et ça marchait ! S'était fichu sur une femelle; boulotte la galette des inscriptions! Embêtant... des tas d'inventions dans la tête,,. Même, au majorât, jeté tout l'héritage

par les fenêtres; puis la catin l'avait plaqué... filée avec un plus à fafiots...

Il parlait à mots couverts, en déchiquetant son pain dont il avalait, sans les mâcher, d'énormes morceaux. Fernand Verd écoutait avec une émotion fraternelle cette banale histoire de l'homme qu'on n'aime plus.

— Toujours vaillant tout de même! fait tous les métiers, et des plus durs : trimballé des placards comme sandwich, figuré dans les drames d'histoire, au ciné — même qu'il avait joué François Ier et qui aimait la Joconde — envoyé aux journaux des articles tapés — même que les vaches de rédacteurs n'avaient pas répondu. — Et puis, vous comprenez, un beau jour que ça n'allait plus du tout, on a faim, pas? fait des pièces de quarante sous en plomb — même que la rousse l'avait coffré !

Une sympathie fervente allait des adeptes attendris vers cet homme supplicié par des codes iniques.

— Ah! c'est pas tout ça! — ajouta-t-il en haussant la voix. — Partout, au ciné, dans la rue, jusqu'à l'hosto, poursuivi par l'idée iixe, là, pas possible de lui faire fout' le camp, ma machine!

Il se frappait le front et frappait sur la table en faisant sauter les assiettes. Puis, devant

Tétonnement de ses auditeurs, il consentit à s'expliquer :

— Evidemment, vous ne savez pas! J'arrive comme ça, je vous raconte mes histoires. Je voulais dire, ma Machine-à-moteur-musculaire.

Il fit de la place sur la table, et traçant de l'index des graphiques imaginaires, il commenta sa découverte.

C'était une manière d'avion dont les ailes mobiles se rattachaient par une combinaison de chaînes et d'engrenages à une manivelle double : le conducteur, installé dans le fuselage, la faisait tourner avec les mains et les pieds. Aussitôt, les ailes battaient l'air en cadence; l'appareil, dans un gracieux roulis, quittait le sol et volait vers les nuages.

On en était au café sans caféine. L'inventeur, avec son doigt trempé dans du marc, faisait sur la toile cirée la démonstration de la mécanique. Tous se penchaient derrière lui et suivaient l'essor de la machine qu'une série de points noirs emportait vers la cafetière.

Chapelle s'exclama :

— Ça, c'est bath!

Et se relevant, la face illuminée :

— Frères, — s'écria-t-il, — rendons au prisonnier des codes la liberté de vivre, la liberté

de créer! Saluons le prolétaire que la révolte contre des valeurs caduques pousse à des crimes dont il n'est pas coupable. Fêtons la venue de celui qui représente la Science martyrisée : donnons-lui les moyens d'enrichir la Société future et sociale d'un moyen social de locomotion.

Il se tourna vers Botrou, les mains tendues :

— Sois donc le bienvenu dans notre humble demeure; travaille dans la paix à ta noble invention. Nous serons ton abri, ton aide et ton soutien.

Son émotion le révélait poète; il en faisait des alexandrins. Tous applaudirent. Pascal, seul, garda le silence, et d'un œil froid, il considérait le nouvel adepte, son front d'alcoolique et ses regards déments. Chapelle prit à part son disciple et lui expliqua son enthousiasme : la Colonie avait besoin de bras, un mécanicien surtout lui était nécessaire; de plus, cette invention pouvait enrichir la communauté; il ne fallait rien négliger pour la mettre au point.

Pascal eut un sourire amer que l'autre ne vit

même pas; il s'affairait à conduire l'inventeur

dans sa chambre, à lui vanter, de mardi

marche, et tout au long de l'escalier, les progrès

Colonie depuis sa fondation. Et dès le len-

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demain, Chapelle ayant puisé dans la caisse, ils s'en furent au Mans, avec Fourier et la carriole : ils rapportèrent, le soir, un plein chargement de traverses, de métaux en barres, de pièces de coutil, et tout un attirail de mécanicien. On en remplit la forge où Botrou, comme les autres au Dormitoire ou dans la Bibliothèque, installa son domaine, et dont il ne sortait qu'aux heures des repas : mais lui, travaillait sans relâche. Pendant deux mois, on l'entendit forger, scier, tourner, limer, clouer. Un panache de fumée noire ondulait continuellement au-dessus de la remise. L'inventeur se présentait à table avec une face et des mains charbonneuses et mangeait, l'air ailleurs. On respectait sa méditation. Il disait parfois :

— Vous verrez !

Ou

— Ça va bien!

Chapelle l'appela Vulcain, et ne désignait plus la forge que sous le nom d'Etna. Il était fier de ses connaissances mythologiques. Il comparait aussi Botrou au Dédalide, et parlait d'évasion, d'envol, de plein essor, comme s'il eût chevauché déjà la Machine-à-moteurmusculaire.

Elle apparut dans la cour, un matin de juillet : elle glissait sur deux cylindres, et les ailes,

à l'action des pédales, s'abaissaient et montaient régulièrement. Le constructeur expliqua le mécanisme : juché sur un siège de toile, au milieu de l'appareil, il allait et venait dans la cour, en suggérant de la voix des manœuvres qu'il n'exécutait point :

— Avant! Arrière! Gauchissement sur queue! Glissement sur l'aile! CabrureL.

Et se tenant immobile, penché sur un infini probable :

— Vol plané! — s'écriait-il.

Puis il réclama la solitude propice aux expériences. Le terrain ne manquait pas : toutes les cultures, sous prétexte de jachère, avaient été abandonnées. On choisit un champ sur le bord de la route et dont l'étendue était plane. On y poussa la machine qui craquait à chaque secousse. Les adeptes, déférant aux souhaits de l'inventeur, le laissèrent seul avec sa monture, et s'en allèrent, aux lucarnes du grenier, contempler de loin les expériences. Mais le village lit surgir un public de morveux qui se pressaient sur la route et acclamaient l'aviateur.

Il se faufila parmi les chaînes et les commandes, salua d'un grand cri les gamins du bourg et se mit à pédaler avec rage. L'appareil roulait sur ses cylindres, avec ses ailes ramant

dans l'air, et Botrou en extase, les yeux levés vers le ciel vaincu.

Mais au bout du champ, il alla rouler dans un fossé. Sous la grêle de cailloux que lui envoyaient les gosses, il se releva, boueux, moulu, inspecta les débris de sa machine, et palpant ses moteurs musculaires :

— Nom de Dieu! — répétait-il — qu'est-ce qui manque?

Et son front se gonflait sous l'effort de son génie.

Pendant quinze jours, alternativement, il renouvela ses tentatives et répara son avion. A la Relevée du seizième jour, il ne parut pas, selon ses rites traditionnels, au moment où l'on versait la soupe. Les Kropotkiniens le crurent un instant parti vers des cieux domptés par son Pégase. Ils l'attendaient en silence, n'ayant, depuis longtemps, plus rien à se dire. On entendait à l'étage le pas nerveux du propagandiste qu'on avait appelé plusieurs fois et qui ne se décidait pas à descendre.

Lhommel exprima son inquiétude :

— Botrou se sera blessé... Si nous allions voir ?

Krabelinckx allait sortir pour s'en assurer, lorsqu'une galopade retentissante ébranla

l'escalier, et Chapelle apparut sur le seuil, la figure livide.

— La caisse? — hurlait-il — qui a pris la

caisse

Il agitait avec des soubresauts de furie le coffret de fer où, la veille encore, reposait la fortune de la Cité, son avenir, son existence même! Puis, scrutant les angles de la pièce, allant de porte en porte et les faisant claquer :

— Botrou? où est Botrou?

Jordsen s'élança dans la cour : à la limite des jachères, des gamins escaladaient les débris de la machine abandonnée dont une aile démise se dressait toute droite dans le soleil.

Chapelle se démenait sur le perron :

— C'est Botrou, la canaille!... Il faut le faire arrêter!

Il rajustait son chapeau, voulait courir à la gendarmerie. Pascal le saisit par le bras.

— Es-tu fou? faire appel à la société bourgeoise !

— Je m'en fous! — criait l'autre — le cochon nous a volés! je le ferai foutre en prison !

— Et tes principes?

— Je me fous de mes principes! J«> veux mon argent!

— Tu l'oublies, — s'indigna Pascal — cet argent est à tous.

— Il n'est pas à tous, il est à moi! et ce salaud me le rendra!

— Rien ici n'est à toi, mais à l'Humanité; et si c'était à quelqu'un, ce serait à moi.

— Gomment? — gronda le propagandiste suffoqué — tu n'as fait que ramasser les sous à la crevaille de ton ancêtre!

— Tais-toi! — cria Pascal, la main levée — je te défends...

Mais l'autre ricanait :

— A toi? à toi? mais qui l'a conservé, qui l'a sauvé de ta rage de dépenses? Moi! moi seul! Et vous crèveriez de faim, du premier au dernier, si je n'y avais pensé!

— Traître! renégat!

— Eh! merde! — répliqua l'autre avec un calme subit — après tout je suis le maître ici! C'est moi qui ai signé les contrats! tout ceci m'appartient!

Et d'une large parabole, il englobait les bâtiments, les vergers, et les campagnes.

— Ah! garde-les, — s'écria Pascal — vendsles! fais-en tout ce que tu voudras! J'en ai assez! Je n'en veux plus de votre Coionie! Ce n'était pas cela que j'avais rêvé. Il n'y a pas d'amour ici!

Il traversait la cour en sanglotant. Tout à coup, il revint sur ses pas, rentra dans la Bibliothèque, se saisit des bibelots qu'il aimait, et bousculant Krabelinckx qui voulait l'arrêter, il s'enfuit par le jardin.

— Laissez-le aller, — ricana Chapelle — il reviendra....

On entendait les pas s'éloigner. Puis la barrière claqua, et un chien se mit à aboyer sur la grand'route.

Us l'attendirent plusieurs semaines.

Chaque matin, Lhommel et Krabelinckx montaient jusqu'aux limites des champs, avec l'espoir, qu'ils devinaient tous deux mais qu'ils n'osaient se dire, de le retrouver là-haut, suivant la route sinueuse ou sortant de la forêt toute trempée d'aube... Rien... Le tapecu du maire..., un faucheur sciant d'un geste bref les luzernes... et devant une chapelle, quelques vieilles accroupies.

Avant de rentrer au logis, ils gravissaient la

tour gothique. Ils regardaient de tous côtés la campagne déserte.

De la plate-forme, on découvrait toute la Cité, ses champs en friche, ses prairies bossuées et hirsutes, ses pommiers rongés par la teigne, l'œuvre passive de leur incurie, comme aurait dit Chapelle. Les deux Kropotkiniens, accoudés sur les crénaux, déploraient la ruine prochaine de la Colonie. Au-dessus d'eux, l'oriflamme déteinte secouait son titre en lambeaux.

Ils descendaient, les jambes lourdes, et coupaient à travers les cultures que l'herbe et les chardons envahissaient, Chapelle, sur le seuil, les accueillait avec une mine confiante :

— Ce sera pour demain, — rassurait-il.

Le peintre lui reprochait son égoïsme et sa félonie : il n'avait pas cédé aux instances de ses Frères, il avait déposé plainte contre Botrou; c'était indigne d'un citoyen libre; on le mettrait au ban de la Société future.

Le propagandiste tenait bon. Pendant une heure, ils se lançaient des injures, s'accusaient mutuellement d'avoir fomenté la discorde et trahi leurs principes. Les allusions personnelles exaspéraient la dispute, l'un raillant la littératurlure philosophicarde, et l'autre le badigeon merdeux de son adversaire.

— Monsieur, pour délayer ses étrons sur les murailles et courir les garces du Mans, vivait aux dépens de la communauté.

— On connaissait tel jobard que le moindre filou ratissait!

— Introduire dans l'arche des mœurs d'antropophages !

— La Colonie était en piètres mains...

— Quoi! — s'étouffait Chapelle — ne va-t-elle pas se relever encore, et toujours grâce à moi?

Il avait en effet, le lendemain du vol, réuni les adeptes dans l'Imprimerie et leur avait adressé quelques paroles décisives : la situation, il ne fallait point se le cacher, était fort précaire; les économies s'en étaient allées avec Botrou; il ne fallait pas songer à remettre en état les cultures : ils n'étaient plus que six, dont une femme, avec la charge de trois enfants. Il y avait, hélas! tant que l'on n'aurait pas renversé la pieuvre capitaliste, des contributions à payer, des fournitures à acquérir. Quelqu'un proposait-il un remède?

Personne n'en avait trouvé : ils avaient perdu l'habitude des initiatives.

Alors Chapelle leur révéla ses plans de réussite. Depuis longtemps, il avait dans ses cartons un drame satirique que plusieurs théâtres

de Paris lui avaient refusé, mais dont la Société Communiste et Prolétarienne comprendrait le sens précurseur. Les rôles pouvaient convenir à ses Frères : avec quelques remaniements, il les adapterait à leur physique et simplifierait le décor. On irait, par les villages des alentours, représenter la pièce devant le public populaire, le seul vrai juge, le seul artiste! Et il leur exposa brièvement le scénario.

Cela s'intitulait : Vers les elartés fraternelles. Il y avait dix-huit tableaux, mais on pourrait les réduire à la toile de fond. On y voyait l'apprentie honnête avariée par son patron; le magistrat vénal; le prolétaire prêt à mourir pour les principes anarchistes; l'industriel affameur; le prêtre avide et sans foi dont les intrigues sèment la discorde dans les familles. C'était le rôle pathétique et l'auteur se le réservait. Jordsen se vit attribuer le libertaire dont il avait, d'après le dramaturge, le regard fervent et le front héroïque : il avait bien aussi un peu d'accent tudesque, mais cela passerait dans celui du lyrisme. Sa compagne devint la vierge polluée par un misérable. On distribua les répliques du juge concussionnaire à Lhoimmel, et Krabelinckx devait paraître sous la redingote du capitaliste. Les moutards mettraient de l'animation dans la mise en scène.

Quant à Fernand Verd, il aurait l'emploi de souffleur, et lirait pendant l'entr'acte son poème : L'Aube des Temps nouvaux.

Le Norvégien fut quelque temps à discuter en soi-même si cette « démonstration tragique » était conforme aux théories communistes : il finit par la considérer comme un moyen de propagande et lui donna son adhésion. Les autres adeptes que l'aventure tirait de leur ennui s'y rallièrent sans différend; et quelques jours après, les répétitions commencèrent.

Elles avaient lieu sous les pommiers, ou dans la Chambre des Relations Générales, les jours de pluie. Ils déclamaient d'une voix spacieuse : et l'on entendait de la route brailler des répliques incendiaires. Krabelinckx brossa dix toiles de fond; mais après la « mansarde du prolétaire », il déclara qu'il en avait assez.

L'auteur s'enquit d'un local dans le village : il loua, pour quatre soirées, la grange où se (donnaient les bals, "aux jours de fête. Des écussons ornés de drapeaux tricolores la décoraient; des guirlandes de papier de soie couraient au long des murs et convergeaient vers le pendoir d'une lampe à pétrole, au milieu du plafond. L'estrade des musiciens faisait un plateau convenable; on tendrait un rideau de

percaline, d'une couleur ardente et allégorique; deux paravents serviraient de loge et abriteraient les accessoires. Il y avait bien les drapeaux qui rappelaient un nationalisme rétrograde, mais le propriétaire refusa de les enlever.

Des affiches retentissantes alléchèrent le public : il vint en foule, un peu sceptique, curieux surtout. Mais bientôt la fougue des interprètes et l'action violente du drame emportèrent les assistants : on bissa les tirades de Jordsen; l'innocence flétrie fut acclamée avec des larmes, tandis que des vociférations accueillaient le magistrat et que des projectiles volaient vers la soutane du prêtre.

Au premier entr'acte, Chapelle circula dans la foule et vendit sa brochure : tuons l'œuf! que les acheteurs se passèrent bientôt en rigolant. L'Aube des Temps nouveaux n'eut qu'un succès de sympathie. Quand le rideau releva, on applaudit avec virulence des répliques bien martelées :

— Les curés chantent les morts comme les corbeaux les dévorent.

Ou :

— Le passé est le passé, le présent est le présent, mais l'Avenir est l'Avenir.

Et surtout :

— Misérable! je pourrais te tuer, mais tu vivras pour te repentir jusques à ton trépas!

Car, en ce moment, Faction était tendue à se rompre. Et quand le capitaliste, au dernier tableau, s'affaissa frappé d'une embolie, des clameurs d'enthousiasme jaillirent du parterre, et Krabelinckx dût se relever six fois pour saluer.

Après le spectacle, des groupes parcoururent la rue du village; l'on chanta la Carmagnole sous les fenêtres du presbytère. Barat fut obligé d'intervenir : il sortit de sa boutique, en pantoufles, et boutonnant son pantalon; l'autorité de son écharpe suffit à peine à disperser les mutins.

Aussi somma-t-il Chapelle d'interrompre ses représentations. Celui-ci, assoiffé de martyre et féru dans son amour-propre d'auteur, déclara qu'il continuerait. Il ouvrit les bureaux à l'heure fixée et commença la deuxième séance en face d'une multitude trépignante et si enthousiaste que le maire n'osa l'affronter.

Cette fois, à la sortie, on lança des pierres dans les vitres de la cure et la porte de l'église fut enduite d'excréments. Jusqu'à minuit, des bandes manifestèrent devant la grille du docteur qui séquestrait, criait la foule, en la per-. sonne de Loyse, une vierge subornée. Les esta-

minets refusaient de fermer; on y parlait de révolution et d'anarchie; il fallut que le garde champêtre s'en mêlât.

Le jour suivant, deux gendarmes franchirent la barrière de la Colonie et s'avancèrent dans les vergers. Chapelle fut au-devant d'eux et les rejoignit, les poignets tendus à leurs menottes, avec la figure extasiée de saint Ignace dans l'arène.

Ils le saluèrent poliment, s'excusèrent de leur intrusion, et, lui ayant remis une feuille administrative, se retirèrent aussitôt.

Le propagandiste déplia le papier, le parcourut d'une traite et rugit en le froissant de son poing. Les Kropotkiniens accoururent. C'était un arrêté du préfet : ils portaient atteinte à la tranquillité publique, « provocations à l'émeute, publications de chants révolutionnaires, incitations à l'avortement, etc. » et devaient quitter la commune dans les quarante-huit heures.

Ils demeurèrent immobiles autour de leur chef humilié. Ils acceptaient sans émotion cette ruine de leurs espérances. Ils ne savaient s'ils devaient s'en plaindre ou s'en réjouir, el ne valait pas mieux liquider ainsi leur lion chancelante; leur dispersion qui depuis longtemps était inévitable, prendrait l'aspect

d'un châtiment : ils y trouveraient une excuse vis-à-vis d'eux-mêmes et vis-à-vis des libertaires du monde entier qui salueraient dans les Kropotkiniens des victimes de la tyrannie bourgeoise.

Ils regagnèrent à pas lents la Chambre-des- Relations-Générales. Lhommel, sur un mode funèbre, enterrait leurs illusions : qu'importait un idéal fichu, comme tant d'autres! et que perdait-on? pas un rêve n'était possible dans ce monde pourri! l'homme serait toujours l'ennemi de l'homme, la bête de proie acharnée contre son semblable.

Il s'affaissa sur une chaise, sans plus rien dire, avec deux ruisseaux de larmes sur sa face muette.

Chapelle, cependant, se tenait debout devant la fenêtre ouverte; déployant les bras en face de l'horizon, il déclamait d'une voix trémébonde :

— Faudra- t-il perdre ces champs que j'ai tant aimés, ces pâtures verdoyantes, ces moissons fertiles, et les fruits abondants de l'automne, et les froments nourris de notre sueur?

Il négligeait les terres en friche et les prairies incultes, pour se livrer tout entier à son mouvement oratoire. Mais en se retournant, il aperçut Lhommel. Suspendant aussitôt sa

périodes il parcourut la salle en se frappant la poitrine.

— Laissez-moi! — criait-il aux adeptes qui ne bougeaient point — laissez-moi! je suis un criminel! j'ai gâché votre bonheur à tous!

Un instant, il parla de soulever la population, d'emporter la mairie d'assaut et d'établir la Commune indépendante. Puis il jura qu'il ne s'en irait point, qu'il tiendrait à lui contre la société entière, qu'il massacrerait tout képi qui oserait paraître...

Lhommel avait repris son élégie : il se lamentait avec des râles d'agonisant; et sa complainte était si triste que Chapelle en fut remué. D'une voix contenue, il supplia les adeptes :

— Voulez-vous m'écouter, mes Frères, une dernière fois?

Ils s'accordèrent au sein de leur détresse. Ils acceptèrent le hasard qui mettait fin à leur régime de servitude volontaire. Et ils s'en remirent aux décisions de Chapelle : (in quitterait la Colonie, puisqu'il le fallait bien, puisque Barat avait la force pour lui et que l'ère des révolutions n'était pas venue. On laisserait Lhommel à la garde des bâtiments, et l'on irait à la recherche d'une terre plus libre. Mais il ne faillit rien laisser des richesses qu'ils avaient

produites : elles appartenaient à la Société communiste et ne pouvaient profiter aux bourgeois.

Et ils se répandirent dans les vergers, armés de gaules, piétinant les herbages, secouant les branches, faisant pleuvoir autour d'eux les pommes mûrissantes. Les gosses les suivaient avec des cris de joie, et écrasaient les fruits sous leurs talons. Dans le potager, ils saccagèrent les légumes, brisèrent les couches à coups de bâton; et Ton fit un bûcher, au milieu de la cour, de toutes les provisions que l'on ne pouvait emporter.

A la tombée du soir, le chariot encombré de paniers et de caisses recueillit les exilés. Ils y montèrent sans discours. Cabet et Fourier, délivrés de l'écurie, se mordillaient mutuellement la crinière. La vache Marie était attachée aux ridelles; les moutards, ravis de partir en voyage, l'appelaient par son nom en agitant les bras. On embrassa Lhommel sans parler, parce qu'une grande amertume étreignait les gorges.

Longtemps, il suivit sur la route le halo des lanternes : des cris d'adieu passèrent avec la brise, et les acclamations du village qui saluait le cortège. Puis tout s'effaça, voix et lumière, dans la nuit et le passé.

Quand Lhommel rentra dans la salle commune, un long frisson le secoua. Il s'assit, croisa les bras sur sa poitrine et ferma les yeux brûlés de larmes. Le silence était embusqué derrière toutes les portes, le silence était tapi dans tous les coins, le silence tombait du plafond, avec la lumière de la lampe. Lhommel ne bougeait point. Au milieu de la nuit, la flamme s'abaissa, eut quelques palpitations et disparut.

Puis l'aube blêmit sous une bruine froide et tenace, trouée par des rafales; et les vergers apparurent, massés dans le brouillard. Deux gendarmes s'avançaient d'arbre en arbre, la carabine à la main, surveillant les fenêtres de la ferme où rien n'apparaissait. Des milliers de pommes jonchaient le gazon, avec des rameaux brisés et des branches vertes. Au milieu de la cour, un amas charbonneux fumait encore.

Les argousins s'arrêtèrent auprès du puits et hélèrent d'une seule voix. Personne ne répondit. La porte, en criant sur ses gonds, battit violemment. Alors ils s'élancèrent et l'ouvrirent d'un seul coup.

Au crochet de la lampe, le cadavre de Lhommel se balançait.

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