DEUXIÈME PARTIE
— 0 my dear brothers and sisters, Truth is not in God only : she showeth herself, shining and magnificent, in the love of man for man...
Dans le brouhaha des théories et des musiques, Pascal épanchait la bonne parole sur un groupe de petits bourgeois et d'ouvriers endimanchés, que tranchait de vert oseille un militaire abasourdi par tant d'éloquence.
Debout sur une table de bois noir, l'apôtre agitait les bras, renversait la tête, évoquait les splendeurs de l'amour et de la paix universels. Quand il se taisait pour reprendre haleine, un
virtuose efflanqué modulait, à ses pieds, des variations sur un harmonium asthmatique : l'auditoire se dandinait au bercement de la mélodie. Puis l'orateur enchaînait ses périodes et célébrait l'union des peuples : mais son panégyrique se perdait dans la trépidation d'un autobus ou la rafale d'un psaume.
Pascal obéissait ainsi à la mission nouvelle qu'il s'était imposée : prêcher l'amour qui refrène les antiques instincts de lutte et de domination, convertir par le verbe les hommes à la douceur, leur enseigner, comme aux temps évangéliques, des paraboles sereines, imiter les précurseurs errant de bourg en bourg et semant du haut des collines, aux tribus attentives, les conseils de fraternité.
Il avait choisi Londres parce qu'il y retrouvait un peu de l'âme endolorie de sa chère maman. Il connaissait la langue et les mœurs de la grande ville; il y avait séjourné plusieurs fois, chez un oncle maternel, gynécologue célèbre et gentleman assez scabreux, qu'il ne voulait plus revoir maintenant qu'il savait juger. Londres était enfin la cité hospitalière et généreuse, refuge de tous les martyrs de la pensée : Bakounine, Herzen, Karl Marx, Kropotkine lui-même, maître bien effondré, y avaient trouvé un abri, et dans ce noble milieu,
développé librement leurs doctrines. Elle offrait enfin, aux ensemenceurs des races futures, aux pionniers qui marchent en avant des foules, une aire vaste et touffue, Hyde Park, où la parole pouvait se déployer sans contrainte, en face d'êtres sagaces et tolérants.
Pour faire le voyage et se fournir du matériel nécessaire, il avait engagé tout son bien, les bijoux qu'il conservait comme un amant sentimental : le bracelet d'émeraudes et de sardoines, et les pendants d'oreille à logettes d'or. Elle lui pardonnerait, la très chère, la seule femme qu'il eût aimée chastement : elle eût donné, pour réduire la misère humaine, toutes ses parures... C'était pour accomplir un vœu d'amour et de pitié.
Et ce dimanche de soleil d'octobre, de soleil élimé de brume, il commençait la série de ses prêches en plein air, sous un marronnier dépouillé, près des grilles de Marble Arch. nal peace, and the unjust inequalities between
— This love ©ught to bring shortly the eterrich and poor.
Il respira. L'harmonium vagit quelques accords déteints et rauqua dans un forte. Des passants s'arrêtaient à cet appel lamentable et grossissaient le demi-cercle des badauds. Deux personnages se mirent à discuter entre eux de
la nature de l'amour; un troisième, qui venait d'arriver et qui n'avait rien entendu, s'interposa. De petits groupes se formaient, d'exégètes éclairés, ratiocinant à l'infini sur des propositions qui leur semblaient trop audacieuses. Les autres dressaient l'oreille et ouvraient la bouche, en appétit d'aliment spirituel.
Pascal le leur versait abondamment. Il découvrait à leurs yeux dessillés des aurores enchanteresses. Des flonflons lointains venaient par à-coups, ou la vague déferlante d'une hymne qu'un tub-thumper en redingote dirigeait près de là. Dans les intervalles de silence, on entendait pépier les moineaux, ou le choc mat d'un marteau de croquet sur les billes.
Puis un troupeau de mouton galopa dans l'allée, enveloppant d'un nuage de poussière le public et l'orateur.
Vis-à-vis de lui, sous un autre marronnier, s'installait un individu glabre et verdàtre. Enseveli dans une lévite de lustrine, il s geait sur un escabeau; au ruban de son chapeau melon flamboyait un disque de papier rouge. Il tenait sous le bras un petit cercueil d'ébène que décoraient des runes indéchiffrables. A ses côtés, un joueur de bugle poussait de temps à autre des sons désespérés : les
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clameurs du cuivre écrasaient la psalmodie de l'harmonium. L'hiérophante déposa contre ses bottines la bière cabalistique et se mit à tracer du geste des lignes imaginaires : il évoquait des esprits sidéraux, révélait sans erreur les mystères de la planète Mars, causait familiè- , rement avec les trépassés, et traduisait, les yeux fermés, d'invisibles cryptogrammes.
L'auditoire oscillait entre les deux prédicants, selon que la voix de l'un gagnait en amplitude sur la mélopée de l'autre : quand le public se tournait vers le Marsien, l'orgue de Pascal le ramenait aux félicités terrestres; mais le bugle, alors, le frappait dans le dos, comme la hurlée des esprits mécontents. Et le groupe, horrifié ou avide de bienfaits, allait de l'un à l'autre prophète, dans un gros bruit de semelles.
Par là-dessus, le vent déversait des bouts de cantiques qu'un sergent de l'Armée du Salut rythmait de sa main étendue :
Peace! perfect peace!
In this dark world of sin!
Et le choral du tub-thumper répondait sur une cadence de mazurka :
There is a green hill far away Without a city wall!
Un char franchit la grille, et d'où s'envolaient des essaims de papiers multicolores : away for women! Il était plein à craquer de féministes furibondes et gesticulantes, et tout éclatant d'un orchestre de cuivres que manœuvraient des dames en chapeau de feutre, cramoisies d'épuisement.
Il s'avança, dans une solennité prestigieuse, parmi les fusées de bulletins et les râles des trombones, mit en fuite les fidèles de Pascal, et s'enfonça dans l'allée que bordait un double rang d'inspirés et d'élus : néo-chrétiens, équinoxiaux, sky-pilots au doigt tendu vers le zénith, malthusiens, catholiques, abstinents, végétariens, hétérodoxes et orthodoxes, universalistes et conformistes, théosophes ésotériques ou exotériques, communistes indépendants ou étatistes, révolutionnaires ou évolutionnistes — braillards pareillement — ; messianistes, talmudistes, caraïtes, hiérouschalaïmisants — tous chevelus, bouclés et bien en nez — ; disciples de Bouddha, de Confucius, de Zoroastre, de Marx, de Baphomet, de Bel et d'Irmensul; les uns brandissant des croix, les autres des bannières, des cryptogrammes, des parapluies et des sceptres, des goupillons ou des longues-vues, arborant à leurs chefs triangles, cercles, losanges, dodécaèdres, appuyés
de clairons, de timbales, de cornemuses, de pianos moroses, de saxophones quinteux; mais tous certifiant l'absolu de leurs inspirations, l'intégrale vérité de leurs dires, tous, enfin, détenant le salut, promettant le paradis sur terre ou dans l'au-delà, s'engageant à fournir dans les quarante-huit heures la félicité éternelle.
Seuls, dans un grand silence mystérieux, les spirites s'immobilisaient, les mains agglutinées à un guéridon, les prunelles révulsées dans l'extase.
Pascal regardait avec consternation cette débordante rivalité des doctrines du bonheur. Un instant, il se sentit découragé par la concurrence. Mais il eut un sursaut d'émulation : il se redressa, racola d'un geste large quelques auditeurs poussiéreux, et se mit à leur dépeindre la régénération du monde par l'amour : les hommes devaient s'étudier à vaincre les instincts qui les animaient les uns contre les autres, ils devaient se pardonner mutuellement et se tendre la main dans leurs détresses respectives. Comme le disait Tolstoï : « On ne pouvait rien bâtir que sur l'Amour. » Le Christ l'avait compris lorsqu'il prêchait avec une sagesse si profonde : « Aimez votre prochain comme vous-mêmes. »
Il se croyait seul à évoquer l'ombre blanche et lucide du Galiléen : mais en face de lui, l'explorateur de Mars en appelait à l'Evangile; plus loin, le sergent salutiste lisait un chapitre de saint Luc; un végétarien invoquait Jésus qu'il nommait le Froment de Dieu; un théosophe, poursuivant l'exposé de ses mythes, comparait le Messie au soleil et Marie-Magdeleine à la mer; des psaumes, en son nom, excitaient à la vaillance :
Omvard, Christian soldiers Marching as to war!
Jésus devenait tour à tour le premier des anarchistes, le premier républicain, le soutien de la royauté, l'ouvrier-modèle, le consolateur des filles publiques, le précurseur de Mahomet, le prototype de Bodisathva, le père du Communisme, le vengeur des lois violées; il était la synthèse unanime de toutes les théories.
Pascal l'abandonnait à ses rivaux, lorsqu'un bonhomme pointilleux le prit à partie et s'engouffra dans un labyrinthe de parenthèses. C'était une diversion bien placée. Ils discutèrent, l'un nerveux et précis, dressé sur la pointe des pieds, l'autre accroupi sur le bord de la table, l'esprit embué de doute et de fatigue.
Le soir descendait lentement. Des voyants
roulaient leurs enseignes, démontaient leurs attributs; l'hiérophante Marsien remit ses oraisons dans sa bière. D'autres s'acheminaient vers la sortie, au milieu d'un concours de disciples enthousiastes, suivis à quelques pas du musicien ployé sous son instrument ou qui le portait dans une enveloppe de satinette.
Mais, près de Pascal, l'interrupteur continuait à argumenter, subtil, menu, exact, l'index et le pouce joints en un cercle définitif, crachotant sans pudeur les objections et la salive. Pascal s'essuyait le front de temps en temps et recevait le reste avec patience. Il enviait la rentrée de ses confrères vers un foyer paisible. Il n'entendait plus qu'un bourdonnement monotone, hochait la tête sans répondre, et parfois tressautait aux ricanements de triomphe de son adversaire.
L'ombre bleuissait sous les arbres; le vert des pelouses s'argentait sous la clarté des réverbères qu'on allumait au long de la grille. Des couples commençaient à pénétrer dans le parc. Presque tous les auditeurs s'étaient retirés. L'organiste, ennuyé d'attendre, essayait en sourdine des refrains de music-hall; deux voyous, les mains dans les poches et marquant du dos un rag-time sinueux, l'accompagnaient en sifflant.
Pascal ne perdit pas courage : pendant un mois, il poursuivit ses prêches en musique.
Chaque jour, ponctuel, vers les deux heures de l'après-midi, il franchissait les grilles de Marble Arch. Le virtuose transportait son petit harmonium; un loafer en casquette déménageait la table : les deux desservants marchaient côte à côte, ployés sous leurs charges, l'un très* effilé, morose et silencieux, l'autre débitant des calembours et rotant au passage des policemen. Pascal venait derrière, tête nue comme les
apôtres de jadis, ses cheveux clairs auréolant son front, l'air au vague, et ruminant des axiomes.
Quand il s'était installé sous le marronnier, il escaladait la table et reprenait son discours où il l'avait laissé la veille. Le loafer se campait devant lui, avec un air de l'écouter de toutes ses oreilles : ces manières attentives et les vagissements de l'harmonium attiraient les flâneurs. Quand l'auditoire était assez nombreux, Pascal faisait un signe; et son compère allait attendre au bar voisin que l'oraison fût terminée.
L'éloquence du jeune homme et l'inépuisable répertoire de l'organiste attiraient un gros de philosophes et de mélomanes en disponibilité qui se partageaient à l'envi leur pitance respective. Les joueurs de tennis, la raquette sous le bras, et les misses en flanelle blanche, venaient écouter entre deux parties. Ils applaudissaient bruyamment les conclusions du prophète de l'Amour, s'embrassaient à la ronde et s'éloignaient avec des rires.
Les jours de pluie, il s'abritait sous un immense parapluie rouge. D'autres parapluies l'écoutaient en silence. Les gouttes, tombant des branches sur l'étoffe tendue, ponctuaient les périodes de l'orateur.
II examinait les modes divers de réaliser le bonheur humain; il semblait accepter la socialisation des moyens de produire, le collectivisme de la terre et des usines; mais il parlait, au nom de Stirner, des droits sacrés de l'individu; il critiquait le despotisme du prolétariat et combattait résolument les petites communes : il en détaillait sans peine tous les désavantages, et se plaisait, disait-il, à imaginer les causes de leur insuccès. L'auditoire admirait sa perspicacité.
Quelquefois, en pérorant, il se découvrait tout à coup des gestes à la Chapelle et de ses phrases redondantes qu'il refoulait aussitôt. Il avait pris cependant, pour répondre à ses adversaires, le ton net et absolu du propagandiste. II s'en était bien trouvé; nul contradicteur pointilleux ne se hasardait plus à des développements philosophiques : à peiné s'élevait-il quelques objections timides qu'il abattait d'un coup de gueule.
L'assaut de ses congénères, des cinq cents prédicateurs alignés dans l'avenue, était plus rude : leurs enseignements lui venaient par bribes et lambeaux, se renforçaient de cet imprévu; certaines de leurs phrases, s'intercalant au milieu de son discours, le suffoquaient de doute et d'inquiétude. Il se carrait
violemment dans sa croyance et élevait la voix pour ne plus entendre. De toute sa jeune ferveur, il soutenait son idéal : la vie, sans lui, n'était que monotonie et solitude de l'égoïsme; il en tirait ses joies les plus exaltées; rien ne pouvait remplacer ce délicieux délire...
Des promeneuses suivaient l'allée; quand elles passaient devant lui, elles s'arrêtaient un instant et souriaient à son enthousiasme de beau garçon. Il leur souriait aussi; et sa parole tout à coup caressante se nouait à leur taille, ondulait à leurs épaules, avec des mollesses d'écharpe...
Au bout d'un mois, il s'aperçut que son pécule se faisait mince. Il résolut de restreindre les dépenses, libéra l'organiste, renvoya le loafer à ses beuveries, et perdit du même coup sa tribune et son instrument. II ne les regretta point, car il jugeait ce décor inutile : son verbe ardent, le désintéressement de ses principes, devaient suffire à rassembler et à convaincre les auditeurs.
Il se posta sous le marronnier, après avoir creusé dans le gravier du chemin un demicercle spacieux; et s'adossant à l'arbre, il reprit sa conférence quotidienne. Les fidèles accourus considéraient un instant l'hémicycle et l'orateur qui en occupait le centre : cet homme
qui ne les dominait plus de toute la hauteur d'une table, leur paraissait quelconque, d'un savoir sans envolée, d'une philosophie terre à terre. Les idées qu'il leur proposait s'apparentaient à leurs réflexions coutumières : ils avaient lu ça quelque part, dans les journaux. Et quand il se taisait, nul air connu, et par cela même enchanteur, ne remplissait les pauses, soulignant les périodes, et noyant leurs pensées dans le flot mystique de ses harmonies.
Ils s'ennuyèrent bientôt, passèrent à des discours plus haut perchés et qu'appuyaient les voix retentissantes des cuivres, la modulation des clarinettes ou le nasillement des accordéons. Pascal s'égosillait en vain à les vouloir surmonter. Ses axiomes, éperdus comme des appels d'enlisés, sombraient dans la symphonie discordante du voisinage.
Un nouvel inspiré remplaça le Marsien, de l'autre côté de l'avenue : il mettait en vers blancs la Bible, et l'adaptait à des motifs populaires. Un concours d'amateurs et de catéchumènes moutonnait autour de l'exégète arrondi sur un violon et qui serinait sans trêve le Cake-walk des Béatitudes. Son choral toujours plus dense rompit le demi-cercle tracé par Pascal, absorba ses derniers disciples et lui pré-
senta une muraille de dos secouée par les cantiques.
Il changea d'allée, choisit les endroits solitaires que nul prédicant ne fréquentait. Les passants y étaient rares; quelques vieux rentiers, voyant cet homme qui parlait tout seul avec des gestes véhéments, s'arrêtaient une minute et cherchaient à comprendre ses dires. D'aucuns lui proposaient des rébus ou une partie d'échecs. Une femme lui fit l'aumône.
Dans un mouvement de pudeur orgueilleuse, il évita les groupes et se mit à rechercher les individus sympathiques. Il s'adressa aux vagabonds affalés sur les bancs et chauffant leurs nippes au blême soleil de novembre; aux employés qui, à l'heure du lunch, partagent leur pain avec les moineaux (il en faisait un beau symbole) ; aux baigneurs en caleçon et grelottant sous leur peignoir. Ils se refusaient à l'entendre ou se riaient de ses utopies. Les plus pauvres cependant l'accueillaient avec bienveillance et donnaient comme exemple à ses principes leurs propres misères : ils l'approuvaient dans ses attaques contre les riches et se délectaient à l'espoir de renverser un jour les rôles.
Pascal, peu à peu, se sentit accablé d'ennui et de dégoût. Ce qui se pressait dans Hyde
Park, cette foule de désœuvrés et de bavards, lui apparut comme le rebut de la cité où les énergies au moins se dépensent et créent de la vie. C'était donc là-bas, au cœur de la ville, et non parmi ce .stock d'âmes épuisées, qu'il lui fallait chercher ses émules, les êtres puissants prêts à la rédemption.
Et il sortit du parc en se jurant de n'y plus rentrer, poursuivi par le chaos ronflant des musiques et des doctrines. Il crut entendre ricaner les prophètes du bonheur humain, ses collègues d'un mois entier, et il arrondit les épaules sous leurs sarcasmes.
« Ces gens-là, songeait-il, sont des professionnels de la foi comme les poètes d'aujourd'hui sont les spécialistes de l'émotion : double espèce incapable de croire ou de sentir; peutêtre rêvent-ils parfois au milieu de leur solitude mentale, de prier ou d'aimer dans la toute simplesse de leur cœur. »
Il comprenait aussi l'inutilité de son effort : d'avoir prêché à des oreilles qui peuvent tout entendre; les affirmations en s'entre-heurtant devaient se détruire, et l'auditeur, tiraillé par des croyances si diverses, n'en admettre aucune ou s'en tenir à son incurie.
Et tandis qu'il déambulait par les longues rues tonnantes d'activité, il commençait en lui-
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même l'éternel dialogue du doute et de la foi.
Une vibration multicolore se dégageait des brouillards, tournoyait un instant et se résorbait dans la brume, parmi des silhouettes fuligineuses, de colonnes, de héros classiques, d'arbres taillés à l'emporte-pièce dans de la tôle. Le paysage ondulait comme une toile de fond. Pascal se sentait saoul de tapage et de branle-bas : cela retentissait au long de ses nerfs, titillait ses pupilles. Des formes brusquées, des couleurs succinctes flottaient autour de lui : autobus cubiques, pavoises d'affiches, avec un rang de têtes au bord d'une balustrade garance aux mots de cadmium; mille reflets circulaires des roues; vapeurs mauves et rousses; enseignes en plein ciel crépusculaire, spirales embrasées, alphabets ivres juchés dans les nues, fanaux virevoltants et tout à coup épanouis en un cadran énorme ou quelque main désignant l'infini; un rire gigantesque sur une palissade; des jambes qui se croisent et s'allongent, des bras, des faces, des plastrons blancs, des faces, des bras, trépidation, glissement, tourbillon. Et ce vide dans la tête...
Il se tapit dans une encoignure. Des gens se ruaient sur la chaussée, de labeurs inconnus vers la pitance du soir : ils se coudoyaient sans se parler, marchaient un instant côte à
côte, se dépassaient brusquement. Ils s'écrasaient dans les goulots, et piétinaient alors sur place avec une rumeur continue. Puis un courant les aspirait vers les lointains. Ils avaient tous des faces closes et muettes, concentrées sur l'objectif de vivre aux dépens de tous; et chacun portait une fatalité semblable.
Il y eut un cri. Quelque chose de noir remua sous les roues d'un camion. Le conducteur descendit de son siège en maugréant, tira de dessous sa machine un tas de vêtements qui ne bougeaient plus. Un policeman l'aida à transporter ça dans une pharmacie. Les passants jetaient un bref coup d'œil et reprenaient leur course, avec un visage blafard et ensommeillé.
« Qu'importe à la multitude, se disait Pascal, ce déchet, la vie d'un être, le petit agrégat de sentiments et de pensées qui compose un individu! »
La grande ville l'enveloppait, terrible, innombrable, houleuse comme une mer : il allait à la dérive, réduit à son pauvre idéal mal arrimé, à l'épave battue, crevée, sans calfatage, que représentaient ses espérances débiles et sa volonté chancelante.
Que pouvait-il contre les égoïsmes, nécessaires après tout! ramassés dans leur déf<
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mus sourdement par Tunique et impitoyable besoin de vivre? Avait-il le droit de reprocher aux hommes leurs instincts de lutte? N'en subissaient-ils pas eux-mêmes la loi fatale? Tous étaient nobles, en somme, qui s'arrachaient, des griffes et des crocs, leur nourriture et celle de leurs petits. Pouvait-on mépriser la canaillerie humaine? N'était-elle pas sublime dans sa férocité? Parler d'amour à ceux qui se disputent la pâture! qui bataillent par amour! pour rapporter à ceux qu'ils aiment — des enfants, une femme — la jouissance conquise!
Ceux-là connaissaient la joie véritable. Leur labeur avait un but étranger à eux-mêmes. Ils entendaient, le soir, le merci bien simple, peutêtre inconscient, d'une bouche aimée. Ils n'étaient pas seuls à combattre l'hostilité universelle : ils avaient des bras, une chevelure, où se fourrer, où se blottir, repos et force neuve.
Pour lui, Pascal, il était le voyageur sans cesse à la recherche du dernier paysage terrestre. Il ne se reposerait donc jamais? Il était hanté par les régions inconnues. Il était allé vers l'amitié, vers l'alliance de quelques êtres : il n'avait trouvé en eux qu'aridité du cœur. Il avait espéré dans l'affection des masses, pensé qu'un appel fraternel peut émouvoir
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celui qui souffre : l'homme, il le savait trop maintenant, ne s'apitoyait que sur sa propre détresse.
Il avait tout donné, semé son trésor d'espoir et d'illusion. Il se sentait maintenant plus pauvre que les pauvres, transi de pauvreté jusque dans les os. Il était affamé de véritable amour et d'amitié; il portait sa tendresse en ployant sous son poids; il l'offrait comme on mendie! Epuisé de solitude et de découragement, il appelait quelqu'un : mais nul ne venait à lui, qui eût des mains cordiales ou l'abnégation des fiancées.
Accroupi dans son coin de muraille, atrocement seul au milieu de l'énorme cohue, il se mit à pleurer comme un enfant perdu.
Il se plongea dans la misère des autres, pour y trouver de la consolation.
Elle n'était nulle part aussi vaste et poignante qu'en ce Londres où les brouillards enfument les énergies. Il l'entendait gémir de ses milliers de bouches. Elle ne chantait pas, elle ne riait jamais, elle se repliait dans sa torpeur; et l'angoisse tombait, comme une bruine, sur les dos ronds et les nuques infléchies.
Elle était partout, elle avait tous les âges, toutes les formes, discrètes ou affichées, labo-
rieuses ou inertes; elle stagnait dans les musées, dans les bibliothèques, où il fait chaud, où Ton dort à l'abri d'un livre; elle se traînait dans les « salons » de publicité, dans les gares, dans les églises où l'on fait mine de prier Dieu, le cul sur une chaise.
Le soir la refoulait dans les tavernes et clans les rues.
Pascal dînait au fond d'une gargote de Soho. Il y rencontrait des gens de sa race et qui parlaient sa langue : malgré ses principes internationaux, elle chantait à ses oreilles une mélodie pleine de beaux souvenirs. Car n'ayant plus de pensées, il écoutait sonner les mots.
Autour du comptoir à la française, des individus se pressaient, filous, camelots ou maquereaux; un bout de cigarette à la lippe, la casquette sur la nuque, ils s'interpellaient sur un ton d'engueulade, avec des termes d'affection.
Une grande fille, les seins lâchés dans sa blouse de soie, leur versait de Taie et des alcools. Ils lui chantonnaient dans le cou. en retenant ses mains rouges, des romances salopes qui la secouaient d'un gros rire. On lui payait à boire; et elle lampait d'un coup les pintes de bière, sans cesser de distribuer des tapes autour de son corsage.
Un marin tirait d'un accordéon une Marseillaise déhanchée. C'était tout le patriotisme saoulard des lointains ports d'exil. Il y avait des yeux mouillés qui écoutaient ça. Pascal sortait en faisant claquer la porte, et s'acheminait vers des endroits connus de celui qui se cherche dans la douleur, vers les congrès de la misère.
C'était d'abord un bar de l'Euston Road. C'est là qu'on voit des mères qui font téter à leur bébé un verre de cherry. C'est là qu'on trouve des prostituées de soixante ans, pour trois pence. Les garçons ont des bras de lutteur, et les clients donnent leurs sous en tremblant : ils ont peur qu'on les foute dehors. Silencieux, debout, avec une expression de béatitude, ils délectent le gin âpre et lourd : l'estomac se contracte et cela fait, comme dans l'amour, une petite douleur délicieuse. Des hommes entourent un feu de charbon flambant dans une grille et fument sans rien dire : comme on ne fait pas de crédit, il ne leur reste plus qu'à regarder boire les autres. Quelquefois deux pochards ont une idée, et leurs voix sonnent dans la salle, avec le tintement de la vaisselle. Les garçons remplissent les verres gravement, comme on officie, et les tendent avec un geste brusque aux dévots. Ils
ne sont là ni pour se reposer, ni pour trouver un abri : ils sont là pour boire, et savourer profondément la somme de paradis renfermée dans leur verre.
Et Pascal enviait leur suicide quotidien.
On les renvoyait à minuit et Ton fermait les portes derrière eux. Celui qui sort «d'un bar n'a plus rien à faire. Il en était qui s'asseyaient sur le trottoir et attendaient... D'autres, par petits tas, s'en allaient, s'en allaient... Pascal suivait un instant les traînards, puis se retrouvait seul dans les rues désertes et que les réverbères, jusqu'aux confins du brouillard, jalonnaient entre les façades aveugles.
Il revenait vers la Cité, cherchant la compagnie des hommes, comme on la cherche, pour oublier ses propres misères; et songeant à ce détour de son inquiétude, il avait peur de sa pitié.
Autour des coffce-stalls, de petits groupes de chauiFcurs, de cochers et de vagabonds discouraient en se chauffant les doigts aux bols de faïence qu'un gros homme en tablier blanc distribuait. Pascal se mêlait à leurs colloques : ils se plaignaient de leur sort, du renchérissement de la vie, de l'avarice des clients, ou critiquaient la politique et la gestion des finances. Quand il leur proposait la libération par
l'amour, ils haussaient les épaules et rigolaient sans répondre : ils avaient tous leurs idées personnelles sur le chambardement de la société; ils en avaient ou ils n'en avaient pas, mais ils affichaient une égale indifférence envers les rêvasseries de cet inconnu.
Des filles venaient boire une tasse de café ou manger un hick de beurre. On leur faisait place sans leur parler. Sous la lumière crue des lampes à pétrole, leurs rides et la fatigue de leurs lèvres s'accentuaient. Elles regardaient les hommes en riant.
Mais personne ne riait.
Pascal s'éloignait, car il portait en son cœur inapaisé quelque chose de cette détresse qui s'offre et dont on ne veut pas. Il rencontrait, au long de ses routes affligées, tous les servants de la gêne : les hordes de gens hagards, repliés dans leurs poches, aux seuils de l'Armée du Salut ou près des casernes, attendant du pain; la bousculade, devant les grands journaux, des crieurs faméliques, tout rouges sous l'éclat des lampes au néon; les isolés, les sans-travail, ou qui n'en veulent plus, rasant les murs des entrepôts, accoudes aux parapets du fleuve, couchés entre les douves, sur les docks; et quand fumait l'aube, la coulée hâtive de la cohue vers les bureaux et les ateliers, le
défilé des faces grises dans l'indigence correcte des vêtements.
Une nuit, en face de Lambeth où il avait sa chambre, il découvrit, en suivant la Tamise, les squares mouillés de l'Embankment. Sur les bancs de pierre, des gens se tassaient en lignes frileuses, et que le froid rendait un moment solidaires. Ils dormaient à tour de rôle, comme se relayant pour épier la nuit indifférente. Ceux qui veillaient, plies en deux, les coudes aux genoux, le menton sur les paumes, ouvraient exagérément les paupières et regardaient droit devant eux, sans pensée. Les autres ronflaient, la tête oscillant sur leur poitrine ou renversée sur l'épaule d'un voisin, avec des lèvres flasques, des mâchoires défaites, des histoires d'agonie burinées à coups de rides dans les visages.
Il y avait des femmes dans le tas, et quelques-unes belles encore malgré l'affaissement de leurs traits. Elles sommeillaient, la bouche ouverte, dans des poses exténuées, avec la confiance d'un enfant, protégées par la famine qui tarissait tout, même le désir, en ceux qui les entouraient. Parfois elles soupiraient très fort, s'éveillaient avec un léger cri, interrogeaient l'ombre, d'un air égaré, puis refermaient les yeux en cherchant un appui.
Pascal allait s'asseoir près d'elles; il attirait sur sa poitrine, d'un geste berceur, leur tête épuisée, et la soutenait de la main. Elles entrouvraient un instant les paupières et souriaient avec un abandon ravi.
Lui, ne bougeait pas, s'absorbant dans la douce ivresse de sentir leur tiédeur endormie et l'apaisement de leur corps entre ses bras.
La Tamise s'enfonçait dans une brume violette, trouée de feux mobiles, blancs, verts et rouges, élargis en halos. Des lueurs couraient sur des blocs noirs, dans un fracas rythmé de tôles contre tôles. Le pinceau d'un projecteur balayait le ciel, parmi des volutes irisées. Et tout au long du quai, c'était les alvéoles serrés et lumineux des grands hôtels dont les noms s'épelaient par saccades en lettres de flamme, S...A...V...O...Y — G..E...C...L.L, et brusquement s'effaçaient.
Du fleuve, montaient un clapotement sourd et continu, des odeurs de goudron, de bois frais et d'oranges.
La femme s'alourdissait dans les bras de Pascal, et sa chaleur le pénétrait; il se sentait envahi d'une langueur délicieuse; l'émotion le serrait à la gorge; son cœur battait à grands coups.
Il réveillait l'assoupie avec des paroles cares-
sa nies, la relevait en la supportant sous Taisselle, et réglant son pas sur sa démarche amollie, l'amenait chez lui. Tout au long du chemin, il la câlinait de mots tendres et de baisers. Elle se laissait faire, perdue dans une humble extase.
Il connut ainsi les plus belles parmi ces belles misérables.
Mais il désespérait de rencontrer en elles la Sœur amoureuse, qu'il garderait toute une vie, pour former avec elle le couple adamique et fécond. Il retrouvait au malin une étrangère meurtrie, dont les propos n'éveillaient rien dans son âme. Ils s'interrogeaient froidement comme des voyageurs à une table d'iiùt; ils se quittaient sans un baiser, avec un merci de la femme pour le bon lit qu'on lui avait prêté.
Il y en eut une, cependant, qu'il garda cinq semaines, parce qu'elle avait un charme d'espièglerie que n'avaient pas les autres, parce qu'elle était moins taciturne et conservait grand air sous sa robe élimée.
Il l'avait trouvée, un soir de pluie, sous une banne, dans un chantier, où elle fuyait une ronde de police et demeurait tapie, repliée comme une bête. Il l'avait rassurée d'un geste, s'était déclaré son protecteur, et s'était épanché en promesses doucereuses, de celles qui lui réussissaient d'ordinaire. Elle était restée long-
temps sans répondre; mais il voyait l'ombre blanche de son visage s'éclairer d'un sourire. Puis elle avait pouffé en lui disant : « You wretch !» d'une voix roucoulante. Et elle s'était donnée tout de suite, pendant que l'averse crépitait sur la toile et mouillait leurs chevilles.
Dans la suite, elle s'était montrée experte et complaisante, avec des naïvetés feintes et des abandons efficaces. Ses repos étaient enjoués, pleins d'un frais babillage et de provocations furtives. Elle était à la fois femme et fillette. Elle avait des mots zézayants pour désigner toutes les caresses. Elle aimait rouler sa tête sur l'épaule de Pascal et lui murmurer des chatteries. Cette enfance exercée avait séduit le mâle en quête d'imprévu; et il avait installé la femme dans sa chambre.
Elle disait qu'elle se nommait Déa et qu'elle était de famille honorable; fille unique d'un solliciter de province, son fiancé l'avait séduite et s'était enfui aux colonies. Et c'était la banale aventure de la demoiselle déflorée que chassent des parents irréprochables; qui débarque avec son baluchon ot ses quelques bijoux dan ville énorme et indifférente; qui cherche tin travail sans avoir ni métier, ni -ssances,
ayant de 4 ri pri sachant
meTne pas coudre. Elle avait v mois, en
vendant l'une après l'autre toutes ses parures de gamine. Il lui restait une bague qu'elle ne voulait pas lâcher. Mais bien qu'elle n'eût plus rien, disait-elle avec un joli mouvement du menton, elle n'avait pas peur de la vie!
Il y avait d'étranges contradictions entre cette histoire mélancolique et l'indépendance de ses allures. Elle se montrait indolente et sensuelle, passant des jours entiers couchée sur le lit, à feuilleter des romans d'amour, en fumant des cigarettes. Elle connaissait des mots de cockney et des mots brûlants, juteux et salaces qui les entraînaient tous deux à de nouvelles étreintes.
Elle ne demandait jamais un penny, ni pour sa dépense, ni pour sa toilette. Pascal lui avait expliqué longuement qu'il n'était pas riche. Ensuite, on n'avait plus jamais parlé d'argent, ni elle pour en réclamer, ni lui pour en offrir.
Elle était de ces maîtresses mystérieuses dont on ne saura jamais si elles sont mariées quelque part, nourries par des parents inconnus, ou prostituées sans le dire, qui viennent de temps en temps chercher un peu d'ivresse, et qui s'en vont avec des provisions d'amour. Celle-ci disparaissait quelquefois pendant deux ou trois jours et revenait affamée de caresses. Il y avait souvent quelque chose de nouveau
dans sa toilette; elle rapportait aussi des cigarettes, des livres et des fleurs fanées. Elle ne racontait rien au sujet de ces absences. Et Pascal, soit qu'il fût discret, soit qu'il fût prudent, ne lui posait aucune question.
Elle l'écoutait parler de son apostolat, des grands principes qui devaient éclairer le monde. Il les lui exposait d'habitude assis au pied du lit où elle s'acagnardait délicieusement, mi-nue, dans sa chemise trop courte. Elle s'enthousiasmait avec lui; elle se dressait un peu, la face tout illuminée, et si belle ainsi, avec ses épaulières défaillantes, qu'il achevait le sermon sur sa bouche. Elle insistait pour qu'il continuât son œuvre — celle de fraternisation — et transmît à l'humanité ses conseils d'altruisme.
Il avait conçu un plan nouveau de propagande, plus ingénieux que ses prêches en plein air — plus lucratif aussi. Il voulait écrire un exposé clair et succinct de ses doctrines, y joindre des citations tirées des grands philanthropes : Platon, Jésus, Franklin, Edouard Schuré, Tolstoï, le maréchal Booth, Romain Rolland, et imprimer le tout en brochures qu'il vendrait dans les rues, à un prix modeste, avec un léger bénéfice, ce qui lui permettrait de vivre sans compromis.
De plus, Londres l'avait déçu; il voulait quitter cette ville de brumes et d'indifférence où les esprits semblaient emmitouflés d'ennui luthérien, et regagner Paris, dont les boulevards et leur vitalité cosmopolite seraient un champ d'action meilleur et un terrain de vente plus propice.
Mais pour réaliser tout ce programme, il avait besoin de mille francs; et son pécule réduit à quelque cinq guinées, grignoté par Déa qu'il fallait bien nourrir, ne durerait plus vingt jours. Il n'avait aucun moyen de se procurer cinquante louis. C'était une somme considérable!...
Et songeant à l'héritage paternel, aux sept cent mille francs que la Cité Kropotkine avait engloutis, à tout ce que Chapelle et ses comparses lui avaient dérobé, il fut saisi d'une immense colère contre son propre passé, contre ses rêveries communistes, où nul bonheur, sinon celui d'un aigrefin, n'avait été possible.
Il y avait bien Mr. Fickle, son oncle maternel; mais pour tout l'or du monde, jurait-il à Déa, il ne mettrait les pieds chez ce personnage. Elle se fît conter les aventures graveleuses de ce gynécologue qui se faisait payer en nature les services intimes qu'il rendait à ses clientes. Elle trouva qu'il n'était pas dégoûté
et qu'il employait d'étranges instruments. Elle éclata de rire à certains détails que Pascal narrait avec indignation; d'un air dégagé, elle lui conseilla l'indulgence. Mais il ne voulut rien entendre.
Quelques jours plus tard, après une absence de quarante-huit heures, elle entra dans la chambre où Pascal sommeillait encore. En ouvrant les yeux, il la vit qui riait et lui faisait la révérence. Elle avait des bas de soie et des souliers neufs. Elle exhalait un parfum de musc qui la rendait plus capiteuse.
Quand ils eurent apaisé leur fringale, elle tendit son bras vers le sac à main qui gisait à terre.
— J'ai quelque chose pour toi, — dit-elle en fouillant parmi ses menus outils de jolie fille.
C'était un portefeuille de soie brodée, et dans l'une des pochettes, il y avait un billet de cinquante livres.
— D'où cela vient-il? — interrogea Pascal, pour la première fois.
— C'est, — dit-elle en souriant, — c'est de la part de Mr. Fickle.
Pascal s'était jeté hors du lit, et il criait en piétinant le portefeuille :
— Vous êtes aDée chez ce cochon! chez ce bandit!...
— J'y suis allée de ta part, — répondit-elle d'un air paisible; — il ne m'a pas touchée, sois tranquille...
— Pas touchée? Je connais le voyou! Pas touchée! Vous en avez l'air!
Il arpentait la pièce, en chemise, avec les pans qui flottaient autour de ses jambes. Il répétait à l'infini :
— Pas touchée! pas touchée! un salaud pareil! pas touchée!
Puis il éclata :
— Du reste, qui vous a permis d'y aller, bougre de salope?
Elle ne s'émut point de l'injure, elle sembla même la délecter.
— Il fallait bien que j'y aille, — fit-elle calmement, — puisque tu ne voulais pas y aller.
— Non! je ne voulais pas y aller! et encore moins que tu y ailles! Mais tant pis pour toi! garde cet argent! je ne suis pas un maquereau, nom de Dieu!
Elle insistait. Il leva les poings pour la rosser. Mais elle était si belle, avec la batiste tendue sur les seins, qu'il se détourna pour ne plus la voir. Et il se mit à ranger méticuleusement des épingles à cheveux qui traînaient sur la tablette du lavabo.
Déa parlait doucement. Elle contait sa visite
à Mr. Fickle : elle avait dit qu'elle était sa fiancée...
— . Vous en avez l'air — répéta Pascal lâcher les épingles.
Mr. Fickle s'était rappelé son beaucoup de gentillesse. Il lui avait assuré qu'il serait le bienvenu...
— Certes, il ne m'a pas ménagé les propos galants, mais il s'en est tenu là.
— Je n'en crois rien!
— Je te le jure.
— Des blagues de femme !
Elle ne disait plus rien. Il n'osait pas se retourner. Mais il la devinait, étendue sur le côté, avec la hanche saillante, et ses longs veux qui s'épandaient sur les cou
— Et après? — grogna-t-il.
Mr. Fickle avait accepté tout de suite. Il lui avait remis un chèque de soixante livr«
— Soixante livres? — s'écria Pascal; — pourquoi soixante?
— J'ai cru pouvoir demander un peu plus... pendant que j'y étais... pour m',
petites <
Il ne répondait point.
— Tu ne m'en veux pas? — reprit-elle d'une voix cajoleuse.
— Je ne t'en veux pas pour les -
livres. Je t'en veux pour les cinquante ! Tu peux les dépenser aussi! Je ne veux pas de cet argent-là !
— Mais, chère chose mienne, — murmurait Déa, — tu peux le prendre. Je ne l'ai pas gagné, je te le jure.
— Non! non! mille fois non! — reprenait-il en colère; — est-ce que je sais ce qui s'est passé entre vous et cet individu!
Et debout devant la toilette, il s'obstinait à montrer le dos.
Il y eut un long silence; puis le frottement d'une allumette; et l'odeur mielleuse du tabac remplit la chambre. Pascal se retourna. Déa fumait, les paupières mi-closes, et observant entre ses longs cils tous les gestes de son amant. L'un des bras, souple et un peu hâlé, pendait hors du lit; et les doigts effleuraient le portefeuille qui traînait à terre. Pascal l'envoya sous le lit, d'un coup de pied, et enveloppa la femme dans une étreinte.
Elle murmurait :
— Est-ce que tu m'en veux, my darling? dis? dis que tu ne m'en veux pas.
Il se butait, le front dans le cou de sa maîtresse, p— Dis, my dearie, dis, honey boy? duckie
boy? dis? — répétait la femme avec une douceur obstinée.
Et il s'endormit, sans répondre, bercé par cette complainte amoureuse.
En se réveillant, il se trouva seul dans la chambre. Il se leva paresseusement. Comme il enfilait son pantalon, il trouva le portefeuille dans une poche. Un bout de papier était épingle sur la soie :
N'oublie pas que c'est pour ton œuvre.
y avait écrit Déa. Le billet de banque s'y trouvait toujours. Pascal le déplia, l'étendit sur la table et s'assit devant lui.
Après tout, sa maîtresse était sincère d'habitude. Il y avait même un certain cynisme dans le dédain qu'elle montrait en ne donnant jamais d'explications sur ses absences. Pourquoi refusait-il de la croire? Peut-être bien qu'elle ne mentait pas et que la réputation de Mr. Fickle était exagérée. Cependant...
Et des colères le soulevaient, qui lui faisaient froisser le billet dans son poing. Puis il se raisonnait, cherchait à se calmer; et une mollesse l'envahissait : il se figurait sa brochure, il en imaginait la couleur et le format, il composait mentalement des phrases pleines d'animation; il se rappelait des apophtegmes de Platon et
des sentences de M. Schuré. Il se voyait, sur les boulevards, propageant ses idées, au sein de l'activité jeune et allègre de Paris, mettant peu à peu dans le cœur de la ville le chaud apaisement de la charité. Il y avait une telle distance entre ses scrupules et la haute valeur de son œuvre. Et d'ailleurs, le sacrifice même de son amour-propre ne grandissait-il pas ses volontés?
Quand sa maîtresse rentra, le soir, il se laissa embrasser sans résistance. Elle rapportait du vin, des charcuteries fines et des primeurs. Et ils s'installèrent côte à côte pour dîner. Ils n'avaient qu'un seul verre et ils piquaient de leur fourchette dans les provisions étalées sur les emballages. Elle lui versa du vin, de sa bouche dans sa bouche renversée. Quand il eut avalé la liqueur tiède, elle lui murmura sans quitter ses lèvres :
— Si tu quittes Londres, est-ce que tu m'emmènes, sweetie?
Il hésita, rougit et balbutia :
— Comme tu voudras, ma chérie.
— Peut-être, — reprit-elle, — préfères-tu me rappeler quand tu seras là-bas?
— Oui, peut-être, je crois que cela vaudrait mieux.
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— Comme tu voudras, dearie, — dit-elle aussi.
Il fermait les yeux pour ne plus rougir.
Quand il quitta Londres, elle l'accompagna jusqu'au train; et aussi longtemps que, penché à la portière, il l'aperçut debout sur le quai, elle lui envoyait des baisers et des sourires.
Et il sentit bien qu'il ne la reverrait iamais plus.
A Paris, il s'établit sur le boulevard, devant L'Impartial, le grand journal quotidien, dont l'immeuble, pareil aux villes d'apocalypses, avait douze portes, avec douze entrées et douze sorties. Au perron de la principale, s'érigeaient deux suisses galonnés d'or, portant la hallebarde et le tricorne : ils ne saluaient personne, car tous ceux qui franchissaient le seuil étaient gens célèbres, et l'uniformité de la grandeur créait une égalité nouvelle qui rendait impossible tout protocole. Les visiteurs, du reste, ministres, plumitifs, députés, gens de
Bourse, romanciers ou poètes, avaient tous des faces uniformes de fonctionnaires ou d'employés; quelques-uns se distinguaient par des profils de commerçants, mais ce n'était pas toujours les plus illustres. Et la foule des gens de lettres se ruait sous les vestibules, avec des serviettes de commis-voyageurs où s'entassaient les échantillons de la Pensée.
Toute la bâtisse, peinte d'ocre et de vermillon, avec ses mille fenêtres où se penchaient des hommes méditatifs, avec ses enseignes de stuc, de marmorite et de calicot, avec le reflet pourpre et vacillant de ses sept cent septantesept lampes, avec ses étendards symboliques plantés sur des tourelles, avec ses murs de verre et ses charpentes de fer, toute la bâtisse semblait palpiter de l'effort cérébral qu'elle enfermait. Et le génie de son personnel, longuement condensé dans des antichambres, mixtionné dans les bureaux, passé aux tamis de la publicité d'abord, de la camaraderie et de la politique ensuite, descendait au sous-sol où les bras luisants des machines le consacraient à l'immortalité.
Par les vitres, au ras du trottoir, on ap> vait les conceptions des penseurs de tous grades burinées à la linotype dans un métal éternel comme l'airain; et les fûts de papier, extraits
de la sève végétale, s'alignaient dans l'attente de leur mission prochaine : transmettre aux quatre coins du monde la quintessence de Fesprit, susciter l'opinion des hommes qui n'en ont pas, envelopper les épluchures et les colis sans durée, porter au loin la flamme et le feu de la guerre, fournir les latrines, et abreuver de littérature profonde et délicate la foule des lettrés.
Des affiches, aux fenêtres, lui recommandaient le dernier roman d'amour, d'aventures, de reportage ou policier. On y voyait paraître des noms éphémères : le gagnant du derby, le champion du ring, le lauréat du prix Nobel. Et l'on exposait, dans des cadres de cuivre, des photographies sensationnelles : le dernier cadavre, la dernière étoile, le dernier coffrefort éventré, le dernier fœtus à deux têtes, le dernier buste de Rodin.
Les groupes de badauds commentaient les événements, sans parti-pris, sans préventions, élevant à la gloire, avec une égale docilité, généraux, criminels, putains, brasseurs de lettres, cabots et philanthropes, tous ceux que L'Impartial leur désignait du doigt, du placard ou du simili, pour des raisons péremptoires et obscures. Ils suivaient aussi le passage des nouvelles sur un grand tableau noir qui,
d'heure en heure, pivotait dans son cadre, et changeait, d'heure en heure, la face de l'histoire.
Aux esprits affamés, l'aime feuille donnait ainsi, périodiquement, la pâtée succulente : un murmure de satisfaction accueillait cette munificence; tous les cerveaux avides du peuple se pressaient pour recevoir la manne spirituelle.
Pascal circulait parmi la cohue.
Il portait une marmotte de cuir, suspendue par une courroie à son épaule, et qui renfermait les exemplaires de sa brochure. Une préface en style évangélique, annonçant l'ère imminente d'amour universel, ouvrait un recueil de maximes et de pensées sur la matière, choisies dans tous les bons auteurs; un chapitre de conclusions résumait leurs principes et la leçon qui s'en dégageait. Au bas de la dernière page, dans un feston de lauriers et de myrtes entrelacés, des capitales conseillaient :