‹ Un apostolat, romanChapitre 8 sur 11 · AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES · texte numérisé non relu

AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES

La couverture luisait d'un écarlate encore révolutionnaire, mais cela s'intitulait pacifiquement : Le Livre <f #r de F Amour.

L'auteur arpentait le trottoir en débitant

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d'une voix bientôt monotone le boniment qu'il avait préparé. Il proposait l'achat de sa brochure, « à dix sous l'exemplaire, gratuite pour les indigents, souhaitée par Franklin, Jésus, Edouard Schuré, Fabre d'Olivet, Tolstoï, etc., contenant les axiomes fondamentaux, en vers et en prose, sur la fraternité générale, avec des photographies et une planche de statistique. »

Et faisant couler les feuillets sous son pouce, il déployait en éventail l'opuscule humanitaire, à la figure des passants. La plupart s'éloignaient sans lâcher le fil morose de leurs soucis; d'autres s'informaient sur un ton gouailleur; quelques-uns, trompés par le titre, achetaient la brochure et l'enfouissaient dans leur poche avec un air sournois : au premier café, ils constataient leur méprise et déchiraient furieusement le spicilège d'amour.

Quand Pascal était las, il s'adossait à la muraille et continuait sa monodie, sans conviction. Le va-et-vient de la cohue, l'agitation du boulevard, les lumières brutales, lui apparaissaient à travers un brouillard de migraine; et se répercutant au vide de ses pensées, le vacarme des cris, des pas, des roues innombrables, des sonneries et des trompes, ronflait sous son crâne. Il ne voyait plus rien, il se sentait soulevé par l'énorme tumulte; il était

léger, fragile comme une bulle. Et les paroles qu'il prononçait, toujours les mêmes, lui revenaient de très loin, comme étrangères à sa propre voix, dépouillées de toute signification.

Des gens s'arrêtaient devant lui, et que son air halluciné amusait un instant, des gens qu'il ne voyait pas, dont il n'entendait ni les plaisanteries, ni les questions; des femmes aussi, midinettes ou radeuses, séduites par sa beauté de Christ flave, et que ses accents remplissaient de rêve.

Quelquefois, un mot jeté par un passant bénévole le tirait de sa torpeur :

— Gare au ilic!

Il se retournait brusquement vers le portique de L'Impartial, en dissimulant l'exemplaire qu'il tenait à la main. Il faisait mine d'admirer la voûte constellée d'ampoules, le tapis fastueux qui se déroulait jusqu'au trottoir, et les deux suisses solennels, avec les mollets cambrés sous les bas blancs.

Dans l'escalier de parade, des messagers prestes et sinueux apportaient les nouvelles butinées à travers le monde; des messieurs s'arrêtaient un instant, au milieu du hall décoré de plantes vertes et qu'adornait le buste du fondateur : ils résolvaient en quelques mots les problèmes de la politique, et s'éloignaient,

le front chargé de pensers écrasants; d'autres se saluaient de la main, en agitant un feuillet couvert d'écriture; quelques-uns ne se saluaient point. Les ascenseurs glissaient dans les cages, emportant vers les alvéoles des bureaux les facteurs du progrès et de la connaissance; ils en déversaient d'autres épuisés de leur miel. Du haut en bas, l'énorme ruche illuminée et trépidante distillait la nourriture conceptuelle que L'Impartial, le lendemain, avec une abondance profuse et magnifique, verserait à l'humanité.

Bien que méprisant les idées bourgeoises que la feuille propageait, Pascal admirait la toute-puissance de la parole imprimée! Il se félicita d'avoir choisi ce mode de propagande; il imagina sur-le-champ tout un système économique tendant à multiplier les éditions de sa brochure et à diminuer son prix de vente. Ainsi, l'évangile d'amour s'étendrait rapidement parmi les masses de qui l'âme aux écoutes attendait le signe de régénération.

Et rempli d'espérance, il se remettait à arpenter le trottoir, en annonçant le réveil de l'homme.

Un matin d'avril, le boulevard se couvrit d'une foule agitée. Un essaim mobile et grouil-

lant se tassait sous une fenêtre de L'Impartial où, dans un cadre de crêpe, se dressait une effigie : celle d'un nommé Martley, poignardé dans la semaine, renseignait un cartouche à lettres d'or. La cohue admirait avec des faces recueillies. Des groupes se formaient, de gens aux mines abattues, et qui échangeaient des phrases condolentes. On entendait :

— Le misérable.. Une si belle intelligence... Un gaillard pareil!... Anéantir d'un seul coup une aussi noble destinée...

« Un grand homme évidemment, songea Pascal. Un artiste? un savant? un porteur d'évangile, comme moi, peut-être? »

Il se reprocha cet amour-propre ou eci idéalisme étroit qui le tenait trop à l'écart de la société, et lui laissait ignorer de telles existences. L'unanimité des admirations et des regrets lui révélait une grandeur peu commune. Il se promit de connaître l'œuvre de cet homme. Et n'osant s'informer par crainte du ridicule, il épiait les propos des badauds attroupés devant la photographie. Mais bientôt l'aspect du boulevard captiva son attention.

La foule formait, sur chaque trottoir, une double haie qui s'épaississait de minute en minute. Elle s'agitait avec une étrange nervosité; une rumeur continue, traversée de cris

et de sifflets, montait de ses rangs compacts. De temps en temps, elle envahissait la chaussée; des agents taciturnes déblayaient l'asphalte : la cohue s'enfonçait mollement sous leurs bourrades, pour refluer aussitôt, avec une lente ondulation. Puis un peloton de municipaux passa au petit trot, dans un cliquetis de choses militaires. L'ordre s'établit peu à peu. Ne pouvant s'étendre en largeur, la foule grandit en altitude : on grimpa sur les bancs, dans les arbres et sur le bouclier des vespasiennes; et les boutiquiers sortirent des chaises qui se trouvèrent aussitôt louées.

Aux fenêtres de L'Impartial, les huissiers, sanglés dans leur uniforme, faisaient tomber en berne les drapeaux; sur l'escalier de la porte royale, des messieurs en habit surgissaient avec des mines effarées, trépignaient un instant, et se repliaient, le torse bombé, l'air absolu, dans le mystère des vestibules. Les balcons étaient tout pavoises de toilettes claires et fleuris des chapeaux multicolores des invitées. En travers du trottoir, des tapissiers en veste blanche déroulaient un tapis rouge; les garçons galonnés maintenaient les badauds, et les deux suisses allaient et venaient, en frappant le sol de leur hallebarde.

Pascal se hissa sur la coupole d'un kiosque,

près d'un voyou dont les exclamations gouapes dominaient la foule amusée. On la voyait de là-haut, fourmiller sur le gris clair de l'asphalte, se presser aux fenêtres, s'échafauder en gradins sur les toits. Quelquefois un mot passait dans la presse :

— Les voilà!

Et d'un mouvement venu de très loin, toutes les têtes se penchaient.

Sur une double échelle, de l'autre côté de la rue, un opérateur de cinéma préparait son appareil; avec une indifférence professionnelle, il amorçait les bandes et cherchait l'angle de son champ. Quand il l'eut trouvé, il s'accroupit sur un échelon, bourra sa pipe et se mit à fumer, crachant par intervalles égaux entre les rangs de la cohue.

De nouveau, le mot circula de bouche en bouche :

— Les voilà!

Dans les lointains embués de poussière, on découvrait un rang de casques où le soleil giclait comme une averse; et par là-dessus, des bouquets de plumes noires sur un monceau de fleurs. On entendait crier :

— L'assassin! l'assassin!

Et les clameurs, accompagnant la tète du cortège, approchaient lentement. On voyait les

chapeaux tomber l'un après l'autre, et les femmes se signer.

Derrière l'escorte des sabres et des baïonnettes, une nuée de reporters marchaient à reculons en braquant des kodaks : ils clichaient le corbillard enseveli sous les fleurs, et qui roulait sans bruit, au milieu du lent éparpillement des pétales.

Sur son échelle, l'opérateur de cinéma, la pipe aux dents, tournait sa manivelle, en lâchant par petits coups des bouffées de tabac.

A l'entour de Pascal, la foule était plus tranquille : on se nommait les ministres et les généraux qui tenaient les cordons du poêle; on admirait les porteurs, deux par deux, un bat sur l'épaule, s'avançant à pas égaux et pliant sous le faix des couronnes : on y lisait des inscriptions lapidaires : A Martley, éternel souvenir. — A notre grand Martley, ses fidèles. — .4 Martley, ses admirateurs. Et des voitures, débordantes de gerbes comme des corbeilles, attestaient la gloire de Martley.

Le char funèbre s'arrêta devant L'Impartial, tandis qu'un groupe de messieurs à plastrons blancs descendait le perron avec cérémonie. Quatre hommes les suivaient, qui portaient une lyre de roses blanches.

C'était donc un poète! et les acclamations qui

jaillissaient de la foule consacraient la beauté des rythmes que cet homme avait captés : il s'était donné tout entier à son œuvre de régénération, il avait trouvé, lui aussi, un admirable apostolat : verser aux multitudes soucieuses l'enivrement de la cadence, leur faire oublier, dans l'extase du verbe, les déboires quotidiens, l'âpreté de la lutte. Une seule voix, immense, venue de tous les cœurs, le remerciait maintenant. Des femmes pleuraient sa mort; le peuple réclamait justice. Tous célébraient la noblesse de cet animateur.

Alors Pascal vit se dresser devant lui la haute figure de la Gloire. Iï l'accueillit comme une promesse qui lui était offerte. Il serait payé richement, dans un avenir vivace, de toutes les peines qu'il souffrait aujourd'hui. Il connaîtrait la gratitude des masses, et deviendrait pour elles, lorsque le midi amoureux s'épancherait sur tous les fronts, le Précurseur, la Voix prophétique.

Ce mort que des milliers de gens glorifiaient de leurs cris, ce mort, vénéré par toutes les bouches, se continuait dans les mémoires, vivait plus fortement qu'aux heures où il avait le souffle et la parole; il devait entendre le salut de toute la ville, et son esprit s'en réjouir dans l'au-delà.

Et Pascal, au nom de la Gloire qui le touchait de ses ailes, chérit la pauvreté, remercia le destin qui le rangeait parmi les martyrs; et voyant s'élever au-dessus de sa tête les mains laurées du triomphe, il bénit la vie qui laisserait son nom au livre des âges.

L'opérateur de cinéma, la pipe aux dents, tournait sa manivelle, et d'un mouvement molasse et continu, enregistrait sur ses bobines les fastes funéraires, le troupeau des louanges, les délégations du peuple et les quatre hommes soulevant comme un pavois la lyre de roses.

Puis. le cortège se remit en marche : sur les trottoirs, à tous les étages des maisons, sur les toits peuplés comme les rues, l'inclinaison de toutes les têtes marquait une déférence presque religieuse. La ville entière saluait la mémoire d'un homme de génie.

— Ah! — s'écria Pascal en se tournant vers son voisin — comme c'est bon de voir cela!

Il avait la voix pleine de sanglots.

— Fallait ben ça à not' Martley — répartit l'autre. — Un fameux! Fallait voir c' qu'il était bath au caf conç' quand y chantait comme ça :

Aile est Bordelaise

Ma gentiir Thérèse

On a mangé un potage aux oignons.,.

Pascal continua la vente de sa brochure, parce qu'il ne voulait pas avouer sa défaite; mais il n'avait plus la foi, d'aucune manière.

Il ne croyait plus à la possibilité d'un amour de l'homme envers ses semblables : défuntes les pastorales fraternelles, sous les platanes d'un archipel d'Icarie, et les agapes humanitaires, autour des tables luxuriantes, dans un paysage d'églogue que rosit une aurore. La bonté, quand elle apparaissait sur la terre, étaîl presque toujours un signe d'impuissance ou de

paresse/ L/était une fausse pitié envers euxmêmes qui inclinait les philanthropes vers les misérables, ou l'occasion d'énoncer quelques maximes qui allassent grossir le vain traité de la morale.

Il ne croyait pas plus à la canaillerie de ses contemporains : un rêve de benoît bonheur et de pantoufles au coin du feu avait conduit les faibles à pactiser et à s'unir contre les forts. Les codes, en prenant contre l'individu des mesures de précaution, consacraient le nivellement universel : « Ne me fais pas de mal, je te laisserai tranquille. » Les hommes vivaient sous cette loi de la bienveillance réciproque, se faisant de petites saletés, se rendant de menus services, pour ne pas perdre l'habitude du mal et du bien.

Tout aboutissait à l'amour - propre, à Pégoïsme. Il commençait à se méfier des gestes les plus désintéressés : ils cachaient, pour la plupart, une vanité ou une convoitise; ils s'adressaient à la naïveté des foules qui mettent sur le pavois des bandits en robe d'ascète ou des filles repenties.

C'est que la gloire aussi l'avait déçu : il savait maintenant dans quelle officine, à quel tirage, par quels cerveaux elle était faite, et sur quels fronts se posent les lauriers. Il n'igno-

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rait plus son prix courant ni ses modes de pfdi pagation. L'Impartial, pour le service de ses élus, parfois même de ses commanditaires, employait les hérauts en renom, à des tarifs de boutique, variables au gré de l'heure et de l'agio, un mécanisme puissant, la diffusion de ses milliers d'exemplaires, des ramifications innombrables, toutes les ressources du mouvant aujourd'hui.

Quant à la gloire posthume, celle sincère qu'établissaient les siècles, il fallait être au moins spiritualiste et croire à la métempsycose pour la souhaiter. Sincère? même pas! elle mentait aussi bien que l'autre : elle canonisait des médiocres, elle célébrait des hommes dont on ne savait rien que le patronyme ou le titre d'œuvres que personne ne consultait; elle jetait un grand voile funèbre sur les hautes figures qu'elle avait laissé périr et transmettait, à travers les lustres et les décades, des rituels surannés.

Pascal méditait ainsi, en arpentant le trottoir, sans interrompre son boniment, toujours bousculé par les badauds avides de savoir quotidien, par l'intellectuel troupeau ruminant des platées de connaissances queloonques; toujours frôlé, aussi, par le rire rose et rouge des femmes, et leurs voix gouailleuses, un peu

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molles, comme charmées par cette langueur triste de Jésus parlant à la Samaritaine.

Mais il ne voyait rien, ne sentait rien; toute sa pétulance, tous ses émois de vigénaire restaient ensevelis sous une affreuse amertume. Ses déceptions d'apôtre, la Colonie, le Communisme, l'amour évangélique, ses tentatives manquées, ses prêches inféconds, ses voyages inutiles, tous ses mécomptes et ses débâcles avaient laissé un vide immense dans son cœur idéaliste, son jeune cœur déjà si vieux, incurablement idéaliste et doucement sentimental. L'à-quoi-bon des heures congénères! et le fil d'ennui qui les coud!... La vie, sans un but qui la grandît, valait-elle la peine d'être vécue?

Il se dit, soudain, que peut-être on la pouvait vivre pour elle-même.

Il s'étonna de n'y avoir pas songé plus tôt. Au désespoir qui annihilait sa volonté, au doute qui l'opprimait de partout, au scepticisme dont il marquait peu à peu le présent et l'avenir, s'opposait une double réalité : la jouissance immédiate et son facteur, l'argent.

Il se jura donc d'être riche. Avec une rage silencieuse et immobile, il se promit d'appliquer toutes les énergies sans scrupules d'un aventurier moderne à s'amasser des biens terrestres, une opulence globale, car, pensait-il,

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