CHAPITRE V. — PÉNITENCE ET MORT DE SMOTRYCKI
rues, et lui danaa le titre d*<archeYéque d'Hiérapolis, Tille du patriarcat d'AQtioche,Fuinée depuis longtemps par les infidèles.
Cette décision du Souverain Pontife fixa définitivement Mélétius à Derman. Ce monastère s'élève parmi les rochers et les bois, dans la contrée la plus pittoresque de la Wolhynie, au milieu de campagnes fertiles et sous un climat dont on vante la douceur. Smotrycki goûta dans celte retraite les seuls jours paisibles et vraiment heureux de sa laborieuse carrière, et il aima ce monastère avec une tendresse d'époux et de père.
Il n'y avait trouvé que des constructions en bois, mal défendues par un léger mur d'enceinte contre les irruptions des brigands et des Tartares, toujours à craindre dans ces campagnes solitaires. Smotrycki renversa ces vieux édifices et construisit un monastère en briques, avec de nombreuses cellules, un vaste réfectoire et un chœur d'hiver pour les religieux. En même temps, un aqueduc amena de la montagne voisine une source d'eau vive jusque dans Tintérieur de la maison. La demeure de Tarchimandrite fut rebâtie sur de belles proportions, et une riche bibiliothèque formée à grands frais. L'église reçut des autels, des vases sacrés, des ornements, des tableaux. Toujours vêtu avec la plus rigoureuse simplicité, vivant comme le dernier des moines, n'ayant auprès de sa personne d'autres serviteurs que les chantres de sa chapelle et quelquefois un secrétaire ou des copistes, Smotrycki consacrait tout son revenu à ces saintes entreprises ; et en subvenant à ces dépenses, il savait encore ' être très indulgent à l'égard des paysans de ses domaines * .
Depuis qu'il avait embrassé l'état monastique, sa vie avait toujours été très pénitente. A Derman, il redoubla d'austérité, afin de diminuer le poids d'iniquités qu'il sentait sur ses épaules. Il ne mangeait que dupain,des]égumeset quelquefois des petits poissons, sans jamais goûter ni œufs, ni viande, et sans boire de vin. Son confesseur dut user d'autorité pour lui en faire prendre quelques gouttes dans sa dernière maladie . Il jeûnait tous les jours ; à Fouverture du carême, il restait du dimanche au jeudi sans prendre aucune nourriture ; et durant toute la semaine sainte, il ne mangeait qu'une seule fois. Il dormait peu, toujours vêtu et couvert d'un rude ciliée, qu'il ne quittait ni jour ni nuit.
{. Susza, Vit. Sînolr, p. 127.
Pour se châtier de ses propres mains, il se fabriqua une discipline avec de doubles lanières de cuir, autour desquelles il enroula des fils de fer, terminés par de gros nœuds garnis de pointes. Jamais on ne vit pareil instrument de torture, et lorsque le confesseur de Smotrycki le montra en public aux funérailles de Farchevêque, toute Tassistance en fut épouvantée*.
Jour et nuit, l'austère pénitent était assidu à la prière ; et aux heures deToflice divin, il était toujours au chœur à la tête de ses religieux, chantant avec ferveur. Le souvenir de ses crimes le suivait partout et nourrissait son ardeur pour lapénîtence. Jamais on neTentendit parler de lui-même qu'avec un-^ profonde humilité, et souvent il s'écriait d'une voix étouffée par les larmes : a Je suis un maudit 1 un exécrable persécuteur d« ft Dieu et de TÉglise 1 »
L'austère pénitent ne- quittait sa solitude que pour se rendre de temps en temps à Ostrog. Tout était changé dans celte ville, premier abri de sa jeunesse. Une petite-fille du prince Constantin Ostrogski, Anne, veuve du grand capitaine Chcdkiewicz, y dominait encore, mais pour faire fleurir auloTïr d'elle la piété et l'amour de l'Église romaine*. L'ancien bou-
1, Susza, VUa Smotr. p. 129.
2, Anne-Louise d'Ostrog, petite-fille et dernière descendante du prit Constantin II Ostrosgki, l'ennemi de l'Union, épousa en 1620 Jean-Char l Clïodkiewicz,run des plus grands capitaines de son temps, llétaitdéjà tIo .. quand cette union fut conclue ; et peu de mois après, il mourut dans li guerre de Chocim(24 septembre 1621). Restée veuve sans enfants, lapriit' cesse Anne ne voulut jamais contracter une nouvelle alliance, quoiqu'elle fùL demandée par le prince royal Ladislas. L'espérance de ramener à lafyj catholique tous ses sujets d'Ostrog et des environs la porta à fonder et 3 doter le collège des Jésuites de cette ville (1624), Elle construisit une vtaîc maison pour les étudiants pauvres et céda aux Jésuites, avec lapermisaicti de révoque uniate, une des églises ruthènes de la ville. Sachant que mol père le duc Alexandre était mort secrètement catholique, elle fit exhumer son corps de l'église schismatique d'Ostrog, pour le transporter dans cclK des Jésuites, à laroslaw. Cette mesure exaspéra la populace d'Ostrog, el ii princesse faillit être assassinée dans une émeute. La justice informa et cr-^ dajima plusieurs coupables ; mais Anne leur épargna le châtiment et i combla de bienfaits. Sa charité les toucha tellement, qu'ils se firent presc tous catholiques, ainsi que les popes et les paysans des alentours. Â i F^te-Dieu, on voyait avec admiration tous les prêtres ruthènes du pays r^ nia au clergé latin pour la procession du Saint-Sacrement. Durant »
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levard du schisme en Wolhynie était devenu un foyer de vie catholique pour toute la province. L'académie fondée par le vieil ennemi de l'Union s'était transformée en un collège de la Compagnie de Jésus, et c'était cette maison que Smotrycki venait visiter. Dans le lieu même où Cyrille Lucaris l'avait autrefois nourri du venin de Thérésie, il s'agenouillait aux pieds d'un prêtre latin, d'un jésuite, pour lui confesser ses péchés ; et quand la grâce sacramentelle était descendue sur sa tête, avant de se relever, il baisait humblement la main du prêtre qui venait de l'absoudre, afin d'honoreren lui le caractère de ministre de l'Église romaine.
Cette vie retirée et pénitente était un sujet d'édification pour les catholiques, et de colère pour les schismatiques. La vue de Smotrycki, uniate et repentant, était, pour leurs chefs surtout, un reproche continuel. Insulté, tourné en ridicule, calomnié sans cesse par ses anciens admirateurs, Smotrycki ne chercha jamais ni à se venger, ni à se défendre, tant il s'es timait heureux de souffrir quelque chose pour la foi qu'il avait autrefois combattue. Mais sa patience ne faisait qu'exciter la rancune des schismatiques. On croit qu'ils résolurent de se délivrer de lui par un crime. Un sénateur, passant par Miedzyrzecz, bourg voisin d'Ostrog, descendit chez les Frères- Mineurs et dit au gardien : Je sais de source certaine, et des « schismatiques eux-mêmes, que Mélétius sera bientôt empoi- « sonné. Âvertissez^le de prendre garde à lui. » Le gardien prévint Mélétius, qui ne voulut s'astreindre à aucune précaution. Il avait remis sa vie entre les mains de Dieu, et il était prêt à en faire le sacrifice.
On dit encore que des schismatiques vinrent à lui, peu de temps avant sa mort, et lui dirent : « Nous avons des chàti- « ments pour toi, père Smotrycki » ; mais il ne daigna pas faire attention à ces menaces. Enfin, au mois d'août 1633^ un chantre arriva chez lui de Kiew, demandant à entrer dans sa maison. Comme il était excellent copiste, Smotrycki l'admit
guerres cosaq^ies, Ostrog et le collège des Jésuites furent brûlés. Après la tourmente, la princesse en construisit un nouveau à laroslaw. Elle mourut le 27 janvier 1654 en odeur de sainteté. Un jésuite qui l'avait assistée à ses derniers moments disait : « J'ai vieilli dans mon Ordre, et pourtant n la mort de cette femme vénérable m'a beaucoup appris. C'est son exem- « pie qui m'a enseigné la mort chrétienne. »
promptement dans sa familiarité. Quelques jours après, le 11 du mois, Tarchevôque fut pris tout k coup de violentes douleurs à la rate, et sentit ses forces décliner rapidement. Il se rendit à Ostrog pour consulter les médecins et y passa quinze jouri en traitements inutiles. Durant cet intervalle, le chantre disparut sans prévenir personne ; et on soupçonna qu'il n'étar. pas étranger à la maladie de l'archevêque. Quoi qu'il en soii Smotrycki était frappé à mort. On le pressa de manger de li viande pour soutenir ses forces : il refusa, et bieoU^t il fui réduit à ne prendre aucune nourriture, tandis qu'une ïièvre continuelle le rongeait jour et nuit *.
C'était la mort qui s'annonçait. Smotrycki Tatteudil debout et de pied ferme. La pénitence avait communiqué la vigueur des saintsà cette âme si longtemps vacillante. Le B novembre, le malade fit une confession générale, reçut la sainte Euiba^ ristie, et annonça d'un air joyeux à ses moines que sa fin approchait. Puis il ordonna à son vicaire de préparer un cercueil, des ornements pontificaux et tout ce qui était Décessaïre pour les funérailles d'un archevêque. Le malade examina lui*mém'^ ces objets et régla jusqu'aux moindres détails des obsèques voulant qu'elles fussent à la fois modestes et décentes. Il soc* cupa ensuite de sa famille spirituelle, et en remit le soin au P. Isaïe Radewicz, dont sept années de vie commune In; avaient fait connaître la vertu et le dévouement à TUoion. li pria en outre son ami le P. Cassien Sakowicz, hégoumène d« Dabno, de veiller, après sa mort, sur son troupeau jusqu'à la nomination du futur archimandrite.
Une crainte obsédait le malade. Les schismaliques étalent devenus très audacieux par suite des avantages que le nouveaL roi, Ladislas IV, leur avait concédés; Smotrycki redoutait d leur part un coup de main sur Derman. Il supplia la duchesse d'Ostrog de faire occuper le monastère par ces troupes^ dès que Dieu aurait disposé de lui. La duchesse le lui promit ; mai5 cette assurance ne le contenta pas. Il inséra une clause spéeiaU' dans son testament, pour recommander à tous ceux qui avaiK i]^ quelque autorité sur Derman, de conserver ce monastère aai Uniates. Le P. Rade^^icz était dépositaire de celte pièce, et II eut ordre de la transmettre au métropolite, k rapprobation
l. Susza, Vil. Smo/r.,p. 135.