CHAPITRE VII. — DERNIÈRES ÉPREUVES ET ESPÉRANCES
triche elle-même. Il suffisait de faire alors ce que Tempereur l''rançois-Joseph a su réaliser trop tard : être équitable envers tous, respecter les souvenirs du passé, tolérer même des illusions d'avenir de plus en plus irréalisables, se faire aimer de tous par les bienfaits qu'un gouvernement fort a toujours occasion de répandre sur ses sujets. Au lieu de cela, les ministres autrichiens, en excitant de coupables convoitises et un faux patriotisme au sein de la population ruthène, ont réussi à ébranler la situation de la noblesse polonaise, mais en déchaînant du même coup des passions funestes pour leur empire. Grâce au développement du commerce et de l'industrie, à la diffusion de l'instruction et à la multiplication des emplois publics, la condition de la bourgeoisie ruthène s'améliorait en Galicie. Cette classe devenait plus nombreuse et plus éclairée. Elle compta bientôt dans ses rangs un nombre toujours croissant d'hommes instruits, intelligents et surtout avides d'influence et d'action. Les fils de popes en particulier lui fournissaient un contingent remuantet dangereux àl'excès. Il était facile d'inspirer le mécontentement et l'ambition à des gens qui se croyaient capables des premières places et qui se voyaient relégués presque toujours dans des emplois subalternes. Ils se résignaient jusqu'alors à cette médiocrité et se contentaient d'acquérir l'aisance et quelquefois même la fortune. Mais lorsque le gouvernement vint leur dire : « Ce pays autrefois était à vous : les Polonais vous ont imposé leur domination par la conquête, mais votre tradition historique est plus ancienne et plus légitime que la tradition polonaise, vous devriez être les maîtres et les Polonais n'ont point le droit de vous imposer leurs aspirations, leurs lois et leur langue; réclamez et le gouvernement saura vous protéger, » ces paroles furent bien vite entendues et, en 1848, elles déchaînèrent une véritable jacquerie sur les campagnes de la Galicie orientale. Depuis lors, les paysans sont restés paisibles : ils aiment toujours leurs maîtres et l'Eglise catholique, et si à l'heure actuelle, le socialisme commence à les travailler d'une façon inquiétante, le sentiment catholique reste presque toujours intact. Mais la bourgeoisie dans les villes et surtout le clergé n'a que trop compris la leçon de haine et d'orgueil qu'on leur prêchait: ils en ont tiré une conséquence à laquelle ces politiques de courte vue étaient loin de s'attendre.
Au lieu de se tourner vers Vienne, les Ruthèoes ont regardé tout naturellement du côté de Saint-Pétersbourg. Quelle affinité pouvaient-ils avoir avec les Allemands, quels intérêts communs? En Russie, au contraire, ils trouvaient les mêmes rites, la môme discipline ecclésiastique, une langue sœur delà leur et un pouvoir qui identifie tous ses intérêts avec ceux de TEglise grecque. De l'autre côté de la frontière, dans les provinces limitrophes de l'Autriche, ils voyaient qu'un changement complet s'était opéré au profit du rite grec. Les honneurs, rinlluence, les richesses même étaient réservés pourloi, tandis que la situation du clergé latin allait toujours en diminuant. Quelle tentation pour des hommes qui sentaient toujours l'humiliation séculaire de leur Ëglise et auxquels toutes les avances du gouvernement ne pouvaient faire oublier un passé de plusieurs siècles, pas plus qu*elles ne pouvaient changer la nature des relations sociales ou détruire des préjugés invétérés ! Déjà, nous Tavons dit bien des fois, un ferment d'esprit schismatique s'était conservé à LéopoU à l'ombre de cette église de Saint-Georges qui avait été an xvir siècle la citadelle des ennemis de l'Union. Des politiques autrement habiles et persévérants que ceux de l'Autriche onl su en profiter. Une propagande active était faite en Galicie orientale par la Russie au proîil de ce qu'on appelle Tortbodoxie, rintégrité du rite grec, et qui est tout simplement le schisme. Peu à peu les dignitaires du chapitre de Léopo) et les personnages les plus influents du clergé ont été gagnés par des promesses, des décorations, quelquefois même des pensions. Par eux, le clergé des campagnes a été facilement séduit et la majorité des prêtres uniates de Galicie ont commencé à considérer rUnion comme un malheur national, comme une date funeste dans l'histoire de leur Eglise, une source d*humiliation et d'abaissement. Ils ont, on peut le dire, rougi de leur rite, considérant les changements introduits depuis le concile de Zamosc comme des altérations criminelles inspirées par un esprit de latinisme> ennemi des grandeurs et des gloires de TEglise grecque. Aussi le triomphe de saint Josaphat ful-il accueilli par eux avec une souveraine indifférence.
Les fêtes de Léopol que nous avons racontées dans le précédent chapitre purent donner à cet égard une illusion. Dès le lendemain de ces solennités, on vit que la masse du