CHAPITRE IV. — SITUATION DÉSESPÉRÉE DE L^ÉGLISB UNIATE
compatible avec l'unité de la foi. D'autres ont imputé àTUnion tous les troubles qui ont agité la Ruthénie. « Votre Union, lui « ont-ils dit, ne se développe pas et elle nous attire des maux « innombrables. Vous prétendiez convertir les Ruthènes, et « ils sont plus obstinés que jamais. Il est à souhaiter pour « TEglise et la Pologne que Ton détruise votre Union au lieu « de rétendre. » Rutski a combattu péniblement tous ces sophismes, et il n'a convaincu personne. Les catholiques qu'il parvenait à toucher lui posaient cette question étrange : t Que pouvons-nous faire pourTUnion? » Gomme si Pexistence et l'avenir de TËglise uniate n'eussent pas été entre leurs mains. Sénateurs, évéques, nonces, simples gentilshommes, tous pouvaient travailler pour elle, et s'ils avaient associé leurs efforts, Rutski n'hésite pas à l'afiirmer, en une seule année l'Ëglise schismatique eût été anéantie, sans répandre une goutte de sang ni porter atteinte à aucun droit.
L'indifférence des latins privait l'Ëglise uniate de secours extérieurs sur lesquels elle avait droit de compter; néanmoins elle n'en épuisait pas les forces, comme le faisait le passage imprudent de la noblesse ruthène au rite latin. Nous avons décrit ailleurs le mouvement fatal qui entraînait cette classe vers l'imitation des usages, même religieux, de l'Occident. Rutski établit par des arguments sans réplique que ces désertions affaiblissent l'Ëglise uniate et qu'il est urgent de les arrêter.
La bourgeoisie, si ferme jusqu'alors dans son attachement au rite national, commençait à suivre elle-même l'exemple de la noblesse. L'année précédente, on avait vu à Vilna un des bourgeois les plus riches et les plus influents de la ville passer au rite latin, après avoir été, durant plusieurs années, l'une des colonnes de l'Union dans la cité. L'agitation à laquelle la Ruthénie était en proie lui avait donné le vertige ; et il s'était enfui du champ de bataille pour esquiver les périls d'une déroute, qu'il croyait inévitable. Cette désertion avait été un événement dans la capitale de la Lithuanie, et les schismatiques avaient exploité habilement l'effet qu'elle avait produite
1 . Ce bourgeois était Ignace Dubowicz, Tami et le bienfaiteur de saint Josaphat. Peu s'en fallut qu'il ne détruisit Torganisation de la bourgeoisie iiniate de Vilna. Rutski écrivait à ce sujet : <r D. Ignatius Dubowicz reli-
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Cet entraînement irréfléchi vers le rite latin avait pour résultat infaillible d*enraciner les préjugés des Ruthènes. Le métropolite montre que bientôt ils ne pourront plus croire à la bonne foi des latins, et que toutes les apparences leur permettront d'affirmer que le véritable but de TUnion est la destruction du rite gréco-slave. On donne par là. aux schismatiques un moyen facile de rallumer les passions anti-catholiques, et on renverse toutes les espérances que TUnion ruthène faisait naître pour la conversion de TOrient. Jamais les Moscovites, jamais les Grecs n'accepteront des missionnaires partis de la Ruthénie, s'ils peuvent être soupçonnés de latinisme.
Quand le métropolite, achevant ce triste tableau, considère les forces dont il dispose, on se demande s'il ne juge pas luimême la partie perdue. Il est pauvre, sans crédit, dépourvu d'un auxiliaire capable de partager ses sollicitudes pastorales, mal secondé par ses suffragants, qui laissent presque toujours retomber sur lui le fardeau de la lutte dans les diètes. Après dix ans de travaux, il n'a pas trouvé encore les éléments d'un clergé séculier instruit et vivant dans le célibat. Le collège grec que Clément VllI «voulait fonder en Ruthénie devait les fournir ; mais les promesses de ce Pontife n'ont pas été réalisées ; Rutski en sollicitera longtemps l'exécution et ne l'obtiendra jamais. Il ne peut compter que sur les Basiliens réformés ; mais de ce côté encore le métropolite aperçoit de tristes présages.
Les cloîtres ruthènes avaient reçu l'écho des tempêtes qui sévissaient sur l'Eglise uniate. Des pusillanimes prirentl'alarme, et persuadés que la congrégation de la Sainte-Trinité allait être emportée par l'ouragan, ils se dirent qu'il valait mieux abandonner cet édifice chancelant que de périr sous ses ruines. Des religieux tièdes ou mécontents, las du joug de l'observance ou déçus dans leurs rêves d'ambition, se joignirent à eux. Des conspirations furent tramées dans deux monastères, et
quit nos et transivit ad ritum latinum ; et jam sibi coaptaverat Petrum Ropec et Mikulicz, qui secuti fuissent ipsum, nisi retinuissemus ipsos. Volebat sic magistratum clvitatis ruthenum tollere ; schismaticos enim, ut scitis, ejeciinus e magistratu ; ipse vero cootendebat unitos consulares trahere post se ; remanerent duo aut très, alii in loca ipsorum non succédèrent. Voluit et ex ordinibus artificum pellere ruthenos, et hoc ipsi non cessit. » Epist, ad P. Adrian, Podberetki. 28jul. 1622.
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les supérieurs eux-mêmes eurent la lâcheté d'y prendre part. Les conjurés résolurent de quitter Thabit et la règle de saint Basile pour entrer dans un ordre religieux latin. Ils surveillaient les événements avec une inquiétude fébrile^ écoutant tous les bruits du dehors et attendant à chaque instant le signal de la catastrophe qu'ils croyaient prochaine.
Les schismatiques eurent vent de ces machinations, et devinant le profit qu'ils pouvaient en tirer, ils faisaient parvenir à ces moines égarés des nouvelles de jour en jour plus menaçantes, afin de les pousser à des résolutions désespérées. € Hâtez-vous, leur disaient-ils, encore quelques jours, et vous a serez chassés de vos monastères. N'attendez pas cette dure c extrémité. > Les schismatiques espéraient que les conjuré^ compromettraient toute la congrégation réformée et ruineraient son influence. Du jour où les Basiliens réformés devenaient odieux ou suspects au peuple ruthène, les schismatiques étaient vainqueurs. Pendant la Diète de 1623, les conspirateurs, persuadés que l'heure fatale était arrivée, se mirent en rapport ,avec les supérieurs d'un ordre latin, dont nous ignorons le nom, et demandèrent à y entrer. À la guerre, les bons capitaines n'aiment pas les transfuges : nos Basiliens furent re« poussés.
L'issue de la Diète ne raffermit pas leur courage. L'Église uniate était encore debout, mais abandonnée définitivement par la noblesse, et délaissée par ses propres enfants, qui passaient au rite latin. Les conjurés se dirent qu'il était inutile d'affronter des épreuves sans fin pour soutenir une œuvre vouée à une ruine certaine. Ils continuèrent leurs négociations. Les Franciscains conventuels, auxquels ils s'adressèrent, promirent de les recevoir et de solliciter pour eux les dispenses nécessaires auprès du Souverain Pontife*. Alors les transfuges démasquèrent leurs intrigues. Ils écrivirent dans tous les monastères de la Congrégation pour recruter des complices, et répandirent un mémoire pour expliquer leur conduite. Instruit de ce qui se tramait, Rutski poussa un cri d'épouvante, c Si ces impies
1. Les Frères-Mineurs conventuels sont toujours désignés en Pologne par le nom de Franciscains, sans aucune spécification. Les Frères-Mineurs de robservance sont appelés Bernardins, du nom de saint Bernardin de Sienne.
« réussissent, s'écria-t-il, ils feront plus de mal à. l'Église a uniate que si Tenfer vomissait contre elle toute sa puissance* .» Après une pareille désertion, personne en Ruthénie n'eût plus osé croire à la bonne foi des Uniates, et toutes leurs protestations de fidélité au rite grec devaient être prises pour autant de signes d'hypocrisie.
Rutski déploya toute son énergie pour déjouer lesprojets des conspirateurs. Après avoir fait face aux premiers périls, il songea à Tavenir ; et pour prévenir de pareils désordres, il convoqua un chapitre général des Basiliens réformés dans son domaine de Ruta, près de Nowogrodek.
L'archevêque de Polock fut appelé à cette réunion, et sans tenir compte de ses propres périls, il accourut pour défendre cette congrégation de la Sainte-Trinité, qu'il aimait avec la double tendresse d'un père et d'un fils. Les supérieurs des monastères de la réforme, assemblés autour des deux prélats, prirent des mesures pour l'observation des règles, et portèrent des peines spirituelles et corporelles contre tous ceux qui chercheraient à diffamer la Congrégation, à la troubler, à provoquer des désertions dans son sein. Ces coupables furent frappés d'interdit et de suspense, réservés au métropolite, et déclarés inhabiles à prendre jamais part au gouvernement et aux assemblées de la Congrégation.
Pour effacer les traces de ces fâcheux événements et discerner les transfuges, le chapitre général dressa une formule de rénovation des Vœux, qui contenait l'engagement de vivre jusqu'il la mort dans la pratique du rite grec et l'Ordre de Saint-Basile. Le métropolite et Josaphat prononcèrent les premiers ce serment, que tous les Pères de l'assemblée répétèrent après eux en présence du Saint-Sacrement. Le chapitre décréta que cette rénovation solennelle des vœux serait faite dans les monastères de la Congrégation ; et si quelques religieux refusaient de prendre l'engagement demandé, le métropolite devait en être averti sur-le-champ et agirait à leur égard selon sa prudence. Ces mesures firent avorter la conspiration. Cependant Rutski ne les jugea pas suffisantes'.
1. Inform. episc, ruthen. 1. cit. p. 280. Plusieurs lettres de Rutski adressées au P. Adrien Podbereski font allusion à cette affaire.
2. Act. Congreg. gênerai, ui. Monach, ord, S. Basil. Af. Sess. vr. cod. ms. Leopol.