CHAPITRE V. — LE MARTYHE
ne pouvaient paraître en public sans être insultés, et on entendait à chaque instant le nom du prélat au milieu des vociférations de la populace. Les magistrats, bourgmestres etéchevins avaient en main la police de la ville ; mais, au lieu de jéprimer ces manifestations tumultueuses, ils s'attachaient à les rendre chaque jour plus menaçantes. Le menu peuple et les petits bourgeois s'agitaient seuls dans la rue ; les magistrats ne paraissaient pas au milieu d'eux, mais ils n'en tenaient pas moins les fils du complot, et le signal de tous ces mouvements partait de Thôtel de ville.
L*archevéque n'avait dans le conseil de Vitebsk qu'un seul ami dévoué, le bourgmestre Pierre Iwanowicz. Un autre bourgmestre, Basile Bonicz, et quelques riches habitants, hommes paisibles et bons catholiques, se tenaient à l'écart et déploraient ces scènes de violence ; mais l'énergie leur manquait pour prendre ouvertement la défense de Josaphat, et leur timidité encourageait Taudace des schismatiques.
Les deux bourgmestres Nahum Wolk et Siméon Niesza se distinguaient entre tous par leur haine contre l'Union et l'archevêque. Dès le commencement des troubles, ils avaient soufflé la révolte dans la ville; et le conseil, tombé depuis deux ans sous leur domination, n'était plus que le docile instrument de leurs desseins. Ces deux hommes avaient dans la ville des émissaires, les uns prêtres, les autres ouvriers ou marchands, auxquels ils donnaient le mot d'ordre et qui soulevaient à leur gré la populace. Enfin, derrière ces acteurs principaux, un œil pénétrant en devinait d'autres qui, paraissant a peine sur la scène, n'en avaient pas moins une influence décisive sur les événements. C'étaient les schismatiques qui s'entêtaient encore à Polock dans la rébellion, et les membres de la confrérie de Vilna avec leur archimandrite, l'archevêque intrus Smotrycki. Un échange de messages avait lieu depuis longtemps entre . Vitebsk et le Sénat schismatique de la capitale lithuanienne. Wolk et les siens en recevaient de l'argent et des ordres ; et Pierre Wasilieviricz, le principal champion du schisme dans Polock, était arrivé à Vitebsk avec son fils dans le même temps que l'archevêque, pour réchauffer le zèle de ses amis. Apportait-il un arrêt de mort contre le Saint? On peut le croire ; et la justice fit peser plus tard sur sa tête la principale responsabilité de l'attentat.
Toutefois, si le meurtre de l'archevêque fut décidé dans les conseils de la confrérie de Vilna, Smotrycki ne prit aucune part à cette résolution. La simple pensée d'un crime aussi atroce le faisait reculer d'épouvante. Cependant toutes ses manœuvresconduisaient infailliblement à cette extrémité; et si la légèreté de son caractère lui dérobait la portée de ses intrigues, il n'en fut pas moins regardé, et avec raison, comme le principal acteur de ce drame sanglant. Il eut beau se laver 1 es mains et protester de son innocence, le sang du juste retomba sur lui plus que sur les hommes ignorants et grossiers que ses déclamations poussèrent au parricide ^
Josaphat suivait de Toeil les machinations de ses ennemis, et il pouvait compter déjà les heures et les jours qui lui restaient
vivre. Il ne cessait pas de remplir ses devoirs d'évéque ; i) prêchait, il confessait, — il célébrait publiquement les saints mystères. Du haut de la chaire sainte il reprochait aux schismatiques, avec une sainte liberté, leur obstination et leurs cornplots ; mais sa voix ne pénétrait pas Jusqu'à ces cœurs endurcis. Le 26 octobre, jour de la fête du martyr saint Démétrius ', ce bon pasteur voulut adresser un dernier avertissement à ses brebis. L*évangile de la messe lui en fournit Toccasion. On y lisait ces paroles : t Voici Theure où quiconque cherche < à vous tuer croit rendre hommage à Dieu. » Josaphat se les appliqua à lui-même, et parlant sans détour à son peuple : « Vous, leur dit-il, habitants de Vitebsk, vous cherchez à me a donner la mort, vous me tendez des pièges sur les fleuTes, «( sur les ponts, sur les chemins et dans la ville. Eh bien 1 me « voici, j'arrive chez vous de moi-même. Sachez quejesnis « votre pasteur, et que mon plus grand bonheur sera de mou- * rir pour vous. Plaise à Dieu de m'accorder la grâce de don- <( ner ma vie pour la sainte Union, pour la primauté de saint <« Pierre et du Pape, son successeur I Oui, je suis tout prêt à « mourir sous vos coups pour la vérité » '.
1. Suzsa. Cursus vitse, — et l'arrêt de la commission royale qui jagea les assassins de Josaphat, dans Stebelski.
2. Saint Démétrius de Thessaloniqne, très vénéra des Grecs qui lui décernent le titre de Megalomariyr^Mt-^oLkoiioip'ZMpy comme à saint Geon^es et à quelques autres.
3. c Vos, inquit Josaphat, mihi minitaraini mortrm, et ego vobis dico, non essem felicior quam si per manub vestras pro flde catholica et aposto-