‹ Un apotre de l'union des eglises au XVII siecleChapitre 5 sur 316 · CHAP. I. — MÉLÉTIUS SMOTRTCKI SOULÈVE LK DIOCÈSE DE POLOGK · texte numérisé non relu

CHAP. I. — MÉLÉTIUS SMOTRTCKI SOULÈVE LK DIOCÈSE DE POLOGK

nécessaire en Pologne, Smotryckise couvrait de la double autorité des patriarches orientaux et du roi. Il affirmait que ce monarque, ayant consenti à son sacre par Théophane, le reconnaissait par là même pour légitime pasteur du diocèse de Polock. Josaphat crut qu'il gagnerait un grand point sur son antago* niste, s'il obtenait du roi un démenti formel de cette prétendue approbation. Il écrivit donc à la cour et sollicita des lettres royales qui notifieraient à toutes les villes de la Ruthénie-Blanche l'inanité des prétentions de Smotrycki, et l'intention où était le roi de ne jamais reconnaître d'autre archevêque de Polock que Josaphat Kuncewicz, nommé par lui à cette dignité. Le roi accueillit cette demande, et dans les lettres qu'il fit expédier, il exhorta les. habitants à. rentrer sous Tobéissance de leur légitime archevêque et.de l'Eglise romaine, et à mépriser les suggestions d'un homme qui était convaincu du crime de lèse-majesté.

Pour notifier ces lettres aux bourgeois, Josaphat prit des mesures avec le palatin Michel Sokolinski, le notaire du palatinat Michel Tyszkiewicz et le vice:capitaine Jean Charminski, trois geotil^hommes catholiqjues, qui représentaient à des titres divers raujtorité royale dans la ville et la contrée. Le palatin avait, en vertu de sa charge, le droit de convoquer le conseil et les bourgeois de la ville. Au jour convenu, il se rendit àThôtel de ville avec le notaire, le capitaine, et quelque^ catholiques, uniates etlatins,formant cortège à l'archevêque et à son clergé. Jean Dziahilewicz apporta les lettres royales, dont il était le dépositaire officiel. La cloche de la ville fut mise en branle sur Tordre du palatin,età ce signale bien connu, les bourgmestres, les membres du conseil, les bourgeois accoururent. On savait déjà quel était objet de l'assemblée : un flot de peuple se porta sur l'hôtel de ville avec une attitude menaçante.

La lecture des lettres royales était à peine commencée, que des murmures coururent de bouche en bouche. Josaphat les comprima en prenant la parole; il protesta de sa soumission filiale à l'Église romaine et demanda aux habitants s'ils voulaient être comme lui uniates et catholiques. Le Saint prévoyait sans aucun doute l'accueil que cette multitude fit à ses paroles; « mais il voulut, nous dît un témoin de cette scène, que perte sonne ne pût conserver de lui l'opinion que l'on avait de ses « prédécesseurs, et que tout le monde sût à n'en pouvoir dou-

a ter qu'il élait Uniate de nom et de fait H. Un cri presque unanime répondit à ses paroles : « Nous ne sommes pas Uniates ; « nous ne voulons pas de vous pour archevêque ! Il n'y a dans « la ville qu'une dizaine de catholiques, uniates et latins ! » Puis les voix se confondirent dans un tumulte épouvantable. « Mort au traître ! criait-on. Mort à Timposteur, au fourbe, « à l'oppresseur de la foi, au ravisseur des âmes I »

Cependant, au dehors, une véritable tempête éclatait. Des hommes, des femmes, des enfants armés de bâtons, de couteaux, de pierres, se ruèrent en vociférant sur les portes de la salle où se tenait rassemblée. Le palatin et les autres catholiques, en trop petit nombre pour se défendre, couraient danger de la vie : leur présence d'esprit les sauva. Reconnaissant d'un coup d'oeil les chefs du parti shismatique qui faisaient partie du conseil, et devinant qu'ils étaient les promoteurs de cette scène sauvage, ils les sommèrent de l'arrêter sur-lechamp, s'ils ne voulaient pas payer de la vie leur criminelle tentative. « Nous périrons tous, s'il le faut, disaient ces a généreux catholiques, pour défendre l'archevêque Josaphat; « mais avant que nous soyons tombés,c'en sera fait de vous. « Le palatin lève déjà son bâton ferré sur Jean Terlikowski, chef avoué des schismatiques, et Tyszkiewicz dirige son pistolet contre lui : « C'est toi, misérable, lui crie-t-il, qui est la « cause de tout ceci I Que Dieu nous protège, mais toi, tu ne « m'échapperas pas. » Josaphat se jette au-devant de l'arme et sépare Terlikowski de ses adversaires.

Mais l'effroi a gagné les principaux schismatiques; ils offrent de calmer le tumulte. Ils haranguent le peuple et le supplient de s'apaiser. « La vie de vos magistrats, disent-ils, est c en péril. Ne les exposez pas à une mort certaine. Vous avez t tout à craindre pour vous-mêmes , si vous attentez à la t majesté royale.» Le peuple hésitait. Les membres du conseil redoublèrent d'instances. Enfin la multitude consentit à ouvrir un passage à l'archevêque, au palatin, et aux autres catholiques, qui défilèrent entre les rangs des séditieux , tout frémissants de colère.

Josaphat marchait entre deux de ses familiers. Aucune

1. Act, Commis, ApostoL Deposit. Joannis Charminski, vice-prœtoris Polocensis .

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émotion ne paraissait sur son risage. La fermeté de son attitude en imposa au peuple ; on le laissa passer sans Tinjurier. Il traversa lentement la place pour gagner Tarchevôché, saluant tous ceux qu'il rencontrait, sans distinction d'amis ou d'ennemis. N'osant pas frapper rarchevéque, le peuple voulut assouvir sa colère sur Jean Dziahilewicz. Comme on ne Tavait pas vu sortir avec le palatin, on crut qu'il était encore à Thôtel de ville. Les séditieux en fermèrent les portes pour lui barrer le passage, et le cherchèrent dans toute la maison. Ce fut en vain. Sauvé par une protection que des contemporains ont jugée miraculeuse, le généreux disciple de Josaphat avait passé au milieu des rangs de la foule sans être reconnu. Un de ses amis qui accourait à sa défense, fut surpris de le rencontrer sain et sauf loin du danger, sans que Dziahilewicz pût lui dire comment il y avait échappé. Un prêtre de la cathédrale, Nicéphore Hryckiewicz, séparé de Tarchevéque durant le tumulte, fut sauvé par Jean Ghodyga, schismatique très animé contre Josaphat, mais assez honnête pour avoir horreur d'un assassinat ^

Il n'y avait plus à en douter : le fanatisme des schismatiques ne devait pas respecter même la vie de l'archevêque. Durant cette scène de Th^Stel de ville, des femmes armées de couteaux et de pierres parlaient de le lapider et de mettre son corps en morceaux. Cependant Josaphat ne prit aucune précaution pour mettre sa vie en sûreté, et ne réclama pas le châtiment de ceux qui l'avaient si gravement insulté . Il continua à traiter les schismatiques avec une bonté paternelle, prodiguant les témoignages d'affection à ses ennemis les plus acharnés, cherchant à les attirer dans son palais et à les faire asseoir à sa table '.

Cette mansuétude convertit plusieurs de ces malheureux, Jean Terlikowski entre autres. Ils vinrent au palais épiscopal

1. Act. Commiss. Apost. Deposit. Joan. Charminski. — Susza, Curs.vit. p. 60 sq. — Relat. audit Rot, — Le P. Kosinski raconte cet événement de la même manière que les autres témoins, mais en le rapportant aux premières années de Tépiscopat de saint Josaphat. C'est une erreur manifeste. Michel Tyszkiewicz, acteur dans cette scène, affirme positivement qu'elle eut lieu au mois d^avril 1622, et on ne peut la reporter sans invraisemblance à une époque antérieure.

2. Susza. Cursus viiae, p. 63. — Act. Commiss. Apost. Deposit. Joan. Charminski et alior.

pour se jeter aux pieds du prélat et lui demander pardon. Josaphat les aperçut dans la cour, sortit au-devant d'eux en pleurant, et les reçut dans ses bras comme des enfants attendus depuis longtemps avec impatience. Il les conduisit ensuite à l'église, où il fit chanter un cantique d'action de grâces.. C'était sa coutume toutes les fois qu'il ramenait une de ses ouailles à l'unité catholique. « Mon Dieu, disait-il alors, voici une brebis tt errante que j'ai retrouvée, je la remets entre vos mains. »

Parmi les conversions les plus remarquables que Josaphat fit àL cette époque, on compta celle de Théodora WoUowicz, veuve de Christophe Zienowicz, palatin de Polock. L'archevêque rencontra longtemps auprès d'elle une résistance obstinée. Pour écarter le saint prélat de sa maison, cette femme s'oublia même au point de faire lâcher des chiens contre lui ; mais, à l'approche de Josaphat, ces animaux cessaient d'aboyer et montraient une douceur inaccoutumée, comme s'ils eussent été sous le charme d'une puissance surnaturelle. Théodora finit par céder et abjura le schisme entre les mains de Josaphat *. Grâce à ces conversions éclatantes, un heureux mouvement se produisit dans la ville. L'autorité et même le nombre revinrent peu à peu du côté de l'Union. Les schismatiques ne furent cependant pas ébranlés. Ils resserrèrent leurs rangs éclaircis, et continuèrent la lutte avec d'autant plus d'acharnement qu'ils étaient encouragés par la conduite de Vitebsk.

Josaphat s'était rendu dans cette ville pour y faire publier les lettres du roi. L'emportement des bourgeois fut pire encore qu'à Polock. Lorsque Tarchevôque parut à l'hôtel de ville, bien loin d'entendre avec respect la lecture des lettres royales, ils protestèrent ouvertement qu'ils voulaient combattre l'Union par tous les moyens possibles ; et bravant le vice-palatin et les autres officiers qui représentaient le roi, ils jetèrent leurs bonnets en tas dans la salie, en signe de l'engagement qu'ils prenaient entre eux contre Josaphat. Les faits suivirent bientôt les paroles. Pendant que l'archevêque célébrait, les saints mystères, les schismatiques envahirent l'église, battirent les popes et les serviteurs du prélat, pillèrent les ornements et le

1. Susza mentionne avec des circonstances toutes semblables la conversion d'une autre dame de la m ♦'•me famille, Féliciana Wollowicz, femme du ouverneur de Lomza, hérétique obstinée. (V. Ciirs.vit. p. 64.)

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trésor. Le maire crut de son devoir dlntervenir , et cita les coupables devant sou tribunal. Les révoltés s'y présentèrent, mais pour insulter au premier magistrat de la ville. Us menacèrent de le lapider, et renouvelèrent devant lui leurs serments contre Josaphat. L^autorité eut cependant une revanche.

L'attentat avait été commis à la fin de février. Dans les premiers jours du mois suivant, les schismatiques furent contraints par les officiers de justice à remettre entre les mains de Tarchevêque les églises qu'ils lui avaient enlevées de force ; mais ils les rendirent toutes saccagées et entièrement dépouillées de leurs ornements. Le culte catholique fut rétabli dans Vitebsk, mais ses adhérents restèrent en petit nombre, et presque chaque jour ils étaient en butte, jusque dans les églises, aux violences des schismatiques ^

Après une année d'efforts, l'archevêque avait reconquis quelques-unes des positions perdues, et ralliéautour de lui une fraction importante des transfuges ; mais l'ennemi ne perdait rien de son audace. Repoussé sur un point, il reparaissait sur l'autre, plus animé à la lutte. S i nous recherchons la cause de cette énergie obstinée, nous la trouvons encore une fois dans les événements politiques. Les excitations continuelles de Smotrycki contribuèrent sans doute à entretenir Tardeur des schismatiques; elle se fût cependant éteinte beaucoup plus vite, si les meneurs n'avaient pas compté sur l'appui des Cosaques et les embarras du gouverneur royal.

Durant toute Tannée 1621 , la Pologne fut sous la terreur de rinvasion des Turcs. Le soin même de la défense du pays contraignit le roi à s'occuper des affaires ruthènes. La complicité des schismatiques avec les Turcs paraissait évidente : il fallait paralyser les ennemis du dedans, afin d'être libre contre Tennemi du dehors. Le centre de tous les complots dangereux pour la tranquillité de l'Ëtat était à Vilna,dans la confrérie du Saint- Esprit. Méprisant ouvertement la sentence rendue contre Smotrycki, cette association l'avait reçu en triomphe et Tavait aidé à semer le trouble dans les provinces ruthènes. Par de nouveaux ordres, le> roi avait défendu ces mouvements séditieux

1. Arrêt de la commission royale contre les assassins de saint Josaphat ^ ap. Stebelskl. Tous ces événements y sont relatés par l'indication des actes o£Bciels insérés à cette occasion dans les livres du château.

SAUfr JOSAPHAT. — T. II. '2

18 Saint josaphat. «—.livre v

et signalé encore Smotrycki comme un ennemi public. On ne l'avait pas écouté*.

Au printemps de 1621, à la veille d'entrer en campagne, Sigismond sentit qu'il fallait arrêter les insolences de ces bourgeois fanatiques. Il choisit pour conduire cette affaire le principal ministre du grand-duché de Lithuanie, le chancelier Léon Sapieha, que sa dextérité et sa longue expérience des affaires ruthènes rendaient apte à bien remplir cette mission délicate. Il fallait garder une juste mesure dans la répression : trop de faiblesse eût enhardi les coupables ; trop de sévérité eût exalté leur fanatisme en faisant luire devant leurs yeux la gloire du martyre. Au mois d'avril, le chancelier reçut des instructions générales, qui lui prescrivaient de s'entendre avec le vice-chancelier et le vice-trésorier de Lithuanie pour déjouer les manœuvres desévéques schismatiques et de leurs complices de Vilna. Il lui était ordonné de consulter également le métropolite Rutski, « afin d'étouffer promptement cette efferves- <c cence dangereuse pendant la guerre, de punir les coupables € et d'empêcher les autres perturbateurs de la république de « continuer la trame de leurs mauvais desseins »,

Soit que le chancelier eût différé d'agir, soit que ses premières mesures eussent été inefficaces, le roi lui écrivait de nouveau le 6 mai pour lui enjoindre cette fois de se transporter à Vilna avec d'autres commissaires^ de saisir et de juger les auteurs de ces agitations. « Nous laissons à votre jugement, « disait le roi, de voir s'il faut citer Smotrycki devant la Diète. « C'est un homme de basse extraction, déjà excommunié par « le tribunal ecclésiastique : il nous parait plus simple de le « jugera Vilna avec les autres. Vous verrez toutefois ce qu'il « faudra faire, et vous ne manquerez pas de nous en infor- « mer* ».

Les confrères durent trembler à l'arrivée d'un juge qui apportait de pareilles instructions. Sapieha procéda d'abord avec énergie. Il arrêta les schismatiques les plus compromis, fit enfermer les uns dans la prison, les autres à l'hôtel de ville, et acquit sans peine la preuve de leur complicité avec Théophane

1. Lettre du roi du l*' février 1621, annexée aux actes du Procès de béatification.

2. Kognowi.-ki, Vies des Sapieha. Vilna, 1790, 1 1, p. 338-341.

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