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6t les ennemis de TEtat. Ces malheureux avaient encouru par cette trahison la peine capitale. Sapieha épargna leur vie et se contenta de condamner à la prison neuf des plus coupables. C'eût été l'occasion d'en finir avec cetle confrérie, qui troublait la Pologne grecque et tenait en échec depuis tant d'années toutes les autorités civiles et ecclésiastiques; mais la justice polonaise semblait prendre à tâche d'effrayer le coupable plutôt que de le châtier, et rien n'était plus rare dans ce pays qu'une répression proportionnée au crime.
Sigismond III, qui avaitTénergie de la résistance, n'avait pas la vigueur de l'action, lise contenta encore une fois d'une demimesure ; et le but qu'il se proposait ne fut pas entièrement atteint. La confrérie, un instant désorganisée, laissa quelques jours de répit aux Uniates, mais elle reprit bientôt ses intrigues. Quant à Smotrycki, il ne fut ni arrêté ni jugé. Nous le verrons à la Diète prochaine de 1623, et il y paraîtra plutôt en triomphateur qu'en accusé *,
Des communications fréquentes existaient entre Vilna et le Zaporoze. La nouvelle de la condamnation des schismatiques fut apportée dans l'Ukraine, vers la fin de juin, au moment où les Cosaques, réunis en assemblée générale, délibéraient sur la conduite à tenir durant la guerre prochaine. Le métropolite schismatique Borecki et l'évoque Kurcewicz étaient présents, avec cinq cents popes et cinquante moines de leur parti. Outre son représentant officiel, le roi avait envoyé un prêtre nommé Obornicki, avec mission d'observer Tétat du pays et les sentiments des Cosaques par rapport à lat religion. Cet affldé réussit à se glisser dans l'assemblée, et même à se faire bien traiter par Borecki. Nous suivons pas à pas son récit '.
Dès le premier jour del'assemblée (15 juin 1622), Borecki prit
1. On peut juger de la valeur des accusations qui remplissent les écrits schismatiques par leurs plaintes à propos de ce procès. Smotrycki dit dans sa Vérification : a Ce fut une tragédie destinée à faire de nous l'objet de la « curiosité et de la risée du monde. » Les auteurs d'un pamphlet publié en 1621 sous le titre de Synopsis l'appellent c une grande persécution, à l'occa- <c sion de laquelle les Actes publics sont remplis de protestations, trempées, jh ou peu s'en faut, de larmes sanglantes, d
2. Lukaszewîcz, Geschichteder Reformirten Kirchen in Lithauen, p. 109, n. 64. Obornicki désigne Konaszewicz par le surnom populaire de Sahaydaczny, P or te»car quais.
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la parole, et avec des gestes violents et des éclats de voix il parla ouvertement contre le roi et le gouvernement, qui voulaient opprimer et détruire Tancienne et sainte religion grecque. Il produisit des lettres de Vilna et le martyrologe de ceux qui venaient de souffrir persécution dans cette ville. Les uns, disaitil, ont été mis à mort, les autres privés de la liberté et jetés dans des cachots infects. Le général des Zaporogues, Konaszeviricz, parla ensuite pour donner lecture d'une lettre du patriarche Théophane. Il la baisa et la porta respectueusement à sa tête, en signe d*obéissance. Ces démonstrations excitèrent l'enthousiasme de la foule, et des milliers de voix répétèrent le serment de défendre la vieille foi jusqu'au dernier soupir.
Le commissaire royal eut audience le lendemain. Les Cosaques lui prodiguèrent les marques . d'honneur, promirent de marcher sans retard contre les Turcs, renouvelèrent même entre ses mains le serment de fidélité au roi, mais à la condition que le gouvernement ferait droit à leurs demandes. La principale était la reconnaissance du métropolite et des évéques schismatiques. Konaszewicz, Tévéque Kurcewicz et deux de ses collègues devaient porter cette instance au pied du trône . En cas de refus, les Cosaques menaçaient de mettre le pays à feu et à sang et de massacrer les gentilshommes.
Le dernier jour de rassemblée fut consacré à des préparatifs de guerre. Les chefs choisirent dans cette multitude 40,000 hommes bien armés et bien équipés, qui durent se tenir prêts à marcher au premier signal, et reçurent des cantonnements dans les villes et les bourgs des environs. Quelques heures après, chaque détachement s'achemina vers son quartier. Mais toutes les convoitises de ces hommes sans scrupule avaient été surexcitées par le^ discours de Borecki et les cris de ses popes. Ils se croyaient tout permis, puisqu'ils défendaient la religion. Ils commencèrent par piller et battre les Juifs, puis les Uniates et les Latins, et finirent par ne plus faire aucune distinction. « Nous n'avons, écrivait Obornicki, ni refuge, ni défense. Les « villes et les bourgs sont dévastés, le pays dépeuplé ; tout ce (( qui vit est passé aux Cosaques. Les Turcs et le khan des Tar- « tares n'eussent pas fait plus de mal. » Ainsi cette malheureuse contrée subissait toutes les horreurs d'une guerre religieuse etservile à la veille d'une invasion.
Parmi les victimes de ces bandits, nous comptons un martyr.
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Un vieillard, nommé Matthieu, exerçait la charge de protopope OU archiprêtte à Szarogrod en Ukraine. Touché par la grâce, il avait fait le voyage de Vilna pour voir le métropolite Rutski et prêter obéissance entre ses mains. De retour dans sa ville, il était devenu un apôtre de TUnion, et avait converti les popes qui vivaient sôus son autorité. Furieux de cet échec, les schismatiques se promirent d'en tirer bientôt vengeance. Rien n*était plus facile, grâce à la confusion qui régnait dans un pays parcouru en tous sens par des troupes irrégulières, où l'action des officiers royaux était forcément suspendue.
Quand Tarmée du Zaporoze s'ébranla pour marcher contre les Turcs, des bourgeois de Szarogrod s'entendirent avec une de ses divisions, commandée par un certain Bieloborodko. Le lendemain de l'Assomption, quelques Zaporogues pénétrèrent dans la ville à l'entrée de la nuit, saisirent le protopope avec quatre de ses prêtres, et les sommèrent de renoncer â Tobéissance du métropolite uniate. Tous refusèrent ; alors les Zaporogues se précipitèrent sur l'archiprétre Matthieu et lui coupèrent la tête. Gomme ils ne réussissaient pas à la séparer du tronc et que le vieillard semblait respirer encore, ils le traînèrent jusqu'à la rivière voisine et l'y précipitèrent. Les quatre popes devaient être exécutés le lendemain ; mais le capitaine de Szarogrod, averti de ce qui s'était passé, vint les délivrer dès le matin et contraignit les assassins à s'enfuir au plus vite. Ils n'échappèrent pas cependant au châtiment : à peine sortis de la ville, ils furent surpris par un parti de Tartares, battus et mis en pièces. L'officier qui avait dirigé l'exécution se trouva au nombre des morts * .
Ce meurtre n'eût pas été isolé et l'Ukraine n'eût pas été seule arrosée par le sang des martyrs, si les Cosaques avaient eu le temps d'assouvir leurs colères fanatiques ; mais l'ennemi approchait. La guerre vint faire une heureuse diversion au profit de Uniates. Nous n'avons pas à raconter cette campagne si célèbre dans les annales polonaises sous le nom de guerre de Chocim.
1. Rutski a laissé deux relations de cette mort : Tune dans sa déposition sur la vie de saint Josaphat, Tautre dans une lettre du 8 novembre 1622 adressée aux jeunes Ruthènes qui étudident à Rome dans le Collège Grec. Nous en avons trouvé une copie dans les papiers de Naruszewicz. Stebelski, Susza et les autres n'ont fait que reproduire le récit du métropolite.
La Pologne d'un côté, la Turquie de Tautre, avaient mis sur pied toutes leurs forces. Le sultan commandait en personne à 300,000 hommes ; et tandis que le vieil hetman Ghodkiewicz lui opposait 70,000 Polonais, à la tète desquels se trouvait le prince royal Ladislas, Sigismond lui-même appelait auxarmes toute la réserve de la noblesse, et s'apprêtait à en prendre le commandement pour appuyer la première armée. Tout faisait présager un de ces grands chocs entre Tislam et la chrétienté, entre la barbarie et la civilisation, qui ébranlèrent au xv« et au xvi* siècles TEurope orientale et jusqu'à l'Allemagne et Tltalie. Le sort de la Pologne et de Gonstantinople pouvait être décidé en une seule campagne. Mais de part et d'autre la lutte fut conduite avec mollesse.
L'armée polonaise, retranchée sous la forteresse de Chociai, repoussa durant plus d'un mois les attaques des Turcs, mais ne prit jamais l'offensive, et le sultan, voyant ses troupes faibles devant Tennemi et décimées par la faim et les maladies, inclina promptement à signer la paix. Ses projets de conquête s'évanouirent, quand il vit toutes ses machines de guerre se briser entre ses mains. D'accord avec les Grecs du Phanar, il avait compté sur un soulèvement des Ruthènes, et en partant d'Àndrinople, il expédiait des espions qui devaient franchir la frontière et porter aux schismatiques les lettres et les ordres du patriarche Cyrille Lucaris *.
Nous ne savons quel fut le sort de ces envoyés; mais s'ils parvinrent jusqu'à Vilna, ils y trouvèrent la confrérie horsd'état d'agir. On entendit sans doute beaucoup de cris séditieux en Ruthénie durant la guerre de Chocim. Des schismatiques forcenés ne disaient-ils pas : a Nous aimons mieux le sultan des « Turcs qu'un roi catholique i ? mais aucun soulèvement ne fut tenté. Osman avait compté sur les Moscovites ; mais les ambassadeurs que Cyrille Lucaris envoya pour les exciter à la guerre ne réussirent pas dans leur mission. Seul, Gustave- Adolphe entra en campagne, et fit de faciles mais honteuses conquêtes sur un ennemi désarmé.
1. 4 Junii 162*2. Adrianopoli dimissi sunt duodecim exploratores in Poloniam diversis viis cum litteris patriarchœ GonstantinopoUtani ad Ruthe* nos schismaticos. Diarium Turcicœ expeditionis in Poloniam^ dans la col» lection Naruszewicz, ex Bibl. Gorsiniana, vol. 675.
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Quant à Tarmée polonaise, intimidée malgré ses victoires par la mort de son général Chodkiewicz, elle n'osa plus continuer la lutte ; et dès que le sultan offrit la paix, ses conditions furent acceptées, sans consulter le roi, qui arrivaità la tête de 50,000 hommes du premier ban de la noblesse. Les immenses préparatifs qui avaient occupé toute la nation durant deux années furent presque entièrement perdus. La Pologne et la chrétienté, délivréespar ce grand effort des périls du moment, negagnèrent aucune sécurité pour Tavenir, parce que la noblesse manqua encore une fois de persévérance et ne voulut pas mener l'entreprise jusqu'au bout. Le roi apprit ces nouvelles à Léopol. 11 rebroussa chemin, et, à son grand regret, il dut contremander la levée générale de lanoblesse.LesTurcs laissèrent la Pologne en paix durant quelques années ; mais, dès 1623, les Tartares leurs vassaux la ravagèrent sans rencontrer plus d'obstacles qu'avant la guerre *.
Cependant, après deux années d'appréhensions continuelles et de préparatifs militaires, on n'aspirait plus qu'à la paix, et on la voulait atout prix. Or, le principal, presque l'unique obstacle à la tranquillité au dedans du royaume était les querelles des Ruthènes. Tous ceux qui étaient mêlés de près ou de loin aux affaires publiques étaient lassés d'une question qui revenait à toutes les diètes, sans être jamais résolue. A force de cris, de protestations, de plaintes devant tous les magistrats du royaume, les schismatiquesontréussiàintervertir les rôles; les oppresseurs passent pour les opprimés. On croit également qu'ils représentent la masse de la population ruthène ; et en comparant cette multitude au petit troupeau rangé autour des évéques uniates, on se demande s'il est sage de s^exposer aux périls d'où la république vient de sortir, pour cinq ou six vladiques grecs et une poignée de manants.
Les inquiétudes sonttoujours très vives du côté de l'Ukraine. Tel aventurier de cette contrée n'a qu'à frapper la terre du pied pour en faire sortir une armée ; et s'il lui prend fantaisie de la lancer contre la Pologne, il trouvera des évéques et des popes pour bénir son entreprise et la changer en guerre sainte. L'émotion, causée par des périls à peine dissipés, exagère
1. V. Piasecki, CAranûîa, ad an. 1622. — Kobierzycki, Bistoria VladUlai Polonûe et Suecim principis. Dantisci, 1655.
encore les craintes légitimes que faitnattre la fermentation des provinces méridionales, et aucun sacritice ne paraîtra pénible pour les pacifier. Or le sentiment général est que les bandes de rukraine ne déposeront les armes qu'après la ruine totale de rUnion.
Au mois de janvier 1622, une commission royale vint siéger à Kiew pour conclure avec elles un accord définitif. L'instraotion apportée par les commissaires contenait la réponse du roi à la requête présentée au nom des Cosaques avant la guerre, c Pour ce qui concerne la religion, disait le monarque, les « commissaires répondront que Sa Majesté le roi ne faisant à « ce sujet ni tort ni violence à aucun de ses sujets, les Cosa- « ques n'ont jamais eu et n'auront jamais dans la suite, rien à « craindre à cet égard. »
Les Cosaques se seraient contentés de cette réponse. Aussi mobiles qu'ardents, les hommes de l'Ukraine ne s'enflammaient pas longtemps pour le même objet, et l'ébranlement que Théophane leur avait communiqué commençaijt à s'affaiblir ; mais Borecki eut soin de stimuler leur zèle. Smotrycki leur écrivit de son côté, et ce fut pour ainsi dire sous la dictée des deux prélats schismatiques, que fut rédigée la réplique au message du roi. « Nous pensons, disent les Cosaques aux commissaires « royaux, que Vos Seigneuries elles-méme, étant bien infor- « mées, ne voudront pas mentir à leur conscience au sujet de ce « qui arrive depuis vingt-sept ans dans les pays ruthènes à « notre antique religion grecque orientale, tant aux ecclésias- • tiques qu'aux séculiers. Nous avons les relations suivantes c sur l'oppression qu'ils subissent en différents lieux. » Ils rappellent le procès de Vilna contre les membres de la confrérie, l'interdiction du culte schismatique à Mohylew, Przemysl et dans quelques autres villes. « Puisque Sa Majesté le roi ne « nous a pas fait de violences en matière de foi, disent-ils en « terminan t,et puisqu'il promet de ne pas en faire dans l'avenir, (f nous demandons humblement qu'il n'en fasse pas non plus à « nos frères; qu'il apaise une fois pour toutes la nation ruthène, « qu'il reconnaisse nos vrais pasteurs, et qu'il reprenne les « églises et les biens du clergé ruthène aux apostats* . >»
i. V. Observations du P. Szymanski sur la correspondance de saint Jotaphat et de LéonSapieha. i}et;ue de Posen.
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Nous ne savons pas quelle fut la réponse des commissaires royaux. Une seconde inissive des Cosaques, qui termina les nogociations, discute tous les points débattus entre eux et le gouvernement polonais ; elle ne fait aucune allusion aux querelles religieuses. On peut croire que les Cosaques n'y revinrent pas. La religion n'était pour eux qu'une préoccupation secondaire, et leurs fanatiques emportements contre les Uniates se calmaient vite, quand les évéques et les popes schismatiques n'étaient pas là pour les exciter. Mais à Varsovie et dans toute la Pologne on prenait facilement le change sur leurs véritables sentiments ; et on était effrayé des maux que ces bandits pouvaient déchaîner en un moment contre un pays sans défense « Le résultat de cette négociation, aux yeux de la plupart des hommes mêlés aux affaires, fut que la reconnaissance dés évéques schismatiques et Téviction des Uniates de tous les bénéfices étaient les conditionspremières d'une pacification sérieuse de rUkraine. Tous n'allaient pas aussi loin ; mais de très larges concessions étaient regardées généralement comme nécessaires, et personne n'eût risqué la moindre démarche en faveur des Uniates. Les préoccupations du moment faisaient oublier aux meilleurs catholiques le double intérêt religieux et politique engagé dans cette affaire. Faible et désarmée, TËglise uniate voyait s'élever contre elle deux ennemis nouveaux, les plus terribles contre lesquels elle eût encore combattu, Topinion publique et la raison d'Ëtat.