CHAPITRE I. — l'union VICTORIEUSE
illusions elles préjugés, qui avaient troublé un instant Tesprit ferme et sagace de ce grand ministre.
Pendant les tragiques événements de Vitebsk, le métropolite était à son château de Ruta, près de Nowogrodek. Un ser* viteur de Josaphaty vint entoute hÀte pour apporter la nouvelle du martyre. La première émotion de Rutski fut douloureuse; mais son âme, dominée par les sentiments de la foi, ne céda pas à ce pénible accablement. La lettre par laquelle le prélat annonce au pape Urbain VIII la mort de Josaphat est déjà un chant de triomphe, a La première année du pontificat « de Votre Sainteté, écrit Rutski, est couronnée parle martyre « du grand évéque de notre Ruthénie, de Josaphat Kuncewicz, « archevêque de Polock. Je m'afflige, sans doute, en voyant « que je n'ai plus auprès de moi celui qui était ma main droite ; « mais, d'un autre côté, je suis comblé de joie, puisqu il m*est « enlevé par une si glorieuse mort. J'ai l'espérance certaine o qu'il travaillera pour nous au ciel plus puissamment que sur « la terre. Notre martyr a donué sa vie pour la gloire de « Dieu, pour la sainte Union, pour l'autorité du baint-Siège; « nous vous présentons cette hostie k vous, Souverain Pontife, « afin que Votre Sainteté l'offre au Tout-Puissant, et qu'il « donne l'accroissement à cette œuvre, que nous arrosons de « nos sueurs et de notre sang. Pour nous, la mort de nos pères a et de nos frères nous rendra encore plus ardents au travail * . » Tel est le langage de Rutski, au lendemain d'une épreuve qui était, sans aucun doute, la plus rude de sa vie. Rien n'y rappelle les accents douloureux qui sortaient naguère de ses lèvres* Aussitôt qu'il lui fut possible, le métropolite réunit autour de lui ses évéques suffragants, pour s'entretenir avec eux du coup qui venait de les frapper, de leurs travaux et de leurs espérances communes. Du sein de cette assemblée s'éleva un cri unanime : « Nous sommes tous prêts à donner notre « sang et notre vie, comme l'un de nous l'a déjà fait, pour la « foi catholique '. » L'exemple de Josaphat avait enflammé tous ces évéques, et ils ne demandaient plus qu'à courir dans la voie du sacrifice.
i, Rutscii episL ad Urban,VIIL 31. dec. 1623, ap. Kulczyoski, Susza, etc. 2 Epist. EpUcoporum Ruthenorumad S. Congregationem de Propaganda Fide, 30 jan. 1624. Rulczynski, Specim. Ecc. Ruth. p. 156.
L'Église puthène pouvait relever la tête avec espérance, quand elle voyait ses premiers pasteurs animés de si généreux sentiments ; cependant, pour être complètement rassurée, elle avait besoin de trouver à Rome la protection, et à Varsovie, au moins l'équité. Josaphat lui obtint Tune et l'autre Dès les premières nouvelles qu'on eut de son martyre, à Rome, le Pape déclara qu'il protégerait et maintiendrait le rite ruthène ; à Varsovie, le jour se fit sur les desseins des schismatiques, et une résolution vigoureuse prévalut dans les conseils de la couronne.
Rutski avait envoyé à la cour le serviteur de Josaphat qui lui avait apporté la nouvelle du martyre. Le métropolite espérait que le vice-chancelier et le roi lui-même entendraient le messager, et que le récit de ce drame affreux, sortant de la bouche d*un témoin oculaire, serait le plus éloquent de tous les plaidoyers en faveur de la victime. Rutski souhaitait que Ton fît une sévère et prompte justice, afin de prévenir de nouveaux attentats. « Que dois-je faire maintenant», écrivait- il au vice-chancelier après lui avoir recommandé son envoyé, a sinon recourir à Sa Majesté et à vous, messeigneurs, les « ministres du roi, gardiens de la paix publique, défenseurs « de la vie et de la sécurité des prêtres de Dieu. Vous agirez « dans cette affaire comme bon vous semblera. Si vous laissez a le crime impuni, je ne dirai rien, je me contenterai de gémir « du fond de mon cœur et de représenter à Dieu les injustices c dont on nous accable ^ »
Telles sont les seules paroles de Rutski dans lesquelles on puisse trouver un appel à la justice humaine. 11 avertit le roi et ses ministres du crime commis ; c'était son devoir comme chef de Tépiscopat ruthène outragé, et même comme simple citoyen ; mais pas un cri de haine ni de vengeance ne sort de ses lèvres, et il pouvait déclarer publiquement, quelques semaines après, » qu'aucun des Uniates n'avait travaillé à « obtenir vengeance pour le meurtre du vénérable archevêque <i de Polock ' » .
\. Lettre du métropolite Butski au vice-chancelier de Lithuanie^ du 26 nov. 1623. Szymanski, t. II, p. 2.
2. c Nullus nostrum yindictam sangtiinis venerabilis episcopi promovere studuit. ]D Morochov, Vita S. Josaph.
GHAPITRK I. — l'union VICTORIKUSB 119^
A la première nouTelle de ce tragtque éyénement, le roi refusa de croire que cet atteoiat fût ToeuTre de ses sujets. Il Toulutchàtier sans retard les coupables, en manifestant T espoir que les assassins n'étaient pas des Polonais, mais des brigands Tenus de la Moscovie ^ Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des commissaires à Yitebsk ; mais les meurtriers trouvèrent des défenseurs auprès du trûne, parmi les sénateurs conseillers de la couronne : tant les préjugés contre les Uniates étaient enracinés I On n'osa pas risquer Tapologie d'un crime qui révoltait la conscience du monarque , mais on lui représenta qu'il fallait attendre quatre ou cinq semaines, afin d'avoir de plus ampUs informations. Ce sursis conduisait jusqu'aux fêtes de Noël, durant lesquelles toutes les procédures étaient suspendues. Dès le commencement de la nouvelle année, les diètes particulières devaient se réunir dans les provinces, puis la Diète générale, àVarsovie,le6 février. Les fauteurs du schisme espéraient que le souvenir du crime de Yitebsk se perdrait au milieu de l'agitation de ces assemblées, et que l'attentat resterait impuni. Leur manœuvre était habile. Le nonce Lancelotti et le grand-chancelier Sapieha, craignant qu'elle ne réussit, pressèrent le châtiment des coupables, l'un au nom de la sûreté de TËtat et de la justice, l'autre au nom de la religion outragée '.
Mais une voix plus puissante que la leur s'éleva au pied du trône, et couvrit les perfides conseils que des hommes aveugles on coupables donnaient au roi. Un frémissement d'horreur circula dans toute la Pologne à la nouvelle de l'attentat de Yitebsk. L'indignation publique s^exprima avec tant d'énergie, que Lancelotti écrivit à Rome : « Ce crime a rendu la cause des c schismatiques infâme'». Le roi obéit au sentiment public autant qu'à sa propre conscience, lorsque, malgré toutes les oppositions, ilrésolut d'envoyer sans retard des commissaires à Yitebsk.
1. Fabien Birko wski, Xa 9oix cfu sang de l'archevêque Josaphat, Cracovie^
1. Lettre de Lancelotti, nonce en Pologne, au cardinal Barberini, du 7 déc. 1623, aux pièces justificatives ;et la lettre de Léon Sapieha, citée plus haut.
3. Lettre de Lancelotti^ citée par Gzacki. Des Lois de la Lithuanie et de la Pologne, édit. de Posen, 1. 1, p. 314.
Les juges désignés furent : le grand-chancelier de Lithuanie, LéonSapieha,le palatin de Vitebsk, le castellande Mscislaw, le référendaire du grand-duché de Lithuanie et le staroste d'Orsza. Par des lettres signées le 9 décembre etexpédiées quelques jours après, le roi leur ordonnait de se transporter à Yitebsk, pour ouvrir une instruction judiciaire sur le crime du 12 novembre, et terminer Taffaire, sans délai ni appel, par un sévère châtiment des coupables. «Ils ont abusé, disait le roi, de notre clé- « mence royale.Ils ont violé la paix publique et se sont permis « de se révolter et de répandre le sang innocent de leur pas- « teur : quils soient punis selon la rigueur des lois^ »
Les commissaires assignèrent à Vitebsk, pour le 15 janvier, les deux parties, c'est-à-dire le métropolite Rutski et les serviteurs de Tarchevéque assassiné, au nom desquels Taccusation devait ^tre portée, selon Tusage du pays ; et les bourgmestres, échevins, conseillers et bourgeois de Vitebsk, poursuivis comme auteurs ou complices du crime. Le tribunal se constitua le 17, s'adjoignit, k la place du palatin de Vitebsk absent, Nicolas Zawisza, vice-staroste et gouverneur fwoyt) de la ville, et se fit assister par les officiers royaux et les juges territoriaux du lieu.
Les débats commencèrent le 18. Deux moines basiliens représentaient le métropolite de Kiew, le chapitre et le clergé de Polock L'archidiacre Dorothée, Emmanuel Cantacuzène» Grégoire Uszacki et plusieurs autres membres de la famille archiépiscopale comparurent en personne. Grégoire Uszacki fut chargé de présenter en leur nom les pièces qui établissaient Taccusation, et un certain André Dunin Koninski fut désigné par les juges pour remplacer le procureur du grand-duché de Lithuanie, qui, d'après les formes usitées en Pologne, devait soutenir au nom du roi toutes les actions criminelles. Le fait . était facile à définir. 11 y avait eu sédition, mépris de l'autorité royale et meurtre, avec la double aggravation de lèse-majesté et de sacrilège.
L'accusateur n^eut pas de peine à établir, au moyen d'une série de pièces authentiques empruntées aux registres publics de Vitebsk, que les habitants avaient reconnu Josaphat pour
1. V. ap. Stebelski, Arrêt de la commission royale. Lettres du roi auxcoin~ missaires.