CHAPITRE I. — l'union VICTORIEUSE
Dès lors, le fier chancelier compta parmi les clients du pauvre vladique, qu'il avait accablé autrefois de reproches cruels. Il s'intéressa à sa gloire, se fit lui-même solliciteur pour obtenir de Rome sa canonisation ; et comme le jugement du Saint Siège se faisait attendre, Léon Sapieba le devança, et se mit ainsi que sa famille sous la protection du saint martyr. Après lui, la dévotion à saint Josaphat resta parmi les siens comme une portion de Théritage des aïeux ; et dans la grande salle du château de Koden, principal domaine des Sapieha, on voyait encore, à la fin duxviii* siècle, une image de Tarchevéque martyr, avec une inscription qui le signalait à tous les visiteurs, comme le patron de cette demeure et de ses habitants '.
Le changement subit qui s'était opéré dans les esprits se manifesta surtout à Touverture de la Diète, en février 1624. Le métropolite, Sapieha, tous les amis de TËglise uniate redoutaient cette assemblée, qui pouvait être non seulement injuste et dédaigneuse envers les Uniates comme la précédente, mais ouvertement hostile. Ces craintes ne se réalisèrent pas. La Diète fut très agitée, mais par des ambitions et des intérêts politiques. On n*y parla pas de TËglise grecque. Léon Sapieha fut reçu avec acclamation par toute l'assemblée, et bien loin de lui reprocher le sang qu'il avait fait répandre, la noblesse le loua comme « un « défenseur du culte divin, un ami de la véritable religion, un « ennemi du Schisme et de Thérésie. »
Quelques mois après, le roi put donner à l'archimandrite Léon Kreuza Tarchevéché de Smolensk, jusqu'alors occupé par des schismatiques, sans rencontrer aucune opposition, ni dans la bourgeoisie ni dans la noblesse ; et la facilité avec laquelle cette
1. Cette inscription était ainsi conçue : « Beatus Josaphat, archicpiscopus Polocensis, pro sacra Unione grsBca Vitebsci anno 1623 die 12 novembris tnicidatus martyr, qui a Leone Sapieha Archicancellario et supremo exercituum Hagni Ducatus Lithuanise Duce, Palatino YUnensi, ad susb mortis yindicationem commissario Regni, toti domui susb assumptas ac in hoc œstu belli expertus hic patronus. » Les dernières paroles faisaient allusion à des bienfaits obtenus par les Sapieha durant les guerres Cosaques. Jean-Frédéric Sapieha dit également, dans la dédicace de ses Monu" menta aniiquitatum Marionarum^ en parlant de son aïeul Léon : « Ipsum vero laureatum archiantistitem Josaphat Kuncevicium, tandem ab Urbano VUl Beatorum albo ingrossatum, jam tum divis prosapiœ Sapiehans annumeravit psnatibus. » V. Rognowicki, Vies des Sapieha^ t<I»p H6-
128 SAINT JOSAPflAT. — LIVRE VI
grande église fut acquise à TUnion Ait regardée comme un des fruits les plus évidents du martyre de Josaphat ^
En môme temps, Torage qui grondait en Ukraine et menaçait, disait-on, Texistence même de la Pologne, èe calma tout à coup. La veille encore, on ne savait comment contenir cette armée des bandits du Dnieper, de plus en plus nombreuse et turbulente, et la république n'avait pas assez de forces pour les combattrre. « Mais, rapporte Rutski, après que le sang de Josaphat eut été € répandu par les schismatiques, le Dieu des armées offrit aux « troupes royales Toccasion et le moyen de vaincre cette armée « de géants *. » En 1625, avec des forces très inférieures en nombre, le vice-hetman de la couronne, Koniecpolski, attaqua 30,000 Ukrainiens, les battit en deux rencontres, leur tua 10,000 hommes, et leur imposa un traité, qui réduisait à la fois le chifire des Cosaques réguliers et des habitants du Zaporoze, et leur imposait des chefs nommés par le roi. Dès lors la puissance de ces bandits déclina, et on remarqua, durant de longues années, qu aucune de leurs entreprises ne réussit. Rutski atteste que ces heureux succès furent attribués par les contemporains à rintercession de saint Josaphat.
Le saint martyr sembla veiller durant plusieurs années sur la frontière méridionale, pour en écarter l'ennemi. En 1624 et 1626, deux grandes victoires furent remportées sur les Tartares, et les troupes polonaises en firent un carliage tel qu'on n'en avait pas vu de mémoire d'homme. ^ Ces contrées, écric vait Rutski en 1627, goûtent, contre toute espérance huu maine, une paix dont elles n'avaient pas joui depuis nom- «( bre d'années. En voyant tout cela, je dis que ce n'est pas « l'œuvre des hommes, mais celle de Dieu, qui est admiraîble « dans ses saints ; et tous ceux qui prendront la peine de réilé- € chir, le diront comme m'^i '. »
Il eût suffi alors de quelques mesures énergiques pour assurer la paix de l Ukraine. La première et la plus efficace eût été l'arrestation de Borecki et des évéques schismatiques, qu il fallait mettre hors d*état de nuire désormais à l'État et à
1. Susza, De laboribus unitorumj ap. Harasiewicz, j4nn. Eccl. Ruthen. p, 301.