CHAPITRE I. — L UNION VICTORIEUSE
L'expérience des siècles passés avait appris la fragilité de toates les unions conclues avec les Grecs et les Orientaux» alliances conclues à la hâte dans un jour serein et brisées bientôt parla première tempête. L'Union ruthène ne paraissait pas plus solide. Pour Rome elle se personniOait dans un seul homme, Rutski. Josaphat était à peine connu. Un nonce, Monseigneur de Torres, Tavait signalé en 1622, «comme un homme < qui menait une vie austère, portait toujours le cilice, et « faisait de grands fruits dans son diocèse ^ . » Mais ces quelques mots ne faisaient deviner ni son rôle, ni sa mission, et soulevaient à peine le voile qui cachait la sainteté de sa vie.
Des œuvres importantes étaient commencées en Ruthénie, florissaient même à Vilna et en Lithuanie ; mais è six cents lieues de distance, on ne pouvait apercevoir ces germes de résurrection. Lorsque Rome consultait les évoques latins de Pologne, ils lui parlaient presque tous de l'Union ruthène comme d'une œuvre sans avenir et plus dangereuse qu'utile. Rutski lui-même nuisait à sa propre cause par ses cris de détresse et ses appels incessants à la protection du Saint-Siège.On ne doutait ni de sa capacité ni de son courage ; mais on se rappelait les Isidore, les Bessarion. cette élite de prélats grecs qui avaient conclu l'Union de Florence, et qui, fidèles eux-mêmes jusqu'à la fin, n'avaient pas réussi à maintenir leurs frères au sein de l'Eglise romaine. A la mort de Rutski, l'Union deBrzesc pouvait être rompue comme celle de Florence. Ne valait-il pas mieux assurer le salut des Ruthènes fidèles en les rattachant à l'Eglise latine que de les river de force aux flancs d'uncadavre ?
Le 22 janvier 1624, la Congrégation de la Propagande entendit pour la première fois les demandes et les conclusions du rapport d/è Rutski. Le cardinal Bandini, protecteur des Ruthènes, plaida leur cause avecchaleur. Il fut écouté avec bienveillance, et la Congrégation parut disposée à tout mettre en œuvre pour secourir l'Eglise uniate dans son abandon. Elle chargea son secrétaire de solliciter auprès du Pape des Brefs pour les évoques latins et des instructions pour le nonce de Varsovie en faveur de l'Union; mais le fond delà question était réservé à un plus mûr examen. Sur ces entrefaites, une dépêche
1. Discorso sullo stato dei Greciscismaticiin Po/o«ia.— Collection Naruszewicz.
du nonce Lancelotti' annonça le martyre de saint Josaphat.
Le 7 février 1624, la Congrégation de la Propagande s'assembla sous la présidence du Pape. Urbain YIII lui annonça ce grand événement et déclara qu'il allait écrire au roi de Pologne pour demander la punition des assassins. Ces malheureux avaient déjà expié leurs crimes, et les instances du Pape n'eurent aucune influence sur leur sort. Mais le pontife demanda ensuite Tavis des cardinaux sur les affaires de TEglise ruthène. On eût dit que Josaphat présidait ce conseil, qui discutait le sort de son peuple. Son nom était dans toutes les bouches, et les cœurs étaient dominés par Témotion qu'excitent toujours les actions héroïques. On ne pouvait plus douter maintenant que rUnion ruthène ne fût une œuvre sérieuse, puisque des martyrs donnaient leur sang pour la défendre.
La grave question des changements de rite fut résolue immédiatement. De l'avis et avec l'assentiment des cardinaux, Urbain VIII déclara qu'à l'avenir « aucun Ruthène uni, pas a plus un laïque qu'un ecclésiastique, que surtout aucun moine « basilien ne pourrait passer au rite latin, pour quelque cause < que ce fût, même très urgente, sans une permission spéciale « du siège apostolique. » Défense était faite aux évéques ruthènes de tolérer ces changements de rite, et aux évéques latins de recevoir les transfuges. Le Pape allait au delà des désirs de Rulski, puisque le métropolite se bornait à demander qu'aucun Ruthène ne pût changer de rite, sans un accord entre les deux évéques diocésains, latin et ruthène.
Cette importante décision ne contenta pas le zèle d'Urbain VIII pour l'Église ruthène. Il annonça aux cardinaux de la Propagande qu'il écrirait au roi de Pologne, et lui demanderait de prendre des mesures énergiques en faveur desUniates. Trois jours après, il tenait sa promesse. « Levez-vous, disait-il <( à Sigismond III, levez-vous, 6 roi déjà illustre par vos vic- « toires sur les Turcs, et par la haine que vous ont vouée les « impies; prenez vos armes et votre bouclier; et si" le salul « public Texige, arrêtez par le fer et le feu la contagion du « schisme. Que l'Union des Ruthènes, protégée par TEspril- « Saint, approuvée par les souverains pontifes, combattue par « tant d intrigues et de violences, lève enfin vers le ciel, à « l'abri de votre bras, un front reconnaissant ; qu'elle sente
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« que Dieu a établi dans les contrées du Nord un roi puissant <i pour la défense de sa cause sacrée. »
Le Souverain Pontife indiquait ensuite d'une main vigoureuse les trois mesures qui devaient ruiner la puissance des schismatiques : Tabolition des confréries, l'expulsion des évoques intrus, et le châtiment des Cosaques. « Nous supplions « Votre Majesté,disait-il, de prendre en main la cause HeTUnioa « avec tout le zèle et la puissance dont elle peut disposer. Vous « pouvez commencer sans peine en accordant votre patronage « royal aux évoques uniates, en leur facilitant l'accès de la « cour et des diètes, en veillant à ce que la dignité épiscopale « soit honorée dans leurs personnes comme dans celles des u évêques latins *. »
Jamais roi de Pologne n'entendit un appel plus chaleureux à sa piété et è. sa justice en faveur des Ruthènes opprimés; car jamais pontife n'eut pour eux de plus ardentes sympathies ; et si la tendresse paternelle d'Urbain YIII à leur égard ne se démentit pas un seul instant, elle ne fut jamais plus active qu'à ce moment, où la cause de ce peuple malheureux venait d'être plaidée devant lui par un métropolite en deuil et par un martyr, par les larmes de Rutski et le sang de Josaphat. Mais le zèle du roi n'avait pas besoin de Taiguillon de la parole pontificale. Si la noblesse eût voulu suivre la généreuse impulsion du prince, nous ne cesserons de le dire, le schisme eût été promptement détruit ; mais la noblesse resta sourde aux exhortations d'Urbain VIII comme aux prières de Rutski. Emue par le dévouement de Josaphat, indignée de la sacrilège audace des schismatiques , elle cessa un moment d'écouter leurs plaintes ; mais elle ne fut pas pour cela moins indifférente aux travaux des Uniates. Les puissants du monde laissèrent une poignée de pauvres prêtres accomplir seuls Toeuvre de Dieu eu Ruthénie.
Le jour même qu'il écrivait au roi de Pologne, Urbain VIII envoyait au nonce Lancelotti Tordre de mettre tout son crédit au service du métropolite de Kiew et de déclarer hautement que le Saint-Siège voulait détruire le schisme, mais conserverie rite grec. Ces instructions furent transmises par le cardinal
1. Brève Urb. VIII ad Sigism. III, 10 febr. 1624, publié par Kulczynski, Specim. Ecc. Ruth, p. 242, Susza. Theiner, etc.
Ludovisi, celui-là même qui, Tannée précédente, demandait à Lancelotti s'il n' était pas opportun de faire passer tous les Ruthènes catholiques au rite latin. « Si jamais, écrivait le « cardinal, les Grecs ont eu Tespérance de quelque faveur, ils « sont maintenant certains de tout obtenir. Sa Sainteté a été € pendant longues années leur cardinal protecteur. Elle est c parfaitement informée de leurs affaires, et elle ne désire que « de consommer FUnion, afin de leur montrer par des actes a le désir qu'elle a de leur bien spirituel et temporel ' . »
Chaque courrier qui arrivait de Pologne apportait de nouveaux détails sur les événements de Yitebslc. Le 20 avril, Urbain VIII réunit la Congrégation de la Propagande , et lui fit lire une lettre de Lancelotti, qui annonçait la punition des assassins. Le Pape voulut féliciter le roi de son énergique intervention. « Nous aimerions mieux, lui écrivait-il, guérir les « âmes des hérétiques par des raisons que par des châtiments; « et notre charité verrait avec plus de joie le glaive dans le « fourreau que couvert de sang. Mais il faut porter le fer dans « les membres inguérissables, afin que tout le corps ne soit pas « atteint par la contagion des parties corrompues. H convient « donc que ceux qui veillent au salut public oublient quelque- « fois la clémence pour se souvenir de la sévérité : car le supa plice des impies épouvante Taudace de ceux qui boivent c riniquité comme Teau, et se réjouissent encore plus du crime « que de la proie qu*il procure.
<c Dans ces paroles, Votre Majesté peut reconnaître une « louange, puisque les cruels assassins de Tarchevéque de € Polock viennent d'éprouver votre colère et votre justice, c Nous croyons devoir des éloges à une conduite qui a dû être c très agréable au ciel. Nous prierons cependant le Père des <K miséricordes de ne pas permettre qu'un roi, né pour secourir « ses sujets, soit forcé d'en venir à de si dures extrémités. Nous « lui demanderons d'inspirer de tels sentiments aux Polonais « qu'ils méritent plutôt les bienfaits que l'indignation de leur « prince *. »
La Congrégation de la Propagande voulut associer ses reme^
1. Epist. Gard. Lxidovisi ad Nunt. Apost, in Polonia, 20 febr. 1624.
2. ireve Urban,VIIIad Sigism. III , 11 mai 1624, ap. Rulczynski, Specim» Ecc, Ruth, p. 240.