SAINT JOSAPHAT ET LÉON SAPIEHA
L'archevêque est donc contraint de faire sa propre apologie. 11 allègue pour sa défense Texemple des saints» de saint Ambroise, de saint Jean Ghrysostome, de saint Stanislas, et le devoir qui lui est imposé de défendre les droits de sa dignité contre les attaques violentes de ses ennemis. Peut-on lui faire un crime de le remplir lorsque les schismatiques commettent les plus grands excès ? Leur sera-t-il donc permis de tuer impunément les Uniates, de piller et d*envahir les églises ?Et s'il faut admettre toutes leurs accusations, comment cîéfendra-t-on TÉglise latine elle-même, qu'ils ont violemment attaquée dans la dernière Diète ? Ne voit-on pas qu'on encourage leurs cris par une fatale condescendance ? On s**étonne que les évêques uniates soient en butte à la persécution et à la calomnie ; mais ils sont les serviteurs du Christ, et le Christ a souffert lui-même la persécution et la calomnie.
Abordant ensuite l'affaire de Mohylevtr, Josaphat montrait que les habitants de cette ville se plaignaient à tort de n'avoir plus les moyens de servir Dieu en toute liberté. Les églises étaient ouvertes, de bons prêtres les desservaient, et chacun pouvait recourir à leur ministère. Mais quant à livrer les églises aux schismatiques, un évêque ne pouvait consentir à une pareille faiblesse. La politique conseille peut-être cette concession ; mais il n'est pas juste de sacrifier les droits de TËglise et de Dieu aux intérêts de l'Etat et à Tespérance d'une paix incertaine. Josaphat priait enfin le chancelier de se tenir en garde, contre les faux rapports des ennemis de l'Union, et d'en croire plutôt les faits, qui parlaient assez d^eux-mêmes. Les intrigues et les soulèvements dont Polock avait été le théâtre ne suffisaient-ils pas pour montrer d'où venaient les provocations et les injustices?
Sapieha fut piqué au vif par cette réponse. Peu habitué à rencontrer de la résistance quand il donnait un conseil ou des ordres, il se redressa de toute sa hauteur, et oubliant Taffection pleine de déférence que la sainteté de Josaphat lui avait inspirée jusqu'alors, il prit la plume pour imposer silence à ce vladique ruthène, qui avait la présomption de faire la leçon au premier ministre du roi. Dans une longue réplique, il s'attache à réfuter phrase par phrase la lettre de saint Josaphat. Cette pièce surprend par la bizarrerie du style, chargé de citations latines et profanes, par le ton de la discussion violente et acri-
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monieuse, par les lieux commans dont elle est remplie sur la paix, la pratique de la charité, la douceur à garder envers les hérétiques. On ne reconnaît plus la parole du sage ministre de Sigismond 111, et on croirait parfois entendre un prédicant de Vilna ou de Genève. Malgré la fatigue qu'amène l'étude d'un pareil document, il faut s'y arrêter pour se rendre compte de la valeur que les schismatiques se plaisent à lui attribuer encore de nos jours ^
i. Quand il a été question de la canonisation de saint Josaphat, cette lettre de Léon Sapieha a été présentée officiellement au Pape par le gouvernement russe comme un argument décisif, après lequel on ne pouvait plus continuer les procédures commencées. Cette pièce se compose de vingt-cinq paragraphes numérotés, commençant chacun par une phrase du saint archevêque que le chancelier veut réfuter.- Les mêmes idées y reviennent vingt fois sous des formes différentes et sans aucun ordre. Nous résumons les principaux arguments de cette pièce, et nous en donnons des citations assez longues pour que le lecteur puisse en prendre une Juste idée. Nous ne suivons pas Tordre des paragraphes, qui n'a absolument rien de méthodique.
Cette lettre resta enfouie dans la poussière des archives jusqu'en 1790. Les schismatiques l'exhumèrent alors durant la Grande Diète, qui donnait de nouvelles institutions à la Pologne. Pour obtenir droit de cité dans la république, ils cherchaient à persuader qu'ils avaient été, durant deux siècles, les victimes d'une injuste oppression. Cette pièce leur sembla propre à faire impression dans ce sens sur Topinion publique. Elle parut d'abord à Varsovie en polonais. En 1793, Tumanski la traduisit dans son Magasin russe ; et Bantyche-Ramienski l'inséra dans son Histoire de l'Union en Pologne f mais en l'abrégeant. Le savant lexicographe Linde la prit ainsi mutilée dans Bantyche-Kamienski, pour la traduire en polonais dans son livre sur le Statut lithuanien (Varsovie, 1816, p. 150-466), où d'autres auteurs polonais sont venus la copier. Le texte original polonais n'a été réimprimé dans son intégrité qu'en 1862 par la Revue de Posen^ d'après une copie faite sur l'édition de 1790 parle P. Szymanski. Quelques auteurs, entre autres Kognowicki {Vies des Sapieha) et Siarczynski {L'Etat de la Pologne sous Sigismond UI)^ ont contesté l'authenticité de ce document, produit par les schismatiques si à propos pour le besoin de leur cause. Mais, avant d'être publiée par les ennemis de l'Union, cette lettre était connue depuis longtemps, et mentionnée par les écrivains catholiques. La réplique même de saint Josaphat, dont l'authenticité ne peut être mise en doute, suppose une lettre de Sapieha pleine de reproches et de menaces. Les formes du style, les expressions latines bizarrement entremêlées aux phrases polonaises, les citations dont cet écrit est rempli sont du reste autant de signes de son authenticité. Nous en donnons, à la'suite de cet ouvrage, une traduction française faite très soigneusement sur l'original polonais.