CHAPITRE SIXIÈME
Trois anecdotes: le rachat d'une captive; Le vaincu victorieux; vengeance de femme.
Il nous faut relater ici quelques anecdotes qui nous ont été rapportées par le père Lacombe lui-même. Outre l'intérêt spécial que le lecteur pourra trouver clans ces aventures étranges et quasi incroyables, elles présentent la peinture fidèle et caractéristique des sentiments et des mœurs des populations sauvages du Nord-Ouest il y a seulement un demi-siècle.
Le premier de ces récits se rapporte au séjour que fit M. l'abbé Lacombe chez les Cris dans les parages du lac Sainte- Anne. Il causait un soir avec quelques néophytes et fumait avec eux l'indispensable calumet. Le ciel était pur et chargé d'étoiles; la lune brillait dans toute sa splendeur; les femmes et les enfants reposaient sous leur tente. . . Tout à coup un chant sinistre quoique éloigné s'en vient lugubrement troubler la paix sereine des êtres et des choses.
— Qu'est-ce donc ? s'écrie le missionnaire au comble de la surprise.
— C'est un chant de guerre, répond l'un des néophytes.
Alors, dans le lointain obscur, on commence à deviner un groupe qui approche et que l'on reconnaît plus tard
pour un parti de guerriers ... Ils poussent des cris féroces et entonnent leur sinistre chant de la chevelure . . .
— Ils sont victorieux!. . . Ils ont fait un grand coup de guerre ! . . . Ils ont tué leurs ennemis ! . . . disent les vieillards.
A mesure qu'ils approchent, on distingue mieux leurs allées et venues rythmées; leurs chants de victoire deviennent plus distincts: ce sont des Cris! Ils dansent leur ronde de démons autour d'une malheureuse créature qui peut à peine se soutenir et qu'ils entraînent brutalement. Celle-ci tout à coup pousse un cri perçant; elle vient de reconnaître la Robe Noire et l'implore de tout ce qui lui reste de forces:
- — Kimotit minna!. . . Kimotit minai!
— Sauve-moi, Père, prends pitié. . . Sauvé-moi!...
D'un effort désespéré, la pauvre femme parvient à s'arracher des mains qui veulent la retenir et se jette aux pieds du missionnaire. C'est une jeune femme de la tribu des Pieds-Noirs : son mari vient d'être écorché vif sous ses propres yeux. Spectacle d'une tragique grandeur, sous la clarté lunaire, cette belle créature couverte d'une peau de chèvre, les cheveux épars, épuisée de fatigue et brisée par la douleur, tend vainement ses mains suppliantes, tandis que la hideuse bande s'agite autour d'elle avec des gestes et des bonds furieux.
Soudain la sarabande s'arrête et les hurlements cessent; la Robe-Noire s'est approchée du groupe:
— ■ A qui appartient cette femme ?
Un jeune guerrier Cris s'avance, et avec une hautaine fierté :
— A moi, dit-il; j'ai tué son mari. . . Elle m'appartient; je veux en faire ma femme!
— Puisqu'elle t'appartient, veux-tu me la vendre?
— Non, car je sais que les Robes-Noires ne prennent point de femme . . .
— Aussi, n'est-ce pas pour moi que je te la demande; je veux la rendre à sa famille qui la pleure. Toi, tu pourras te choisir une femme dans ta propre nation.
— Non, c'est ma femme ... Je l'ai gagnée, personne n'a le droit de me la disputer . . .
Les chrétiens et les vieillards témoins de cette scène, unissent leurs efforts pour vaincre l'obstination du jeune homme; ils le supplient de faire plaisir à la Robe-Noire. . . Mais lui ne veut rien entendre. La captive lui appartient, et il entend la garder.
Le missionnaire ne se tient pas pour battu; après un instant de silence, il élève la voix de nouveau:
— C'est très bien, mes chers Cris, et vous, jeune guerrier imprudent qui refusez d'accéder à ma demande, je me souviendrai de cela. Quand vous serez dans la peine, quand on viendra voler vos femmes et vos chevaux, quand on emmènera vos filles et qu'on attachera vos fils au poteau de torture, et que vous ne pourrez plus vous défendre, alors vous viendrez chercher la Robe- Noire, et vous la supplierez de vous protéger . . . Mais la Robe-Noire sera forcée de répondre: "Que puis- je faire? Les Cris n'ont pas voulu m'écouter; les Cris n'ont pas eu pitié des autres. . . Maintenant je ne puis plus rien pour eux. Qu'ils subissent le sort qu'ils ont voulu!" Cette pensée m'attriste et je pleure sur votre entêtement. . . Mais vous n'aurez que ce que vous méritez, le Grand- Esprit n'a pas de pitié pour ceux qui veulent du mal aux. autres. . . J'ai dit.
Ce petit discours est d'un merveilleux effet: les Sauvages sont consternés, et le jeune guerrier redoutant la malédiction de l'homme de la Prière s'empresse de lui remettre sa captive.
— Puisque tu y tiens tant, je te la cède, mais je veux qu'en retour tu me donnes trois chevaux, un fusil et des munitions ! . . .
— Soit, dit le missionnaire, mais ne sois plus cruel, et promets, devant tous les vieillards de ta nation, que tu ne feras jamais de mal à cette femme, si plus tard il t'arrive de la rencontrer . . .
Tous les témoins de la scène, redevenus joyeux, s'en viennent serrer les mains de la Robe-Noire et du jeune guerrier. C'est leur manière de féliciter, celui-là d'avoir gagné sa cause, celui-ci de s'être laissé convaincre. Et ils prédisent au jeune homme que la protection du Grand Esprit le rendra plus heureux à la chasse et à la pêche . . .
Tout le temps qu'avait duré la discussion d'où dépendait son sort, la pauvre "Pieds-Noirs" était restée là, craintive et tremblante. Ne comprenant pas la langue des Cris, elle cherchait en vain à deviner ce que l'on disait. Quand elle vit que tout le monde semblait d'accord et que la joie rayonnait sur tous les visages, elle se crut perdue et se remit à crier lamentablement :
"Père, Père, sauve-moi, prends pitié de moi!. . . Si tu "ne viens à mon secours, je mourrai ici! Je ne veux pas "m'en aller avec ces hommes cruels qui ont torturé mon "mari devant moi et m'ont moi-même insultée!. . ."
Le missionnaire la prend par la main et l'attire vers lui en disant :
"Ne crains plus, ma fille, viens, tu es à moi; je t'ai "achetée. Bientôt je te rendrai aux gens de ta nation qui "seront d'autant plus heureux de te revoir qu'ils te "croient perdue pour toujours."
Outre la joie d'une bonne action, le père Lacombe attendait de l'aventure, un motif de reconnaissance qui lui concilierait la faveur des "Pieds-Noirs" où il devait bientôt se rendre. En attendant, de retour au lac Sainte-Anne, il
plaça sa protégée dans une bonne famille métisse et commença son éducation religieuse. Intelligente et bien douée, désireuse aussi de contenter son sauveur, la jeune femme ne tarda pas à devenir une parfaite chrétienne .
"Mon Père, lui disait-elle souvent, cè sont tous mes "malheurs qui sont cause du bonheur que je goûte maintenant. Je remercie le Grand Chef de la Prière de m'avoir "fait passer par cette voie qui m'a conduite à la vérité! "Lorsque je serai au milieu des miens, je te promets de "faire tout mon possible pour les instruire comme tu m'as "instruite toi-même. Je désire vivement que nous "allions tous, après notre mort, dans ce lieu de bonheur, "où sont placés les bons et dont tu nous as dit tant de "belles choses!"
Au commencement du printemps de 1854, l'abbé Lacombe se décide à tenter une mission parmi les Pieds- Noirs, regardés comme les plus pervers et les plus superstitieux de tous les indiens de ces régions. Il comptait sur la captive qu'il avait arrachée aux Cris pour lui préparer les voies. Il l'emmène donc avec lui, mais en arrivant au campement des sauvages, il lui recommande de se tenir cachée jusqu'à ce qu'on l'appelle. Puis il s'avance vers les tentes en déployant le drapeau blanc à croix rouge qui le fait reconnaître. En quelques minutes, hommes, femmes, enfants et vieillards sont groupés autour de lui et lui prodiguent les salutations accoutumées. Mais voici que deux vieux s'approchent en sanglotant:
— Homme de la Prière, nous ne pouvons pas nous réjouir comme les autres, car nous pleurons notre fille et notre gendre massacrés par les Cris. . . Notre pauvre fille!. . . c'était tout ce que nous avions!. . .
Et ils éclatent en lamentations.
Alors le missionnaire appelle d'une voix vibrant e :
"Marguerite !...."
Et Marguerite sort de sa cachette et vient se jeter dans les bras de ses parents qui ne peuvent en croire leurs yeux.
"Mon père, ma mère, s'écrie-t-elle, je suis vivante, " et heureuse de vous revoir !.. . Remerciez l'homme de "la prière; c'est lui qui m'a arrachée aux Cris, ces cruels "barbares qui ont torturé mon mari sous mes yeux. "J'étais prisonnière, captive pour toujours, et lui m'a "rachetée au prix d'une forte rançon. . . Depuis, j'ai "vécu des jours heureux à la pensée que je vous re verrais "et que je vous apprendrais la religion que la Robe-Noire "m'a enseignée. Sachez tous que je suis chrétienne. "J'ai reçu dans mon cœur Celui qui nous donne à manger "quand nous avons faim, qui nous donne du courage "quand nous sommes dans la misère, et qui nous promet "de nous rendre heureux dans la vie qui vient après notre "mort. . . Vous le recevrez vous aussi, mais pour cela, "il ne faut plus ni voler, ni faire la guerre aux autres "nations. . . "
Celle qui parlait revenait de trop loin pour n'être pas écoutée, et, avant de partir, l'abbé Lacombe put jeter parmi les Pieds-Noirs le germe d'une précieuse récolte.
La seconde anecdote que nous voulons relater ici eut également pour héros ces ennemis irréconciliables des plaines du Nord-Ouest, Cris et Pieds-Noirs.
Il n'est pas de trophée plus glorieux pour un Peau- Rouge que les chevelures ravies à l'ennemi vaincu dans le combat: les scalps qu'il pend à sa ceinture sont pour le sauvage autant de preuves de sa vaillance et des victoires qu'il a remportées. Bien plus, nul ne peut prétendre au titre de brave, et ne peut jouir, par conséquent, de l'estime de sa tribu, s'il n'est décoré de quelques-unes de ces sanglantes dépouilles. Aussi les Indiens ne reculent-ils devant aucune entreprise hasardeuse, devant aucune
invraisemblable expédition, s'ils espèrent en rapporter quelques chevelures.
Certain jour, à l'insu l'un de l'autre, un Cris et un Pieds-Noirs partirent pour une expédition de ce genre. Jeunes tous deux, brûlants de se distinguer, ils ne rêvaient que scalps et batailles. . . Pendant plusieurs jours, avec toutes les précautions usitées en pareil cas et devenues légendaires, ils marchèrent sans rencontrer l'occasion.
La grande prairie semblait déserte; pas d'autre mouvement que celui des hautes herbes ondulant sous la brise; nul autre bruit que celui du vent dans les grands arbres. . . Tout à coup, au sommet d'une colline que chacun escaladait de son côté, les deux sauvages se trouvent face à face. D'un regard, ils se devinent, mais se gardent bien d'en rien laisser paraître: le combat, ils le veulent bien, mais par surprise, et non à fortunes égales. D'un commun accord, ils mettent bas les armes et se prodiguent les marques d'amitié. Après les salutations d'usage, on tire le calumet et l'on jase; puis Ton joue au "Jeu des mains" . . .
Les préparatifs de la partie sont vite faits, et les enjeux: pipes, armes, vêtements, trophées, représentés par de petits bâtonnets fichés en terre devant chaque partenaire. On commence: le joueur désigné par le sort prend deux cailloux et les fait passer d'une main dans l'autre avec une extrême vélocité. En même temps, il accompagne ses simagrées d'un chant bizarrement modulé pour détourner l'attention de son adversaire : Hou, Hou ! . . . Hiî... Ho!... Hû!...
Soudain, les deux mains s'immobilisent; il s'agit de deviner dans laquelle se trouvent les deux cailloux. Le perdant arrache alors de son terrain le bâtonnet représentant l'enjeu et le donne au gagnant qui s'empresse de le transplanter chez lui. La main passe et l'opération re-
commence. Comme on le voit, le jeu est très simple et ne diffère guère de celui auquel se livrent nos enfants avec les billes. Mais ici l'enjeu est plus sérieux; la partie se prolonge et les joueurs se passionnent. Avec des alternatives de bonheur et de malchance qu'ils ne sont pas toujours capables de dissimuler, les deux guerriers voient durant plusieurs heures les bâtonnets passer successivement d'un camp dans l'autre . . . Finalement, la fortune se décide et le malheureux Cris se dépouille au profit du Pieds-Noirs : il a tout perdu!
— Je vais boire au ruisseau, dit le Pieds-Noirs avec une feinte insouciance.
Alors le Cris, honteux de sa défaite :
— Brave, je ne suis pas satisfait; veux-tu jouer encore ?
— Mais il ne te reste rien! Que veux-tu jouer?"
— Il me reste une chose de plus de valeur que tout ce que nous avons joué jusqu'ici. . .
— Quoi donc ?
— Mon scalp ! . . .
Le Pieds-Noirs pousse un rugissement de joie féroce: jamais il n'aurait osé proposer cela. Il se sent en force et se croit sûr de gagner la victoire; et quelle victoire, celle qui ornera sa ceinture d'un scalp frais! Le vaincu de son côté ne peut croire au malheur persistant: il faudra bien cette fois que la chance tourne en sa faveur !
Le jeu --est-ce encore un jeu ?— recommence avec plus de passion. La fortune reste fidèle à son favori, et dans an dernier coup, le Cris désespéré voit s'envoler sa dernière chance de conserver sa chevelure. Sans rien laisser voir des sentiments qui l'agitent, car toute marque de sensibilité serait indigne d'un guerrier Peau-Rouge, le Cris s'incline devant son vainqueur. Celui-ci, avec un sang-froid féroce, saisit la chevelure à pleine main, et, d'un geste
sûr, trace un cercle sanglant sur le crâne de la victime. L'ignoble trophée est violemment arraché; et sans un gémissement, sans une plainte, le Cris mutilé va panser sa plaie au ruisseau. Le Pieds -Noirs le suit et se laisse aller à lui abandonner son mouchoir pour s'envelopper la tête; puis tous deux reviennent à l'endroit où ils ont joué, et silencieux, commencent à fumer le calumet de paix.
Si étranges ont été les circonstances de sa victoire, que le Pied s -Noirs, malgré son fatalisme et son insensibilité, ne se sent pas à l'aise . . :
— Cris, dit-il, j'ai pitié de toi; je ne te laisserai pas partir ainsi nu et dépouillé!. . . Reprends ton fusil et tes munitions. . . Accepte ces provisions qui t'empêcheront de mourir en chemin. . . Remets sur tes épaules ce vêtement que je te rends. . . Ta chevelure me suffit pour attester ma gloire; je la porterai à ma ceinture comme le trophée de ma victoire ! . . .
Un éclair de joie farouche passe dans les yeux du Cris; un espoir insensé s'empare de son être:
— Tu m'as rendu tout ce que j'avais perdu, sauf ma chevelure ... Je te l'abandonne sans arrière-pensée, puisque tu l'as gagnée et qu'elle doit te faire un nom dans ta nation. . . Mais, puisque maintenant je possède encore quelque chose, je veux jouer encore . . .
Cette audace inouïe déconcerte le Pieds-Noirs, mais il ne peut se dérober, et d'un ton dédaigneux il répond: puisque tu n'es pas encore satisfait de ton malheur, j'accepte.
Et le jeu recommence avec plus de passion... Qui l'emportera ? . . . La fortune continuera-t-elle d'accabler le vaincu de tout à l'heure ? . . . Non, cette fois elle a changé de favori, et le Pieds-Noirs est à son tour dépouillé de tout ce qu'il possède. Le vainqueur devient le vaincu; et comme son adversaire, bientôt il ne garde plus que sa chevelure.
Comme lui aussi, il la met en jeu et se pique du même courage. . . Il perd. . . et sans sourciller, se prête à l'horrible opération . . .
— Tu es un brave, lui dit le Cris, je ne veux pas être en reste avec toi ! . . . Prends tes armes et tes vêtements et retourne dans le camp de tes pères avec ma chevelure. Et moi, je reviendrai chez les miens en brandissant ton scalp. L'un comme l'autre nous rentrerons couverts de gloire dans notre tribu, et nul ne pourra mettre en doute notre courage et notre vaillance!. . .
Ainsi se termine cette scène d'horreur. Les deux guerriers, satisfaits de l'issue de leur expédition, fument de nouveau le calumet de paix et reprennent le chemin de leur campement, mutilés, mais fiers. . . Gloire chèrement acquise !
Une troisième anecdote extraite elle aussi des Mémoires du père Lacombe relate la vengeance d'une indienne de la tribu des Corbeaux. Si invraisemblable et si atroce qu'elle soit, elle est, paraît-il, absolument authentique; nous la livrons telle quelle au lecteur.
Chez tous les sauvages des forêts et des grandes prairies de l'Amérique, bien qu'esclave, la femme sait prendre une influence parfois considérable. Elle ne fait pas la guerre, mais elle sait au besoin la susciter et l'envenimer. Elle sait se servir à merveille du pouvoir que lui donne sur son mari son admiration ou son mépris, et les dose habilement pour enflammer sa vaillance et l'exciter à la rapine et aux exploits aventureux.
Il y avait autrefois dans la vallée du Missouri, non loin de la rivière à l'Arc, deux nations indiennes ennemies: les " Corbeaux" et les " Pieds-Noirs". La raison de leurs querelles n'était pas le besoin, car à cette époque, le gibier de toute nature, et principalement le bison ne manquait pas. "C'était l'abondance", dit le père Lacombe. L'am-
bition de ces sauvages était de se procurer le plus grand nombre de chevaux possible pour s'en prévaloir et parader à travers la grande prairie. Le trafic étant nul, et les moyens manquant pour payer les bêtes qu'on aurait achetées, il n'y avait qu'une ressource: les prendre chez le voisin, et on ne s'en faisait pas faute. De là ces luttes atroces entre nations et tribus, ces guets-à-pens, ces attaques nocturnes, ces traîtrises qui n'épargnaient même pas les Blancs, les " Longs-Couteaux", comme disaient les Indiens .
C'était en juillet, par une belle journée ensoleillée; tout invitait à la promenade champêtre et à la cueillette des fruits sauvages dont les Peaux-Rouges sont très friands. Les Corbeaux avaient organisé une excursion de cinquante cavaliers avec leurs Squaws parées de leurs plus riches atours. Toute la caravane se mit joyeusement en route. On arriva bientôt au pied d'une colline couverte d'alises et de framboises . . .
On descend de cheval, et, tandis que toutes les femmes et jeunes filles s'en vont à la cueillette, les hommes fument et se livrent à leurs jeux. La récolte est abondante et la partie bat son plein, quand voici venir dans le lointain une troupe de guerriers ennemis armés jusqu'aux dents. Ce sont les terribles Pieds-Noirs qui accourent à bride abattue pour massacrer la petite bande de Corbeaux surpris sans armes. En un instant ces derniers, à cheval, s'enfuient vers leur camp, luttant de vitesse pour échapper à leurs agresseurs. . . Leurs chevaux sont frais et reposés: ils arriveront, sauf un d'entre eux pourtant qui peu à peu se laisse distancer, malgré sa vigueur, car une double charge lui fait la partie difficile; pressé de fuir, le Corbeau dût prendre en croupe sa femme dont la monture trop éloignée n'a pu être rattrapée à temps. Tous deux vont être perdus si le
cheval n'est allégé; le guerrier conjure sa femme de descendre :
"Si tu ne le fais pas, dit-il, nous sommes tous deux " voués à une mort certaine, au lieu que s'ils te prennent "seule, ils ne te feront pas mourir, et je viendrai te délivrer "ensuite. . . "
Mais la jeune femme ne veut rien entendre: elle se cramponne, au contraire, aux vêtements de son mari. Alors celui-ci la repousse violemment et la jette à terre. Quelques instants plus tard, il a rejoint ses compagnons et tous sont en sûreté.
La malheureuse femme, dans une rage indicible, est faite prisonnière; elle voue une haine éternelle à son mari et jure tôt ou tard de se venger. Belle,intelligente et rusée, elle a bien vite gagné la confiance des Pieds-Noirs dont elle exploite l'enfantine naïveté par ses tours et ses jongleries. Ils la considèrent comme une puissante sorcière, et nul n'oserait la molester ou lui déplaire en quelque façon.
Pendant ce temps le mari, honteux de son acte de lâcheté, a fait croire aux parents de sa femme que celle-ci lui a été ravie et qu'il fera tout le possible pour la retrouver. Comme il n'a pas l'air cependant de se hâter, ils l'accablent de reproches et l'accusent du crime qu'il ne veut pas avouer. Enfin, après trois étés, il se décide à réunir une troupe de quarante guerriers composée des parents, des amis, des frères de la prisonnière .
La caravane, après avoir parcouru la prairie pendant trois ou quatre jours, arrive à la rivière à l'Arc; au sommet d'une côte, on aperçoit un camp de Pieds-Noirs. Les braves jouissent déjà du bonheur de retrouver celle qu'ils cherchent; mais comme la nuit est proche, ils se dérobent dans un petit bois pour attendre, en sécurité, le jour suivant. Ils décident en conseil que le mari de la femme perdue ira, durant la nuit, reconnaître le camp ennemi,
et faire le tour des tentes, pour essayer de découvrir sa femme. C'est un grand danger à courir, mais qu'importe ! S'il a, dans un moment de faiblesse, sacrifié la malheureuse à sa propre conservation, il doit tout faire pour la sauver et se réhabiliter ainsi aux yeux des siens! Il traverse donc la rivière, et, rampant comme un reptile, s'introduit dans le camp ennemi. A la faveur des ténèbres, il fait le tour des tentes, et glissant de prudents regards sous les peaux des huttes, il cherche à apercevoir celle qu'il est venu délivrer. Il la découvre enfin au milieu d'une grande tente où plusieurs sauvages sont assemblés; son cœur bondit dans sa poitrine !
■ — C'est bien elle!
Alors il revient sur ses pas et retourne vers ses gens pour leur faire part de la bonne nouvelle et d'un plan qu'il vient de concevoir. Il repart aussitôt pour mettre ce plan à exécution et se dirige vers la rivière; là il creuse une espèce de terrier pour s'y cacher et attendre le lever du soleil, l'heure où les squaus viendront s'approvisionner d'eau.
Au matin, les femmes se présentent les unes après les autres; celle qu'il cherche vient aussi, mais la dernière, et seule ... Il s'élance vers elle, l'accable de tendres démonstrations et lui demande de saisir la première occasion pour traverser la rivière et se rendre au camp des Corbeaux; il y a là ses frères, ses parents et ses amis qui l'attendent avec impatience .
Cette femme sent renaître toute son ancienne rage: elle se pâme de joie à l'idée que peut-être enfin elle tient cette vengeance qu'elle médite depuis, trois ans j. tout au-dedans d'elle-même. Mais elle sait cacher son jeu, et feignant le bonheur de revoir son mari, elle lui dit: — Je ne puis sans danger partir tout de suite, mais retourne à ton camp; je t'y rejoindrai la nuit pro-
chaine avec des chevaux que j'enlèverai aux Pieds-Noirs. Fier de son succès, le Corbeau revient vers les siens et leur apprend triomphalement le résultat de sa mission.
Nul n'appréhende la moindre traîtrise, et ils attendent avec impatience la sœur et F amie pour la ramener en triomphe vers sa nation. Celle-ci, qui n'a jamais eu l'intention de tenir la promesse faite à son mari, est allée trouver les chefs des Pieds-Noirs; elle les tient sous l'influence de ses maléfices et leur dit :
"A tel endroit, de l'autre côté de la rivière, il y a un "camp ennemi en embuscade.. .Ne perdez pas de temps "pour aller les exterminer. Le Grand Esprit me les a "fait voir; ce sont des traîtres prêts à fondre sur vous et à "vous enlever vos chevaux. . . Voici ce que je vous or- "donne: allez vite scalper ces fourbes, tous, à l'exception "d'un seul que je vais vous dépeindre. . . Ne vous trompez "pas, surtout! Allez, vous m'apporterez 39 chevelures, "mais je veux vivant celui que vous savez!. . . J'ai dit."
A l'instant, des centaines de guerriers sont sur le pied de guerre, et, comme une troupe de forcenés, s'abattent sur l'ennemi qu'on vient de leur livrer.
Les quarante jeunes Corbeaux, à la vue de cette armée, sont plongés dans la stupeur. Ils comprennent qu'une misérable les a trahis . . . Mais comment fuir ? . . . Cernés de tous côtés, ils n'ont plus qu'à mourir. En vain essaient-ils de vendre chèrement leur vie, les Pieds-Noirs se jettent sur eux et les égorgent tous, à l'exception de celui que la sorcière a désigné; ils le lui amènent vivant, mais ligoté . . .
— Misérable, s'écrie-t-elle, comme je vais me venger!
En vain le prisonnier lui demande pardon et misécorde; elle se rit de ses supplications et l'insulte de la manière la plus honteuse. Les Pieds-Noirs, qui ne com-
prennent pas le langage du Corbeau s'informent, et la perverse leur répond :
— Il dit qu'il veut se venger de vous et qu'il réussira, dût-il lui en coûter la vie !
Ces explications mensongères les mettent en fureur et ils commencent à torturer le malheureux; la mégère est là qui se repaît du spectacle et les excite davantage:
— Versez-lui de l'eau bouillante sur la tête, et appliquez-lui sur la poitrine des calumets rougis au feu ! . . .
Une fois lancés, les Pieds-Noirs n'ont pas besoin qu'on les excite ; ils inventent les tortures les plus effroyables et, avec un art diabolique, ils multiplient les souffrances jusqu'à l'extrême sans risquer de donner la mort. . . Quand, après des heures, ils en ont assez, ils lèvent le camp et abandonnent leur victime pour qu'elle meure lentement, sous la morsure du soleil et des insectes. . .
Il y avait parmi les Pieds-Noirs une vieille squaw qui vivait seule, retirée dans sa tente, en compagnie d'un chien qu'elle appelait pikwashow Ce chien ne quittait jamais sa maîtresse, et, doué d'un merveilleux instinct, il semblait comprendre ses paroles et lui rendait tous les services dont elle avait besoin.
Cette bonne vieille, toujours lente à suivre ses compagnons quand ils se mettaient en marche, est ce jour-là, plus lente encore que de coutume et regarde avec pitié le Corbeau agonisant qui semble implorer du secours. Dès que ses gens sont assez loin pour ne plus remarquer ce qui se passe derrière eux, elle appelle son fidèle pikwashow, lui montre le prisonnier, et mettant dans sa gueule un petit paquet, lui dit: — Va lui porter cela. . . coupe ses liens, et reviens de suite.
Le paquet contenait du pimikkân des mocassins et quelques haillons pour se couvrir. . . L'intelligente bête obéit aussitôt; elle a bientôt, à coups de dents, coupé
les cordes qui lient le supplicié au poteau de torture, et, après avoir léché ses plaies, revient vers sa vieille maîtresse qui, tout heureuse de son acte, se hâte de rejoindre la caravane des Pieds-Noirs .
Comment le Corbeau ne mourut-il pas de faiblesse et de fatigue, comment parvint-il à regagner les tentes de ses compatriotes, c'est le secret de la prairie. Mais il revint... et toute la tribu au courant des événements jura de se venger.
Quelques mois après, les Corbeaux entrent en masse dans le sentier de la guerre. Par une nuit très obscure, ils fondent sur un camp de Pieds-Noirs, justement celui qu'ils cherchent, celui où se terre la criminelle qu'ils doivent châtier. Ils en ont tout de suite la certitude, car le chien pikwashow avec son flair admirable a reconnu celui que sa maîtresse lui a dit de délivrer et vient lui lécher les " mains.
— Voici l'ami à qui je dois ma délivrance, dit le Corbeau à ses compagnons; sauvons-le ainsi que sa maîtresse, mais que tous les autres soient massacrés sans pitié.
Les vengeurs se mettent à l'œuvre avec une froide résolution et la tuerie commence. On met enfin la main sur l'infâme créature, cause de tout le mal.
— Laissons partir les autres, disent les Corbeaux, et délivrons la terre de ce monstre!
Alors ils préparent un bûcher pour la brûler vive; son mari l'y attache lui-même et va y mettre le feu. . . Mais la démoniaque créature n'a pas encore dit son dernier mot. Quand tout le monde la croit résignée à son sort et prête à mourir, elle brise ses liens dans un effort surhumain et, brandissant un coutelas caché dans son sein, l'enfonce d'un seul coup dans la poitrine de son mari. Puis, sa force décuplée par le paroxysme de
sa fureur, elle saisit le cadavre et le jette sur le bûcher préparé pour elle-même en hurlant dans un cri de fauve: "Deux fois vengée!. .
Les spectateurs de cette scène,habitués pourtant aux spectacles les plus barbares et les plus hideux, sont atterrés et la forcenée peut s'enfuir sans que personne ne cherche à l'inquiéter. Elle va se terrer dans quelque caverne de la montagne et nul n'en entend plus jamais parler.
Telle est l'histoire d'épouvantable férocité que nous relatons à la suite du père Lacombe. Elle dépasse l'imagination, et pourtant aucun de ceux qui ont connu le caractère et les mœurs des sauvages avant l'évangélisation n'osera la dire invraisemblable.