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CHAPITRE SEPTIÈME

Le noviciat. — Un campement dans la neige. — La

profession. au milieu de la prairie en feu.

La fièvre. — Le fort Jasper. — Une retraite en

commun. l'épidémie de scarlatine. jean

l'Heureux. — Menuisier et maçon. — Herbe odoriférante et Pie IX.

Pendant que l'abbé Lacombe se dévoue par obéissance dans sa mission du lac Sainte-Anne, le courrier lui apporte un grand bonheur et une insigne faveur. Les circonstances l'exigeant, le supérieur général des Oblats l'autorise enfin à faire son noviciat à Sainte-Anne sous la direction du père Rémas. 1

Il s'agit maintenant d'aller chercher au lac Labiche celui qui doit être son maître de noviciat. La distance est de 160 milles et l'on est en plein mois de février; une épaisse couche de neige recouvre la terre et le froid est intense: il faut non seulement du courage, mais encore une résistance peu ordinaire pour oser entreprendre et mener à bien pareil voyage.

Le jeune prêtre, a qui la raquette ne pèse guère au pied, n'hésite pas un instant. Il part, accompagné d'un métis qui lui sert de guide; quatre chiens, attelés à un traîneau,

1 La même faveur fut accordée dans la suite à plusieurs prêtres séculiers pour entrer dans la congrégation des Oblats.

portent les bagages et les provisions. La plaine fuit sous les pas des coureurs.

— Ho! mon fidèle. . . Vole mon papillon. . . Courage, mon léger ... Et toi aussi, mon petit prince ! . . .

Les éclats de voix du métis qui encourage ses bêtes sont le seul bruit qui retentisse dans ce silence particulier des solitudes enneigées et que répercutent, cinq jours durant, les échos glacés des bois et des monts. Que de poésie dans cette course sans trêve à travers la plaine infiniment blanche ! Deux hommes chaussés de raquettes, l'un battant la voie pour les quatre chiens qui courent de front, l'autre, en arrière, stimulant leur courage . . .

La journée se passe sans que rien vienne en troubler la sereine monotonie, et la nuit arrive: il faut camper. On s'arrête donc, et l'attelage est dételé. Le missionnaire et son guide choisissent une clairière; ils font un trou dans la neige, et y jettent des branches d'épinette qu'ils recouvrent d'une peau de bison; c'est le lit bien dur et bien froid sur lequel ils vont reposer leurs membres brisés par le froid et la fatigue. Au pied de ce lit, un grand feu est allumé, il sert à préparer le repas du soir, c'est-à-dire du pimikkân et un peu de thé. Pendant ces préparatifs, les pauvres chiens harassés surveillent du coin de l'œil les mouvements de leurs maîtres, de cet air qui veut dire: — Et nous ? . . . Allez-vous nous oublier ? Nous avons rempli notre tâche, pourtant... — Oui, pauvres bêtes, vous avez gagné votre pitance, et l'on va vous la donner.

Ces chiens de service ne mangent qu'une fois par jour, aussi sont-ils d'une avidité extraordinaire; on les sert toujours les premiers; ce n'est d'ailleurs pas long: un gros poisson gelé qu'ils ont vite englouti, et c'est tout. Bientôt repus, ils tournent deux ou trois fois sur eux-mêmes et se laissent choir sur des lambeaux de couvertures

jetés là pour eux. Leur chenil est contigu au grabat de leurs maîtres et n'en diffère guère.

Les voyageurs mangent à leur tour, et, le repas terminé, se roulent dans leurs couvertures et s'étendent sur les peaux de buffle pour y passer la nuit. Aussitôt les chiens s'approchent furtivement et viennent se coucher sur leurs pieds. On se garde bien de les chasser, on les laisse faire, au contraire; bêtes et gens se réchauffent ainsi réciproquement, et chacun y trouve son compte. Au matin, les voyageurs se réveillent quelque peu engourdis: la température est de 45 à 60 degrés au-dessous de zéro, mais qu'importe? Ils se lèvent, prennent à la hâte un frugal déjeuner et se mettent en route comme la veille.

Cinq jours passent ainsi; la fatigue commence à se faire bien lourde : nos voyageurs sont au bout de leurs peinés; un matin, ils aperçoivent le lac Labiche: un dernier effort, et ils sont arrivés . . .

Le père Rémas les reçoit avec joie et s'empresse de mettre à leur disposition sa pauvre petite cabane; il ne peut leur offrir que le menu des sauvages. Mais ils y sont habitués et trouvent dans l'accueil tout fraternel qui leur est fait une compensation à leurs fatigues.

En prévision d'un départ prochain, le père Rémas avait mis ordre à ses affaires: il est donc prêt à se mettre en route de suite; mais il faut bien aux voyageurs un peu de repos, et ce n'est que plus tard qu'on reprend le chemin de Sainte- Anne.

Le vieux missionnaire n'avait pas l'habitude de la raquette, et il se demandait :

— Comment pourrai-je les suivre?

Par bonheur, le vieux routier qu'est déjà l'abbé Lacombe a tout prévu: il a préparé pour son maître, sans le lui dire, une espèce de petit traîneau nouveau genre. Au moment du départ, il y installe son supérieur qui est

fort surpris et se plaint de tant d'attentions, mais le jeune novice s'insurge aussitôt :

— Pour le moment, c'est moi qui commande; je suis le chef de l'expédition, je veux de la discipline. Dans quelques jours, nous intervertirons les rôles. . .

Le retour à Sainte-Anne s'accomplit sans accident et le noviciat commence. L'entrain, l'ardeur qu'y apportent le maître et l'élève suppléent aux formalités d'usage, inapplicables d'ailleurs dans les circonstances présentes. Ces deux cœurs d'apôtres se comprennent et s'élèvent de concert vers les sommets de la perfection religieuse tout en continuant à se dévouer au salut des âmes.

Pendant son noviciat, l'abbé Lacombe trouve même moyen de se livrer à l'étude des idiomes sauvages. Il se les assimile au point de pouvoir prêcher avec facilité aux diverses tribus avec lesquelles il se trouvera plus tard en contact. Il compose un certain nombre de cantiques, eD traduit d'autres, les mettant à la portée des métis et des sauvages.

— Tout le monde aimait ces sortes de prières rythmées par le chant, et si celui-ci n'était pas des plus harmonieux, il n'en était pas moins agréable à Dieu.

L'année de probation terminée, le missionnaire prononça ses vœux perpétuels. La cérémonie, très simple évidemment, eut lieu le 17 septembre 1854, le jour de la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs, dans la modeste petite chapelle de Sainte-Anne; et le père Lacombe put enfin se dire:

— Tous mes vœux sont accomplis; j'ai trouvé ce que je cherchais depuis si longtemps !.. . Oui! je suis heureux de dire dans toute l'ardeur de mon âme: enfin, me voilà Oblat de Marie Immaculée, fils de Mgr de Mazenod, si admirable dans sa vie et dans ses œuvres. . . Me

voilà le frère de ces dévoués missionnaires dont la piété égale le zèle, dans ces régions où je suis moi-même si heureux de travailler. C'est maintenant, Seigneur, que je puis vraiment m'écrier: Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimas ! 1

Par la profession religieuse du père Lacombe, la mission de Sainte- Anne passait aux mains des Oblats, qui, bien que peu nombreux, étendaient chaque jour leur champ d'action. Malheureusement, ils ne pouvaient pas toujours recevoir de France les secours dont ils avaient besoin pour répondre aux nécessités les plus urgentes. A certain moment même, le supérieur général, apprenant les souffrances et les misères de ses enfants abandonnés dans le grand Nord-Ouest, s'était décidé à les rappeler tous. Mais eux répondirent:

— Très Révérend Père, la triste nouvelle que contient votre lettre nous afflige, mais ne nous décourage pas. Nous savons 'que nos missions vous tiennent à cœur, et nous ne pouvons nous faire à l'idée d'abandonner nos chers néophytes et nos nombreux catéchumènes. Il vous sera toujours possible de nous procurer des pains d'autel et du vin de messe. Avec l'oblation quotidienne du Saint Sacrifice, nous n'avons pas besoin d'autre chose que la permission de rester dans nos missions. Les poissons des lacs et des rivières suffiront pour nous nourrir, et les peaux de bêtes pour nous vêtir.

Mgr de Mazenod, touché de la générosité de ses missionnaires, ne put que les encourager et leur promit de les assister autant qu'il le pourrait.

Juste un mois après la profession du père Lacombe, un nouveau confrère breton, le père Lestanc, arrivait à Saint- Boniface. On reçut à bras ouverts cet excellent religieux

1 Ps. 121, — 1.

destiné par la Providence à faire tant de bien, principalement chez les Métis. Il devint l'ami et le compagnon préféré du père Lacombe : pendant 40 ans, ils garderont les meilleures relations d'amitié.

Devenu religieux, le père Lacombe sentit se renouveler son énergie et son courage. Comme ses devanciers, MM. Thibault et Bourassa, il étendit l'action de son zèle jusqu'aux extrémités du Nouveau-Monde pour y prêcher le royaume de Jésus-Christ et proclamer la miséricorde du Dieu d'amour. Il se fait gloire de montrer son crucifix d'oblat, et d'amener les âmes au bercail de celui qui a dit:

Quand j 'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi. . . Je suis le bon Pasteur, et le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis.

Il y avait une autre bergerie que le père Lacombe n'avait pas encore visitée, et qui plus que bien d'autres avait besoin de son ministère. Au pied du mont Millet, dans les montagnes Hocheuses, se trouvait un poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson, appelé le fort Jasper, du nom de l'officier anglais qui le fonda au commencement du XIXème siècle. Il était situé sur la rivière Athabaska, qui sur un parcours de 60 milles, est parallèle à la rivière la Paix. Ce poste de traite était le rendez-vous de quelques métis, d'une quarantaine de familles iroquoises, et de sauvages appelés Porteurs les Chicanés. Ces populations vivaient à l'aise du fruit des chasses fructueuses qu'elles faisaient dans ces solitudes où abondaient l'orignal, le cerf, le castor, la martre et le mouton. 1

1 Vers 1830, alors que John Rowan commandait le fort des Prairies, il avait engagé, pour le suivre à Edmonton, une quarantaine de jeunes Iroquois, forts, robustes, pleins de santé et de courage, bons catholiques, capables d'affronter la misère et les dangers de toute sorte. Ils firent pendant quatre ans pour la compagnie la chasse au castor dans les grandes prairies et aux rivières Bataille, Labiche et à l'Arc. Leur engagement fini,

C'est cette population que le père Lacombe a résolu d'aller visiter. Le 3 juin 1856, après avoir recommandé son voyage à la bonne sainte Anne, il fait ses adieux au père Rémas et se met en route, accompagné d'un guide métis du nom de Michel Nipissing. Quatre chevaux portent les bagages.

Les deux voyageurs s'aventurent à travers les forêts, les savanes défoncées, les ruisseaux et les torrents. De temps en temps, ils suivent un petit sentier battu par les buffles et les chasseurs; le plus souvent, le soleil est leur guide. Quand la forêt devient trop épaisse pour l'apercevoir encore, Michel grimpe à la cime d'un arbre pour s'orienter. Après deux jours d'une marche pénible, les voyageurs se trouvent en face de difficultés plus grandes encore. Leurs chevaux s'embourbent dans un marais et manquent de périr. L'un d'eux particulièrement est tellement enfoncé, qu'à peine lui voit-on encore la tête. Faut-il donc le tuer sur place et l'abandonner? Le père se recommande encore à sainte Anne et prie saint- Joseph, en qui il a une dévotion toute particulière, de ne pas les délaisser dans cette extrémité. Enfin, après

ils retournèrent au fort Jasper. Pendant leurs excursions, ils s'étaient liés d'amitié avec de petites bandes de Porteurs les Chicanés. Ils prirent femme parmi ces indiens et adoptèrent la même manière de vivre. En peu de temps, ces familles devinrent nombreuses et formèrent les Métis Iroquois de la Montagne; elles adoptèrent la langue iroquoise en y mêlant un peu de Cris; c'est cette langue qui a été généralement conservée chez leurs descendants. Les quarante iroquois avaient toujours conservé leur foi et leurs pratiques religieuses; en s'unissant à des femmes infidèles, leur intention était de faire bénir ces mariages dès qu'ils verraient un prêtre. En 1846, le R. P. de Smet, s.j., venu des bords du Missouri à Edmonton, se rendit dans la Colombie pour y choisir des emplacements convenables à l'établissement de nouvelles missions. Partout, sur son passage, il instruisit, baptisa et administra les sacrements. Cédant aux pressantes sollicitations des iroquois, il s'arrêta trois jours à Jasper; mais son arrivée n'ayant pas été annoncée, il ne put y trouver tous les indiens alors en excursion de chasse. C'est dix ans plus tard que le père Lacombe vint à son tour.

plusieurs heures de travail, ils réussissent à tirer les pauvres bêtes de leur dangereuse position. Mais trop fatigués désormais pour reprendre leur route, ils plantent la tente non loin de là et se laissent aller à quelques heures d'un repos bien gagné.

Le lendemain, dès la pointe du jour, ils se remettent en marche par une chaleur accablante. Les moustiques et les maringouins les dévorent; néanmoins ils avancent sans prévoir la terrible épreuve qui les attend.

Un vent violent s'est élevé et apporte avec lui des senteurs suspectes, comme une odeur de résine brûlée; l'air devient lourd et brûlant; une sorte de voile d'un jaune grisâtre s'est répandu par toute l'atmosphère. Il n'y a plus moyen de douter, c'est un feu dans la prairie. La fumée s'épaissit de plus en plus et déjà l'on entend comme un sinistre ronflement auquel se mêle bientôt le crépitement des hautes épinettes. Une grande vague de flamme, comme une sorte de muraille mouvante s'avance avec une telle vitesse que le cheval le plus rapide ne pourrait la dépasser. Michel Nipissing qui n'a pas la bravoure du fameux Alexis est éperdu de terreur.

— Mon père, qu'allons-nous devenir ? Nous allons être brûlés vifs ! . . .

Heureusement, le courage imperturbable du père Lacombe ne se dément pas un instant.

— La rivière Athabaska est proche, dit-il; allons nous y jeter.

Mais les chevaux épouvantés ne veulent plus se laisser conduire; il faut vaincre leur résistance, et quand on arrive à la rivière, il n'est que temps. A l'abri du talus, onjentend l'incendie qui fait rage et la chaleur est suffocante; le plus fort du danger est passé et quoique un peu roussis, on se félicite d'avoir échappé à une mort horrible.

La position pourtant n'est pas riante: il va falloir sortir de là et voilà que le jour baisse. Que faire ?

Tantôt dans l'eau, tantôt sur la grève, le missionnaire et son compagnon avancent péniblement; ils parviennent enfin à remonter le talus encore fumant qui leur brûle les pieds. La Providence veille sur eux véritablement, car ils aperçoivent tout près un petit coin de gazon que les flammes ont respecté: l'oasis au milieu d'un désert de cendres chaudes et de tisons fumants! C'est là que l'on va camper pour la nuit et tâcher de se reposer un peu.

Hélas ! le repos ne vient pas : le père Lacombe est pris soudain de fièvre; il croit sa fin prochaine et les lamentations de Michel recommencent de plus belle.

— Bon père, vas-tu mourir ici ? Et moi, grand Dieu, que vais-je devenir? Ils vont peut-être dire que c'est moi qui t'ai fait mourir! Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous ! . . .

Il va, vient, ne sait où donner de la tête et se décide à faire prendre au malade une sorte de tisane qu'il a composée de racines à moitié consumées ... Le père Lacombe, absolument résigné à la volonté de Dieu, dit à son guide:

— Si je meurs, tu placeras mon corps sous cette butte de sable, et tu retourneras à Sainte- Anne porter la nouvelle.

Cependant le mal diminue graduellement; la fièvre ^s'en va et le père peut prendre un peu de nourriture; il s'endort pendant que Michel rassuré le veille avec sollicitude en priant de tout son cœur. "Ne crains plus maintenant, dit le père Lacombe à son réveil avec un bon sourire, c'est fini. Vous avez été exaucés, toi et les bonnes âmes qui ont prié pour moi . . . Remercions le bon Dieu qui a eu pitié de nous et des pauvres sauvages de la Montagne; il y a si longtemps qu'ils attendent le prêtre!"

Après une halte de deux jours, les voyageurs se re-

mettent en route et atteignent heureusement le fort Jasper. Il est impossible de décrire l'enthousiasme qui accueille leur arrivée et les marques de respect dont on entoure le missionnaire. — Les plus fervents catholiques de nos grandes villes civilisées n'auraient pu faire mieux, dit le père Lacombe.

La mission dure deux semaines et donne beaucoup de consolation au prêtre qui régularise les unions, administre les sacrements, dirige les consciences et ramène ces bons Iroquois et leurs alliés à leur ferveur primitive. Il remet aussi dans le bon chemin les brebis égarées et montre la voie à ceux qui marchaient dans les ténèbres.

Quelques semaines plus tard, le père Lacombe est de retour au lac Sainte- Anne, auprès du père Rémas, dont la présence et les exemples lui sont un puissant réconfort et lui font vite oublier les fatigues et les souffrances passées.

A cette période se rattache un autre voyage que le père Lacombe fit en compagnie du père Rémas au lac Labiche; mais ce fut, si Ton peut dire, un voyage d'agrément; il s'agissait d'aller rejoindre Mgr Taché qui invitait les missionnaires de la région à prendre part à une retraite en commun. Cette retraite fut pour les vaillants soldats un repos du corps et de l'âme,une sorte d'oasis où ils vinrent retremper leurs énergies physiques et morales, pour se remettre avec plus d'ardeur que jamais aux pénibles labeurs qui les attendaient.

Vers le commencement de mars 1857, quelques cas de fièvre scarlatine se déclarent et dégénèrent bientôt en une violente épidémie : la terreur règne et la désolation dans les camps des Pieds-Noirs, des gens du Sang, des Piégans et des Sarcis. Cette maladie était à peu près inconnue au pays; on l'avait rencontrée quelquefois, mais jamais avec cette virulence et cette rapidité de propagation. Dans leur détresse, les sauvages ont recours à la Robe-Noire . . .

Jamais encore le missionnaire n'est allé chez eux, mais ils Font rencontré maintes fois aux magasins de la Compagnie et dans leurs courses à travers la prairie.

Le père Lacombe, à peine remis des fatigues de son dernier voyage, se prépare donc à partir pour le lac du Bœuf, à 100 milles de distance environ; c'est là que sont campés les Pieds-Noirs et leurs alliés. Le froid est dur et la neige abondante; en vain cherche-t-il un guide; tous craignent la contagion. Heureusement le fidèle Alexis est là, toujours décidé à le suivre et à braver en sa compagnie tous les dangers.

Ils parviennent jusqu'à Edmonton et y passent la nuit. Le lendemain, de bonne heure, ils chaussent leurs raquettes, et se dirigent à bonne allure vers les hauteurs qu'occupe aujourd'hui le centre commercial de Strathcona. Mais leur voyage est interrompu par une lugubre trouvaille: trois cadavres mutilés gisent dans la neige; non seulement les chevelures, mais les mains et les pieds ont été coupés et suspendus plus loin aux branches d'un arbre. Il faut recueillir les débris et retourner à Edmonton pour leur faire donner une sépulture décente.

Ce devoir accompli, ils reprennent leur course et arrivent à la montagne Castor où ils rencontrent un campement de Cris. Il y a là plusieurs catéchumènes instruits par le missionnaire. Quand ils apprennent le but de l'expédition, ils essaient par tous les moyens de l'en détourner, mais lui secoue la tête et répond avec calme :

"Tout ce que vous me dites est très bien, mais rappe- "lez-vous que je suis le père de tous les sauvages, et en "supposant même qu'ils me maltraitent après m'avoir "appelé, il faut que j'aille. Ne sont-ils pas dans le "chagrin et la misère? Vous autres, ne seriez-vous pas "contents que je vous soigne si vous étiez malades? Eh

"bien! les Pieds-Noirs sont malades, nous devons soulager "même nos ennemis."

Au bout de deux jours, malgré une affreuse tourmente de neige qui leur fait perdre plusieurs fois leur route, les deux voyageurs aperçoivent les camps des Pieds-Noirs; alors le Père déploie son pavillon blanc à croix rouge. En quelques instants, il est entouré d'une foule d'indiens gesticulant, criant, se lamentant, qui le pressent de les suivre; c'est à qui aura sa première visite. Les uns le tiennent par les mains, les autres par les plis de sa soutane, d'autres s'accrochent à sa ceinture. On le soulève de terre en criant:

— Grand Maître de la vie, prends pitié de nous à cause de cet homme que tu aimes!. . . Et toi, homme de la Prière, viens sauver nos enfants, car ils vont mourir!...

Le père Lacombe parvient enfin à les écarter et commence sa visite aux malades. Le camp se compose de 60 loges. La scène qui se présente aux yeux du missionnaire est indescriptible: il y a là des femmes et des enfants à demi nus, le corps tout couvert d'éruptions, torturés par la fièvre. Quelques-UDS se tordent de douleur dans des convulsions horribles; d'autres, le visage tuméfié, la langue pendante, demeurent comme privés de sentiment; d'autres enfin, et ceux-là sont peut-être les moins pitoyables, ont trouvé le repos dans la mort ...

Le prêtre se sent pénétré d'horreur, mais il se ressaisit et continue sa visite. Il passe dans une tente voisine: c'est le même spectacle de désolation. Il voit un père au paroxysme du désespoir, tenant dans ses bras et serrant contre son cœur le cadavre de sa fille morte depuis deux jours. Le pauvre sauvage lui parle, il lui soulève les paupières et lui ouvre la bouche, comme s'il espérait encore surprendre quelque signe de vie. C'est avec peine que l'on

parvient à lui arracher le cadavre pour l'ensevelir avec les autres. 1

Partout où le missionnaire porte ses pas, ce ne sont que plaintes, gémissements, sanglots. Il faudrait des remèdes et il n'en a pas; son cœur se brise d'impuissante compassion. Comment donc faire, ô mon Dieu ? . . . La charité est ingénieuse à trouver des ressources imprévues: il se sent inspiré soudain. Il va' bénir de l'eau et en administrer à chaque malade. Il se fait donc apporter tous les vases et les récipients qu'on peut réunir, les fait remplir d'eau qu'il bénit et distribue dans chaque famille; puis il enseigne à ces malheureux à faire le signe de la croix avant d'en boire. Il prescrit aux mères d'en donner à tous leurs enfants, même à ceux qui ne sont pas atteints du fléau ainsi qu'aux bébés les plus jeunes.

— J'attribue la cessation du fléau à l'eau bénite a-t-il dit lui-même très souvent.

Il y a ainsi dix camps à quelques milles de distance les uns des autres; tous sont atteints de la même façon. Il les visite tous. Aidé de son compagnon, il administre le baptême aux enfants et aux mourants; il prodigue les mots d'encouragement, et à ceux qui sont capables de le comprendre, il donne l'assurance du bonheur futur.

Et voilà qu'après vingt jours de travaux et de fatigues, sans relâche et sans repos, le père Lacombe se voit luimême frappé de la maladie. Que va-t-il devenir ? Sans soins, sans remèdes, torturé par le froid et brûlant des ardeurs de la fièvre, il n'a devant lui qu'une vision : la mort.

"Dans cette misère profonde cependant, dit-il, il me

1 On se demandera peut-être ce que les Sauvages faisaient de leurs morts en cette saison de l'hiver? Oh! c'était bien simple: on les entassait par dix ou quinze sous une tente fermée que l'on recouvrait de roches et de neige, et l'on allait plus loin. Les loups et les corbeaux venaient par derrière et se repaissaient des cadavres abandonnés.

' 'restait ma confiance en Dieu. Je lui disais de toute mon "âme: Seigneur, vous savez pourquoi je suis venu ici; "si vous m'ôtez la vie, beaucoup de ces pauvres sauvages "mourront sans baptême et ne verront jamais votre Face "adorable. Ma tâche est loin d'être terminée; daignez me "conserver la vie, je veux encore me dévouer de toutes "mes forces pour faire connaître et aimer votre saint "Nom. .."

Dieu eut pitié de son serviteur; il envoya à son secours un homme des camps qui se fit son médecin, son garde malade, ... et son sauveur. Abandonné dans sa tente, entouré de morts et de mourants, le père Lacombe se préparait déjà à aller rendre ses comptes au souverain Juge, quand un inconnu se présente et lui demande en bon français s'il veut bien accepter ses services. Cet homme à la physionomie franche, à la robuste carrure n'est certainement pas un sauvage . . .

— Qui êtes-vous ? demande le père Lacombe à son visiteur.

— Je suis Jean l'Heureux! répond celui-ci.

— Vous êtes canadien ! Comment vous trouvezvous ici ?

— Il y a bien des années que je dépense ma vie chez les Pieds-Noirs; en l'absence du prêtre, j'essaie de leur faire un peu de bien en leur enseignant la religion . . .

— Qui vous a dit ma présence ici ?

— Je viens d'un camp éloigné et je n'en savais rien quand j'ai appris d'un sauvage que vous étiez venu pour les soigner, et que vous étiez dangereusement malade à votre tour. A cette nouvelle, je me suis hâté de venir vous porter secours, sachant bien que vous deviez manquer de tout.

— Soyez le bienvenu, mon cher ami, j'ai grand besoin d'assistance, en effet.

"Il est impossible de dire, ajoute le père Lacombe, toute la charité et le dévouement de cet homme à mon endroit. Il commença par aller à la chasse pour me procurer un peu de nourriture fraîche, puis il me garda du froid en entretenant un bon feu dans ma tente. Il se tenait jour et nuit près de moi, attendant que le danger fut passé. . . Je n'hésite pas à le dire, il m'a sauvé la vie...1"

Suffisamment remis de cette alerte, le père Lacombe reprend ses travaux avec une ardeur nouvelle; il instruit, il baptise et encourage ces pauvres idolâtres en proie à tant de souffrances et de misères. Le zèle et le dévouement de la Robe-Noire frappent les indiens et impriment dans leurs cœurs cette confiance dans le prêtre qu'ils n'ont jamais perdue depuis.

Cependant les beaux jours approchent; la neige a déjà disparu; la maladie perd peu à peu de sa virulence; on ne rencontre plus que quelques fiévreux isolés bientôt en pleine convalescence. Le père Lacombe quitte ses chers Pieds-Noirs dont les terribles épreuves lui ont fourni le moyen de commencer parmi eux l'œuvre si difficile de l'évangélisation.

De retour au lac Sainte- Anne, près de son vieil ami le père Rémas, le père Lacombe se repose ... en continuant

1 Cet homme, dont la vie ne fut qu'une longue suite d'exploits et d'aventures de toutes sortes, appartenait à une très bonne famille de Québec. Il fit un brillant cours classique, et à diverses reprises, essaya d'entrer dans les Ordres ou de se faire religieux. Pour une cause ou pour une autre, il n'y réussit pas et se livra à la vie la plus aventureuse qu'on puisse imaginer. 11 était lié d'amitié avec les Sauvages, surtout les Pieds- Noirs et les Métis, avec qui il vécut de nombreuses années. Bien des fois il se fit mendiant pour eux afin de leur venir en aide. M. Jean l'Heureux, devenu octogénaire, vint se mettre sous la direction spirituelle de son vieil ami qui fut très heureux de payer la dette de reconnaissance contractée 56 ans auparavant, durant cette terrible épidémie chez les Pieds-Noirs.

sa vie mouvementée. Il va, vient, s'occupe de tout, entreprend constamment de nouveaux travaux et de nouveaux voyages dans l'intérêt de sa mission. Tantôt il devient chaufournier et maçon 1 ; tantôt il scie du bardeau, il équarrit des pièces de bois et s'adonne à la charpente. Pour outil, il a sa hache et le couteau recourbé des sauvages. C'est lui qui construit la première chapelle au lac Sainte-Anne. Cette chapelle est couverte en bardeaux employés pour la première fois dans ces contrées. Les indiens contemplent, émerveillés, ce nouveau genre de toiture, ainsi que les matériaux employés dans la construction de la chapelle; ils s'initient peu à peu aux merveilles de la civilisation! Le lac Sainte- Anne possède bientôt une cinquantaine de maisonnettes toutes dues à l'entreprenante activité du père Lacombe.

Les prêtres séculiers, et avec eux les oblats qui fondèrent les missions du Nord-Ouest, avaient reçu du ciel les qualités qui font les grands explorateurs et les fondateurs d'empires. A ces dons, ils ajoutaient une volonté indomptable, une foi intrépide qui leur firent mener à bien les entreprises les plus hasardeuses et les plus difficiles. Aujourd'hui, le père Lacombe et ceux qui, comme lui et avec lui, ont vécu ce qu'on peut appeler sans crainte d'exagération, les temps héroïques, ont le droit assurément de jeter un regard d'orgueil sur ce lointain passé et de se dire que ce sont vraiment eux qui ont préparé le radieux présent: Qui seminant in lacrymis, in exultatione metent ! . . .

Un jeune religieux français, le père Frain, venait

1 Les premiers fours à chaux construits dans le Nord-Ouest le furent par des prêtres catholiques. Le R. Père Tissot fut le premier à en bâtir un au lac Labiche; cet essai lui donna pleine satisfaction, ce qui l'engagea à se rendre au lac Sainte-Anne, en 1856, pour aider le père Lacombe à en construire un autre. Le père Tissot construisit également la première maison de pierre au lac Labiche.

d'arriver à la mission du lac Sainte- Anne et se trouvait dans un état de santé inquiétant. Le père Lacombe lui prodiguait les soins les plus assidus. Mais il eût fallu les prescriptions d'un médecin, personnage quasi inconnu dans ces régions reculées. . . La Providence intervint une fois de plus.

Vers la fin de janvier, pendant le repas du soir, un métis, torche en main, vient frapper à la fenêtre de la cabane. Le père Lacombe s'empresse d'ouvrir la porte:

— Quelle nouvelle nous apportes-tu à cette heure tardive ?

— Je viens vous informer, dit le métis, qu'un homme blanc qui se dit docteur, est arrivé au fort Edmonton. Il se dit envoyé par la grande reine de l'autre côté de l'océan, pour lui faire un récit sur le pays et sur ceux qui l'habitent. J'ai pensé qu'il était de mon devoir de venir vous prévenir. . . Ai-je bien fait, mon Père?. . .

— Tu as bien fait de venir, et j'en suis très heureux. Demain matin, je me mettrai en route et j'irai voir cet homme. Il sera la providence de mon jeune confrère qui a grand besoin de ses soins . . .

Le lendemain donc, le père Lacombe prépare le traîneau et les chiens, il enveloppe soigneusement son malade de couvertures et de peaux de buffle, et l'on part pour une étape de 50 milles.

— Mes chiens sont de bonne humeur, ce ne sera pas long.

A huit heures du soir, en effet, ils étaient devant la grande barrière du fort déjà fermée. De son poing résolu le père Lacombe frappe à coups redoublés jusqu'à ce qu'une voix demande de l'intérieur:

— Qui êtes-vous ? Que demandez-vous ?

— J'amène un malade au docteur, permettez-moi d'entrer.

Au son de cette voix connue, M. Swanston se hâte d'ouvrir la barrière, et fait aux voyageurs un accueil très cordial, leur offrant en même temps une gracieuse hospitalité. Le Dr James Hector se présente aussitôt et prodigue au malade ses soins éclairés. Mais le soulagement ne peut être que temporaire, tant que le jeune religieux restera dans les pays froids. Pour lui, il se déclare impuissant. Avant de se retirer, 1 le docteur demande au père Lacombe la permission d'aller lui faire visite au lac Sainte- Anne afin de prendre contact avec les métis et d'organiser une expédition de chasse pour l'été suivant.

— Rien ne me sera plus agréable, répond le père Lacombe.

Le docteur tint parole et vint plus tard passer quelques jours à la mission. 2

Des impressions de cette visite, il nous reste ce que le docteur Hector, dans un communiqué officiel à son gouvernement, écrivait plus tard en caractères soulignés, — que le père Lacombe était un homme de génie, très hospitalier, que son zèle était admirable, et que les sauvages et les métis n'avaient pas de meilleur ami. Il écrivait encore, dans un des rapports qui suivirent :

"M, Lacombe, prêtre catholique romain, fait de "fréquents voyages du lac Sainte- Anne à Edmonton avec "sa traîne à chiens (50 milles). Son compagnon, un "certain Alexis, charge le traîneau de 400 livres de viande, "et tous deux retournent à la mission le lendemain avant "le matin."

1 Le père Frain dut retourner à la rivière Rouge, d'où il fut envoyé dans la Louisiane. Là, il recouvra la santé et put se donner tout entier aux travaux apostoliques.

2 Devenu quelques temps après sir John Hector, de la Nouvelle Zélande, le docteur, ainsi que son ami, le botaniste Bourgeau, ne cessa d'entretenir avec le père Lacombe,Jdes relations de sincère amitié.

Sir John Hector n'est pas le seul personnage officiel qui se soit fait l'admirateur du missionnaire catholique. Un jour, le gouverneur Colville faisait un discours de circonstance à Edmonton en présence de plusieurs bourgeois et commis au sujet de leur puissante compagnie. Apercevant soudain à quelques pas d'eux le père Lacombe qui se promenait en disant son chapelet, le bréviaire sous le bras, il s'arrête au milieu d'une phrase et dit à son auditoire :

"Voyez, messieurs, ce religieux avec son livre sous le "bras; il est pauvre et sans argent; il fait des œuvres admirables et accomplit un bien immense. Il n'a pas les "soucis que nous avons, nous autres qui travaillons pour "de l'argent. Voyez tous ces prêtres catholiques qui n'ont "rien... Nous, avec toutes nos richesses, nos forts "tombent en ruines!. ..."

De son côté, Mgr Taché, tenant le supérieur général de sa congrégation au courant de la situation des missions * du Nord-Ouest, écrivait :

"...Au lac Sainte- Anne, les RR. PP. Rémas et "Lacombe se multiplient pour avancer le règne de Jésus- " Christ. Outre les visites des camps sauvages, à de "grandes distances, le soin de la mission Saint- Joachim "les oblige à des voyages aussi nombreux que pénibles. "Nous avons compté que dans une seule année, ces deux "généreux pasteurs ont fait plus de deux mille kilo- "mètres pour desservir cette mission que dans le pays on "considère comme faisant partie du lac Sainte-Anne. "Ces chers pères ont besoin de secours pour faire face aux "exigences du ministère parmi les chrétiens, sans parler "des infidèles, dont le chiffre est porté à une vingtaine de ."mille dans cette partie du diocèse."

Les travaux et les fatigues ne faisaient guère peur aux missionnaires; ce qu'ils redoutaient, c'était l'isolement

dans lequel ils se trouvaient si souvent perdus. Le père Lacombe commente en termes énergiques la situation du prêtre qui passe des mois, parfois plus d'une année, sans rencontrer un autre prêtre.

"Il faut avoir éprouvé ce terrible isolement pour "comprendre les souffrances et les agonies morales auxquelles il soumet l'âme en proie à la tristesse et à l'ennui. "Vous n'avez toujours en face de vous que des sauvages "et des métis qui sont loin de se rendre compte de votre "situation et de vos embarras. La seule chose à faire est "de s'armer de courage et de s'abandonner à Dieu. .

Aujourd'hui que les convois de voyageurs sont si multipliés et que le service des postes est si bien organisé, on a peine à se figurer le temps où n'arrivait qu'une seule malle par année. C'était pourtant le cas pour les premiers missionnaires dans les débuts de leur apostolat. Le père Lacombe usait d'un ingénieux stratagème pour se donner le change à lui-même et supporter joyeusement le sacrifice. Lorsqu'il recevait les quotidiens de l'année écoulée, il les lisait, jour par jour, à leur date, l'année suivante, se berçant de l'illusion qu'il suivait les nouvelles de l'année.

Après tout, se disait-il, quelle différence y a-t-il quand on se fait un monde à soi-même ?

Les missionnaires perdus dans la prairie, dans les montagnes ou les forêts se souciaient évidemment fort peu des potins et des mondanités qui remplissent souvent les journaux.

"Il ne faut pas croire, cependant, ajoute le père La- " combe, que nous étions indifférents à la grande voix de "la presse. Par elle, en effet, nous apprenions quelquefois "la mort d'un parent, d'un ami, ou quelque autre "nouvelle qui nous jetait tantôt dans la joie, tantôt dans "le deuil. Souvent c'était un événement qui mettait "un regain de courage dans notre vie d'abnégation. . ."

A propos de ces relations âVec le monde civilisé, il arriva au père Lacombe une aventure qui vaut la peine d'être relatée. Au cours d'un de ses voyages dans les missions du nord, il se trouvait un soir au milieu d'un grand rassemblement de sauvages cris encore catéchumènes. Vient un métis qui lui apporte un grand nombre de lettres et de journaux. Le bon père, au comble de la joie, se met à dépouiller son courrier . . .

L'heure est déjà avancée.

— Continuez, dit-il aux sauvages, à fumer le calumet pendant que je lis ces lettres.

Tous se pressent autour de lui comme des enfants . . . Hélas! la première lettre lui apprend la mort de son père; ses larmes coulent. Les Indiens, surpris de cette faiblesse, se regardent étonnés et échangent des signes de désapprobation. Le grand chef, Herbe-Odoriférante, encore païen, se lève et lui demande la cause de ses larmes.

— C'est cette lettre, répond le missionnaire en la lui montrant; elle m'annonce la mort de mon père.

— Comment ? Toi, le grand homme de la prière, tu pleures! Ne nous as-tu pas dit, à nous autres, que quand nous avions du chagrin, nous ne devions pas pleurer, mais nous soumettre généreusement à la volonté du Grand-Esprit ? — Tiens, Père, pour nous donner l'exemple, prends ce calumet et tire quelques bouffées^ afin que nous sachions que tu te résignes . . .

Le père Lacombe, surpris et embarrassé, leur demande de lui pardonner cette faiblesse et dit à son catéchumène qu'il lui a fait plaisir en lui donnant cette leçon. Tout en fumant le calumet, il continue à parcourir ses lettres; et le grand chef, qui ne le quitte pas des yeux, remarque que tout à coup la figure du père devient rayonnante de joie. Le père lève les yeux au ciel, et malgré lui pleure de nouveau, mais cette fois de bonheur. La lettre vient de Pie IX. . .

c'est une bulle de convocation au prochain concile œcuménique, et la bénédiction apostolique pour tous les fidèles.

— Qu'y a-t-il doDC dans celle-ci? reprend Herbe- Odoriférante. Ce doit être de bonnes nouvelles, puisque tu parais si content ? . . .

— • En effet, ce sont de très bonnes nouvelles, répond le missionnaire. Cette lettre vient du grand Maître de la prière; il appelle auprès de lui tous les autres maîtres de la prière . . .

— Comment se nomme-t-il, ce grand Maître de la prière ?

— Il se nomme Pie IX.

— Veux-tu me montrer ce papier du grand Maître de la prière ?

— Volontiers, dit le père en lui présentant l'encyclique.

En la recevant, le grand chef se redresse, et l'élevant avec respect au-dessus de sa tête pour que tous ses compagnons la voient il demande d'une voix grave:

— Père, où le grand chef de la prière a-t-il mis sa main sur ce papier, pour signer son nom et nous bénir ?

— Ici, dit le père Lacombe en indiquant de la main l'endroit.

Le chef s 'inclinant alors fait le signe de la croix, baise le seing du Saint-Père avec respect et invite les autres Indiens à faire de même. En portant les lèvres sur cette signature, ils disent tous, les uns après les autres :

— Cela nous portera bonheur.

— Oui, maintenant vous n'êtes que catéchumènes, mais bientôt vous serez les enfants de notre très Saint- Père Pie IX.

— Répète donc encore son nom, dit le chef, pour que nous l'apprenions . . .

Le missionnaire, ému, redit plusieurs fois de suite le

nom béni, et le leur fait répéter ensemble. Herbe- Odoriférante se lève de nouveau, et à ce moment, son mâle visage parait comme transfiguré. Alors, d'une voix profonde, et avec une expression touchante de vénération et d'amour, il répète deux fois : Pie IX!. . . Pie IX!. . . Et il invite ses guerriers à redire avec lui le nom -béni. Et tous ensemble de répéter à l'envi : Pie IX . . . Pie IX . . . Vive Pie IX qui sera bientôt notre père ! . . .

"Je pleurais, dit le père Lacombe, en voyant l'auguste "nom de notre père commun toucher si profondément le "cœur et l'esprit de nos sauvages, et je ne pouvais m'em- "pêcher de songer que c'était peut-être un dédommage- ^"ment aux blasphèmes dont ce nom vénéré est l'objet "parmi les nations soi-disant civilisées."

Après cette scène inoubliable au milieu d'un campement de sauvages cris, le père Lacombe écrivit à Mgr Bourget pour lui donner tous les détails de cette émouvante manifestation. Comme le prélat se préparait à partir pour Rome, il lui demanda de vouloir bien la communiquer à Sa Sainteté.

Le Souverain Pontife fut très ému au récit des merveilles de la grâce opérées par le zèle et le dévouement des missionnaires. Il remit à Mgr Bourget un message précieux et une bénédiction apostolique signée de sa main pour les sauvages du Nord-Ouest, en particulier pour ceux qui s'étaient donné tant de mal afin d'apprendre son nom.

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