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CHAPITRE CINQUIÈME

Saint-Paul des Cris. — Le guide Alexis. — Première

leçon d'agriculture. — retour à montreal.

Berthier, Saint-Boniface. — Mgr Taché et Mgr Provencher. — Un pénible sacrifice. — L'^Hono-

rable compagnie". histoire d'une peau de

loutre. — En remontant la Saskatchewan. — Notre-D ame-des- Victoires. — La fête de Pâques au lac Sainte-Anne.

La séparation vint trop tôt dénouer les liens de solide affection qui unissaient de plus en plus M. Belcourt et son jeune collaborateur. M. Lacombe dut quitter Pembina pour aller dépenser plus loin, dans le Nord-Ouest inexploré, les ardeurs de son zèle et de son dévouement. C'est à cette occasion qu'il s'adjoignit comme compagnon de voyage un métis du nom d'Alexis, que nous retrouverons maintes fois dans le cours de ce récit. Pendant vingt ans, en effet, ce jeune homme fut le guide fidèle, le serviteur dévoué du prêtre voyageur. A travers forêts, grands lacs et prairies, il conduisit le missionnaire, écartant les difficultés, évitant les embûches et souvent même le défendant au péril de sa propre vie.

Nous ne recommencerons pas le récit du voyage à travers la prairie. Tous ces voyages se ressemblent par les difficultés et les obstacles sans nombre qu'il faut sur-

monter: toujours, ce sont les hautes herbes où les bœufs disparaissent presque entièrement, les ornières fétides où les charrettes s'embourbent soudain, les eaux stagnantes et alcalisées dont il faut bien se contenter dans les grandes plaines salées, les nuits sans sommeil sous la tente, dans une atmosphère enfumée qui n'arrive pas à mettre en fuite les moustiques et les maringouins . . .

Edmonton apparaît enfin comme un port de salut; mais M. Lacombe ne fait qu'y passer. Il doit aller à cent milles plus avant, en plein centre sauvage, sur la rivière Saskatchewan, pour y fonder la mission de Saint-Paul des Cris. Il emmène avec lui plusieurs paires de bœufs, une charrue, quelques instruments de culture et soixante minots de pommes de terre, car sa première œuvre sera une leçon de défrichement, de labour et de semailles.

"Mes enfants, dit-il aux sauvages qui l'attendent pour la chasse, nous n'avons pas de temps à perdre; avant de partir, nous allons retourner la terre, et y jeter nos semences qui pousseront pendant notre absence. A notre retour, nous trouverons ainsi des provisions qui nous seront de la plus grande utilité . Vous verrez, vous ne le regretterez pas. . ."

Habitués à la confiance vis-à-vis des missionnaires qui jamais ne les trompent, les Cris ne demandent qu'à se mettre au travail; ils n'ont malheureusement que leur bonne volonté; les plus élémentaires notions d'agriculture leur font défaut, et la tâche de M. Lacombe est des plus ardues. Ses bœufs n'ont jamais porté le joug, et doivent eux aussi, se faire au nouveau travail qu'on leur impose. Deux métis se placent à leur tête et les conduisent par les naseaux, tandis que le prêtre laboureur, les mains aux mancherons de la charrue, s'efforce de régler le travail du soc. On devine ce que purent être les résultats en pareilles conditions : le plus novice et le plus maladroit des

laboureurs eut répudié cette œuvre. Mais les Indiens sont dans l'enthousiasme: hommes, femmes, enfants, rivalisent de zèle, enlèvent les souches déterrées, écrasent les mottes de terre, nettoient la charrue. . . La semence est bientôt en terre.

Ce premier travail achevé, le terrain est divisé et un lot assigné à chaque famille; quelques sauvages sont commis à la garde de la propriété commune, et tout le monde part pour la chasse, laissant faire la nature.

Quand on revient, la récolte est prête, bien mince, il est vrai,lorsque chacun des ayants droit a reçu sa part. Mais l'exemple est donné, l'expérience faite; Indiens et Métis savent maintenant ce que l'on peut tirer de richesse du sol fécond qu'ils n'avaient jamais songé à faire fructifier. Le but du missionnaire est atteint: une fois de plus, il s'est attiré la confiante reconnaissance de son troupeau; et déjà il peut prévoir le temps où la prairie n'existera plus et où de riches moissons mûriront leurs épis d'or au grand soleil canadien.

Encore une fois, le rude hiver s'annonce et la nature ardente de M. Lacombe ne peut se faire à l'inaction forcée à laquelle il se voit contraint. Il souffre de sa solitude, et songeant à la famille qu'il a quittée, il éprouve l'impérieux besoin de s'en faire une autre. Durant ses courses apostoliques, maintes fois il a rencontré les Oblats de Marie Immaculée; il leur reconnaît une plus grande facilité pour faire le bien dans la règle qui les gouverne, dans le précieux réconfort qu'ils reçoivent de leurs frères et de leurs supérieurs. N'est-ce pas la famille que Dieu lui a destinée ? Etre oblat, n'est-ce pas aussi le dernier sacrifice, la suprême immolation vers laquelle tendent ses aspirations généreuses ?

Après mûres réflexions, le jeune prêtre se décide à revenir à Montréal pour consulter Mgr Bourget, sous la

juridiction duquel il est toujours et près de qui il compte bien trouver appui et protection. Il ne s'est pas trompé; Févêque ouvre tout grands les bras à son ancien séminariste, et en attendant l'heure de Dieu, le confie comme vicaire à M. Gagnon, curé de Berthier. Là, en se livrant avec zèle aux soins du ministère, l'abbé Lacombe ne cesse de penser à ses sauvages; sans relâche, il prie pour eux et demande à Dieu d'envoyer l'occasion favorable.

Cette occasion se fit attendre jusqu'en mars 1852. A cette époque, Mgr Taché revint de France où Mgr de Mazenod, supérieur général et fondateur des Oblats, venait de le sacrer. L'évêque de Saint-Boniface, Mgr Provencher, se faisait bien vieux; il avait désigné luimême le R. P. Taché pour son coadjuteur et plus tard son successeur.

C'est à Sorel que le nouvel évêque et l'abbé Lacombe se rencontrèrent. Quoique bien différents par la naissance, l'éducation et l'intelligence, tous deux se comprirent: ils étaient du même âge et les mêmes généreuses aspirations les menaient au même but. Tout fut bientôt réglé, et le 27 juin 1852, le futur oblat partait avec le coadjuteur de Saint-Boniface et le R. P. Grollier, dans l'espoir de commencer au plus tôt son noviciat.

Hélas! Ils trouvent la ville dans la désolation; de terribles inondations ont accumulé les ruines de tous côtés; les habitations ont été emportées, les troupeaux noyés; la cathédrale et le palais épiscopal se transforment tour à tour en magasin, en hôtel, en marché public. Il n'y a pas de temps à perdre; les trois missionnaires se mettent tout de suite à l'œuvre. Avec un courage indomptable, ils raniment les espoirs abattus, réconfortent les cœurs désespérés; sous leur énergique impulsion, la ville renaît de ses ruines, il ne reste bientôt plus trace des

malheurs passés. L'abbé Lacombe peut songer à son noviciat.

Non, pas encore. Deux missionnaires, en effet, les abbés Thibault et Bourassa, vont être contraints d'abandonner leur troupeau pour de graves raisons de santé. Il n'y a personne pour les remplacer, et, d'accord avec son coadjuteur, Mgr Provencher a jeté les yeux sur le jeune postulant .

— Mon fils, lui dit-il, soyez fort; je connais votre vif désir de commencer immédiatement votre noviciat; mais je me vois obligé de vous demander un grand sacrifice: celui de retarder l'exécution de votre bon dessein et de vous remettre immédiatement à l'œuvre des missions.

- — Mes expériences de Pembina, reprend l'abbé Lacombe, me pressent de me faire religieux avant de retourner sur le champ de bataille.

— Mais que vont devenir mes pauvres brebis sans pasteur, dit tristement Mgr Provencher. Auriez-vous le courage de les abandonner aux loups ravisseurs ? Je vous en prie, mon jeune ami, oubliez-vous vousmême, pour penser aux âmes qui se perdent!

— Monseigneur, laissez-moi la nuit pour réfléchir.

— Soit, mon fils!. . . Et que l'ange de lumière vous inspire ce qui est pour la plus grande gloire de Dieu !...

Ému jusqu'aux larmes, le jeune prêtre rentre dans sa chambre et se jette au pied du crucifix:

— Mon Sauveur crucifié, s'écrie-t-il, prenez pitié de moi, et inspirez-moi!. . .

Alors il s'interroge en toute humilité devant Dieu, et pour chasser tout motif d'intérêt personnel, il passe en revue l'existence toute de sacrifice de Mgr Provencher; comment il répondit à la demande de missionnaires formulée par Lord Selkirk en 1818; ce qu'était le Nord-

Ouest à cette époque: une vigne inculte, des âmes vouées à la perdition dans l'ignorance absolue; ce qu'il est maintenant grâce au dévouement du saint prélat. . . Il n'en faut pas davantage pour orienter les résolutions du jeune prêtre.

— C'est décidé. J'ai été lâche, mais dès demain, je me rendrai au désir de mon évêque!

Il veut ensuite dormir, mais le sommeil a déserté ses paupières; les heures sont trop longues au gré de ses désirs. Il lui tarde d'aller confesser son manque de générosité, lui, l'intrépide qui n'avait jusque-là jamais hésité devant un obstacle! Le lendemain matin, aussitôt après la messe, il se jette aux genoux de Mgr Proven cher:

— Monseigneur, je me rends; je me mets entre vos mains; faites de moi ce qu'il vous plaira.

— Dieu vous bénisse, mon fils ! . . .

Et un reflet de bonheur passa sur les traits du saint évêque.

Le 12 juillet 1852, Mgr Taché, le père Grollier et l'abbé Lacombe faisaient leurs adieux à Mgr Provencher. Ce fut un moment solennel; les deux évêques, et près d'eux, les deux missionnaires étaient debout sur le bord de la rivière-Rouge. Tout alentour, comme une couronne vivante de sympathies et de regrets, le clergé, les sœurs de la Charité avec leurs élèves, la population de Saint- Boniface. La voix des cloches de la cathédrale troublait seule le silence qui planait sur la foule muette. Au moment de partir, les trois missionnaires, d'un même mouvement, tombent aux pieds de Mgr Provencher et réclament sa bénédiction. Le vénérable prélat étend la main sur les deux prêtres, mais il se défend de bénir un évêque. . . Mgr Taché insiste.

— Eh bien! mon fils, puisque c'est notre dernière

entrevue et que je ne vous re verrai plus ici-bas, je vous bénis, en attendant que je vous rencontre au ciel! 1

Mgr Taché et le père Grollier s'en allaient à Me à la Crosse, l'abbé Lacombe à Edmonton; tous trois devaient prendre passage à bord d'une des barges de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Profitons de cette circonstance pour dire, en quelques mots, ce qu'était cette fameuse compagnie avec laquelle les missionnaires se trouvaient continuellement en rapport.

En 1670, le roi Charles II, l'avant-dernier des Stuarts, avait octroyé à son cousin, le prince Rupert, et aux aventuriers d'Angleterre, ses associés, le privilège de la traite des fourrures sur les côtes de la grande baie. Cette association prétendait surtout, au début, trouver un passage au Nord-Ouest, vers les mers occidentales. Elle n'en fut pas moins l'origine de la puissante Compagnie de la Baie d'Hudson qui établit son pouvoir d'abord sur toutes les terres arrosées par les eaux qui se jettent dans la fameuse baie, et peu à peu, chercha à pénétrer plus avant dans les terres, prétendant bien accaparer le monopole des pelleteries de l'Ouest.

Grâce à sa charte dont elle savait merveilleusement tirer parti, la Compagnie était omnipotente et ne reconnaissait d'autorité que la sienne. Il n'était pas rare d'entendre certains officiers (bourgeois) dire avec orgueil :

— Dans le monde, il n'y a que deux grandes compagnies, l'Église et T'Honorable!. . ."

Ou encore : — Il n'y a que deux maîtres, Dieu et la Compagnie ! . . .

Les officiers subalternes, commis, étaient pénétrés

1 Les deux missionnaires ne devaient plus se revoir en effet. Onze mois plus tard, Mgr Provencher mourait à Saint-Boniface.

des mêmes sentiments. Quand on avait prononcé ce mot: la "Compagnie" ! . . ., tout était dit; la question était réglée. On peut juger des excès de pouvoir et des abus d'autorité où pouvait conduire cette mentalité.

Dès qu'il s'agissait de la traite des pelleteries, un mot, une allusion suffisait pour mettre les agents de la Compagnie sur le qui-vive. D'après eux, personne autre qu'eux n'avait le droit d'acheter des fourrures. C'était un crime pour le trappeur que de s'approprier ce qu'il avait pris lui-même ou qu'il recevait de son voisin; tout devait être apporté aux magasins de 1' "ineffable Compagnie' ' . Ce qui arriva à l'abbé Lacombe lui-même montrera jusqu'où allait l'étroitesse d'esprit en cette matière.

"Un jour, c'était au lac Sainte- Anne, je trouve dans "un coin de ma maison une peau de loutre dont le poil "n'était pas de saison, et qui, par conséquent, ne valait "rien comme pelleterie. Je fais coudre cette peau par "une femme métisse au col et aux manches de mon man- "teau pour me préserver du froid. Ainsi paré, je me rends "à Edmonton, et suivant mon habitude, je m'empresse "d'aller rendre visite à M. Rowan, le grand chef du poste, "qui m'avait, une fois déjà, donné l'hospitalité. Dès "qu'il m'aperçoit, sans même prendre le temps de répondre "à mes salutations, il m'apostrophe d'un air courroucé: "Comment? Vous, un prêtre!... vous venez ici " enseigner la justice, et vous manquez de probi- "té! Est-ce ainsi que vous donnez l'exemple?... "Qui vous a donné le droit de porter cette fourrure?

"Voyant qu'il n'y avait pas moyen de m'expliquer au "milieu de cette avalanche de reproches, j'arrache aussitôt "les malheureux poils, cause de l'algarade,et les lui jetant "à la figure, je sors sans mot dire. . . "

Cet incident peut donner une idée des rapports des missionnaires avec les bourgeois. Il faut dire cepen-

dant que, tant que la question de la traite et du commerce des pelleteries n'était pas en jeu, tout allait bien et l'entente était cordiale. Mais il fallait au missionnaire beaucoup de prudence et de circonspection pour ne pas compromettre les intérêts des missions. Souffrir avec patience ce que Ton ne pouvait empêcher, tel était le principe. N'eût été leur ministère religieux, les bourgeois auraient vu les missionnaires d'un assez mauvais œil parce qu'ils frayaient la route à la civilisation, que la Compagnie redoutait par dessus tout.

"Nous étions reçus et acceptés, dit le père Lacombe, "parce que l'on ne pouvait pas décemment faire autrement,— ad duritiam cordis, — à contre-cœur.

"A mon point de vue, cependant, continue le missionnaire, étant donnée notre situation, 1 celle du pays et "l'état d'esprit qui régnait alors dans la Compagnie, je "crois de mon devoir de déclarer que nous avons été "honorablement et charitablement traités, .. . sauf en " certaines occasions particulières."

Ces quelques réserves faites, le père Lacombe ne manque pas de reconnaître les bons offices de l'honorable Compagnie et de ses agents à l'endroit des missionnaires en toute occasion.

"Si nous n'avions pas eu l'aide de la Compagnie dès les débuts, nous n'aurions pu, de longtemps, fonder ces missions qui font aujourd'hui la gloire et la joie de la jeune Église du Nord-Ouest."

Et encore: "Mes rapports avec les bourgeois, avec M. William Christie en particulier, ont toujours été des plus amicaux et des plus intimes; tous m'ont traité avec

1 Les missionnaires étaient dans l'obligation absolue d'avoir recours aux barges et aux canots de la Compagnie pour le transport de leurs bagages, et le prix qu'on leur faisait payer était très élevé. Encore la Compagnie prétendait faire cela par gracieuseté.

beaucoup d'amabilité ; et autant de bourgeois il y eut, dans les forts de traite de ce pays, autant d'amis et de bienfaiteurs je me réjouis d'avoir comptés. Je conserve de la reconnaissance pour tous, et je demande à l'auteur de tous biens de ne pas oublier ce que ces hommes ont fait pour aider et favoriser les apôtres de la vérité."

Les trois missionnaires s'embarquèrent donc sur une des barges de la Compagnie, pour peu de temps car à la rivière au Brochets Mgr Taché et le père Grollier poursuivirent leur route vers l'extrême nord, tandis que l'abbé Lacombe remontait la Saskatchewan vers Edmonton.

Les barges de la Compagnie, dont le nombre était de dix à douze par caravane, quelquefois plus, étaient construites dans les forts et mesuraient de 40 à 50 pieds de long sur 10 de large. Elles étaient bâties solidement pour remonter le courant et sauter les rapides et les chutes les plus dangereuses. L'équipage de chaque barge se composait de neuf hommes, d'ordinaire des Canadiensfrançais de la province de Québec, des Écossais venus d'Europe et des Métis. Quelques Indiens avaient aussi le courage d'entreprendre ces voyages qui duraient de cinq à six mois. Pour prix de leur travail, ces hommes de peine, je dirais ces bêtes de somme (il fallait à tout moment "faire portage", c'est-à-dire transporter les marchandises à dos d'homme et ensuite remorquer les embarcations à l'aide de câbles), recevaient un salaire de cent piastres en marchandises, ce qui revenait à bien peu de chose, car les marchandises étaient cotées à des prix exorbitants.

"Ces pauvres mercenaires, dit l'abbé Lacombe, "n'étaient pas mieux partagés que les esclaves de l'Afrique. "Les malheureux campaient, ou plutôt bivouaquaient sur "le bord du rivage, où ils étaient dévorés par les terribles

"maringouins. Pour réparer leurs forces épuisées, qu'a- "vaient-ils? Un misérable repas de pimikkân, et "pour étancher leur soif, l'eau souvent chaude du torrent... "Pauvres gens! Je leur donnais toute ma sympathie; ne "possédant rien moi-même, je ne pouvais leur donner "plus!. .

"Je m'employais à apaiser les querelles et à maintenir "la paix; c'était un bon moyen de m'attacher ces hommes "et de les gagner au bon Dieu. Le dimanche, je disais la "messe sous une tente, entouré de l'équipage. Chaque "soir, les hommes qui n'étaient pas trop accablés par la "fatigue se réunissaient pour la prière, la récitation du "chapelet, et le chant d'un cantique, en français et en cris. "Cet exercice contribuait pour une large part à remonter "le moral de ces malheureux qui ne pouvaient jamais se "coucher avant neuf ou dix heures. Encore n'avaient-ils "que bien peu de temps à consacrer au repos. Dès la "première heure, le branle-bas commençait: Réveil!. . . "Réveil!... Levez-vous!... Debout!... Ils n'étaient "pas toujours dispos, et leurs membres endoloris réclamaient. . . Qu'importe! Il fallait obéir et marcher. "Ils s'attelaient au câble pour remonter la barge. Dans "les sables, les roches ou les bourbiers, quelquefois dans "l'eau jusqu'au cou, sous un soleil brûlant ou sous une "pluie torrentielle, dévorés par les insectes, ils allaient, "allaient toujours. . .

"Il est impossible de se faire une idée de la misère et "des cruelles fatigues de ces voyages que l'on appelait— "aller à la mer. — Pour ma part, j'étais parmi les privilégiés: j'avais du moins une tente pour me protéger, la nuit, "et me préserver des intempéries de la saison. En outre, "je jouissais de la compagnie des bourgeois et des "commis".

Au cours de ce long et pénible voyage, l'abbé Lacombe

trouve encore moyen de se livrer à l'étude et de se familiariser avec la langue des Cris. Il parvient à recueillir assez de notes pour composer un petit vocabulaire qui, plus tard, lui servira à la rédaction de son dictionnaire et de sa grammaire. Malgré sa sollicitude pour les hommes de l'équipage, malgré ses études, il trouve enfin le temps de se livrer à la réflexion et aux méditations sur la grandeur de Dieu dans ses créatures.

Avec ses dispositions aventureuses et son attrait pour le beau, il jouit de tout ce qu'il voit, ou plutôt il voit Dieu dans toute la création.

"Que de méditations sérieuses n'ai-je pas faites pendant ce voyage! Je considérais la rapidité vertigineuse "du courant, contre lequel nos embarcations luttaient "tout le jour; je regardais ces côtes majestueuses, tantôt "hérissées de roches, tantôt couvertes d'arbres qui dérobaient au voyageur la vue de la plaine. Comme je me "sentais petit devant ces spectacles si variés et si grandioses!"

Enfin, le soir du 19 septembre 1852, la fameuse brigade fait son apparition au fort Edmonton, où métis et sauvages l'attendent avec impatience. Le pavillon anglais de la Compagnie — propelle autem — flotte sur les magasins de Y "Honorable"; le canon et les coups de fusil annoncent au loin la bonne nouvelle: du tabac, des munitions et des provisions pour un an!

Métis et sauvages se pressent autour de la Robe- Noire pour lui serrer la main et lui manifester à leur manière leur grand contentement. Le missionnaire, de son côté, sera leur père, un père d'autant meilleur qu'ils seront de bons enfants.

Encore cette fois, l'abbé Lacombe est accueilli par le chef de brigade de la Compagnie, tout comme à son premier voyage à Edmonton. La maison du chef de brigade

était d'ailleurs toujours ouverte aux missionnaires. Faut-il ajouter que ce chef n'était autre que M. John Rowan, dont les sentiments s'identifiaient tellement avec l'honorable Compagnie, qu'ils provoquèrent quelques jours plus tard le fâcheux incident de la peau de loutre, que nous avons relaté plus haut. 1

L'abbé Lacombe ne s'arrête que quelques jours à Edmonton; il en repart pour donner une mission au lac Sainte- Anne, à 50 milles de là. Mais M. l'abbé Bourassa, compagnon de M. Thibault, qui devait quitter le pays pour retourner dans la province de Québec, constatant une amélioration dans l'état de sa santé, remet son départ au printemps suivant.

La mission du lac Sainte- Anne terminée, l'abbé Lacombe se met en route pour le lac Labiche, distant de 160 milles; cette fois, le vaillant missionnaire a la direction de l'équipe qui se compose de la famille Cardinal, de quelques métis, et du fameux Alexis, dont nous avons déjà parlé et dont nous connaîtrons bientôt toute l'habileté et la bravoure comme chasseur et trappeur. Trois chevaux portent le bagage du missionnaire; nous sommes aux derniers jours de septembre 1852.

Laissons parler les Mémoires :

"Je fais mes adieux au cher M. Bourassa, et je quitte "le lac Sainte-Anne par une température idéale. Les " grandes chaleurs ont disparu et avec elles les marin- "gouins; nous cheminons heureusement par collines et " vallées, campant, le soir, au bord d'un ruisseau limpide,

1 Né à Montréal d'un père écossais et d'une mère canadienne-française, M. Rowan avait fait ses études au collège Saint-Sulpice de Montréal. Il parlait toutes les langues du pays, était excellent catholique et d'une bravoure à toute épreuve. Les sauvages et les métis le redoutaient comme un "Manitou". Sa femme, une métisse d'Edmonton, éleva très chrétiennement une nombreuse famille.

"sans crainte et sans préoccupation. Aussitôt installés, "nous faisons bouillir la "chaudière" garnie de pièces de "gibier dodues que nos chasseurs ont abattues pendant "l'étape, et nous soupons de bon appétit. Notre fringale "apaisée, nous fumons la pipe à longues bouffées, savourant "avec délices l'arôme du tabac canadien. Nous faisons "ensuite tous ensemble notre prière du soir, et chacun se "cherche un lit sur le gazon verdoyant, pour reposer en "paix, à la faveur de la lune et des étoiles: In pace, in indipsum, dormiam et requiescam...

"Nous arrivons enfin au lac Labiche; c'était un same- "di. Un grand nombre de sauvages Cris et Métis, "campés là depuis plusieurs jours, nous attendaient. Le "bon M. Thibault leur avait déjà fait connaître le prêtre "qu'ils devraient aimer et respecter. Mais que va faire "celui-ci?... Les Hommes de la Prière sont-ils tous "pareils?... Va-t-il nous aimer lui aussi?... Telles "étaient les réflexions que se faisaient les Indiens en "chuchotant. Le missionnaire voyant leurs alarmes, "leur dit avec bonté: "Mes amis, ne craignez rien; je "suis sûr que nous nous entendrons bien; je le sens déjà. "Mais, y a-t-il parmi vous quelqu'un qui pourrait traduire "mes paroles, car je ne possède pas encore très bien votre "jangue ?"

Un vieillard hirsute, sauvage d'allures et de mine, se lève et répond en français :

— Moi, père, j'suis bien capable; j'suis canadien! — C'était un ancien voyageur de la Compagnie de la Baie d'Hudson; établi depuis 40 ans dans le pays, il avait toujours vécu au milieu des sauvages. Il parlait très bien le Cris, et se souvenait, en efïet,de sa langue maternelle, en ce qui concernait du moins la conversation courante. Mais hélas! en matière religieuse, tout semblait du grec à cette nature ignorante et terre à terre,

complètement identifiée avec la vie sauvage qu'il menait depuis si longtemps.

— Ce pauvre Cardinal, dit le père Lacombe, que les Cris appellent dans leur langue Matchipagous, la Vilaine Feuille, ne paraît pas tout à fait méchant; il semble disposé à faire ce que le prêtre exige de lui : il se convertira.

En effet, le vieillard, laissant derrière lui une nombreuse postérité, se convertit avant de mourir.

"Pendant les deux semaines de mon séjour au milieu "de ce groupe, je tirai tout ce que je pus de mon interprète. "Mais quelque instruit que soit un interprète, il lui est "impossible, à moins d'être catéchiste, de rendre les paroles du missionnaire quand il traite des grands mystères "de la foi, des sacrements, etc. . . Cette expérience me "convainquit que pour faire le bien, il faut savoir à fond "la langue de ceux à qui l'on s 'adresse. Je résolus donc de "consacrer l'hiver à me perfectionner dans cette science, "afin de n'avoir plus à compter que sur moi-même au "printemps suivant. C'est avec une grande peine que je "quittai ces chers chrétiens qui assistaient en foule à "mon départ.

"Avant de monter à cheval, suivant les instructions "de Mgr Taché, je revêtis le surplis et l'étole, et, bénissant "le lac, je donnai officiellement à la nouvelle mission le "nom de Notre-Dame-des- Victoires. Cette mission su- "bira, sans doute, bien des assauts, mais la Reine du Ciel, "sa protectrice, est là pour la défendre et la protéger."

De retour à Edmonton, l'abbé Lacombe trouva ample matière à exercer son zèle. La population se composait en grande partie de Canadiens-français, de quelques Écossais et Anglais, tous au service de la Compagnie et généralement mariés avec des métisses ou des sauvagesses. Durant l'hiver, les hommes étaient occupés au ravitaille-

ment des forts en combustible et en provisions de bouche : viande, poisson et gibier.

L'abbé Lacombe n'avait pas encore choisi son domicile; ne sachant trop où aller, il errait un peu à l'aventure lorsque la Providence lui fit rencontrer un écossais protestant M. Colin Fraser, commis de la Compagnie. Le missionnaire accepta avec reconnaissance la gracieuse invitation que lui fit M. Fraser de se retirer chez lui. Bien lui en prit : son hôte possédait une bonne instruction anglaise et d'amples connaissances dans la langue des Cris. C'est avec cet ami dévoué que l'abbé Lacombe passa les longues soirées d'hiver à étudier l'idiome cris et à se rendre compte de ses lois de formation.

"On ne saurait se faire une idée de la difficulté des " verbes et de certaines propositions. Très souvent un "monosyllabe exprime une pensée tout entière. En "possession d'un essai de M. Thibault, j'entrepris de "compiler une grammaire et un dictionnaire. La tâche "était difficile, mais le ciel aidant, j'y pris goût et. . . je "réussis. Avant de prendre mon repos, je classifiais "avec le plus d'ordre possible tous les mots et toutes les "règles grammaticales que j'avais pu recueillir dans la "journée. Je m'aperçus bientôt que mon ouvrage me "rendrait de grands services, et peut-être aussi à ceux qui "viendraient après moi. Telle fut ma principale et "très agréable occupation durant les jours et les longues "soirées de l'hiver 1852-1853."

Cependant, le zèle du missionnaire était loin de se contenter de ce labeur d'érudition. Il catéchisait, enseignait la prière aux jeunes et aux vieux, et surtout s'efforçait de donner le plus de solennité possible au jour du Seigneur. Un certain nombre de Canadiens-français pouvaient chanter le Kyrie et les Répons de la Messe, ce qui ne manquait pas de donner du relief aux cérémonies ; aussi

la jeune génération aimait à y assister. C'était le grain de sénevé jeté en terre qui produirait plus tard une abondante récolte.

A certaines époques de Tannée, le fort Edmonton était fréquenté par les Assiniboines et les Pieds-Noirs qui venaient faire des affaires avec la Compagnie. L'abbé Lacombe profitait de leur passage pour lier connaissance et se faire des amis pour l'avenir.

Le missionnaire préparait aussi des adultes pour le baptême; ils reçurent l'eau sainte tous ensemble, le jour de Pâques. Parmi les nouveaux chrétiens se trouvait un métis de 45 ans, Paul Poulette. D'une vigueur physique redoutable, cet homme s'occupait de médications et de jongleries. Sa conversion fit grand bruit; elle fut si pleine et si sincère, qu'il passa toute la Semaine-Sainte sans boire, manger, ni fumer: c'est du moins le témoignage qu'en ont rendu M. Rowan et sa fille Adélaïde, parrain et marraine du nouveau converti.

— Je n'oublierai jamais ce premier jour de Pâques à Edmonton, dit le père Lacombe; je n'ai jamais chanté avec plus d'enthousiasme l'hymne de joie que l'Église met sur les lèvres en ce jour: Haec dies quant fecit Dominus. . .

M. l'abbé Bourassa, cependant, venait de quitter sa mission du lac Sainte- Anne pour la rivière Assiniboine; l'abbé Lacombe dut aller le remplacer. C'est là qu'il apprend que le père Rémas, son futur maître des novices, venait de quitter Saint-Boniface pour le lac Labiche où ils devaient se rencontrer. L'abbé Lacombe attendait ce moment que l'obéissance seule avait retardé pour lui, depuis trop longtemps, pour hésiter un seul instant. Plein de joie à la pensée que ses plus chers désirs vont enfin être comblés, il consent à abandonner quelque temps son troupeau pour se rendre au lac Labiche. La route sera

longue et pénible, ce n'est pas de nature à l'effrayer: les difficultés n'existent plus quand il considère le but à atteindre. Trop heureux de pouvoir assurer dès l'abord le père Rémas de son ardeur et de son dévouement, il vole vers lui et s'empresse de se mettre à sa disposition. Il trouve son futur Directeur dans un état de santé précaire et dans le plus complet dénûment; il lui propose de venir au lac Sainte-Anne pour y attendre le passage de Mgr Taché. Le père Rémas consent et les deux missionnaires reprennent le chemin de Sainte-Anne où les métis les reçoivent avec la plus évidente satisfaction.

Mgr Taché arriva au commencement de la Semaine Sainte. Quel bonheur pour le père Rémas de retrouver son évêque qu'il n'avait pas revu depuis sa consécration! La visite pastorale opéra tout le bien qu'on en attendait; la mission de Sainte- Anne semblait un lieu d'élection par les consolations qu'y trouvaient les missionnaires. Voici d'ailleurs ce qu'en dit Mgr Taché lui-même:

"Si notre âme fût affligée au fort Pitt, par l'ivrognerie "et les désordres des sauvages que nous avons rencontrés, "au lac Sainte- Anne, elle est bien consolée par les vertus "chrétiennes et la grande piété de vos chers chrétiens qui "paraissent si bons et si attachés à leurs devoirs. Notre "cœur de pasteur, heureux de contempler un spectacle si "consolant, boit à longs traits à la coupe des saintes délices "dont Dieu veut bien, quelquefois, enivrer l'âme de ses "missionnaires. C'est ainsi qu'il veut, bien souvent, "récompenser les faibles efforts de ses enfants."

La fête de Pâques réunissait à la mission tous les chrétiens, anciens et nouveaux. L'évêque confirma 98 personnes arrachées depuis peu à l'idolâtrie. Dans son allocution de circonstance, il leur parla en ces termes :

"Nous célébrons en ce moment le triomphe de la "résurrection du divin Rédempteur; notre cœur est rempli

"de joie, de consolation et d'espérance!. . . Vous êtes "heureux, et vous le serez toujours, tant que vous accomplirez vos devoirs de bons chrétiens. Je voudrais rester "plus longtemps auprès de vous, mais mon ministère m'appelle ailleurs. Je vous laisse le bon père Lacombe, et je "compte sur votre bonne volonté pour l'aider dans son "travail, par votre docilité à vous rendre à ses enseignements et à suivre ses bons conseils."

De tous côtés, malheureusement, le besoin de prêtres se faisait de plus en plus impérieusement sentir, et Mgr Taché se voyait dans l'impossibilité de permettre à l'abbé Lacombe de commencer immédiatement son noviciat. Une fois de plus, il fallut se résigner et se soumettre à la volonté divine. Le père Rémas repartit pour le lac Labiche, tandis que son novice se remettait à courir la prairie et conquérait de nouvelles âmes au Christ.

Au printemps 1855, il se décidait à faire le voyage du Petit lac-des~Esclaves et de la rivière la Paix. Ces parages, à environ 500 milles d'Edmonton, avaient été visités, dix ans auparavant, par l'intrépide abbé Joseph Bourassa, de qui il est dit "qu'il a fait peu de bruit, mais beaucoup de bien". M. l'abbé Lacombe y parvint au matin du jour de la Pentecôte; lui-même a raconté la scène.

"En un instant, mon canot est entouré par une foule "d'indiens tout joyeux de revoir 1' "Homme de la Prière". "Ces pauvres gens, qui m'attendaient depuis plusieurs "jours, commençaient à désespérer et se préparaient à "lever le camp pour leur tournée de chasse. Dans leur "joie délirante, ils me prodiguent mille démonstrations "d'amitié, les chers métis surtout, dont plusieurs se sont "conservés très bons:

"Mon Père, disaient-ils, tu vas nous mettre en "règle avec le bon Dieu. . . Les mariages de beaucoup

"d'entre nous n'ont pas été bénits, faute de prêtre. Nous "avons enseigné à nos femmes et à nos enfants les prières "que nous connaissons, leur recommandant aussi le "respect pour V Homme de la prière; nous leur avons "répété bien souvent que sa religion est celle que nous "devons embrasser, et pas d'autre. . ."

Voyant de si bonnes dispositions chez ses nouveaux néophytes, l'abbé Lacombe se met immédiatement à l'œuvre. M. McGilvray, un bourgeois de la Compagnie chargé du fort, se met à sa disposition pour faciliter ses travaux. Grâce à lui, un hangar est décoré de branches d'arbres et d'étoffes aux couleurs éclatantes pour frapper l'imagination un peu enfantine des sauvages. C'est là que, tous les matins, le missionnaire célèbre le Saint- Sacrifice en présence des métis et des sauvages du camp.

"Mes fatigues et mon dénûment sont bien compensés, "dit le père Lacombe; jamais je n'avais vu plus d'em- "pressement pour écouter la parole du prêtre; c'était "comme un "feu roulant"; aussi je m'en donnais à cœur "joie et je passais les jours et les nuits dans l'exercice de "mon saint ministère."

Dans ses moments de loisirs, aidé des métis et des sauvages, il prépare des pièces de bois pour la construction d'une église. Après deux semaines pendant lesquelles les exercices de la mission s'étaient poursuivis avec le même enthousiasme, le missionnaire annonce qu'il doit aller à 125 milles en remontant la rivière la Paix, porter la bonne nouvelle à des frères qui ne la connaissent pas encore.

— Mes enfants, vous vous êtes montrés si bons et si dociles qu'il m'est bien pénible de vous faire mes adieux, mais ne faut-il pas aussi que vos frères de là-bas apprennent à leur tour à connaître Dieu et à l'aimer ? . . .

Malgré leur grand désir de le retenir, les sauvages lui répondent :

— Père, il est raisonnable que tu ailles faire d'autres chrétiens. . .

— Monsieur McGilvray veut bien me confier son fils et des chevaux, mais qui de vous me servira de guide pour me conduire et me ramener ? Cela demandera probablement un mois . . .

Un jeune catéchumène se lève et dit:

—Moi, Père.

— Quel paiement me demandes-tu pour ce voyage ?

— Mon père, je demande que tous les jours, matin et soir, tu m'enseignes ta religion, pour que je puisse être baptisé bientôt . . .

Cette magnifique réponse d'un jeune homme qui n'avait qu'une bien faible notion de la religion et de sa nécessité, impressionne vivement le missionnaire qui s'empresse de répondre :

— Mon fils, je te promets ce que tu me demandes, et plus encore; car je vois que la grâce divine est entrée dans ton cœur, et avec elle, il sera facile de faire du bon travail.

Les voyageurs partent le lendemain pour le fort Dunvegan, et pendant plus d'une semaine que dure l'expédition, le courage et l'habileté du guide ne se démentent pas un seul instant, non plus que son ardeur à suivre les instructions du missionnaire. On arrive enfin à la mission du père Tissier qui n'a pas eu de visite depuis bien longtemps. Quelle joie pour lui et comme il redit joyeusement avec le psalmiste! Qu'il est bon pour des frères d'habiter ensemble ! Ecce quant bonum et quam jucundum habitare fratres in unum !

De retour au Petit lac des Esclaves, l'abbé Lacombe baptisa son jeune compagnon qui s'était dépensé sans compter pour mériter cette faveur. Fidèle aux leçons reçues, jamais cœur ne fut mieux préparé à recevoir l'eau

sainte qui fait enfant de Dieu. Outre ce don du ciel, le missionnaire récompensa avec générosité les immenses services rendus de si bonne grâce et avec un tel désintéressement matériel.

Après cette série de pérégrinations, l'abbé Lacombe rentrait enfin, vers la mi-septembre 1855, dans sa chère mission du lac Sainte- Anne.

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