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CHAPITRE HUITIÈME

"Mon fidèle Alexis". — Michel Normand et sa femme, Rose Plante. — "Herbe-Odoriférante", comment on se fait un nom.

Puisqu'il vient d'être question d'Herbe-Odoriférante, qu'on nous permette de suspendre un instant le cours des événements pour faire plus ample connaissance avec quelques types particulièrement intéressants rencontrés plusieurs fois déjà sur notre route.

D'abord le métis Alexis, que le père Lacombe n'appelle jamais autrement que "mon fidèle Alexis". Il naquit vers 1830, aux environs du lac Labiche, d'un père métis et d'une mère crise, tous deux chrétiens. A l'âge de dixhuit ans, il s'engagea à Edmonton au service de la Compagnie de la Baie d'Hudson; c'est là qu'il rencontra le père Lacombe et qu'il prit comme épouse une sauvagesse chrétienne de nation crise. Son ménage ne fut pas heureux; l'épouse infidèle déserta le foyer pour suivre un étranger. Alexis, miné par la tristesse et le découragement, s'en vint trouver le missionnaire, et sans engagement ni conditions lui offrit ses services. Son ambition était de devenir frère convers, mais sa piété peu éclairée et ses manières étranges ne permirent jamais à la congrégation des Oblats de le recevoir parmi les siens. Le père Lacombe l'attacha pourtant à sa personne comme serviteur et compagnon de voyage; il avait étudié ce caractère bizarre et, sans peine, était parvenu à en pénétrer toutes les

nuances. Sans aucun goût pour les distractions et les amusements, Alexis était plein de cœur et d'ardeur au travail. Très adroit d'ailleurs, il réussissait dans les entreprises les plus hasardeuses.

"Je lui ai vu faire des tours de force et d'adresse in- "croyables, dit le père Lacombe. Sa bravoure allait "jusqu'à la témérité: rien ne lui résistait. Cependant "il n'était ni rude ni dur; ses services étaient toujours "remplis avec charité et délicatesse."

Dans tous ses voyages, par n'importe quel temps et en n'importe quelle saison, à pied, à cheval et en canot, à travers bois et prairies, le bon père Lacombe trouva toujours dans Alexis un guide intelligent et dévoué. Comme tous les métis, il avait le don de l'orientation et se trompait rarement. Pendant dix-sept ans, il rendit au missionnaire des services inappréciables.

Après ce temps, il commença à laisser paraître des marques de dérangement cérébral; il se croyait inspiré d'en haut pour une mission de choix. Le père Lacombe en eut un véritable chagrin et essaya vainement de ramener le malheureux au calme et à la raison. Tous les moyens échouèrent, et, un beau jour, Alexis disparut. Il s'en alla errant de place en place et on le perdit de vue. Plusieurs années après, son cadavre fut trouvé à quelques milles de la mission des RR. PP. Oblats du lac Froid. Dieu, sans doute, n'a pas oublié les grands services rendus par cet homme aux apôtres de son Église . . . Quant au père Lacombe, très affecté par cette triste mort, il se fit pendant longtemps un devoir de recommander cette pauvre âme à la miséricorde divine.

Avec le fidèle Alexis, Michel Normand et sa femme, Rose Plante, sont restés dans le souvenir des premiers missionnaires du Nord-Ouest pour leur fidélité et les services insignes qu'ils rendirent aux missions naissantes.

Nés de parents chrétiens établis à la rivière Rouge depuis 1782, les deux braves métis possédaient là une petite ferme qu'ils cultivaient à la manière de leurs compatriotes; suivant pendant l'été les expéditions de chasse alors que lé buffle n'avait pas encore fui les bords de la rivière Rouge. Sans postérité, ils avaient adopté quelques orphelines qu'ils élevaient comme leurs propres enfants dans l'observance des lois de l'Église. Lorsque les missionnaires Thibault et Bourassa partirent pour la vallée de la Saskatchewan, ils emmenèrent les époux Normand comme serviteurs. Ceux-ci demeurèrent plusieurs années au lac Sainte- Anne et furent une vraie providence pour les missionnaires. Quand M.Bourassa quitta la mission, les deux métis revinrent avec lui à la rivière Rouge. Il faut croire qu'ils regrettaient le lac Sainte-Anne, car ils y retournèrent en septembre 1859 avec le père Rémas et les Sœurs de la Charité. Le père Lacombe ne put cacher sa joie quand il revit sur les bords du lac le couple dévoué.

"Quoi! notre cher Michel et notre bonne Rose nous "reviennent . . . comme je suis heureux de les revoir! "C'en est fait, mes bons amis, vous ne nous quitterez plus "désormais; vous ferez partie de la famille, et nous tâcherons de vous rendre heureux!. . ."

Depuis ce temps, en effet, Michel et Rose sont toujours restés avec les missionnaires. Lors de la fondation de Saint- Albert, ils allèrent tenir la maison du père Lacombe, et rendirent des services marqués, non seulement à lui, mais à toute la colonie. Leur fidélité et leur honnêteté étaient connues par tout le pays; leur piété était un encouragement et un exemple pour les autres, et leur attachement à» la religion capable de résister à toute épreuve; c'étaient des chrétiens vraiment dignes de ce nom.

Au moment de l'établissement du siège épiscopal de Saint-Albert, Mgr Grandin voulut récompenser leur

dévouement en leur réservant un logement dans l'évêché. Ils continuèrent ainsi de nombreuses années encore, à se faire les serviteurs des missionnaires. Tous deux moururent dans un âge avancé, riches des mérites de leurs bonnes œuvres. Leurs dépouilles mortelles reposent maintenant dans le cimetière de Saint- Albert.

Il nous reste maintenant à retracer les principaux traits de la vie d'Herbe-Odoriférante, le grand chef dont nous avons vu au chapitre précédent la vénération pour le nom de Pie IX.

C'était au cours d'un des nombreux voyages du père Lacombe parmi les Cris, alors campés dans la plaine qui s'étend entre la rivière Labiche et la rivière Bataille. La saison était à sa plus grande rigueur et partout la neige couvrait la terre. Dès qu'il fut installé dans la vaste tente qu'on lui avait ménagée, les grands de la nation, qui, bien qu'infidèles encore, étaient de ses amis ,vinrent lui souhaiter la bienvenue. Tous étaient assis à terre autour du feu, le chef seul se tenait debout. C'était un homme de taille moyenne, mais bien proportionnée, qui ne manquait pas d'une certaine élégance. Avec cela une belle figure aux yeux vifs et à l'expression douce et sympathique. Il se nommait en langage cris Wikaskokiseyin, Herbe-Odoriférante.

— As-tu tes médecines avec toi? demanda-t-il tout à coup au père Lacombe.

— Oui, quelques-unes, répondit le missionnaire.

— Veux-tu soigner mon gendre, qui est très malade ?

— Certainement, mais quel mal a-t-il ?

— Je vais le faire venir, et tu verras par toi-même.

— Quel âge a ton gendre ?

— Trente-cinq ans, et il est très fort; mais les souffrances qu'il endure l'ont mis dans un état de faiblesse excessive. Le cœur me manque de le voir ainsi souffrir.

Pendant qu'on va chercher le malade, le chef raconte l'accident dont son gendre a été victime deux mois auparavant.

— Pendant un combat, son fusil fit explosion et il eut une main affreusement mutilée. Alors il s'attacha le bras, fortement serré, au-dessus du poignet et se coupa lui-même la main avec son couteau de chasse. Mais par suite du froid et du manque de soins, le mal s'est mis dans tout son bras et s'est étendu jusqu'au coude. . . Le voici, vois par toi-même . . .

La gangrène, en effet, s'était emparée du membre malade ; à la vue de la plaie hideuse, le père ne put réprimer un mouvement d'horreur.

— C'est trop difficile pour moi, dit-il au chef, les plus grands médecins de mon pays seraient embarrassés devant un cas semblable. Que veux-tu que je fasse, moi qui n'ai ni leur science, ni leur habileté ? . . .

Herbe-Odoriférante ne se rend pas à cette excuse; se tournant vers les siens il leur dit à mi-voix :

— Si nous étions chrétiens, il le soignerait bien; mais pour nous, il ne fera rien . . .

Pourtant il insiste en suppliant.

— Soigne-le, Père, et fais ce que tu pourras. Quand tu auras fait ce que je te demande, je ferai ensuite pour ton Dieu ce que tu demanderas de moi!

La situation était embarrassante . . . Sans instruments de chirurgie, sans produits pharmaceutiques, et surtout sans connaissances suffisantes, qui eût osé entreprendre pareille cure? Le père Lacombe se débattait dans un dilemme, soigner le malade ou l'abandonner. Dans les deux cas, c'était renoncer à l'espoir de convertir ces sauvages, car il n'avait pas la présomption de penser le guérir. Pourtant, si Dieu voulait ... Et pourquoi ne voudrait-il pas ? . . . Perdre pour perdre, autant valait-il risquer de

gagner. Résolu, le missionnaire implore d'abord le secours d'en-haut:

— O mon Dieu, vous quiètes le maître delà vie et de la mort, aidez-moi à sauver cet homme ! . . . Une opération est nécessaire; guidez ma main inexpérimentée, et donnezmoi la force de surmonter mes incertitudes et mes répugnances. Mon Dieu, je vous confie ce pauvre malade, et, avec lui toute sa nation qui se fera chrétienne si vous donnez le succès à mon entreprise!

Puis il se tourne vers le chef:

—Puisque tel est ton désir, je vais tenter l'impossible; mais si ton gendre meurt, ne pense pas mal de moi. . . Et d'abord, dis-moi, est-il prêt à souffrir? Car pour guérir, il faut souffrir .

— La souffrance ne lui a jamais fait peur, ne t'inquiète pas de cela. Et, s'il meurt, je ne te voudrai pas de mal.

Tout ému, le père Lacombe se met à i^œuvre. La courroie de peau de buffle était restée autour du bras; c'est elle qui en empêchant la circulation était la cause de tout le mal. Mais à présent, il était bien difficile de l'enlever; les chairs tuméfiées s'étaient gonflées tout autour et l'entouraient d'un bourrelet purulent. Le père examine minutieusement son propre bras pour ne pas risquer de toucher une artère et joue résolument du rasoir. Un flot de pus s'échappe par l'incision et le blessé pousse immédiatement un soupir de soulagement. Tout alentour, les sauvages attentifs prodiguent des marques d'approbation, et le père Lacombe, encouragé par ce premier succès se hâte à la besogne. La malheureuse courroie est enlevée, les plaies sont nettoyées, cautérisées au nitrate d'argent et bandées. Poursuivant son œuvre de médecin, le missionnaire prescrit à son client le repos et une diète absolue : lui-même surveille l'observation de ses prescriptions en

même temps que l'effet de la cure. Cet effet est merveilleux; tous les jours le mieux se précise davantage, et au bout de trois semaines, le sauvage était parfaitement guéri.

Il est facile de s'imaginer la joie et l'enthousiasme de toute la tribu devant ce résultat surprenant. Tous s'ingéniaient pour prouver au père combien ils l'admiraient et l'aimaient. Et lui, songeant toujours à sa mission divine, attendait l'occasion de rappeler au chef la promesse solennelle qu'il avait faite.

Dr, un soir que la petite cloche appelait les sauvages chrétiens à la prière, quelle ne fut pas la surprise de la Robe-Noire de voir arriver Herbe-Odoriférante avec une quarantaine des siens!. . . La prière se poursuivit comme de coutume; quand tout fut fini, le chef cris demanda la permission de parler :

— Vous tous qui êtes ici présents et qui m'écoutez, vous êtes sans doute bien étonnés de me voir mêlé aux chrétiens ce soir. De tout temps vous m'avez connu le fidèle défenseur de la religion de nos pères, et comme chef, vous m'avez toujours vu présider nos grandes médecines"1... "Aujourd'hui, en présence du maître de la vie et de notre ami, l'Homme de la prière, je publie hautement, devant vous tous assemblés, que je renonce à toutes nos croyances et à toutes nos superstitions, pour embrasser la religion de la Robe-Noire .

En disant ces mots, Herbe-Odoriférante tombe aux pieds du prêtre et lui demande de le marquer du signe des chrétiens. Tout ému, le missionnaire guide la main du chef et lui apprend à faire le signe de la croix, lui disant, comme autrefois saint Remi au roi Clovis: "Brave chef, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré!" Le

1 Solennité religieuse chez les Sauvages.

gendre d'Herbe-Odoriférante, que le père Lacombe avait si heureusement guéri, et toute sa suite voulurent suivre l'exemple du chef.

Plusieurs mois durant, le père s'occupa de les instruire et de les préparer au baptême. Or, il arriva qu'avant le temps fixé pour la cérémonie, ils firent tous une expédition de chasse où ils furent plus heureux qu'ils n'avaient jamais été auparavant. Ils ne manquèrent pas d'attribuer ce résultat extraordinaire à l'influence de la religion qu'ils se disposaient à embrasser. Tout pleins d'une joie débordante, ils revinrent au lac Labiche remercier le missionnaire et organisèrent un plantureux festin dans la prairie.

Le père Lacombe, profitant alors de leur enthousiasme, les rassemble autour de sa tente pour réciter en commun la prière du soir. Il donne de salutaires avis que tout le monde écoute avec le plus grand respect. Après quoi, suivant l'usage, les femmes et les enfants se retirent sous leurs tentes et les anciens de la tribu restent à fumer et à deviser gravement. A un certain moment, Herbe- Odoriférante s'adresse au père Lacombe :

— Mon associé, tu t'apprêtes à me baptiser, mais sais-tu bien tout le mal que j'ai fait autrefois?. . . Si tu le savais, tu ne le voudrais plus ...

Plus ému par cette humble sincérité qu'il ne veut le laisser paraître, le prêtre montre son crucifix d'oblat.

— Vois-tu, dit-il, celui qui est cloué sur cette croix ? C'est pour sauver tous les pécheurs qu'il est venu sur la terre et qu'il s'est laissé crucifier. . . Il ne demande qu'une chose, mais cette chose, il l'exige . . .

— ■ Laquelle ? reprend vivement Herbe - Odoriférante.

— Regretter ses péchés . . . Regrettes-tu le mal que tu as fait ?

— Si je le regrette ? . . . Oui, il y a longtemps que je

Chef cris

pleure tous ces crimes, car je sais bien que j'ai fait de la peine au Grand-Esprit. . . Tiens, écoute, je veux maintenant te raconter ma vie passée, et ceux qui sont ici diront si je parle la vérité.

Je n'ai jamais connu mon père ni ma mère. Orphelin dès ma toute petite enfance, une vieille femme m'adopta pour son fils. Elle m'aimait beaucoup et je la regardais comme ma mère ; bien souvent je l'ai vue pleurer parce que j'étais abandonné et tenu à l'écart par tout le monde. Dans notre nation, c'est la coutume de mépriser les orphelins et de les considérer moins que les chiens. C'est ainsi que j'ai grandi dans l'abandon et le mépris.

Par tout le camp, on ne me désignait que sous le nom de Ekaka-Owivowinit — celui qui n'a pas de nom. Combien je souffrais de cette situation, nul ne pouvait s'en douter, pas même la brave vieille qui m'avait adopté; je rongeais mon frein, et sans en rien dire à personne, j'attendais le moment de me faire un nom. J'aurais bien voulu prendre part aux expéditions guerrières, mais toujours on me repoussait avec dédain. . . Il me fallait voir partir les autres, ceux qui avaient un nom, magnifiquement équipés par les soins d'une femme ou d'une fiancée, d'une mère ou d'une sœur: des souhaits et des encouragements les accompagnaient le long du chemin. . . Et moi, toujours je restais de côté; qui aurait pu s'intéresser à celui qui n'avait pas de nom ?

Lorsque j'eus compté mes dix-sept hivers, je crus le temps venu de devenir quelqu'un ou de disparaître. Seule ma bonne vieille protectrice fut dans le secret; dans le plus grand mystère, je parvins à me procurer un vieux fusil; tant bien que mal, je fabriquai un lasso, un arc et un carquois que je garnis de flèches empoisonnées. Ainsi équipé, j'embrassai une dernière fois

celle que je considérais comme ma mère, et je partis seul, à la dérobée, par une nuit très obscure, persuadé que personne ne s'inquiéterait de mon absence .

Pendant cinq jours et cinq nuits, je marchai à l'aventure, mais avec toute la prudence possible, à la recherche d'un camp ennemi. Toujours sur le qui-vive, c'est à peine si j'osais dormir et je me terrais comme une bête fauve. Un soir, j'aperçus au loin sur le bord d'une rivière, un grand camp de Pieds-Noirs; le but était tout * près, mais il me fallait encore redoubler de précautions. Je m'embusquai dans un ravin, et toute la nuit je demeurai tapi dans les broussailles. Quand vint le jour, je m'aperçus avec joie que, de ma cachette, je pouvais aisément voir tout ce qui se passait dans le camp des Pieds- Noirs et compter les nombreux chevaux qui paissaient en liberté dans la plaine. Bientôt, un homme de haute taille sortit du camp et s'en vint vers le lieu où je me cachais. Malheureux vieillard, il se préparait à escalader la colline pour rendre hommage à Natous (le soleil) au nom de sa nation, ne se doutant pas du sort qui l'attendait... J'avoue pourtant que j'hésitai à le frapper ainsi par traîtrise, mais le souvenir de ma vie misérable m'incitait à refouler toute pitié; il me semblait entendre une voix qui me criait: 'Tue-le!. . . Tue-le!. . . Fais-toi un nom!. . J'obéis. Dès qu'il fut à portée, je l'abattis d'une flèche, et voyant qu'il respirait encore, je me précipitai sur lui et lui plongeai mon couteau dans le cœur!

Avec un terrible sang-froid, d'un seul geste, je traçai sur le crâne du mort le cercle sanglant : je tenais mon premier scalp; jamais chevelure ne m'avait paru plus belle que celle-là. Dans ma joie, j'arrachai près de là, je ne sais pourquoi, une touffe d'herbes de senteur que je cachai dans mes habits ...

Mais ce n'était pas tout: il me fallait quelque chose

de mieux. Je me mis en tête de m'emparer du troupeau de chevaux qui paissait auprès du camp. Il fallait me hâter, car bientôt tout le monde serait dehors et il ne serait plus temps. Sans plus réfléchir, je me précipitai vers les chevaux, mon lasso à la main. La plupart s'enfuirent effrayés. L'un d'eux cependant se laissa approcher d'assez près et je pus m'en emparer, le monter, et m'enfuir en poussant devant moi le troupeau affolé. Si rapide qu'avait été mon action, j'avais été aperçu du camp, et l'alarme était donnée. Des centaines de guerriers se lancèrent à ma poursuite. Bien en vain d'ailleurs, car ils avaient dû courir après les chevaux échappés et mon avance était grande; je fus bientôt hors de toute atteinte. Je n'en continuai pas moins ma course effrénée, m' arrêtant à peine pour me reposer et faire boire mes chevaux.

A l'aube du jour suivant, j'aperçus enfin les tentes de ma nation; toutes encore étaient fermées. Je traversai la rivière Labiche à la nage et j'entrai dans le camp en conquérant, poussant devant moi un troupeau de quarante chevaux et chantant à pleins poumons le chant de la chevelure: "Levez-vous!. . . levez-vous!. . . criai-je; celui qui n'a pas de nom est revenu vainqueur!. . .Vieillards et guerriers, réjouissez-vous!... Que les orphelins, que tous ceux qui n'ont pas de chevaux s'approchent: j'en possède assez pour satisfaire tout le monde!"

Ils ne pouvaient en croire leurs yeux, et l'émoi était à son comble; les guerriers, les femmes et les enfants se pressaient autour de moi en poussant des acclamations. Les vieillards s'approchèrent à leur tour et commencèrent à me féliciter: "Tu es un brave" disaient-ils. Le chef me dit: "Viens, mon fils que je t'embrasse, tu es un héros!"

Je me souvins alors de l'herbe de senteur que j'avais ramassée à l'endroit même ou j'avais tué ma victime; je la présentai au vieillard. Celui-ci l'accepta; et se tour-

nant vers la foule, il dit bien haut: Herbe-Odoriférante sera ton nom désormais. . . et sois, à partir de cette heure, l'un des grands chefs de la nation!

Puis ce fut le tour de ma mère adoptive qui m'enlaça de ses bras en pleurant : "Mon fils, tu n'es plus un orphelin, tu pourras désormais lever la tête et marcher de pair avec les braves. Je mourrai contente, parce que celui qui n'avait pas de nom s'en est fait un."

Ainsi le grand chef des Cris termina sa narration, disant au père Lacombe: " Homme de la prière, maintenant que je t'ai dit combien j'ai été méchant, pourras-tu "me baptiser? Ne suis-je pas indigne de la compagnie "des chrétiens ?

Le missionnaire, dominant son émotion, s'adresse à l'assemblée tout entière:

"Mes enfants et mes amis, dit-il, le Dieu des chrétiens, le grand chef de la prière, qui a créé toutes choses "et à qui tout appartient, aime tous ses enfants, même les "pécheurs. Il veut le bonheur de tous, oui, de tous ceux "qui regrettent de lui avoir fait de la peine et qui promettent de ne plus lui en faire par mauvaise volonté. Il aime "à pardonner aux méchants qui viennent se jeter dans ses "bras en disant: Mon Dieu, j'ai péché, pardonnez à "votre enfant coupable. — Comme vous autres, par exemple "qui lui demandez pardon et qui voulez l'aimer, il vous "pardonne, et il veut vous donner une belle place dans son "royaume."

Peu de jours après, sous le nom d'Abraham, Herbe- Odoriférante recevait le baptême en même temps que sa femme Sara. Cette conversion fut une des plus sérieuses ; elle fut le prélude de beaucoup d'autres. Herbe-Odoriférante fut toujours en grande vénération parmi son peuple, et celui qui n'avait pas de nom devint le plus célèbre d'entre les siens. Il prit une part importante dans les

traités conclus entre le gouvernement du Canada, les Cris, les Chippewayans, les Assiniboines et les Chippways. Son nom et ses discours figurent en plusieurs endroits des rapports publiés par le gouverneur Morris au sujet de ses négociations avec les différents chefs. Dans tous ses entretiens avec les siens, Herbe-Odoriférante ne cessait de prêcher la conciliation, la paix et la concorde. Nous nous en voudrions de ne pas citer quelques extraits de ses harangues :

"Mes enfants et amis, je vous dis ces choses en présentée de l'être divin. Tout ce qui nous arrive est pour "notre bien, et je ne vois rien qui puisse nous alarmer. "J'accepte avec joie les offres qui nous sont faites, et je "tiens votre main sur mon cœur, en témoignage de mon "désir de voir notre union subsister autant que la terre "durera et que la rivière coulera.

" Le grand roi, notre père, a les yeux fixés sur

"nous en ce jour; il nous considère comme des égaux; il "étend sa miséricorde à toute la terre, et il a ouvert un "monde nouveau pour nous. . .

" Je plains ceux qui n'ont pas autre chose que

"le buffle pour vivre

" .Puisse cette terre ne jamais boire le sang des

"Blancs! Je remercie Dieu, aujourd'hui, de pouvoir lever "la tête et de voir l'homme blanc et l'homme rouge se "tenir ensemble dans la paix. Je souhaite que cette union "dure aussi longtemps que le soleil nous éclairera!. ..."

Plusieurs années après son baptême, Herbe-Odoriférante accompagna le père Lacombe à Saint-Boniface et y fut confirmé par Mgr Taché. La cérémonie fut des plus solennelles. Les mémoires du temps disent que les fidèles se pressaient autour du chef qui, au milieu de tant de splendeur, gardait une attitude remarquable de dignité simple. L'archevêque prononça un magnifique sermon en

cris, langage que comprenaient tous les métis et un grand nombre de Blancs. Le père Lacombe, à son tour, félicita Herbe-Odoriférante de sa fidélité à correspondre aux grâces du Seigneur. Il l'encouragea à demeurer constant dans ses dispositions jusqu'à la mort.

Le vieux chef, au comble de la joie, répondit avec un à-propos remarquable à tous les témoignages de sympathie qu'on lui prodiguait; il sut remercier tous les assistants et exprima sa grande satisfaction de tout ce qui avait été fait pour lui et sa nation. Le gouverneur Morris, en témoignage de sa haute estime, lui fit présent d'un très beau revolver. Herbe-Odoriférante fut tellement heureux de ce cadeau qu'il ne s'en séparait jamais et le faisait admirer à tout venant. . . Hélas! il ignorait combien dangereuses sont ces armes modernes, lui qui n'avait jamais eu que ses flèches et son vieux fusil!. . .

Un jour qu'il montrait le revolver à son beau-frère, celui-ci, sans s'en apercevoir, pressa la détente, et le noble chef tomba, frappé d'une balle en plein front. On ne saurait s'imaginer la consternation des indiens à la nouvelle de cette mort inopinée. Ce fut un deuil général, non seulement chez les tribus sauvages, mais même parmi les gens civilisés, et principalement parmi les missionnaires, qui r .^nsidér aient Herbe - Odoriférante comme un précieux secours dans leurs rapports avec les populations sauvages. Le père Lacombe le pleura comme un frère et adressa d'ardentes supplications à Dieu pour le repos de son âme. Aujourd'hui encore, dans sa vieillesse, il ne peut parler de cet ami, dont la conversion fut si sincère, sans que les larmes lui viennent aux yeux.

"J'ai confiance, dit-il, que le bon Dieu, à qui il fut toujours fidèle depuis sa conversion, lui aura donné une belle place en son beau paradis."

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