CHAPITRE NEUVIÈME
ylsite de lord southest. — les sœurs grises au lac Sainte-Anne. — La crosse de Mgr Taché. — La
FUTURE MISSION DE SAINT-ALBERT. Le PÈRE La-
combe ingénieur i il jette un pont sur la rivière Esturgeon. — Saint-Albert en 1863. — Un baptême "in extremis". — Les témoins de la Robe-Noire.
Sous F effort continu des missionnaires, la moisson devenait de plus en plus abondante; une ère de prospérité s'ouvrait pour le lac Sainte-Anne et les missions environnantes. Mais en même temps, les charges devenaient de plus en plus lourdes, et malgré tout leur zèle, les deux religieux durent s'avouer qu'ils ne pouvaient plus suffire à la besogne. Il leur fallait de l'aide. Le père Rémas partit pour Saint-Boniface dans l'espoir d'en ramener quelques religieuses.
Pendant son absence, le père Lacombe s'occupa de leur préparer un logement et une maison d'école. A ce moment, il reçut une visite inopinée : celle de lord Southest, "bel homme, haute stature, physionomie avenante, allures distinguées, plein d'amabilité". 1 Le grand seigneur anglais visitait le pays et n'avait pas voulu quitter Edmonton sans faire la connaissance du missionnaire dont
1 Mémoires du père Lacombe.
il avait tant entendu vanter l'activité et le dévouement. Au cours de sa visite, le noble lord se montra très intéressé par tout ce qu'il voyait.
"Je suis heureux, dit-il, de constater la prospérité et la bonne "tenue de toutes choses; c'est une oasis dans le désert ; les "chevaux, les vaches, les chiens sont gras, les chats "même ont bonne mine. Les jardins sont bien entretenus "et, ornés de toutes sortes de fleurs empruntées aux "bois et à la prairie, ils n'en sont pas moins du plus "charmant effet. On se croirait dans une ferme des pays "civilisés."
Dans la chambre des missionnaires, à la vue des images pieuses et des livres de choix qui en faisaient tout l'ornement, il laissa échapper ce témoignage à la louange de l'Église catholique et de ses prêtres :
"Rome a un grand avantage sur nous, protestants, "dans la classe d'hommes qu'elle se choisit comme missionnaires. Ce sont des hommes cultivés, parfaitement "instruits, et pourvus des connaissances nécessaires pour "mener toutes choses à bonne fin. Il est loin d'en être "ainsi chez nous."
Il aurait voulu faire l'acquisition d'un magnifique cheval noir qu'il avait remarqué à la mission; mais à son grand regret, le père Lacombe se vit obligé de lui refuser ce plaisir. C'était un cadeau que lui-même tenait personnellement des indiens. Comme compensation, il en offrit deux autres non moins beaux que Lord Southest voulut payer 19 louis chacun. C'était une grosse somme, mais le père Lacombe trouva le moyen de la dépenser bien vite et fort à propos: sa mission avait tant de besoins! Lord Southest partit enchanté de sa visite.
" J'éprouve un vrai chagrin, dit-il, de quitter le lac "Sainte- Anne où j'ai rencontré une si généreuse hospitalité; "vous m'avez comblé d'attentions et chargé de provisions.
"Que Dieu vous récompense et fasse prospérer vos missions!"
Sur le point de s'embarquer pour l'Angleterre, il écrivit encore de New- York une longue lettre de remerciements au père Lacombe, et lui envoya une mignonne serrure de cuivre pour un coffre que le père achevait lors de son passage.
Les Sœurs de la Charité- arrivèrent à la mission le 24 septembre 1859. Elles n'étaient que trois: Sœur Émery, Sœur Lamy et Sœur Alphonse. Le père Lacombe les reçut avec joie et s'institua leur professeur de cris. Une école fut immédiatement ouverte, elle compta dès le - début une trentaine d'élèves.
"Comme on les aime, dit le père Lacombe, et comme "on s'attache à elles! Cette communauté des Sœurs "Grises est admirable d'abnégation et de générosité, "non seulement en envoyant ses religieuses dans des "missions si éloignées et si difficiles, mais en les donnant, à "la seule condition de leur procurer les secours spirituels et "la facilité de remplir leurs obligations et de suivre leur "règle. . . Nous étions bien pauvres, mais ces bonnes "religieuses partageaient joyeusement notre pauvreté et "les rigueurs du temps. Toujours à la veille de manquer "de tout, nous avons toujours trouvé le strict nécessaire; "métis et sauvages étaient heureux de nous faire partager "leur pauvre repas de pimikkân et les produits de leur "chasse".
Cependant, le père Lacombe se préparait à recevoir la visite de Mgr Taché. Le vénéré prélat avait quitté Saint-Boniface au mois d'octobre 1860; après avoir visité l'île à la Crosse, la mission Saint-Jean-Baptiste, la mission de Notre-Dame-des- Victoires du lac Labiche, il entreprenait, le 13 décembre, le voyage du lac Sainte- Anne en compagnie du métis Alexis.
Le temps était superbe, mais très froid et la neige encore peu abondante; on ne pouvait utiliser les raquettes ni la traîne à chiens. Vers midi, les voyageurs harassés durent faire halte. Pendant qu'Alexis réunissait à grand peine assez de bois pour faire bouillir le thé, Mgr Taché était tombé dans une mélancolique rêverie.
— Etes-vous malade, monseigneur? demande Alexis.
— Non, mon brave; mais j'ai froid, j'ai faim, je suis fatigué, et. . . je me sens triste. . .
— Si vous voulez, monseigneur, je vais dresser la tente, et vous pourrez vous y reposer; je crains que Votre Grandeur ne puisse faire le long trajet qu'il nous reste à parcourir.
— Non, mon Alexis, répond l'évêque, c'est inutile; mais je dois t'avouer qu'il me vient dans l'idée en ce moment, je ne sais pourquoi, que je devrais être dans ma maison. . .
Était-ce un pressentiment ? On peut le croire ; car à la même heure, à trois cents lieues de là, l'évêché et la cathédrale de Saint-Boniface étaient la proie des flammes.
Le 20 décembre, après avoir accepté au fort Edmonton la généreuse hospitalité de M. William Christie, Mgr Taché attaquait la dernière étape qui devait l'amener au lac Sainte-Anne. De son côté, le père Lacombe se hâtait à la rencontre de son bien-aimé pasteur qu'il pensait trouver à Edmonton. A vingt milles du fort, il aperçoit un cavalier qu'il ne peut reconnaître, emmitouflé qu'il est d'épaisses fourrures; le père va passer son chemin.
— Vous êtes bien fier, père Lacombe; vous ne daignez même pas me regarder!
Un cri de surprise s'échappe de la poitrine du père Lacombe :
— Eh quoi ! Monseigneur ? Est-ce bien Votre Grandeur ? . . .
— Eh! oui! c'est bien moi, et pas un autre, reprend Tévêque en descendant de cheval et lui sautant au cou. Ah! c'est ainsi, père Lacombe, que vous reconnaissez vos amis ? . . .
Hors de lui, le jeune Oblat ne sait que bredouiller: — Monseigneur Taché ici ! . . . Est-ce possible ? . . . estce possible ?
Alexis, heureux de la surprise faite au père Lacombe, ajoute malicieusement:
— Ah ! ah ! nous vous avons devancé cette fois ! . . .
Au lac Sainte- Anne, on ne s'attendait pas à recevoir l'évêque ce soir-là; le père Lacombe avait dit en partant, qu'il tâcherait d'être de retour le lendemain . . . Les religieuses entendent soudain le bruit d'une caravane qui approche. Tremblantes de peur, elles se demandent qui peut se présenter à cette heure, quand la voix du père Lacombe vient les rassurer et les affoler en même temps:
— Ouvrez, ouvrez à Monseigneur !
On se précipite, on bat le rappel, la porte de la chapelle s'ouvre, et, comme à Béthanie, on suit le maître qui sourit et bénit. Le missionnaire, sur son passage, a donné le signal aux chrétiens d'alentour, qui se sont hâtés d'accourir, et l'humble petite chapelle est remplie quand les Sœurs entonnent d'une voix émue le Magnificat et YEcce quam bonum. Monseigneur dit ensuite quelques mots et entonne le Te Deum. . . Le père Rémas, qui était allé voir un malade, arrive juste à ce moment.
"Tout essoufflé, lui qui n'a pas de voix, poussa "cependant, pour marquer sa joie, tous les sons auxquels "son gosier put livrer passage", dit malicieusement le père Lacombe.
La présence d'un évêque à Sainte-Anne excite la curiosité des métis et des sauvages qui n'ont jamais vu si
grand personnage. Deux métis attachés au service du missionnaire, Michel Normand et sa femme, les "piliers de la mission", font valoir leur importance en se multipliant pour servir le chef de la prière et lui préparer son repas .
La fête de Noël approchait, et Monseigneur Taché désirait officier pontificalement. Par malheur, il n'avait pas apporté sa crosse. Mais le père Lacombe n'est jamais à court: à l'aide de son couteau, il a vite fait d'en confectionner une de bois vert. Il la peint avec de l'ocre jaune et l'offre au prélat pour l'office de Noël. C'était bien misérable! Mais les sauvages n'avaient jamais rien vu d'aussi beau que ce pasteur en habits sacerdotaux, mitre en tête et crosse à la main; jamais ils n'avaient entendu des chants aussi majestueux, un sermon aussi touchant prononcé dans leur langue.
"Pour nous, dit le père Lacombe, nous nous croyions "au temps de la première Noël, alors que les bergers venaient adorer l'Enfant-Dieu dans la pauvre crèche de- "Bethléem. .
Pendant son séjour au lac Sainte- Anne, Mgr Taché reçut en audience le grand chef des Pieds-Noirs Crowfoot (Pied de corbeau). L'indien avait revêtu ses plus somptueux vêtements qui, vraisemblablement, étaient plutôt des haillons.
— Homme de la prière, j'ai une faveur à te demander, au nom de toute ma tribu. . . Donne-nous une "Robe-Noire" pour nous instruire. Je te promets, au nom de toute ma nation, que personne ne le molestera, et que nous nous abstiendrons, pendant qu'il sera au milieu de nous, de faire la guerre à nos ennemis, les Cris...
1 Mgr Taché laissa cette fameuse crosse comme souvenir dans la petite chapelle où elle fut accrochée à l'un des chevrons.
Que ton missionnaire apporte une bannière blanche avec une croix rouge : par ce signe, il sera respecté de tous nos enfants.
Le vénérable prélat fut tout heureux de pouvoir accéder à la pressante requête du chef des Pieds-Noirs. Il lui recommanda surtout d'avoir bien soin de son missionnaire, d'autant que ce serait leur ami, celui qui les avait si bien soignés pendant l'épidémie de fièvre. Crowfoot et sa troupe s'en retournèrent satisfaits porter la nouvelle à leur nation.
Profitant de la présence de son évêque, le père Lacombe fit remarquer que les métis de Sainte-Anne commençaient à tirer parti des bienfaits de la civilisation: ils abandonnaient en grand nombre la vie nomade pour se livrer à la culture. Malheureusement, au lac Sainte- Anne, la terre est avare de ses richesses ; il faudrait aller plus loin, aux environs du lac Esturgeon, pour trouver un terrain propice à la colonisation.
Un matin donc, chaussant les raquettes, les deux intrépides missionnaires parteot avec leur traîne à chiens et s'en vont examiner les lieux déjà explorés avec soin par le père Lacombe au cours de nombreuses excursions. Tout en devisant des intérêts spirituels et matériels de leurs missions, ils arrivent sur la colline qui domine la vallée de l'Esturgeon, à huit milles d'Edmonton, en face d'une délicieuse rivière dont les replis capricieux serpentent dans la vallée avant d'aller se perdre dans le grand lac qui miroite à l'horizon. Mgr Taché s'arrête, et mettant la main sur l'épaule de son compagnon :
— Père, faisons halte ici . . .
— C'est justement là que j'ai coutume de m'attarder, répond le père Lacombe.
— Mangeons donc un bon morceau de pimikkân, ajoute gaiement l'évêque.
Le soleil était , ce matin-là, des plus radieux, la
température clémente. Tout en faisant honneur à leur frugal menu, les missionnaires s'absorbaient dans la contemplation des merveilleuses beautés de la nature . . . Bien des fois déjà, le père Lacombe était venu là et s'était dit que le site conviendrait parfaitement à rétablissement d'une mission. Mais il se gardait bien de faire des remarques et d'intervenir dans les projets de son évêque.
Tout à coup, Mgr Taché se lève, jette un long regard autour de lui et dit:
— Mon père, ce lieu est charmant; je le choisis pour y fonder la nouvelle mission que vous appellerez Saint- Albert, en l'honneur de votre saint patron. . .
Et dans le même temps, il plante bien avant dans la neige le bâton qu'il tient en sa main:
Vous bâtirez ici la chapelle : ce sera désormais la chapelle de Saint- Albert . . .
Plein de reconraissance, le père Lacombe s'incline devant l'ordre de son évêque.
— Monseigneur, vous me faites un grand honneur et
un vrai plaisir J'avoue que Votre Grandeur est
allée plus loin que mes espérances. J'ai bien des fois admiré cette colline, mais jamais je n'aurais cru qu'elle dût s'appeler un jour la mission de Saint- Albert.
Le 14 janvier 1861, Mgr Taché prenait congé des missionnaires et des chrétiens du lac Sainte- Anne. La visite du saint évêque fut comme le point de départ d'une ère nouvelle dans ces parages, et un développement incroyable suivit de près les bénédictions qu'il avait appelées sur ces lieux.
Après le départ de son chef, le père Lacombe jette un coup d'œil sur la nouvelle tâche qu'il doit accomplir: la fondation de Saint-Albert et l'évangélisation des Pieds- Noirs. Son esprit aventureux va trouver là un aliment au zèle qui le dévore. Maintenant que la mission du lac
Sainte-Anne est organisée, la vie qu'il y mène lui semble trop tranquille pour satisfaire son impérieux désir de pousser toujours plus avant les progrès du christianisme.
Son premier soin est d'ériger une chapelle au heu désigné par Mgr Taché: le temps est venu de commencer les travaux. La neige, l'éternelle neige qui couvre tout durant les longs mois d'hiver disparaît rapidement:
— Nous allons donc revoir notre bonne vieille mère la terre, disent les sauvages.
— . . .Et puis nous allons nous mettre à l'œuvre, ajoute le père Lacombe.
Dès les premiers jours d'avril 1861, accompagné de Michel Normand, de sa femme Rose, de leur fille adoptive Nancy, et de deux autres métis, le père Lacombe part pour le grand lac qui, dès ce moment, prend officiellement le nom de Saint- Albert. Le petit groupe de voyageurs se rend sur la colline prédestinée, et là, dans une cérémonie très simple, le missionnaire plante une croix de bois à côté du bâton laissé par Mgr Taché, en attendant qu'il puisse y élever une chapelle, ce qu'il compte faire au plus tôt.
C'est dimanche; le père vient de dire la messe dans sa tente. Tout autour, la charrue, les bœufs, les chevaux et les chiens semblent se recueillir avant le grand travail. Tout le monde a hâte de se mettre à l'ouvrage, et la Rose, en servant le repas se hasarde à dire:
— Prenez des forces; vous en aurez besoin demain, au pied des grands arbres de la forêt.
Le lendemain, le soleil paraît radieux ; radieuses aussi, les âmes des travailleurs qui se lèvent à la pointe du jour et, après un déjeuner frugal, se dirigent vers les hautes futaies qui couvrent les bords du lac et les rives de la rivière Esturgeon. Le père Lacombe s'adresse à ses compagnons:
"Mes amis, il nous faut abattre ces beaux arbres "qui nous fourniront des matériaux pour construire la
"maison de Dieu et celle de ses prêtres, les vôtres aussi. "Mais avant de commencer notre besogne, mettons-nous "à genoux, et prions que le grand maître nous bénisse et "bénisse nos travaux."
Appuyés sur le manche de leur cognée, tous s'agenouillent, font le signe de la croix et récitent à haute voix le "Notre Père" et le uJe vous salue, Marie" qu'ils font suivre de l'invocation : Saint Albert, priez pour nous et aidez-nous à faire la volonté du bon Dieu . . . Après cette prière, le jeune religieux se relève et attaque lui-même un des pins majestueux de la forêt. Ses compagnons l'imitent et, en peu de temps, trois arbres géants sont à terre. De son côté, Rose prépare le dîner des travailleurs; le fracas des arbres dans leur chute la fait tressaillir:
— Mod Dieu, dit-elle souvent en attisant son feu, préservez-les de tout accident!
Le travail se poursuit pendant dix jours; alors on se met à charroyer la coupe, et c'est une opération plus rude que la première. La saison s'avance et il faut abandonner le chantier pour cultiver la terre. Un champ assez vaste est réservé pour la mission; afin d'éviter la perte de temps, deux équipes se relaient, une de jour avec les chevaux, l'autre de nuit avec les bœufs. Chacun travaille courageusement et sans murmure; aussi tout marche à merveille, les travaux de culture avec ceux de la construction. . . Déjà la petite colonie entrevoit le jour où il lui sera permis de jouir du fruit de ses labeurs. Les collines et les vallées sont recouvertes d'un blé qui se dore au soleil; les légumes verts et les pommes de terre garnissent les tables des colons; la maison du prêtre, qui doit servir de chapelle, se bâtit comme par enchantement et va bientôt recevoir son hôte. . . Dieu, désoimais, ne quittera plus cette colline où il a établi son temple et où monteront dans la suite des temps les actions de grâces de ses créatures
fidèles. Non nobis, Domine, non nobis; sed nomini tuo da gloriam! "Non pas à nous Seigneur, non pas à nous; mais à votre nom donnez l'honneur et la gloire !"
Après l'hiver, temps des résolutions et des projets d'avenir, le printemps a passé et a vu germer les espérances; l'été pareillement a vu le travail multiplier les promesses. . . Voici maintenant l'automne, le temps précieux de la vendange! Gens de Saint-Albert, ouvrez vos greniers, car la moisson est abondante: tout ce que vous aviez confié à la terre a fructifié au centuple.
Dans leurs moments de loisir, le soir surtout, après la journée terminée, les métis s'en vont à la chasse et à la pêche: toujours ils reviennent chargés. C'est de tous côtés l'abondance. Aussi la mission du lac Sainte- Anne , où est resté le père Rémas,se dépeuple de jour en jour et les métis renonçant de plus en plus à leur vie nomade accourent à Saint-Albert pour devenir colons. C'est le missionnaire qui les reçoit et comme un grand seigneur d'autrefois, concède les territoires.
A mesure que la colonie de Saint-Albert prenait davantage d'extension, la traversée de la rivière Esturgeon devait se répéter plus fréquemment pour rapporter de l'autre rive des matériaux de construction. Or il n'y avait pour l'effectuer qu'un misérable bac construit autrefois par le père Lacombe; d'où, perte de temps considérable et dangers continuels.
"Aux grands maux les grands remèdes, se dit le missionnaire; il me faut un pont."
Chez lui, de la décision à l'exécution, il n'y a qu'un
pas.
Le dimanche suivant, il convoque, après la messe, en assemblée, ses paroissiens et leur dit:
"Mes amis, notre population augmente, ce qui rend "la traversée de la rivière de plus en plus fréquente,
" embarrassante et périlleuse pour chacun. Il n'y a "qu'un moyen d'obvier à cette difficulté: construire un "pont; je viens vous demander votre aide. Ceux qui travailleront auront la traversée libre, ceux qui refuseront "leur concours n'auront pas le droit de passage et je posterai un gardien pour faire observer ce règlement ; j'espère "que vous suivrez les conseils de la raison: nous commencerons les travaux demain matin."
A l'heure dite, pas un homme ne manquait à l'appel; et quand, à la fin de sa messe, le prêtre arriva, il ne trouva que des figures souriantes de bonne volonté. On se mit aussitôt à la besogne, et dans un temps relativement court, un pont solide fut construit. Tant que dura le travaille père Lacombe trouva le moyen de nourrir tout son monde.
"Tant de bouches auraient vite épuisé mes provisions, dit-il lui-même, mais la Providence voulut me "prouver qu'elle agréait ce travail: toujours à court de "vivres, nous n'en avons jamais manqué."
Ce pont était une merveille pour les métis et les sauvages: ils le passaient et le repassaient rien que pour le plaisir. Unique en son genre dans toute la vallée de la Saskatchewan, il était connu au loin et appelé The Bridge, c'était suffisant pour le désigner, puisqu'il n'y en avait pas d'autre dans le vaste territoire de la Baie d'Hudson, comme l'ont fait remarquer Lord Milton et Lord Cheadle. Voici d'ailleurs, d'après le compte rendu de leur voyage, les impressions que ces deux seigneurs anglais rapportèrent de leur visite à Saint-Albert, vers la fin de l'été 1863:
" Peu après notre arrivée à Edmonton, M.
"Hardisty, qui remplaçait provisoirement M. Christie, "nous informa que cinq ours gris avaient attaqué une "bande de chevaux appartenant au prêtre de Saint-Albert,
'et avaient ensuite poursuivi deux hommes à cheval qui 'avaient failli être dévorés. L'un d'eux, le père Lacombe, 'leur jeta son paletot et son chapeau qu'ils mirent en 'pièces, et le prêtre eut le temps de s'enfuir. Le lende- 'main matin, celui-ci organisait une expédition de chasse, 'et nous décidâmes de nous joindre à lui.
"A 9 milles environ du fort, dans un lieu nommé 'Saint- Albert, nous trouvâmes une colonie de citoyens 'métis, qui avaient quitté le service de la Compagnie et 'formé un petit arrondissement que gouvernait le prêtre 'catholique. Il y avait à peine vingt maisons, bâties sur 'un lieu élevé, près d'un petit lac et d'une rivière traversée 'par un pont de bois, le seul dans tout le territoire de la 'Baie d'Hudson.
"La maison du prêtre était une jolie bâtisse blanche, 'entourée d'un jardin et attenante à une chapelle, à une 'école et à un couvent. Le digne prêtre, M. Lacombe, se 'tenait debout devant sa résidence. Nous le saluâmes 'et nous nous présentâmes à lui comme désirant prendre 'part à son expédition de chasse. Il nous souhaita la 'plus cordiale bienvenue, en nous disant que le jour n'était 'pas encore fixé, mais qu'il avait l'intention de prêcher ;'une croisade contre les maraudeurs, le dimanche suivant, 'et de fixer avec les métis le jour où ils pourraient se 'réunir pour cette partie de chasse.
"Le père Lacombe est un homme fort intelligent, et r'nous avons trouvé sa compagnie très agréable. Bien 'que Canadien-français, il parle très bien l'anglais, et 'les métis ont assuré que son parler cris est supérieur au 'leur.
"Nous acceptâmes avec plaisir son invitation de 'dîner avec lui. Il nous fit visiter sa maison: une simple 'chambre avec un grenier au-dessus lui servant de dortoir.
"Le mobilier se composait uniquement d'une table très "rustique et de deux chaises. Les murs étaient garnis de "quelques gravures en couleurs : nous avons remarqué "entre autres, un portrait du pape Pie IX, celui de l'évêque "de la rivière Rouge, Mgr Taché, et enfin une image représentant un groupe d'anges retirant de joyeux saints des "flammes du purgatoire.
"Après un abondant dîner servi de soupe, poisson, "viande sèche et légumes délicieux, nous fîmes avec notre "hôte le tour de la mission. Il nous montra plusieurs "belles fermes avec de riches moissons et des troupeaux "nombreux de chevaux et de bœufs. Il s'était procuré, à "grands frais, des charrues et les instruments nécessaires "à la culture. Au moment de notre visite, il s'occupait "justement de terminer un moulin à farine mû par des "chevaux.
"Il avait bâti une chapelle et établi des écoles pour "les enfants métis. Le solide pont que nous avions traversé était le fruit de son travail. Cette petite localité, "dans son ensemble, était la plus florissante que nous "eussions vue depuis que nous avions quitté la rivière "Rouge. Il faut avouer ici que les prêtres catholiques "surpassent de beaucoup leurs frères protestants par leurs "entreprises autant que par leur influence.
"Ils ont établi des missions à l'Ile à la Crosse, Saint- " Albert, Sainte- Anne, et à plusieurs autres endroits très "éloignés, bravant les dangers et les difficultés. Rassemblant autour d'eux les métis et les sauvages, ils leur ont "inculqué avec succès les notions indispensables de civilisation et de religion. Pendant ce temps, les ministres "protestants restent oisifs à la rivière Rouge, se contentant "de jouir sans scrupule du confort et des aises qu'on
"trouve déjà dans ces parages: tout au plus font-ils, pendant Pété, une visite aux postes les plus rapprochés." 1
Telle était la mission de Saint- Albert en 1863. A cette époque, le père Lacombe et son collaborateur, le père Caër, étaient puissamment aidés par les sœurs et les frères convers. Les Sœurs Grises dont le nombre s'était accru depuis peu s'occupaient de l'école, de l'hôpital et de l'asile Youville où déjà sept orphelines métisses avaient été recueillies. Quant aux bons frères convers, c'est à eux qu'on devait la plupart des améliorations matérielles, en particulier la construction de ce fameux moulin à farine, le premier du genre dans ces contrées, dont parle le rapport que nous venons de citer.
"Ces dévoués collaborateurs, dit le père Lacombe, "dont le zèle était infatigable, se faisaient tout à tous. . . "Hommes de tous métiers, toujours disposés à se prêter "à toutes sortes de travaux, ils ont eu leur large part dans "les difficultés des "commencements".
Toutes choses marchant à souhait à Saint-Albert, le père Lacombe, qui n'en fait jamais assez, à son gré, se décide à aller passer quelque temps parmi les infidèles du lac Labiche et des contrées environnantes. Il prend naturellement pour guide son "fidèle Alexis", auquel il adjoint un autre métis de la tribu des Kootenays nommé François, merveilleux interprète qui connaissait à fond tous les dialectes sauvages. Tous trois se mettent en route, le premier juillet 1863, par une température idéale et la journée se passe dans une joyeuse chevauchée. Le
1 Nous devons à la vérité de faire remarquer la trop grande sévérité de ce jugement. Le champ d'action des ministres protestants ne comportait pas seulement la rivière Rouge: nous les trouvons en 1859 dans le district du Mackenzie contrecarrant l'action des missionnaires catholiques et dans le haut de la Saskatchewan, au lac Pigeon, sous la direction du rév. Woolsey, successeur de M. Rundle.
lendemain, le soleil se lève aussi radieux que la veille, et le père se laisse aller à la contemplation de ce beau matin d'été: les foins commencent à peine à jaunir, et la rosée accroche une perle resplendissante à chaque brin d'herbe; tout pâle au-dessus de la tête des voyageurs, le ciel flamboie du côté du levant avec des reflets d'or et de pourpre. La grande prairie s'étend sans fin de tous côtés et semble morte. . . Non, voici comme une vapeur qui monte dans le lointain et vient ternir le pur azur. . .
"C'est peut-être un campement, dit le père Lacombe; allons voir."
Mais les guides s'y opposent : cela les détourne du chemin. Après un moment d'hésitation, le missionnaire se résigne et reprend la lecture de son bréviaire; ses regards tombent sur ces lignes; Qu'est-ce que V homme, pour que tu te souviennes de luif. . . Qu'est-ce que V enfant des hommes, pour que tu daignes le visiter? . . . C'est que tu l'as fait presque l'égal des anges! C'est que tu l'as couronné de gloire et d'honneur, plus que les autres œuvres de tes mains !
Ces paroles du roi-piophète frappent le missionnaire ; il se tourne vers ses compagnons :
— Quelque chose me pousse vers cet endroit.
— Eh bien ! répondent les guides, vas-y si tu le veux absolument, mais nous ne pouvons te suivre, car si c'est un camp de Pieds-Noirs, notre mort est certaine, puisque notre nation est en guerre avec eux.
— Je réponds de votre vie, et je ferai en sorte qu'ils prennent la mienne avant de toucher à la vôtre. . .
— Père, nous avons confiance en toi; marchons!...
C'était en effet un camp de Pieds-Noirs; ils venaient des solitudes lointaines et n'avaient jamais rencontré le prêtre, mais ils en avaient souvent entendu parler par ceux de leur nation et le désignaient sous le nom de
N at oy a-Piko wan — L'Homme divin. Tous, hommes, femmes et enfants, lui font un accueil enthousiaste; ils le considèrent comme un être surnaturel et lui touchent le visage, la poitrine, le dos, les bras, reportant ensuite les mains sur leur propre personne, comme si, par cet attouchement, quelque chose de la vertu magique émanée du prêtre eût dû leur être communiquée.
Après le repas, composé de larges tranches de buffle rôties, les hommes se mettent à fumer le calumet de paix, et le père Lacombe profite du recueillement qui accompagne toujours cette cérémonie pour leur parler de Dieu, de la vie future, du bonheur d'être chrétien et des avantages de travailler pour celui qui a fait toutes choses.
— Les sauvages Y écoutent avec la plus grande attention, mais l'heure vient bientôt de partir.
— Je reviendrai vous voir, dit le père Lacombe, pour le moment, je dois aller ailleurs.
Comme il va remonter à cheval, un jeune homme s'approche et lui dit :
— Veux-tu voir mon vieux père qui est malade ?
— Sans doute, répond le missionnaire, mais pourquoi ne m'as-tu pas averti plus tôt ?
Et il le suit jusqu'à la loge du malade. C'est un grand vieillard pâle, décharné, le teint livide et les yeux étincelants.
— Je suis content de te voir, dit-il; il y a longtemps que je demande au maître de la vie de me faire connaître YHomme divin. J'avais entendu dire que tu passerais dans nos prairies ; mais j'avais peur de mourir avant de te voir. . . Peux-tu rester un peu avec moi, car je n'ai pas longtemps à vivre ? . . .
— Oui, certainement ; et si j'avais cru qu'il y eut un malade dans cette tente, je serais venu te saluer tout d'abord.
— Je suis bien malade, reprend le vieillard; mes hivers sont finis, et je m'en vais vers mes pères. . . Tu es le premier Homme de la prière que je vois. . . J'aurais été heuieux de te connaître plus tôt pour recevoir tes instructions . . . maintenant il est trop tard.
— Non, non, il n'est pas trop tard. Tu vas voir "comme le Grand-Esprit qui m'a envoyé vers toi est "prompt à faire comprendre sa loi à ceux qui veulent le "recevoir. . . C'est lui, le grand maître de la vie, qui "a exaucé ta prière, parce qu'il veut te voir heureux dans "l'autre monde. Veux-tu apprendre comment tu peux "aller vers Lui à ton tour?
— Oui, oui . . . mais je n'ai plus le temps ... je te l'ai déjà dit.
— Oh ! mon cher vieux, tu as le temps . . . Dieu est bon! Il ne demande pas grand'chose, va. . As-tu bien le désir de le connaître et de l'aimer ? Si tu reviens à la santé, es-tu disposé à ne plus lui faire de peine en commettant le péché ? . . . Serais-tu prêt à aider ceux de tes frères qui auraient besoin de tes services ? . . . Serais-tu assez fort pour leur donner le bon exemple? Tout ce que le Grand-Esprit demande de toi en ce moment, c'est le désir et la volonté de te donner à lui . . .
— Je désire tout cela, depuis longtemps; mais il me manque beaucoup encore. . . J'ai entendu dire que les chrétiens avaient bien des choses à faire. Vois, Père, je ne suis plus bon à rien; cependant je suis prêt à tout . Fais de moi ce que tu veux !
Alors le père Lacombe s'adressant à ses compagnons : —Vous pouvez descendre de cheval, car je vais passer la nuit à instruire ce mourant. Qu'on me laisse seul avec lui.
Ce vieillard qui comptait au nombre des sages de sa tribu n'avait jamais été malade et avait mené la vie la plus
régulière, n'ayant pas connu d'autre nourriture que la viande de buffle et d'autre breuvage que F eau claire des torrents. Quoique idolâtre, il s'était toujours montré, comme put le constater le missionnaire, docile à la voix de sa conscience. D'un courage éprouvé, il avait vaillamment combattu pour sa nation, en ce qu'il croyait être le droit, la justice et l'équité; et, dans les guerres acharnées que se livraient continuellement les différentes tribus, il s'était fait la réputation d'un chef conciliant et pacifique.
— Quelles sont tes croyances — lui demande le père Lacombe.
— Je crois qu'il y a un grand maître unique, et deux esprits, un bon et un mauvais . . .
— Tes idées sont justes. Oui, il y a deux esprits, comme tu le penses, et un seul Dieu, un Dieu unique, en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. L'Esprit bon est la troisième personne de la sainte Trinité tandis que l'esprit mauvais, nommé Lucifer, n'est qu'une créature révoltée contre Dieu qui a été condamnée aux supplices éternels. Cet esprit mauvais, jaloux du bonheur que Dieu promet aux hommes, cherche constamment à les tenter pour les faire tomber en enfer avec lui. Le Fils de Dieu, seconde personne de la sainte Trinité, est venu sur la terre, il y a plus de dix huit cents ans, pour racheter tous les hommes, toi aussi bien que moi. Il s'est fait victime pour nos péchés, et pour obtenir de son père le pardon de tous les hommes; Il a passé 33 ans sur la terre à instruire ses enfants et à leur donner le bon exemple. Ceux qui ne voulaient pas se soumettre à sa doctrine l'ont fait mourir sur une croix: c'étaient les hommes méchants qui n'écoutaient que le mauvais esprit.
Tirant ensuite son crucifix de sa ceinture, le père le montre au vieillard en disant : — Tiens, regarde cette image; vois comme il nous a aimés.
Le moribond tenant le crucifix dans ses mains le contemple longtemps.
— Dis-moi donc quelque chose de l'Homme-Dieu, avant qu'il ne meure sur la croix comme le représente cette image ?
Le missionnaire commence à raconter la naissance de Jésus, sa vie, ses prédications, ses miracles, sa mort, enfin sa résurrection et son ascension au ciel. Il parle des apôtres de l'Évangile, de l'Église catholique fondée par Jésus- Christ . . . Pendant tout ce temps, les yeux du vieux chef restent attachés sur le crucifix et des larmes coulent sur son visage.
— Dis moi encore son nom.
— Son nom est Jésus-Christ : c'est Lui, Dieu comme son Père, la seconde personne de la sainte Trinité, qui nous a rachetés de la mort éternelle, par ses souffrances et par sa mort, comme tu le vois là sur cette croix !*. . .
— Bon Jésus -Christ, prononce alors le mourant, comme je t'aurais aimé, si je t'avais connu plus tôt ... Il est bien tard maintenant, pour commencer à te connaître et à tf aimer ! . . . Vois comme je suis misérable ; mais si tu veux bien encore avoir pitié de moi, je te demande ton amour pour ce qui me reste encore de vie ! Si tu vois ce qu'il y a dans mon coeur, tu sais ce que je veux . . .
Toute la nuit se passe ainsi en pieux colloques, cependant qu'autour de la tente, les enfants et les proches du vieux chef ne cessent de pleurer et de gémir. Au petit jour, le père Lacombe fait prévenir les chefs et convoque tout le camp pour la cérémonie qui se prépare: tous les sauvages se hâtent à son appel. Comme il n'avait ni cierge, ni bougie, il demande à une vieille sauvagesse de tremper un morceau de coton dans la graisse fondue pour s'en faire une chandelle. Celle-ci qui ne connaît pas le sens symbolique de cette lumière, et se figure que le
missionnaire craint de n'y pas voir assez, lui montre du doigt le soleil qui monte à l'horizon en disant:
— Avec une semblable lumière, tu n'as pas besoin de mèche. . .
Le père sourit:
— Elle a bien raison : voilà le flambeau qui convient pour éclairer cette scène. Au moment où le soleil de justice et de vérité va se lever sur cette âme, il est juste que le grand astre qui en est l'image devienne son témoin.
Et pendant que le disque du soleil monte lentement au-dessus des collines qui ferment l'horizon, les rayons de la grâce divine descendent avec le baptême dans l'âme du vieux chef mourant: il ne sait comment exprimer son bonheur.
— Maintenant tu peux t'en aller en paix: le ciel est ouvert pour te recevoir ! Dans quelques heures, tu verras face à face ce Jésus que tu as été si heureux de connaître et qui est venu à toi avec tant de bonté. . . Je vais te quitter, car là-bas, il y a un grand nombre de frères qui m'attendent. Adieu ! . . . Nous nous re verrons là-haut !
Le vieux chef mourut le jour même, pendant que le père et ses deux compagnons continuaient leur chevauchée à travers la prairie, devisant gravement et disant le chapelet pour le nouveau chrétien qui rendait là-bas son âme à Dieu.
Tout à coup, un nouveau camp de sauvages profile ses tentes à l'horizon.
"Hâtons la marche, dit le père Lacombe, là aussi, "il doit y voir du bien à faire."
Le soleil est déjà sur son déclin quand les voyageurs arrivent au campement. Tout de suite le père Lacombe s'en va trouver le chef Wabistikwâyân Tête-Blanche.
— Veux-tu que je pose ici ma tente ?
— Loge où tu voudras, et fais comme tu pourras...
L'accueil est plutôt froid et le missionnaire sait tout de suite à quoi s'en tenir sur les dispositions du chef à son égard. Mais il est trop tard pour reculer et il en a vu bien d'autres: aussi se prépare-t-il à passer la nuit de son mieux.
Le camp si peu hospitalier se composait de 300 sauvages qui, pour la plupart, avaient entendu parler de la Robe-Noire et n'auraient pas demandé mieux que d'écouter ses instructions. Mais ils craignaient d'encourir la colère de leur vieux chef, païen haineux et superstitieux qui se plaisait à entretenir parmi les siens toutes sortes de préventions contre les missionnaires. Dès son arrivée, le père Lacombe a pu le voir réunir tout son monde et leur tenir un discours de circonstance:
"Vous savez que la Robe-Noire est au milieu de "nous; prenez garde de vous laisser séduire comme "quelques-uns qui s'en sont repentis plus tard. Il faut "absolument nous en tenir aux croyances de nos pères, et "ne pas écouter ce chef de la prière qui trompe les indiens "en leur faisant croire que pour être heureux après la mort, "il faut embrasser la croyance des Blancs. Ne croyez pas "un mot de tous ces mensonges, et pour vous convaincre, "écoutez plutôt cette histoire:
"Un jour, mourut un indien ; il avait quitté les "chrétiens après s'être donné à eux. Le Grand-Esprit ne "voulut pas l'admettre à ses grands territoires de chasse "parce qu'il avait été infidèle à la croyance de ses ancêtres. "Il alla donc frapper à la porte du paradis des Blancs, "mais là non plus on ne voulut pas le recevoir parce qu'il "avait abandonné les idées chrétiennes avant de mourir. . . "Il dut revenir sur la terre et revivre sa vie dans les "croyances de sa nation pour ne pas errer éternellement "sans repos. . . "
Il n'en fallait pas davantage pour frapper les imaginations naïvement crédules des pauvres païens, qui ne se souciaient pas du tout d'errer éternellement après leur mort ou de recommencer une autre vie ici-bas. Quelque chose leur disait cependant que leur vieux chef n'avait pas raison et qu'eux-mêmes avaient tort de se défier de la Robe-Noire. Aussi quelques-uns, malgré la défense, s' enhardirent-ils jusqu'à la tente du père et vinrent lui rapporter les propos de Tête-Blanche à son endroit. Ils l'interrogent et s'efforcent de l'embarrasser de toutes manières :
—Est-il vrai, lui demandent-ils, que la tribu des Kootenays 1 qui s'était faite chrétienne, est revenue à ses anciennes croyances et qu'il ne reste plus un seul chrétien dans toute la nation ?
— Prenez patience, dit le père, dans quelques jours je répondrai à votre question ; mais faites attention à la vérité, et n'oubliez pas que le Grand-Esprit déteste ce qui n'est pas selon la vérité . . . Comment pouvez-vous croire aux mensonges de votre chef ? . . . Qui vous assure qu'il vous dit la vérité ? . . . Où sont ses preuves ? . . .
— Mais toi, répond un des sauvages, où sont les tiennes ?. . . D'où vient ton autorité ? Qui te l'a donnée ? . . .
— Patience, vous ai-je dit; vous le saurez bientôt... Le père Lacombe attendait en effet la venue du chef
des Kootenays, Wabikiyou — Aigle-Blanc. Il lui avait dépêché ses deux guides, Alexis et François, pour le prier de venir rendre témoignage de la foi de ses guerriers et démasquer les mensonges de Tête-Blanche.
Celui-ci cependant continuait son œuvre d'hypocrisie et inventait tous les jours de nouvelles histoires pour
1 Evangélisée pour la première fois par les RR. PP. Jésuites.
ruiner le crédit de la Robe-Noire. C'est ainsi qu'il avait reçu la visite de revenants qui lui avaient appris le sort malheureux des Blancs dans l'autre monde: "Ils "ne sont pas admis aux grands territoires de chasse. Le " Grand-Esprit les abandonne, et ils souffrent continuelle- "menfr de la faim, tandis que les sauvages qui sont restés "fidèles ont tout en abondance. . ."
Il y avait déjà plusieurs jous que les deux guides étaient partis dans un tel mystère que pas un des sauvages ne s'était aperçu de leur disparition. Ils revinrent de même; ils amenaient avec eux, non pas le chef "Aigle- Blanc" retenu par la maladie, mais son beau-frère et son fils qui devaient rendre tous deux témoignage à sa place.
"Je vous ai fait venir, leur dit le missionnaire, "pour que vous parliez le langage de la vérité devant cette "tribu où l'on vous a calomniés, parce que vous étiez "loin et que vous ne pouviez vous défendre. Maintenant, "montrez que vous êtes des braves et n'ayez pas peur "de déclarer devant tous que votre tribu est chrétienne et que les paroles de "Tête-Blanche" ne sont "qu'un tissu de mensonges. Le Grand-Esprit inspirera "votre langage et moi je serai là comme témoin de la "vérité... Demain, j'assemblerai tout le camp; seulement quand je vous appellerai vous vous montrerez, et "le Maître de la vérité fera triompher votre cause.
Le père Lacombe s'était jusque-là tenu dans sa tente, ne conversant qu'avec ceux qui le venaient trouver; mais le lendemain matin, à la grande surprise des sauvages, il fait le tour du camp en donnant à la porte de chaque loge le signal ordinaire du rassemblement:
-"Hô. . . ô. . . ô. . . ! Hê!. . Hou. . Hou!. . Hô!. . "Venez, oui venez tous, que je vous parle de la vérité!. . . "C'est moi, la Robe-Noire, le chef de la Prière, qui vous "demande ... Je veux aujourd'hui vous donner la répon-
Le P. Lacombe évangélisant les tribus sauvages.
"se à la question que vous m'avez posée quand je suis "arrivé au milieu de vous. . . Que personne ne manque "au rendez-vous!"
Vers le soir en effet, personne ne manquait: toute la tribu était entassée devant la tente fermée, et le plus profond silence se fit dès que parut la Robe-Noire. Le missionnaire tient d'une main sa bannière à croix rouge et de l'autre montre son grand crucifix d'oblat:
"Mes amis, et mes chers enfants, dit-il, écoutez- "moi!. . . moi, votre père qui vous parle?. . . Voyez celui "qui est sur cette croix: eh bien! Il m'est témoin que je "vais vous parler la vérité. Le prêtre n'est pas un imposteur comme le prétend votre chef. . . Il est Y Homme de "la prière, toujours prêt à vous faire du bien. Il veut "votre bonheur, et il travaille de toutes ses forces pour le "procurer. On vous a dit des choses méchantes de lui et "de tous les chrétiens: c'est l'esprit malin qui a inspiré "tous ces mensonges et ces histoires fabuleuses que des "sauvages intelligents comme vous ont trop d'esprit pour "croire. s
"Mais, où donc est-il celui qui a fait tous ces mensonges?... Qu'il paraisse; qu'il se montre!... Ah! "il se cache aujourd'hui; il a honte de paraître au milieu "de vous... La grosse bête noire le tient entre ses "griffes, elle se rit de lui!. . . Mais viens donc, "Tête- "Blanche", chef incrédule, viens écouter la vérité!. . . "Puisque tu as eu l'audace de tromper ta nation par tes "mensonges, il te faut maintenant reconnaître tes erreurs "et réparer le mal que tu as fait!. . . Voyez, mes' chers "sauvages, comme celui qui a la langue fourchue est "lâche!. . . Il se cache comme une bête fauve; il a peur de "se mêler aux bons. . . de paraître devant ses frères!. . ."
En disant ces mots, le père Lacombe soulève la peau de buffle qui ferme la tente, et les deux Kootenays appa-
missent, dans le costume de leur nation, aux Cris étonnés. Comment ceux-là se trouvent-ils ici? Personne ne les a vus venir ! Pourtant ce sont bien des Kootenays . . . Mais la Robe-Noire s'adresse aux deux étrangers:
"Parlez, mes amis, rendez témoignage pour votre nation !
Et l'un des Kootenays prend la parole :
"Nous protestons contre l'injustice de ceux qui "nous ont calomniés! Nous sommes chrétiens et nous "sommes heureux de le publier à la face des braves Cris . . . "Nous attestons que nous voulons vivre et mourir dans la "religion du Christ qui nous a été enseignée par les "Robes-Noires ! Depuis que nous avons renoncé à nos "fausses croyances, il n'y a pas de sauvages plus heureux "que nous! Nous aimons les Blancs et nous aimons surtout les chrétiens, parce qu'ils sont bons et qu'ils disent "la vérité. Nous aimons beaucoup les Chefs de la prière "parce qu'ils nous font du bien et qu'ils instruisent nos "enfants. Le chef Tête-Blanche a essayé de nous faire "perdre notre réputation parmi les guerriers de sa nation, "en disant que nous avions apostasié: nous protestons "devant la Robe-Noire que nous sommes chrétiens et "que les paroles de votre chef sont fausses. . . Pour une "offense aussi grave, nous exigeons des Cris une réparation, "et nous ne vous tiendrons quittes de l'insulte, que lorsque "vous aurez promis à l'Homme de la prière de faire ce "qu'il vous demandera. . ."
Le second des Kootenays parle de même, et le père Lacombe qui n'a pas dit un mot jusque-là, prononce d'une voix solennelle :
"Mes chers sauvages, qu'ai-je besoin d'ajouter "à ce que vous venez d'entendre?. . . Vous voyez que "vous vous êtes trompés en ajoutant foi à des paroles "mensongères. Je vous en supplie, n'endurcissez pas vos
"cœurs!. . . Le Grand-Esprit vous offre aujourd'hui de "vous recevoir pour ses enfants en vous faisant chrétiens: "rendez-vous à sa voix!... Et moi, voyez comme je "vous aime, comme je suis venu de loin pour vous visiter "et vous aider! Je n'ai pas d'autre désir que celui de vous "rendre heureux en vous enseignant la vérité. Que ceux "qui veulent la recevoir le disent, et s'il y en a qui refusent, "qu'ils aillent se cacher, comme Wabislikweyân, là où "les rayons du soleil ne peuvent pénétrer, car ceux-là ne "sont pas dignes des bienfaits du maître de la vie!"
Les sauvages sont remués par ces paroles du missionnaire ; tous lèvent les mains en criant :
"Nous voulons être chrétiens! Nous voulons être "chrétiens! Nous reconnaissons bien que tu dis la vérité "et que ces deux Kootenays nous disent aussi la vérité. "Demande-nous ce que tu voudras et nous t' obéirons."
Les deux jeunes indiens retournèrent dans leur pays comblés d'honneurs, et le père Lacombe, profitant des bonnes dispositions des Cris, se mit immédiatement à les instruire. Tous se convertirent à l'exception du vieux chef qui mourut misérablement quelques jours après.