CHAPITRE DIXIÈME
En route : des gémissements dans la nuit. — Abandonnée AVEC SON ENFANT. Le COMBAT DES CRIS
ET DES PlEDS-NoiRS. Le PÈRE LACOMBE BLESSÉ.—
Retour a Saint-Paul des Cris. — Le Père Lacombe et son frère gaspard.
La mission de Saint- Albert est en pleine voie de prospérité: la vie du missionnaire se poursuit relativement calme et tranquille dans le train-train coutumier de tous les jours. Cela ne fait pas le compte du père Lacombe qui, comme autrefois au lac Sainte- Anne, se sent envahir par l'ennui. Vers la fin de Tannée 1864, il profite du passage de Mgr Taché et du R. P. Vanderberghe, visiteur général des Oblats, pour obtenir la permission de reprendre ses courses à travers la prairie.
Toujours accompagné de son fidèle Alexis, il s'éloigne donc de Saint-Albert en février 1865 pour courir après les nombreuses brebis errantes des forêts et des plaines; c'est vers les Cris, qu'il a déjà visités à maintes reprises, qu'il dirige ses premiers pas. On est au plus mauvais moment de l'année; la neige couvre partout les solitudes glacées, et le Fahrenheit marque 40 degrés au-dessous de zéro. Les voyageurs jouent des raquettes et ne rompent le silence que par quelques mots laconiques ... A la fin de la
journée, ils atteignent la rivière Labiche et découvrent un sentier fraîchement battu qui les mène à un maigre taillis de broussailles : ils vont pouvoir dresser la tente.
— Mon père, dit Alexis, je suis content de faire la chaudière !
— Et moi, je t'avoue que je commençais à traîner les raquettes.
Le temps pour le père de dételer les chiens et de préparer les lits de branchages, Alexis a récolté du bois à peu près sec et le feu pétille sous la marmite. Le repas est vite expédié, et les coureurs de la prairie s'étendent sur les peaux de buffle pour reposer leurs membres fatigués. Peu à peu, le sommeil appesantit leurs paupières, ils vont s'endormir, quand Alexis tressaille tout à coup: il lui semble entendre un gémissement dans la nuit obscure .... Se dressant sur sa couche, il prête l'oreille, mais n'entend plus rien:
— Père, entendez-vous quelque chose ?
— Mais oui . . . Qu'est-ce donc ? . . . cela ressemble à une voix humaine : écoutons encore . . .
A ce moment, la plainte se fait plus forte et plus prolongée.
— Ce n'est ni un lièvre, ni un hibou, c'est un revenant. . .
— Mon brave Alexis, réplique le missionnaire, je t'assure que messieurs les revenants restent chez eux par des froids pareils . . .
Le pauvre métis qui n'est pas encore complètement affranchi des superstitions païennes, prétend qu'un cadavre est là quelque part.
— Vous verrez demain matin, dit-il, que je ne me trompe pas . . .
Cependant, les gémissements recommencent de plus belle : le père Lacombe se sent lui-même frémir. Il ne croit
certes pas aux fantômes, mais il devine un être vivant, quelque bête peut-être prise dans un piège ... Il se lève donc et dit à Alexis :
— Allons voir !
Mais Alexis, courageux devant une créature ordinaire, n'est pas du tout disposé à courir le risque de rencontrer un revenant: — Je ne me sens pas la force d'aller voir, répond-il.
— Puisque tu n'es pas capable de m'accompagner, j'irai seul: mais tiens ton fusil prêt; s'il y a du danger, je t'appelle! ai.
Lentement, à tâtons à travers les arbres et les broussailles, le père part à la découverte, guidé par les plaintes qui ne s'arrêtent que pour reprendre plus lugubres. Malgré sa bravoure, malgré sa détermination d'aller jusqu'au bout, le prêtre sent l'effroi le gagner. . . L'obscurité la plus profonde l'entoure de toutes parts. Il ne peut avancer qu'à la façon des aveugles; il sonde avec précaution le terrain de son bâton, et ne peut éviter les fauxpas et les heurts. . . Et toujours la même plainte angoissante retentit, toute proche maintenant. Il se penche et cherche de la main autour de lui . . . Quelle n'est pas sa surprise de rencontrer une peau de buffle sous laquelle s'agite faiblement un être vivant, ... A côté, quelques tisons finissent de s'éteindre: il a tôt fait de les ranimer; la flamme pétille et le père aperçoit une femme misérablement vêtue pressant contre son sein un enfant qui semble ne plus avoir qu'un reste de vie . . .
— Que fais-tu ici, et qui es-tu ? interroge le missionnaire.
— J'ai été abandonnée répond la malheureuse; j'ai les pieds gelés, il m'est impossible de marcher. . . Ah! mon histoire est bien triste!
Le père Lacombe lance un appel. Alexis, comprenant qu'il ne s'agit plus de revenants, recouvre à l'instant toute son énergie et accourt. Tous deux placent la femme et l'enfant sur une couverture et les transportent à leur campement. Pendant qu'Alexis prépare un bouillon de pimikkân pour la femme qui n'a rien pris depuis plus de 24 heures, la Robe-Noire lui fait une couche aussi confortable que possible près du bon feu qui réchauffe: il tente de ramener le sang dans les extrémités glacées, mais il est trop tard : la décomposition a déjà commencé son œuvre. . . Les deux voyageurs sentent leur cœur se fondre de pitié devant cette infortune. Comme le bon Samaritain, ils oublient leurs propres souffrances et se désolent de leur impuissance. Le bouillon d'Alexis pourtant fait merveille et la jeune femme semble se ranimer peu à peu; le père la presse de raconter son histoire :
"Je n'ai que vingt ans, et il n'y en a pas encore deux que je suis mariée. Mon mari est devenu "un méchant homme; il ne m'aime plus, et il me maltraite "continuellement : hier encore il m'a battue. Comme les "autres femmes, je l'accompagnai dans une excursion de "chasse; mais voyant qu'il voulait se débarrasser de moi, "je cédai à mon découragement et résolus de me laisser "mourir. Je me levai donc de bon matin, et je m'éloignai "du camp avec mon enfant, en disant à mon mari qu'il ne "me reverrait plus. Le misérable parut insensible à mes "paroles, ce qui acheva de me désespérer. . ."
"Tandis que je marchais à l'aventure, on leva le "camp, et mon mari partit avec les autres sans s'inquiéter "de ce que j'étais devenue. Bien seule désormais, il ne "me restait plus qu'à laisser le froid faire son œuvre; "mes pieds devenaient de plus en plus insensibles. . . "Soudain les vagissements plaintifs de mon enfant qui,
"lui, voulait vivre, et qui réclamait une goutte de lait de "mon sein tari, me rappelèrent à mon devoir. Alors une "grande terreur s'empara de moi: le sentiment maternel "se réveillait et me faisait honte de ma lâcheté. Je coiri- "pris que je n'avais pas le droit de disposer de ma propre "vie, et encore moins de celle de mon enfant. . .
"Rebroussant chemin, j'usai mes dernières forces à "revenir au campement que les miens avaient déjà quitté. "Comme je ne pouvais aller plus loin, je me traînai près "des cendres chaudes pour y mourir. . . Dans mes "angoisses, n'ayant plus aucun espoir et sentant déjà les "transes de la mort, je fis au Grand-Esprit cette prière: "Maître de la vie, si tu veux sauver mon enfant, envoie "quelqu'un à mon secours avant que je meure!. . . Il "m'a exaucée, puisque tu es venu; maintenant, je puis "mourir!"
Devant cet événement imprévu, le père se trouve embarrassé. — Comment allons-nous faire, avec notre double fardeau, pour rejoindre les chasseurs?
— Ne vous inquiétez pas, père, dit Alexis, dormez bien, je vais entretenir le feu, et tout préparer, cette nuit, pour notre course de demain. Je vous demande seulement de me laisser faire.
— Mon bon Alexis, que Dieu te bénisse et t'aide dans ton sublime dévouement!
Transi de froid, épuisé de fatigues et d'émotions, le père Lacombe tombe dans le plus profond sommeil et ne se réveille que le lendemain au grand jour. Le pauvre Alexis, lui, n'a pas le loisir de fermer l'œil: il attise le feu, s'occupe de la malade et de son enfant et transforme le traîneau en une espèce de carriole pour les y installer. Toute la nuit, il fait bouillir la chaudière pour servir du bouillon à la malheureuse . . .
En s'éveillant, le père trouve Alexis de fort joyeuse humeur et tout fier de la bonne œuvre qu'il vient d'accomplir.
— Mais tu n'as pas fermé l'œil, mon pauvre Alexis ?
— .Non, père, et je ne me sens pas fatigué le moins du monde. . .
Après le déjeûner, od installe la sauvagesse et son enfant dans la carriole improvisée, et l'on se met en route. Comme les chiens ne peuvent traîner seuls leur pesante charge, Alexis se met à tirer avec eux, tandis que le père Lacombe, par derrière, pousse et maintient un équilibre quelque peu instable.
Le soir même, ils réussissent à atteindre la caravane des chasseurs. Les chefs de l'expédition, surpris de la rapidité du missionnaire, le sont bien davantage lorsqu'ils aperçoivent la malheureuse qu'ils avaient laissée derrière eux; ils se confondent en excuses et rejettent la faute sur le mari coupable.
— Tu n'es qu'un monstre, dit la Robe-Noire à celui-ci, d'avoir ainsi abandonné ta femme et ton enfant !
— Pourquoi, répond le misérable, ne l'as-tu pas laissée où elle était ? Je ne veux plus de cette femme; tu peux en faire ce que tu voudras . . .
— Ah ! méchant homme, tu es pire qu'un vil animal: les animaux ont plus de pitié pour leurs semblables que tu n'en as pour ta femme et ton propre enfant ! . . . Va-t'en, malheureux, éloigne-toi de ce camp, tu es indigne de rester avec tes frères; va-t'en bien loin cacher ton inhumanité et ton déshonneur. Je trouverai parmi les tiens une âme charitable qui aura plus de cœur que toi et qui prendra soin de ceux que tu as rejetés ! Tous, nous sommes témoins que tu vas vers le démon en te faisant son esclave. . . Prends garde, malheureux, de devenir aussi sa victime! Quand
tu seras revenu à de meilleurs sentiments, tu me trouveras disposé à t' obtenir ton pardon du grand Maître de la vie. Mais si tu demeures dans ton entêtement, ne me montre jamais ta face, et ne viens plus te mêler à tes compatriotes : ils ont honte de toi !.. . 1
Après cette charitable intervention, le père Lacombe revint à Edmonton où il eut la très agréable surprise de trouver, dans l'intérieur même du fort, une petite chapelle et un vaste logement bâtis pour lui par M. William Christie. Le gouverneur avait voulu par là faire plaisir à son ami et le remercier de ses bons offices à F égard de la Compagnie. La compagnie, en effet, s'était souvent trouvée bien heureuse de profiter de l'ascendant du père sur l'esprit des sauvages pour calmer des discussions et des malentendus qu'un rien pouvait soulever et aigrir. En voici un exemple typique.
Une bande de sept cents Sarcis environ, figure bariolée, cheveux emplumés, étaient venus poser leur tente sur la colline qui domine le fort. Leurs femmes et leurs enfants étaient avec eux, et ils n'avaient d'autre but que de faire la traite avec les marchands de la Compagnie» Tout alla pour le mieux, dès l'abord, et les Sarcis, toutes affaires terminées, se retiraient au delà de la rivière, lorsqu'un blanc se met en tête de troquer une bouteille d'alcool contre un poney . . . Le sauvage, auquel il s' adresse , commence par sentir le liquide, puis il le goûte et .finit par boire à longs traits. Mais alors, passablement
1 La malheureuse femme subit un peu plus tard l'amputation des deux pieds et endura d'affreuses tortures sans se plaindre. Après sa guérison, Dieu lui réservait de meilleurs jours: il l'amena à la mission de Saint- Albert, où elle fut instruite et baptisée. Elle vécut longtemps en fervente chrétienne et rendit beaucoup de services aux dévouées religieuses de Saint-Albert. Sa petite fille mourut à l'âge de quinze ans, emportant avec elle les regrets de sa mère et ceux de toutes les regligieuses qui en avaient fait un modèle de piété.
échauffé déjà, il veut une autre bouteille, son poney, disaitil, valant beaucoup plus : une altercation s'ensuivit .... Juste à ce moment arrivait une petite bande de guerriers Cris. L'un d'eux, sans qu'on n'ait jamais su pourquoi, épaule son fusil et tire. Le pauvre Sarci tombe mortellement blessé, et ses compagnons, qui n'étaient pas encore très éloignés, se hâtent de revenir au bruit de la détonation. Ils entrent dans une rage indicible à la vue de leur camarade baignant dans son sang, et la femme de la victime remplit l'air de ses clameurs. Dans son désespoir, elle songe à la Robe-Noire.
— Lacombe ! . . . Lacombe ! . . . crie-t-elle à tue-tête.
Justement, le père venait d'arriver au fort. Mis au courant des événements, il accourt en toute hâte . . . Déjà la révolte gronde et les Sarcis vont faire un mauvais parti aux blancs. Non sans peine, il parvient à persuader les sauvages que les blancs ne sont pour rien dans l'affaire, et qu'il ne s'agit que d'un malentendu de la part des Cris. Son ascendant est tel que les Sarcis retournent en paix chez eux, emmenant la femme du mort chargée de présents.
Ils revinrent pourtant quelque temps après, entretenant des projets de vengeance, mais encore une fois, le père Lacombe sut les calmer en leur faisant honte de leur mauvais dessein.
Ses exemples et ses œuvres beaucoup plus que ses paroles avaient donné au bon père tout son prestige sur les sauvages. Il était toujours en course de la rivière à l'Arc à la rivière la Paix, et des montagnes Rocheuses à la Saskatchewan, on le trouvait partout où sa présence devenait nécessaire . . .
Vers la fin de l'hiver 1865, nous le voyons chez les Cris puis dans les montagnes Rocheuses, chez les Pieds-Noirs, atteints de la typhoïde, au fort Pitt, à Carlton où il ren-
contre Mgr Grandin, à Saint-Paul des Cris où la dysenterie fait des centaines de victimes. Frappé lui-même du fléau, il voit la mort de près.
"Si le bon Dieu veut mettre fin à mes jours ici, "disait-il, je mourrai heureux et content au milieu de mes "chers néophytes, en leur administrant les sacrements "aussi longtemps que j'en aurai la force."
Mais la Providence avait d'autres vues sur son serviteur. À peine rétabli, il se met à la culture, et puis il accompagne ses sauvages à la chasse:
"Pour moi, dit-il, j'étais dans mon élément. . . Ma "charrette, mes trois chevaux, mon bon Alexis, mon chef "de cuisine pied-noir, ma tente, ma chapelle portative, "mon catéchisme et mes objets de piété, c'était tout ce dont "j'avais besoin, et c'était d'ailleurs toute ma richesse. "J'emportais avec moi mon église, mon presbytère, ma "bibliothèque, -en un mot tout mon avoir de missionnaire."
"Quand je cours les prairies, avec mes chers sauvages "je me sens le plus heureux du monde. . . Mon peuple, "dont la moitié est catholique, est composé d'individus "d'un réel prestige, comme chasseurs. Ils me respectent, m'aiment, et sont toujours disposés à me rendre "service. Quand je suis au milieu d'eux, je me crois un "nouveau Moïse dans le camp d'Israël. Il est vrai, "que nous ne sommes pas nourris de la manne qui tombe "du ciel, mais les animaux des forêts et de la prairie, les "poissons des rivières nous suffisent amplement. Le "créateur n'a-t-il pas tout disposé avec magnificence en "faveur de ses enfants nomades ?
"Quand on avait voyagé trois ou quatre jours sur cet "immense océan des prairies, on faisait halte pour le campement final et l'on se hâtait de dresser les tentes. Pen- "dant que les femmes et les vieillards s'occupaient du "confort de tous, les chasseurs se disposaient pour la "chasse. . ."
Le père Lacombe, dont l'état de santé encore précaire exigeait des ménagements, s'abstint pour cette fois de suivre les chasseurs. Il resta au camp, partageant son temps entre la prière et l'instruction des femmes et des enfants. Le soir, lorsque les hommes étaient revenus de leurs courses, le missionnaire rassemblait son monde, et allant de l'un à l'autre, adressait à chacun, avec cet accent que les sauvages aimaient tant à entendre, quelques paroles de sympathie et d'encouragement. Puis, s'adressant à tous:
"Maintenant, mes chers sauvages, il est juste que "nous fassions une part au Grand-Esprit qui nous a donné "tout ce que nous possédons. Si vous voulez réussir "demain, il est nécessaire que vous lui offriez ce soir vos l 'remerciements. ' '
Et la prière commençait, toujours accompagnée de chants pieux auxquels les sauvages mêlaient leur voix tant bien que mal. La prière se terminait par une courte exhortation et la bénédiction solennelle du camp.
"Mes enfants, que le Grand-Esprit vous bénisse tous "et qu'il vous accorde un sommeil tranquille afin que vous "puissiez mieux le servir demain!"
"Il faut avoir vu ces rendez-vous, dit le père Lacombe, "pour savoir ce qu'ils renfermaient de charmes et de délicieuse piété."
Cependant, conme la chaleur était intense et continue, les chasseurs durent abréger leur séjour et reprendre plus tôt qu'ils ne l'auraient souhaité le chemin de leurs camps respectifs. Le père Lacombe rentra à Edmonton, mais il ne fit qu'y toucher barre. Le mois d'octobre 1865 le retrouve en route pour îe fort de la montagne des Roches où il espère rencontrer les Pieds-Noirs au moment de l'échange des pelleteries. Son voyage est retardé par une violente tempête de neige qui dure trois longues
journées; et quand, après quatorze jours de misères et de privations, la caravane atteint le fort, les sauvages, fatigués d'attendre, sont partis. Le père Lacombe n'hésite pas: il se met à leur recherche. Durant 6 jours, il court inutilement la prairie ; les vivres se font de plus en plus rares. Il rencontre enfin un camp de Piégans, et peu après de Gens du Sang : les uns comme les autres souffrent de la disette et sont dans l'impossibilité de lui venir en aide ... Il lui faut pourtant trouver les Pieds-Noirs à tout prix; son devoir l'appelle et rien ne pourra le faire reculer. Il marche, marche toujours par le froid et la faim jusqu'à la rivière Bataille où enfin les Pieds-Noirs se montrent.
Il y a là trois camps différents de 50 à 60 loges chacun. Tous reçoivent la Robe-Noire avec les démonstrations de la joie la plus enthousiaste, et le grand chef Natous — ■ le Soleil — invite le missionnaire à partager sa tente. Le pauvre père va pouvoir enfin se reposer et refaire un peu ses forces épuisées. Cependant, il a comme un pressentiment: il trouve que les camps des Pieds-Noirs sont trop éloignés les uns des autres :
"Si vos ennemis, les Cris ou leurs alliés, venaient vous "surprendre, que feriez-vous ?"
Les événements devaient lui donner raison . . .
"Dans la soirée du 3 décembre, raconte le père Lacom- "be, j'avais réuni les hommes: nous avions récité la prière, "chanté des cantiques, et chacun était rentré content dans "sa loge. Demeuré seul avec le chef et sa famille, je me "jetai- sur ma couchette dans un coin de la tente. J'étais "loin de penser qu'un millier d'ennemis, comprenant des "Cris, des Assiniboines et des Sauteux, venus des rives du "lac Castor, étaient là, cachés dans l'ombre, prêts à fon- "dre sur nous, dès que toute lumière aurait disparu dans "les loges. . .
" J'allais tout juste fermer l'œil, quand un chant "sinistre retentit soudain:
"Qu'est-ce que cela?
"Natous s'est levé précipitamment, et saisissant son "fusil, hurle d'un ton lugubre, pour être entendu de tout le "camp:
— Assinaw ! . . . Assinaw ! . . . Les Cris ! . . . Les Cris !. . .
"Il n'a pas achevé, qu'une terrible détonation vient "appuyer son appel Une autre. .. Une autre encore, et "c'est une fusillade générale. . . De toutes parts, les "balles percent nos tentes: celle du chef, où je me tiens, "semble le point de mire de ces démons en furie. . .
"Si les Cris avaient su que je me trouvais au milieu "des Pieds-Noirs, je suis convaincu qu'ils n'auraient "jamais voulu les attaquer; car tous sans exception, même "les infidèles, respectaient l'Homme de la prière. A leur "insu donc, je me trouvais exposé à tout moment à être tué "par eux.
"Au premier cri d'alarme, Natous et sa femme étaient "sortis. Je fis de même, en revêtant ma soutane et suspendant à mon côté le sac aux Saintes Huiles. Devant "la scène d'horreur qui se présentait à mes yeux, au milieu "des cris et des vociférations, je demeurai un moment "interdit et saisi d'effroi. Je ne tardai pas cependant à "reprendre mes sens: je baisai mon crucifix, et je fis le "sacrifice de ma vie.
"Dès les premières décharges, notre loge avait été "renversée et mise en lambeaux. A tout instant, des "bourres enflammées tombaient à mes pieds, et les sombres "éclairs des coups de feu illuminaient la scène de lueurs "sinistres. J'essayai de faire quelques pas vers les "ennemis pour arrêter la fusillade: impossible de me faire "entendre. La confusion était au comble: tout était "clameurs et hurlements. . .
"Le combat se continue avec acharnement. J'en- " courage les Pieds-Noirs à se défendre jusqu'au sacrifice "de leur vie, s'il le faut, pour sauver leur tribu et je cours "vers les blessés et les mourants. . . Quel tableau na- "vrant ! . . . . Les femmes et les vieillards se pressent autour ade moi; les enfants se cramponnent à mes habits; les "pauvres blessés me serrent les mains; les mourants me réclament dans leur agonie; tous, d'une voix suppliante, "me crient:
— Kimo kinnam, djimo kikkat. . . — Père, prends pitié de nous, prie pour nous, sauve-nous ! . . .
"Me dégageant, je fais un pas; une jeune femme gît à "terre, à la porte de sa tente, et le sang s'échappe d'une "blessure mortelle.
— Veux-tu mourir chrétienne ?
— Oui!. . . répond-elle d'une voix défaillante.
"Je lui administre le sacrement de baptême au bruit "de la fusillade . . . Hélas! je n'aperçus pas son petit enfant "couché dans le fond de la loge; plus tard, le pauvre petit "fut égorgé lorsque les ennemis vinrent et dépouillèrent #la "mère de sa chevelure. . .
"Les ennemis s'emparent d'une vingtaine de loges "qu'ils pillent et mettent en pièces: mon petit bagage "tombe entre les mains de ces forcenés. Un assiniboine "qui s'était emparé de mon bréviaire, tombe mortellement "blessé près du lit où je reposais quelques instants auparavant. Alors un des Pieds-Noirs s'élance,scalpe le mourant "et reprend le livre qu'il me remet ensuite. C'était tout "ce qui me restait avec les vêtements que je portais sur "moi. . .
"Cependant les Pieds-Noirs des autres camps ne tar- "dent pas à venir au secours de leurs frères. Ils ont à leur "tête le fameux Crowfoot, jeune encore, mais déjà
" célèbre par sa bravoure et ses hauts faits. En F apercevant, le vieux chef Natous le serre dans ses bras et lui dit:
"Mon fils, il faut sauver notre nation, mais sauvons "avant tout, notre ami, la Robe-Noire!/. .
"Hélas! le combat continue toujours; trois fois déjà, "les ennemis ont essayé d'enlever notre camp, et trois "fois ils ont été repoussés ! Les femmes et les enfants, au "comble de l'effroi, essaient de se mettre à l'abri derrière "des tas de neige et de broussailles élevés de leurs mains . . . "Oh! la terrible nuit!. . . Elle semble interminable; ja- "mais de ma vie, je n'avais tant soupiré après la lumière "du jour!
"Elle paraît enfin, cette aurore tant désirée!. . . "Dès que les ombres commencent à se dissiper, je saisis ma "bannière blanche, mon crucifix d'oblat et je m'avance "au-devant des assaillants en criant de toutes mes forces:
"Mes enfants cris, votre père, l'Homme de la "prière, est ici avec les Pieds-Noirs!. . . Ne tirez plus! "Cessez le carnage!
"Surpris de mon audace et pleins de confiance, les "Pieds-Noirs espèrent que cette intervention les sauvera "du massacre, mais la brume et la fumée me dérobent à "la vue des Cris: ils n'aperçoivent ni mon crucifix, ni ma "bannière; leurs vociférations haineuses couvrent ma voix "et leur feu continue. Les Pieds-Noirs avaient cessé de "tirer, mais effrayés du danger que court leur chère Robe- "Noire, ils me pressent de m'éloigner. Je dois leur obéir, "et le combat recommence: les balles sifflent à mes oreilles et des blessés tombent à mes côtés . . .
— Père, sauve-toi ! . . . Pars au plus tôt, car ils vont te tuer! . . .
"Je me hâte de revenir sur mes pas; à ce moment, "une balle ricoche à terre, effleure mon épaule et vient me "frapper au front. Terrassé par la violence du choc, je
"constate cependant, malgré le sang qui coule en abondance, que ma blessure n'est qu'une simple égratignure.... "Mais les sauvages du camp me croient atteint mortelle- "ment et leur fureur s'exaspère. CrowFoot, le brave "entre les braves, pousse un cri de guerre formidable qui va "jeter la terreur parmi les Cris et les Assiniboines :
— Vous êtes des chiens!. . . Vous avez tiré sur Arsous- Kitsi-Parpi!. . . Vous avez tué l'Homme de la Prière, l'ami de Rowan et de Christie!. . .
"A cette nouvelle, les Cris effrayés et plus encore "stupéfaits répondent:
— Nous ne savions pas que notre ami la Robe-Noire était avec vous ! Nous ne voulons plus nous battre ! . . .
"Tout honteux, ils prennent la fuite et disparaissent "dans la plaine, par les fourrés et les ravins pour échapper à la fureur des Pieds-Noirs...
"Ainsi se termina cette terrible bataille au cours de "laquelle je faillis perdre la vie: le feu n'avait cessé de dix "heures du soir à onze heures du matin. Imaginez maintenant une nuit très sombre, une température de glace, une "brume épaisse enveloppant le camp, une fusillade intense, l'incendie, l'odeur de la poudre, les chants de "guerre, les vociférations des combattants et les hurlements "des chefs, les lamentations des femmes et les pleurs des "enfants, les gémissements des blessés et les râles des "mourants, les hennissements des chevaux et les aboie- "ments ininterrompus des chiens, et vous n'aurez qu'une "faible idée du drame infernal qui se joua en cette nuit "fatale du 3 au 4 décembre 1865!. . .
"Après la bataille, les vieillards viennent m'embrasser "et me remercient à l'envi:
— Tu es divin, puisque les balles auxquelles tu étais constamment exposé n'ont rien pu sur toi. . . Si tu n'avais pas été avec nous, nous aurions tous péri; c'est
toi qui nous as sauvés ! . . . Tu as parlé au Grand-Esprit, et il a eu pitié de nous, comme quand tu es venu nous secourir durant la grande épidémie!. . . Jamais nous n' oublierons tes bienfaits. Sois béni à jamais, et que les Pieds-Noirs te regardent toujours comme un libérateur et un père; toujours nous serons heureux de te recevoir et de t'obéir!. . .
"Je n'ai jamais, continue le père Lacombe, redouté "moins la mort que pendant ce combat infernal... "Certes, je m'attendais continuellement à être frappé, "mais je n'en ressentais pas d'effroi. . . Le bon Dieu "n'a pas voulu de moi, sans doute par pitié pour mes "pauvres infidèles. Il voulait leur montrer sa puissance et "sa bonté à l'égard de ceux qui mettent leur confiance en "lui. . . Scuto circumdabit te veritas ejus; non timebis "a timoré nocturno, a sagitta volante in die, a negotio per- 11 ambulante in tenebris. . . (Ps. 90-V, VI.). Sa vérité "t'abritera comme un bouclier; tu ne redouteras ni les "terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole pendant le jour, "ni la trahison qui se glisse dans les ténèbres!. . .
"Natous et les autres chefs pieds-noirs se distinguèrent durant tout le combat par un sang-froid et un cou- "rage héroïques. Ils encourageaient leurs soldats en leur "disant:
— Ayez confiance, l'Homme de la prière e£t avec nous, il nous sauvera!
"Le lendemain, malgré l'âpreté du froid et l'épuise- "ment de mes pauvres sauvages, nous levâmes le camp "pour aller, à 20 milles plus loin, rejoindre un autre camp "de Pieds-Noirs qui n'avait pas eu vent du combat: on "dut me prêter quelques couvertures pour me mettre à "l'abri du froid. Je restai encore une dizaine de jours en "compagnie des Pieds-Noirs pour les instruire et leur re- "monter le moral, puis je me dirigeai vers le fort de la
"Montagne, voyage particulièrement difficile dans la " situation où je me trouvais. . .
" J'avais promis de me trouver à la mission pour "Noël, mais, tous mes pians ayant été bouleversés, je "craignais fort de ne pouvoir arriver à temps. J'acceptai "donc les services de trois sauvages qui s'offraient pour ' ' m ' accompagner . Le voyage dura six jours: il serait "difficile d'imaginer le supplice que nous endurâmes "durant le trajet. Mais grâce à Dieu, si mon pauvre "corps était faible et épuisé je me sentais le cœur fort et "courageux.
"A cette époque les nouvelles ne circulaient pas aussi "rapidement qu'aujourd'hui; les vagues rumeurs reçues au "fort me disaient mort. . . Aussi mon apparition fut- "elle une surprise pour tout le monde. Je fus reçu chez "le bon M. Richard Hardisty, père de lady Strathcona. "Le piteux accoutrement dans lequel je me présentai, "soutane déchirée et trouée, un châle de sauvagesse sur la "tête, le visage et les mains noirs de poudre, donna lieu "à une explosion joyeuse mêlée de larmes:
— Eh quoi! bon père, l'on vous croyait mort, et vous "nous revenez?. . . Mais, mon Dieu, dans quel état!. . . "Est-il possible que vous ayez passé à travers la bataille "sans vous faire tuer!. . . Ah! Dieu soit béni! Vous "voilà avec nous. Vous ne retournerez désormais à "Saint- Albert que lorsque vous aurez repris des forces et "que nous vous aurons donné tout ce qu'il vous faut."
— Ne vous apitoyez pas davantage sur mon sort, leur dis-je. . .
"Au souvenir des terribles moments écoulés, je "ne pus m' empêcher de verser quelques larmes, larmes "de reconnaissance envers Celui qui venait de me préserver "de façon si visible. . . Pendant les deux jours que je
"passai dans cette charitable famille, je fus l'objet de "mille soins et de charitables prévenances. . .
"Comme j'insistaits pour célébrer les fêtes de Noël et "du jour de l'An à Edmonton, mon ami tint à m'accom- "pagner. Malgré mes protestations, il fit préparer son "meilleur traîneau et ses quatre chiens, les plus robustes "de la contrée. Après cinq jours d'une marche continue, "nous arrivions au fort des prairies, aujourd'hui Edmon- "ton. Jamais peut-être, de ma vie, je n'eus plus cordiale "et plus enthousiaste bienvenue. . . Pensez donc! un "revenant ! J'étais mort, et l'on me voyait ressuscité ! . . . "
Au retour du père Lacombe à Saint-Albert, le R. P. André, son compagnon d'apostolat, écrivait à quelques pères de la congrégation :
"Grâce à Dieu! Le père Lacombe vit encore. Mais "je vous avoue que nous avons bien failli perdre cet intré- "pide et courageux missionnaire dans la guerre entre les "Cris et les Pieds-Noirs. Ce n'est rien moins qu'un mira- "cle qu'il ait échappé aux balles meurtrières des ennemis. . . "Enfin, le voilà au milieu de nous, et prêt à recommencer "ses courses apostoliques. . ."
Quelques semaines plus tard, le père Lacombe écrivait ces lignes à son supérieur général :
"... J'espère que le bon Dieu se servira, pour sa gloire, "des tristes événements qui viennent de se dérouler. Il "s'en trouvera peut-être qui jugeront que la lutte des Cris "et des Pieds-Noirs nuira aux progrès de la religion et "paralysera les efforts des missionnaires en renouvelant la "haine héréditaire qui sépare ces deux nations. Pour "moi, qui ai vécu au milieu des sauvages des prairies, telles "ne sont pas mes craintes. Il me semble plutôt que ces "nomades trouveront dans la catastrophe qui vient de se "produire, une foule d'enseignements propres à leur faire
"comprendre la beauté de la religion et le courage du prêtre qui ne recule pas en face du danger.
"Les Pieds-Noirs montrent une espèce d'orgueil "quand on leur parle de la protection visible de Dieu, et "de la destruction probable de leur camp si le prêtre n'eût "pas été avec eux. Ils reconnaissent la vérité de cette "assertion et s'en montrent très reconnaissants envers "l'homme de la prière. D'un autre côté, leurs ennemis, "cris et alliés, chrétiens en grande partie, sont consternés "d'avoir livré cette attaque pendant que leur père et ami "était avec les Pieds-Noirs. Ils m'ont demandé pardon et "fait beaucoup de promesses. . . qu'ils tiendront, j'espère. "J'ai profité de l'occasion pour leur donner tous les conseils "que je croyais utiles. En m'interposant ainsi entre les "deux nations, j'espère obtenir une paix salutaire qui "durera au moins pendant l'affreuse disette que nous "traversons. Tous les sauvages comprennent qu'ils doi- "vent oublier, et que de semblables carnages n'aboutissent "qu'à la haine et à la destruction de leur race. . ."
Après la tempête, le calme. . . C'est bien ce qui arriva à notre héros qui venait de passer sain et sauf à travers les balles et les flèches des indiens. Le voilà maintenant au milieu de son petit peuple d'Edmonton pour y célébrer la naissance de l'Enfant-Dieu. La dévotion avec laquelle on assista aux divins mystères fut pour lui une véritable consolation. Le père Lacombe passa le reste de l'hiver à voyager et à instruire les métis et les cris. Sa nouvelle mission de Saint-Paul-des-Cris devint bientôt le port de relâche des missionnaires parcourant les différentes missions.
Vers le printemps de 1866, le jeune Gaspard Lacombe, frère du missionnaire, parti à la recherche' de l'or dans la Saskatchewan, passa par Saint-Paul-des-Cris avant de rentrer à Saint-Boniface.
" N'aimerais-tu pas, lui dit son frère, te consacrer "comme moi au service des missions ? Sois certain que tu "aurais tout à y gagner. . v"
Le jeune homme lui répond d'un ton narquois: "Penses-tu, cher frère, que j'aie la vocation ? . . . " Comment peut-on avoir de l'attrait pour une vie comme "la tienne?... Vivre au jour le jour, continuellement "infesté de la vermine que tes sauvages te communiquent "sans aucun scrupule; se nourrir pendant des semaines, "des mois et des années de viande sèche, sans assaisonnement, sans même une tasse de thé pour en faire oublier le "goût!... Ta vie, mon cher frère, est plus admirable "qu'imitable, et il faudrait un grand prodige de la grâce "pour me décider à te suivre. . . Pour le moment, "je ne sens de ta vocation aucun attrait. Je te souhaite "courage et succès et je m'en vais sous des cieux plus "riants.
Le jeune homme partit à la poursuite d'une vie facile, allant de la rivière Rouge au Mississipi, du Mississipi au Mexique et du Mexique au Manitoba. Force lui fut d'avouer un jour, à son frère, qu'il n'avait jamais trouvé ce qu'il cherchait.