‹ Un apôtre du Nord-Ouest CanadienChapitre 15 sur 57 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

A LA RECHERCHE DE MGR GRANDIN. LES ROLES REN- VERSÉS. — Aventure. — Un camp en détresse. —

A BOUT DE VIVRES. Le CALUMET DE PAIX.

Par un de ces jours froids et secs d'hiver comme Ton n'en voit que dans les régions arctiques, un courrier indien du Nord arriva à Saint-Albert. Il était porteur d'un message de Mgr Grandin pour le père Lacombe : le prélat devait passer à Carleton et invitait le missionnaire à l'y rencontrer.

Le père Lacombe laisse donc son troupeau des plaines, et, pourvu d'un bon guide indien, il se met en route pour le rendez-vous. Dieu seul savait les difficultés qui lui étaient réservées dans ce voyage!. . . Au bout de quatre jours, il arrive au fort Pierre, où il doit laisser son guide épuisé pour en prendre un autre. En outre, les sauvages du fort doivent partir sous peu pour la chasse, et ils prient instamment le missionnaire de rester quelques jours avec eux. Le père Lacombe ne crut pas devoir les refuser, et ce retard eut des conséquences désastreuses. Il s'éleva un vent très chaud qui précipita la fonte des neiges. Les raquettes enfonçaient et la marche devenait des plus pénibles. Ajoutez à cela la réverbération d'un soleil brillant qui faisait de l'immense prairie un vaste champ diamanté d'étincelles.

"J'avais les paupières tellement enflammées, dit le missionnaire, qu'il m'était impossible de prendre un instant de repos."

Pour comble de malheur, quand il arriva, Mgr Grandin, las d'attendre, venait de quitter Carleton le matin même. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour le pauvre missionnaire qui ne savait plus s'il devait rebrousser chemin ou chercher à atteindre son évêque. Il s'adressa au bourgeois du fort:

— A quelle distance, d'après vous, sera ce soir Mgr Grandin ?

— A vingt milles à peu près, lui dit-on, pour ne pas le décourager.

— Pourriez-vous me prêter un nouvel attelage de chiens ?

— Je le regrette vivement, mais, les chasseurs ont emmené tous nos chiens.

— Eh bien! à la grâce de Dieu! Il doit nous rester assez de forces pour faire ces vingt milles . . . Nous allons continuer.

Il se remit donc en route avec un nouveau guide. Il serait difficile de peindre leurs souffrances. Vingt milles, trente milles sont parcourus et pas la moindre trace de Monseigneur Grandin . . .

"Mes pauvres pieds, trempés par le dégel pendant "la journée, gelaient la nuit et se couvraient de gerçures "qui ne me faisaient pas toujours rire, disait plus tard le "père Lacombe. Mes yeux malades n'étaient pas moins "endoloris. . . Mais, en pareille circonstance, je n'avais "guère le temps de me rendre à leurs réclamations, et je "les laissais se lamenter à loisir. Nous ne pouvions nous "arrêter avant d'avoir rejoint notre évêque. .

Les deux voyageurs approchaient enfin de la rivière: c'était leur dernière chance de succès. Hélas! Pas la

moindre trace de celui qu'ils cherchaient ! Cette nouvelle et terrible déception faillit décourager complètement l'âme si vaillante du père Lacombe: il se sentit défaillir de fatigue et de chagrin. A ce moment, la joie de faire une surprise à son évêque était bien oubliée. Les chiens, harassés, s'étaient couchés dans la neige pour chercher un peu de repos et, comme leur maître, semblaient ne plus vouloir bouger. Le jeune guide métis réveilla les dernières énergies du missionnaire :

■ — Mon père, lui dit-il, faisons un dernier effort; il me semble que le grand chef de la prière ne peut pas être loin d'ici; nous avons fait trop de chemin pour retourner sans le voir.

— Tu as mille fois raison, mon brave; ton courage ranime le mien. . . Marchons: la persévérance arrive à bout de tout . . .

Pauvres voyageurs ! les voilà de nouveau sur pieds, errant à l'aventure au milieu de la plaine; ils font encore plusieurs milles. . . Mais cette fois c'est bien fini, ils n'en peuvent plus. Ils s'approchent d'une maigre broussaille au bord de la rivière et se disposent à y camper vaille que vaille, quand un aboiement de chiens se fait entendre. . .

— Merci, mon Dieu, s'écrie le père Lacombe; le voici! le voici! Ce ne peuvent être que les chiens de Mgr Grandin!. . .

Le missionnaire et son guide se précipitent vers le camp où la voix des chiens les appelle. Ils ne se sont pas trompés cette fois : Mgr Grandin est là se dressant sur son lit de peaux de bêtes ... Le cadran marque trois heures du matin !

— Est-ce possible? d'où me vient ce bonheur, en cette nuit glaciale ! Te Deum laudamus ! . . .

Ouvrant bien grands ses bras, Mgr Grandin presse

sur son cœur son fils exténué : celui-ci répond par des sanglots. . . Après cette fraternelle accolade, le feu se ranime sous la main de l'évêque et la chaudière bout. Tout le camp, c'est-à-dire les deux missionnaires et leurs guides, réveillonnent joyeusement. Les chiens ont bientôt dévoré leur maigre pitance et s'enfoncent le nez dans les pattes; les guides s'endorment bientôt, mais les deux mismissionnaires, avant de clore la paupière, s'entretiennent longuement près du feu. Pressé par le prélat de l'accompagner jusqu'à Saint-Boniface, le père Lacombe, alléguant son grand état de faiblesse et celui de ses chiens, se défend vivement de le suivre.

— Allons, dit l'évêque, dormons pour l'instant, et demain, nous réglerons tout cela. . .

Le père Lacombe obéit et dormit si bien que le soleil était déjà haut quand il s'éveilla.

Pendant ce temps, le charitable évêque avait tout préparé pour le départ; il avait dit aux métis:

"Vous allez retourner au fort Pitt avec les chiens et l'équipement du père, et vous annoncerez, à Saint-Pauldes-Cris, que j'ai emmené la robe-noire à Saint-Boniface.

— Quelle heure est-il donc ? dit le père Lacombe à son réveil.

— Neuf heures, répond Monseigneur, juste le moment de partir pour la rivière Rouge.

Le père Lacombe feint de ne pas entendre. On prend un léger repas et les métis se disposent au départ.

■ — Attendez-moi, dit le prêtre, j'ai encore quelques communications à faire à Sa Grandeur.

— Vous, père Lacombe, asseyez-vous dans ma carriole ; ce sont mes chiens qui vont vous mener où vous devez aller.

— Avez-vous vraiment l'intention de m'emmener à Saint-Boniface ?

— Mais certainement, et en carriole, encore!. . .

— Pour cela, Monseigneur, jamais. . . Si j'y vais, mes jambes et mes raquettes m'y conduiront.

— C'est moi qui suis l'évêque et vous me devez V obéissance.

— Eh bien! Monseigneur, puisque vous l'ordonnez, j'obéis: contre la force, pas de résistance. Je me soumets à votre bon plaisir.

Il en fut comme Mgr Grandin l'avait décidé : l'évêque courut à côté du traîneau qui portait le meilleur coureur des prairies, mais coureur épuisé par les fatigues d'un long et pénible voyage. Le père Lacombe dormit bientôt, si profondément qu'il n'eut pas conscience de ce qui se passa le reste de la journée, même lorsque son évêque fit halte pour le dîner. L'heure vint de camper pour la nuit. Monseigneur Grandin s'en fut chercher du bois, et tout était prêt pour le souper quand le père Lacombe s'éveilla.

— Où sommes-nous? demanda-t-il. N'avons-nous pas encore quitté notre campement ?

— Nous avons toute une journée derrière nous, répondit l'évêque en souriant, mais pour vous, vous l'avez passée avec les anges; c'est pourquoi vous ne vous êtes aperçu de rien.

Cette aventure les amusa fort. Le père Lacombe, quelque peu vexé du triomphe de son évêque, se promit de lui rendre la pareille le lendemain. En effet, frais et dispos, grâce au sommeil réparateur qu'il venait de prendre, il réussit à. son tour à installer Mgr Grandin dans la carriole, pendant que lui-même battait de la raquette. Cependant, la neige disparaissait rapidement et les deux missionnaires se virent bientôt dans l'impossibilité do continuer leur voyage en traîneau. A quelque cent milles de Saint-Boniface, ils demandèrent l'hospitalité à un riche bourgeois, M. Deschambault, dont la femme

avait été l'élève des sœurs grises de la rivière Rouge. Heureux de recevoir de tels hôtes, les deux époux leur prodiguèrent, avec cet esprit de foi légué par les ancêtres, toutes les prévenances et les attentions possibles. Ils réussirent à les retenir pendant deux jours et leur fournirent chevaux et provisions pour le reste de leur voyage. A Saint-Boniface, Mgr Taché, heureux de revoir deux amis et deux frères, les reçut avec toutes les marques d'une tendresse paternelle.

Trois jours plus tard, l'évêque du nord s'embarquait pour la France où il allait chercher des ressources et des ouvriers,- tandis que le père Lacombe, après un séjour de quelques semaines, reprenait le chemin de ses missions. Il emmenait avec lui, pour le district de Mackenzie, cinq religieuses, sœurs grises, ces perles du monde, comme il les appelait.

Depuis quelque temps, le missionnaire projetait, suivant ses propres termes, "un coup d'état chez les Pieds-Noirs", c'est-à-dire une campagne d'évangélisation pour les amener à la connaissance de l'Evangile; cependant, en face des nécessités pressantes des Cris, il dut attendre encore quelque temps.

Le 4 décembre, après avoir piéparé son bagage de prêtre et de coureur des prairies, il quitte Saint-Paul, accompagné d'Alexis et d'une vieille sauvagesse des Pied- Noirs, qui avait été abandonnée par les siens et recueillie à la mission. A cette époque, la disette était très grande par suite de la disparition presque complète du bufîle et les voyageurs n'avaient emporté de Saint-Paul, que ce qu'il leur fallait pour une étape de deux ou trois jours au plus. C'était le temps nécessaire, pensaient-ils, pour atteindre un camp de Cris établi près de la rivière Bataille. Il n'y avait pas de chemin tracé; la neige était épaisse et la marche très lente; aussi, la seconde nuit, se trou-

vaient-ils encore assez éloignés de leur but. Ils aperçurent, pourtant, la fumée d'un autre camp volant et s'empressèrent de s'y rendre. Un pitoyable spectacle les attendait: ils se trouvèrent en présence d'un petit groupe d'indiens, hommes, femmes et enfants dans le plus grand dénûment et mourant littéralement de faim.

"Pauvres gens, dit le père Lacombe, ils n'avaient que la peau et les os. C'étaient de vrais spectres ambulants; ils faisaient pitié à voir! Mon Dieu! qu'ils étaient donc misérables! Les enfants n'avaient plus la force de jouer ni de pleurer! Ils avaient mangé les derniers de leurs chevaux et de leurs chiens. Il ne leur restait plus qu'à attendre la mort!"

— Pourquoi êtes-vous seuls ici? demande la robenoire.

— Nous étions partis pour la chasse, et n'ayant pas trouvé de buffles, nous nous sommes mis à la recherche de nos gens sans pouvoir les atteindre. Et maintenant que nous n'avons plus rien à manger, nous sommes incapables de marcher . . .

Les pauvres nomades jetaient sur le missionnaire des regards suppliants comme pour attirer sa compassion.

— Mais je n'ai rien, mes pauvres enfants, et j'ai trop grand besoin de mes chevaux pour me résigner à les tuer .

Puis se tournant vers Alexis et Suzanne: — Auriezvous le courage de supporter un jeûne de deux ou trois jours? Pour ma part, je ferai volontiers ce sacrifice.

Les deux braves cœurs répondirent sans hésiter. La bande affamée comptait dix-huit bouches; Alexis donna toutes les provisions qui lui restaient: du thé, un peu de pimikkân et cinq ou six poissons gelés. Le tout disparut en un clin d'œil, et les bons samaritains se couchèrent sans souper après deux jours d'une marche pénible.

Le lendemain, ils se remettaient en route, suivis de la petite bande des indiens, dont quelques-uns, rendus au dernier degré d'épuisement, avaient peine à suivre la colonne; seule, la généreuse sympathie du prêtre pouvait ranimer leur courage. Ce jour-là, Alexis, fameux tireur devant l'éternel, tua un lapin et une perdrix, bien petite bouchée, qui fut la part des enfants.

La troupe se traînait avec difficulté à travers l'immense prairie, cherchant un camp où l'on pourrait trouver quelque chose à manger; mais rien, absolument rien. -Il fallut camper, l'estomac creux, par une affreuse tourmente de neige. En cette heure d'angoisse et de détresse, le père Lacombe ne pouvait s'empêcher de songer.

aJ'ai souvent eu des nausées devant la malpropreté des campements pourris de vermine, à l'atmosphère suffocante de fumée, où les chiens et les bêtes sauvages rôdaient ^continuellement. Pourtant, mes pauvres sauvages s'y trouvaient heureux parce qu'ils avaient quelque chose à se mettre sous la dent. Mon Dieu! si vous permettez que je me tire de cette épreuve, jamais je n'oserai plus faire le dégoûté."

Pendant cinq jours, la troupe exténuée marcha ne se nourrissant plus que du produit des chasses d'Alexis, quand elles étaient heureuses. Lorsqu'enfin elle atteignit le camp qu'elle cherchait, elle n'y trouva que déception: quelques tentes désertes, abandonnées depuis peu. L'inquiétude du prêtre devint si grande qu'elle ressemblait au désespoir.

"0 douce Providence de mon Dieu! allez-vous nous abandonner à notre malheureux sort ? . . . "

Ce jour-là,. Alexis n'avait pu trouver de gibier, et personne n'avait mangé. La neige tombait en abondance et ils ne pouvaient plus retrouver les traces des Cris: tout

semblait conspirer contre eux. Dans cette extrémité, le père Lacombe dit à Alexis :

"Prends encore ton fusil, mon vieux, et va nous chercher quelque chose à manger. Je crois, cette fois, que tu réussiras. . . Va! Que la Providence te conduise!"

Le père, lui-même, chaussa ses raquettes et se dirigea vers une colline pour voir s'il n'apercevrait rien qui pût les guider. En chemin, il eut une défaillance: il lui sembla que son cou ne pouvait plus supporter le poids de sa tête et que ses pieds restaient cloués au sol. Se sentant mourir de faiblesse, il ne souffrait plus de la faim, La veille, les voyageurs n'avaient eu, pour nourriture, qu'un sac de peau de buffle qu'ils avaient fait bouillir avec des cordes de tendons et des morceaux de mocassins, mais à présent, il ne leur restait plus rien. On avait préparé le campement dans la neige épaisse et l'on épiait anxieusement le retour d'Alexis. Il revint, enfin, rapportant plusieurs quartiers d'un buffle malade qu'il avait dépecé. Malgré l'odeur infecte que répand cette viande corrompue, on la fait bouillir et tout le monde se trouve heureux d'en manger. Seul, le père Lacombe, malgré sa bonne volonté, ne peut arriver à vaincre les légitimes répugnances de son estomac.

Le lendemain, une radieuse aurore donnait à la plaine un air de fête; la malheureuse petite troupe se sentait consolée, comme si ses maux eussent dû finir avec le mauvais temps. Le missionnaire, émerveillé lui-même, ne se lassait pas d'admirer la belle nature, l'immense nappe immaculée qui recouvrait la prairie. " Voyez, le beau temps nous arrive. Les animaux vont sortir de leurs gîtes et nous ferons une chasse abondante. Réjouissez-vous!"

La terrible épreuve, cependant, n'était pas encore au terme : Alexis continua sa chasse active, mais infructueuse : quelques maigres pièces de petit gibier, et c'est tout. Les

chevaux eux-mêmes, grattant de leur sabot la neige épaisse, trouvaient à peine de quoi ne pas tomber d'inanition. A bout de forces et d'endurance, le missionnaire résolut de tuer les pauvres animaux. Le sacrifice devait se consommer le lendemain, dimanche; le père fit part de son intention à tous ses gens. "Je suis décidé à tuer mes chevaux l'un après l'autre, car nous ne pouvons guère aller plus loin, sans nourriture.

Mais le soir, il se ravisa et dit à Alexis: " Attendons encore un jour. Il me semble que Dieu est satisfait de notre jeûne, et que son secours est près de nous."

Vers trois heures du matin, en effet, un petit groupe de Cris venait vers eux et les conduisait à leur camp, amplement garni de provisions. La vue de la robe-noire causa chez les Cris une stupeur mêlée de joie: ils le croyaient mort au camp des Pieds-Noirs.

"Quand j'ai appris ta mort, disait l'un, j'ai pleuré plus que si j'avais perdu mon frère."

"A l'annonce de cette triste nouvelle, reprenait l'autre, nous nous sommes dit entre nous: Fuyons bien loin, car si notre père a été tué chez les Pieds-Noirs, il n'y a plus de vie possible pour nous."

Un troisième disait: "Moi, je ne fuirai pas, s'il est vrai que nous l'ayons tué. J'irai pleurer sur les champs qu'il a labourés pour nous, et j'y resterai jusqu'à ce qu'une autre robe-noire vienne le remplacer."

Le père Lacombe continua de poursuivre les Cris et de leur prodiguer les secours de son ministère. Mais au prix de quelles fatigues ! A chaque instant ils changeaient de campement dans leurs chasses infructueuses où le buffle se faisait de plus en plus rare et la famine toujours plus pressante. Le cœur du missionnaire saignait et lui dictait ces paroles vibrantes de compassion et de

miséricorde, dans une lettre qu'il adressait à des personnes riches :

Mes amis,

"Vous qui avez les pieds sous une table somptueuse- "ment garnie, chargée de mets succulents et délicats, "vous ne pourriez vous faire une idée exacte des tortures "de la faim!... Ah! pour l'amour de Dieu, donnez à "ceux qui en sont tourmentés. Déliez les cordons de "votre bourse et faites une large part aux affamés qui "frappent à votre porte. . . Donnez, donnez, donnez!. . . "Depuis les terribles épreuves par lesquelles il a plu à "Dieu me faire passer, je comprends mieux les paroles du "divin Maître: J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manager!. .

Au commencement de mars 1868, le père Lacombe, sentant la nécessité d'un peu de repos, revint à Saint- Paul pour faire une retraite. Il lui semblait entendre comme autrefois la voix de Jésus-Christ à ses apôtres :

"Venez dans la solitude et reposez-vous un peu."

"Comme j'aurais été heureux, écrivait le vaillant missionnaire, de rencontrer un confrère, un ami, pour épancher dans son cœur le trop plein du mien. Mais j'étais seul, seul avec Dieu, qui sut néanmoins donner des consolations à son serviteur. Pendant que je jouissais dans la solitude, de la présence du Maître, voilà qu'un courrier m' arrive. Les Cris, craignant la vengeance des Pieds-Noirs dont le camp était à proximité du leur, me priaient de venir rétablir la paix. Abandonner ma douce retraite et me rejeter dans la tourmente, tel était mon devoir. Mon Dieu, votre sainte volonté, et non la mienne."

Accompagné de jeunes indiens, le père Lacombe se met en route pour régler cette affaire épineuse. Il se rend d'abord au camp des Cris, où il est reçu avec de grandes démonstrations de joie. Les plus éloquents d'entre eux lui adressent des discours dans lesquels ils prient leur cher Kamiyo -Atchaket1 d'assurer les Pieds-Noirs des sentiments d'amitié et de bonne entente que les Cris nourrissent pour eux, et de leur grand désir de signer la paix.

La robe-noire se rend ensuite au camp des ennemis et les exhorte, durant plusieurs jours, à accepter la paix; il y parvient à force d'instances. Bref, les tabacs des deux nations furent hachés ensemble, et les grands calumets de paix fumés en signe d'amitié.

1 L'homme à la grande âme. Nom donné par les Cris au père Lacombe.

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