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CHAPITRE TREIZIÈME

La fête de Pâques à Saint-Paul. — La femme indienne. — Exploit d'une squaw. — Massacrés par les Cris. - — Les Pieds-Noirs assiègent Edmonton. — Visite au père Tissier. — Le père Lacombe et sa sœur. — La petite vérole : prière du vieux sorcier.

Il y avait déjà vingt ans que le père Lacombe était venu remplacer dans le Nord-Ouest MM. Thibault et Bourassa. Plein de zèle et d'ardeur apostolique, il avait fait de la bonne besogne et grandement réalisé la prophétie de Mgr Bourget pressentant tout le bien que le jeune prêtre ferait parmi les sauvages.

La mission de Saint-Albert, son œuvre maîtresse, grandissait chaque jour et était à la veille de devenir siège épiscopal. Des centaines de métis et d'indiens suivaient ponctuellement les offices de l'église, et les dévouées sœurs grises prêtaient une aide active aux missionnaires oblats dont le nombre, quoique bien accru, devenait de plus en plus insuffisant, tant leurs œuvres prenaient d'extension en même temps qu'augmentait la prospérité.

Cependant le père Lacombe ne s'endormait pas sur ses succès. En janvier 1869, il écrivait au père André:

"Depuis mon départ de Saint-Paul, j'ai visité 220 loges de sauvages; que de misères et de maladies j'y ai

trouvées! Ces malheureux rendent certainement des points, par leur patience, à nombre de chrétiens qui n'acceptent pas avec autant de soumission les épreuves que leur envoie le Seigneur."

En revenant d'une excursion, il ramena à Saint- Albert des malades, des orphelins et deux vieilles sauvagesses qu'il confia aux soins des regligieuses. De retour à Saint-Paul, il y rencontra Mgr Grandin et le père Végreville venu du lac Labiche pour assister à la prise de possession du nouveau siège de Saint-Albert.

Le 28 mars, jour de la résurrection du Christ, le père Lacombe chanta le joyeux alléluia avec ses confrères de Saint-Paul. Un grand nombre de sauvages et de métis étaient arrivés la veille pour prendre part à la grande solennité. Au lever du soleil, par une température idéale, les habitants saluèrent d'une fusillade bien nourrie le triomphe glorieux du Sauveur. Tous les chrétiens s'approchèrent des sacrements avec beaucoup de dévotion et de piété. Pour compléter la fête, le père Lacombe fit servir un copieux dîner à tous ceux qui étaient venus de loin. Ces pauvres sauvages repartirent le cœur joyeux, promettant à la robe-noire qu'ils ne manqueraient pas de revenir à la prochaine grande fête.

Le zèle de l'apôtre ne lui permettant jamais un repos très prolongé, il repartit bientôt pour de nouvelles conquêtes. Un extrait de Mgr Grandin donnera une idée de son zèle brûlant et de son inlassable énergie.

"Le père Lacombe est avant tout un pionnier, un conquérant à qui les batailles coûtent moins que le repos. Il est l'apôtre aimé des métis, des Cris et des Pieds-Noirs. De même que le Christ, il ne fallait pas dire qu'il était ici, ou qu'il était là . . . on le croyait au midi, il était au nord, sicut fulgur. Cet impulsif a cependant trouvé le moyen d'écrire des livres sur la langue crise. Aussi hardi que

bon, il sait fasciner les tribus des prairies, qui le chantent encore sous la tente."

Chaque fois que le père Lacombe revenait de ses voyages, il avait de nouvelles histoires à raconter, tantôt amusantes et tantôt lamentables. Qu'on nous permette d'en rapporter une qui est caractéristique de la situation de la femme indienne dans sa tribu.

Chez les sauvages du nord, la femme a peu de prestige; son seul rôle est d'être mère, d'élever les jeunes enfants et de se faire la servante de la famille. C'est à elle qu'incombent tous les travaux pénibles, toutes les grosses besognes, sans qu'elle puisse se débarrasser, pendant ce temps dur, des enfants qu'elle porte sur les bras ou sur le dos. Pour toute récompense, le mari, toujours brutal à son endroit, ne se fait pas faute bien souvent, de l'accabler de mauvais traitements. Pas de pitié pour elle; on ne tient aucun compte de ses souffrances: la malheureuse y est tellement habituée qu'elle supporte tout en silence. Lorsque les enfants grandissent, ils l'oublient, la méprisent et ne s'occupent plus d'elle. Que voulez-vous ? c'est une femme, Iskew, — ce qui vient en dernier — ! Lorsque les missionnaires catholiques commencèrent à prêcher la loi divine, et à proclamer les droits et la dignité de la femme, les indiens demeurèrent stupéfaits. Ils ne pouvaient en croire leurs oreilles, tant ils voyaient en elle un être méprisable, indigne de paraître et surtout de prendre part aux assemblées et aux cérémonies de la nation.

C'est le christianisme, en réhabilitant la femme, qui lui a donné la liberté et mis fin à l'esclavage qui en faisait un être inférieur. Mais arrivons tout de suite à l'histoire du père Lacombe.

C'était à l'époque où les premiers missionnaires commençaient l'évangélisation des tribus du Nord-Ouest,

dans ces temps de guerres continuelles de tribu à tribu, où il n'était pas de plus grande gloire que d'arracher la chevelure d'un ennemi; temps où les jeunes gens entonnaient avec enthousiasme le chant de la chevelure et s'en allaient à l' improviste attaquer leurs voisins et où ils se faisaient, près de leurs femmes, un titre d'honneur de leur cruauté.

Il arriva dans un camp de Pieds-Noirs qu'une cinquantaine de jeunes braves s'en furent pour une expédition de ce genre. Au moment de partir, la femme de l'un d'eux vint supplier son mari de l'emmener: elle saurait bien, disait-elle, se rendre utile durant l'expédition. Ces prétentions n'amenèrent qu'un sourire de dédain sur les lèvres du jeune époux qui, prétextant des lois de la guerre, refusa catégoriquement de traîner une squaw derrière lui.

La petite troupe s'éloigna, laissant la jeune indienne profondément blessée dans sa fierté, mais non résignée à supporter la situation humiliante que lui imposait son sexe. Un projet bizarre germe dans sa cervelle, et elle ne tarde pas à le mettre à exécution.

Quelques heures après le départ des guerriers, elle saute à cheval, se met à leur poursuite et parvient à les rejoindre. Une fois encore, les Pieds-Noirs, surpris d'une obstination à laquelle ils ne sont pas accoutumés, essaient de se débarrasser d'elle. C'est peine perdue, et de guerre lasse, ils consentent avec un haussement d'épaules, à se laisser accompagner.

On arrive bientôt en vue d'un camp ennemi. Malheureusement, en dépit de toutes les précautions, les Pieds-Noirs avaient été aperçus, alors qu'ils ne s'en doutaient pas. Inopinément, ils sont attaqués par des forces supérieures et réduits à l'impuissance. La plupart sont tués et scalpés. Quelques-uns, parmi lesquels le mari

de la femme désobéissante, parviennent à s'échapper et reprennent tête basse le chemin du retour.

La jeune femme, cependant, est restée prisonnière, et, tremblante de rage, contrainte de monter en croupe derrière le chef victorieux. Il lui faut entendre les chants de victoire qui célèbrent la mort des siens, le récit des exploits de guerriers qu'elle exècre. N'y tenant plus, elle saisit tout à coup un long coutelas qui pend à la ceinture du chef, et, avant qu'il ait eu le temps de se mettre sur la défensive, elle le lui enfonce dans la poitrine.

En un instant, sous les yeux des sauvages stupéfaits de tant d'audace, elle a jeté le cadavre à bas du cheval après lui avoir enlevé tous ses trophées de guerre. Elle tourne bride sans que personne songe à l'arrêter, et s'en revient triomphante vers les siens, chantant à son tour le chant de la chevelure. Elle a bientôt rejoint les fuyards, et, s'approchant de son mari, à qui elle lance une des chevelures enlevées à l'ennemi, elle lui dit d'un ton railleur :

— Ai-je eu raison de t'accompagner malgré toi? Le regrettes-tu toujours? Tiens! tu n'as pas été chanceux, prends ce trophée, et tu seras regardé comme un brave.

Elle distribue de même les scalps aux autres Pieds- Noirs:

— Vous aussi, parez-vous de ces dépouilles que j'ai prises pour vous; elles vous porteront honneur et bonheur! Pour moi, j'ai ce qu'il me faut: le cheval, le bonnet et la chevelure du chef que j'ai tué. Je les garde en souvenir de ma victoire et de nos cinquante braves qui sont morts là-bas.

Elle était toute fière en racontant elle-même, longtemps plus tard, son histoire au père Lacombe:

— Voilà, ajouta-t-elle, le secret de ma noblesse et de celle de mon époux. C'est ma victoire qui l'a fait chef,

comme c'est elle aussi qui m'a valu le privilège de porter le bonnet que tu me vois aujourd'hui sur la tête. Ce bonnet et ce titre, je suis la seule femme de ma nation qui puisse s'en parer: cette décoration me donne le droit d'assister à toutes les assemblées des chefs de la tribu.

Eh bien ! homme de la prière, tu as entendu mon récit ... Je te l'ai fait afin que tu saches que chez les Pieds-Noirs, il y a des femmes aussi braves que les vrais guerriers. Tout ce que j'ai dit est la simple vérité: j'en prends à témoin mon mari qui nous écoute ici. Si je me suis trompée, qu'il le dise.

aMa femme, ajouta celui-ci d'un ton doctoral, t'a fait un récit fidèle de la vérité, et moi j'ajoute ceci: Après sa glorieuse victoire, elle s'est montrée la plus généreuse et la plus libérale des femmes à l'égard des guerriers vaincus et humiliés, en leur distribuant toutes les dépouilles de guerre que lui avait données son brillant courage. Pour moi, j'étais confus devant une bravoure si extraordinaire, et au souvenir surtout de mon opposition à son projet. Elle m'a accordé généreusement le pardon que je lui demandais... Depuis cette époque, qui est bien loin, nous avons toujours été heureux ensemble, et je l'ai toujours considérée comme bien supérieure à moi, puisque c'est à elle que je dois mon titre de chef."

"La femme-chef qui me raconta elle-même cette histoire authentique, dans un camp de Pieds-Noirs, était alors très âgée, dit le père Lacombe; mais elle possédait toute sa vigueur, toute sa mémoire, et . . . toutes ses dents. Je remarquai en elle une franchise et une intelligence extraordinaires. Elle et son mari embrassèrent la foi catholique et moururent chrétiennement en priant pour le salut de leur malheureuse nation."

Dans les premiers jours de janvier 1870, le père Lacombe, inquiet au sujet d'un camp de Pieds-Noirs où

I od désirait depuis longtemps le voir, se dirigea vers les montagnes des Roches. Les Pieds-Noirs en étaient déjà partis. En dépit de cette déception, le missionnaire prit avec lui un jeune Piégan pour continuer le voyage. Comme d'habitude, ils eurent beaucoup à souffrir du froid, des tempêtes de neige et de la pénurie de comestible et de combustible. En chemin, ils rencontrèrent un petit camp de Pieds-Noirs isolé. Les sauvages se montrèrent très dociles aux conseils et aux encouragements du missionnaire, et même très avides d'entendre ses instructions et ses leçons de catéchisme; mais ils ne voulurent jamais se rendre aux instances qu'il leur fit de rejoindre la masse de leur nation. Une quinzaine de familles seulement consentirent à le suivre au fort de la Montagne où elles s'établirent dans la suite.

Après un bref séjour au- fort, le père Lacombe songea au retour et se mit en route pour Saint- Albert. Comme il longeait la rivière Saskatchewan, il vit venir à lui un petit groupe de sauvages: quatre hommes, dont deux grièvement blessés et des femmes pleurant et hurlant de façon pitoyable. C'était tout ce qui restait du petit camp de Pieds-Noirs qui n'avait pas voulu se rendre à ses conseils. Une bande de Cris-Assiniboines, en embuscade sur la rive sud de la rivière, en face du fort Edmonton, les avait surpris et massacrés sans pitié. Depuis trois jours, les survivants se traînaient péniblement sur la neige, pieds nus, à moitié vêtus et sans nourriture.

Les larmes du bon samaritain coulèrent en abondance, mais comment venir en aide à ces malheureux?

II pansa les plaies des blessés, leur distribua ce qui lui restait de provisions, partagea ses vêtements et leur prêta ses chevaux.

"Pour moi, disait-il, je pouvais aller à pied, car il ne me restait que peu de chemin à faire."

La nation des Pieds-Noirs, cependant, avait juré de se venger. Elle conçut le projet d'attaquer les habitants du fort Edmonton qu'elle croyait de connivence avec les Cris. Le père Lacombe n'avait pas encore quitté Saint- Albert pour retourner à Saint-Paul, qu'un courrier venait lui annoncer la marche sur Edmonton de plusieurs centaines de Pieds-Noirs. Il était tard, et le père crut pouvoir remettre son départ au lendemain. A minuit, nouveau messager: le péril était imminent. Le missionnaire n'hésita plus et partit sur le champ.

Il trouva la petite population d'Edmonton en grand émoi de l'attente d'une ruée prochaine de tous les sauvages. Déjà de grands préparatifs de défense avaient été faits; dès la première menace du danger, M. Christie avait placé en embuscade une bande de Cris occupés aux coupes de bois dans les environs. Les hommes faisaient le guet de tous côtés: canons, fusils, munitions, tout était prêt. Il ne manquait plus que le missionnaire dont les paroles apaisantes détourneraient peut-être l'ennemi de ses méchants desseins.

M. Christie avait ordonné que chacun restât dans sa tente et que toutes les barrières fussent fermées ; un groupe de Cris et de blancs tatoués attendaient anxieusement dans l'enceinte du fort.

A minuit, les Pieds-Noirs arrivèrent et se cachèrent dans les fourrées de la rive sud, signalant leur présence et leurs intentions belliqueuses par des fusillades répétées. Les balles sifflaient au-dessus des tentes et venaient s'abattre dans la cour sans toutefois atteindre personne. Les munitions des assiégeants furent vite épuisées et le feu cessa.

Peu après, le père Lacombe arrivait avec un détachement de trente bons chasseurs métis. On se hâta de mettre sans bruit les chevaux à l'abri, et les métis s'en

furent sur les galeries et les bastions se joindre aux marchands et aux serviteurs.

Les attaques nocturnes des sauvages sont toujours redoutables. Malgré la surveillance continuelle, il pouvait se faire que les Pieds-Noirs, traversant la Saskatchewan à la nage, vinssent à l' improviste surprendre le fort. C'était la tactique des sauvages au milieu de la nuit, et c'est ainsi qu'ils avaient déjà détruit le fort de l'Arc.

Le père Lacombe, qui ne portait jamais d'armes à feu, avait foi en un autre moyen de défense, celui de la bonne entente. C'est aussi là-dessus que comptaient surtout les gens du fort; ils savaient que la robe-noire était l'ami, le protecteur et le père aimé des cruels Pieds- Noirs, qu'il les avait souvent aidés dans leurs épreuves et sauvés de bien des maux. Tout dernièrement encore, ne s'était-il pas dépouillé d'une partie de ses vêtements pour venir en aide au petit camp ravagé par les Cris ?

En dépit des ordres donnés par M. Christie, le père Lacombe s'en va donc, dans la nuit, trouver les Pieds-Noirs et, faisant appel au chef et à tous ses soldats, il leur demande de ne plus tirer sur le fort, puisque lui et tous les autres blancs sont leurs amis, et qu'ils n'ont, en aucune façon, pris part à l'attaque des Cris.

L'obscurité était complète: le père ne pouvait voir ce qui se passait du côté des Pieds-Noirs, et l'éloignement l'empêchait d'entendre ce qu'ils disaient.

Les sauvages ne sont jamais prodigues de paroles. Le chef répondit au père Lacombe qu'il allait prendre en considération ses propositions de paix. Il retourna ensuite vers les siens et le missionnaire reprit le chemin du fort à peu près convaincu qu'il avait obtenu ce qu'il désirait. "Mais, dit-il, l'on n'est jamais assuré avec les sauvages; s'ils demeurent insensibles à ce premier appel, demain, j'essaierai de les désarmer d'une autre manière."

Dans le fort, cependant, Ton ignorait la démarche du missionnaire. Au bastion sud-ouest, à côté de celui que gardait le métis Malcolm Groat, était posté en sentinelle, un jeune commis, Donald MacDonald, qui avait échappé avec sa femme, peu de temps auparavant, au massacre du fort Carleton. Entendant, sans le comprendre, l'entretien du père avec le chef, il croit avoir affaire à un espion, et le vise soigneusement pour ne pas le manquer. Par bonheur, Groat et un autre métis qui se trouvent près de lui, le préviennent et relèvent son arme au moment où il va tirer. "Etes-vous donc le seul dans Edmonton qui ne connaissiez pas la voix du père Lacombe? Ne voyez-vous pas qu'il vient de traiter de paix avec les sauvages, et que si nous sommes sauvés, c'est encore à lui que nous le devrons? Donc, sentinelle, bas les armes!"

Le prêtre, ignorant le danger auquel il vient d'échapper, continue sa ronde autour du fort afin de s'assurer que tout est tranquille.

La nuit se passe dans l'attente, et lorsque vient le jour, les Pieds-Noirs ont levé le camp. Edmonton est sauvé !

Après ce glorieux exploit, le père Lacombe partit en compagnie de Mgr Faraud pour donner des missions au petit lac des Esclaves. En passant par le fort Dunvegan, il rencontra le père Tissier, isolé depuis deux ans, et dont l'état de souffrance et d'affaiblissement l'émurent profondément. Pendant six semaines, le courageux missionnaire avait supporté avec ses sauvages toutes les tortures de la faim. En allant d'un campement à l'autre porter les secours de son ministère, il avait eu les pieds gelés et s'était vu contraint de s'arrêter et de giter sous une tente sauvage. Qui connaît ces demeures peut facilement comprendre les souffrances du bon père Tissier.

— Mon père, dit-il au père Lacombe, le bon Dieu ne ne m'a pas abandonné. Dans cette terrible extrémité, je sentais que ses anges écrivaient tout, et qu'un jour mes peines se changeraient en joie. Cette pensée me consolait et me fortifiait.

Le père Lacombe resta peu de temps auprès de son confrère: des devoirs impérieux l'obligeaient à continuer son voyage. Il descendit le petit lac des Esclaves, la rivière Athabaska, la rivière Labiche jusqu'au lac du même nom, où sa jeune sœur Christine faisait l'école aux enfants sauvages et métis. Cette intrépide jeune fille était venue, à la demande de son frère, pour l'aider dans son œuvre. Courageuse comme lui, elle s'efforçait de s'habituer aux rigueurs du climat, et plus encore au goût désagréable de la viande sèche et du poisson, seule nourriture qu'elle pût se procurer. Le frère et la sœur se donnaient l'illusion des joies de la vie de famille, quand parvint un message annonçant que les sauvages étaient atteints d'une maladie étrange.

— Père Lacombe, hâtez-vous de revenir; vos sauvages meurent comme des mouches, et ceux qui veulent fuir tombent en chemin.

Force fut donc au missionnaire de repartir immédiatement. En arrivant à Saint-Paul, il apprit que l'épidémie n'était autre que la petite vérole ou picotte noire qui avait éclaté chez les Pieds-Noirs et que les métis, par leurs communications avec ces derniers et des marchands du Missouri avaient propagée. Bien des sauvages ignoraient le nom et la nature de la maladie; mais leurs anciens prétendaient que soixante ans auparavant, 1? même épidémie avait dépeuplé les camps.

Le père Lacombe ne perdit pas de temps, il se rendit à Saint- Albert, et se vit en face du spectacle le plus lamentable. Pendant que ses frères exerçaient leur ministère

aux alentours, il se dirigea immédiatement vers les camps des prairies où la maladie faisait le plus de ravages.

Le fléau s'était déjà répandu dans le Manitoba et dans la vallée de la Saskatchewan, surtout parmi les Cris et les Pieds-Noirs. Sans médecins, sans notion d'hygiène, les infortunés étaient facilement atteints par la contagion. Le père Lacombe dont nous tenons ces récits, demeura plusieurs mois parmi les malades où il se fit leur médecin et leur consolateur. Dieu seul sait comment il ne succomba pas à tant de fatigues et de surmenage.

Si la petite vérole est affreuse et redoutable pour les peuples civilisés, qui ont les secours des médecins et les soins empressés de leurs parents et de leurs amis, combien n'est-elle pas plus terrible chez de pauvres sauvages abandonnés à eux-mêmes, couchant pêle-mêle sous leurs misérables tentes! Tout le temps que sévit l'épidémie, le père Lacombe fut seul chez les Pieds-Noirs, comme d'ailleurs la plupart de ses confrères dans les autres missions. Il était à la fois prêtre, médecin et même. . . fossoyeur. Sans outils, il était obligé de creuser la terre à la hache; on pense bien que le travail était long et les fosses peu profondes, juste assez pour recouvrir les corps de terre et de cailloux et les préserver de la dent des chiens et des loups.

En même temps, la disette était extrême: bêtes et gens en souffraient. Une nuit, une jeune fille mourut. Il était très tard, et le missionnaire à bout de forces se contenta de recouvrir le corps de broutilles, de vieilles couvertures et s'en fut se reposer. Le lendemain, quand les fosses furent ouvertes, et qu'on voulut procéder à l'inhumation, le cadavre avait disparu. Des traces de sang, des lambeaux de chair, des ossements à demi rongés indiquaient assez ce qu'il était devenu. Et les pauvres sauvages se mirent à crier et à se lamenter :

"Maître de la vie, qu'allons-nous devenir? Voilà que les chiens vont manger nos corps! Écoute-nous, prends pitié de nous!"

"Une chose m'a surpris, dit le missionnaire, lorsque les sauvages commençaient à se sentir brûlés par la fièvre, plusieurs se dérobaient à ma surveillance, et allaient se rafraîchir à la rivière. Je m'efforçais vainement de leur faire comprendre les dangers auxquels les exposait cette imprudence. Mais chose étrange, presque tous les réfractaires revinrent à la santé." Depuis, les bains entrent dans le traitement des fièvres.

Le vaillant apôtre passait d'un camp à l'autre, et partout on l'attendait avec la même anxiété. Partout se renouvelaient les mêmes scènes de désolation, et l'intrépide missionnaire semblait redoubler de zèle et d'énergie. Un soir, il eut une rude alerte. Après avoir visité toutes les loges, il se sentit abattu; sa répugnance pour toute nourriture était telle, qu'il craignit d'être atteint à son tour de la contagion. Il se jeta sur sa couverture en s'écriant: "Mon Dieu! secourez-moi, car vous savez que j'ai encore beaucoup à faire."

Il avait toujours la précaution de conserver un peu de camphre dans sa bouche et dans ses vêtements. Ce soir-là, il prit une forte infusion d'herbes sauvages, et comme une sueur froide le glaçait, il se mit à courir autour de sa tente en battant les bras pour se réchauffer. Au bout de deux heures, la réaction se fit; tombant de lassitude sur sa couche, il s'endormit, et le lendemain matin, il se réveilla frais et dispos.

Le même jour, il écrivait à Mgr Grandin: "Monseigneur, je suis au milieu des morts et des mourants, et cependant, je dois, courir à Saint- Albert où les nôtres sont pris par le mal; je crains qu'il n'y ait pas là un seul prêtre pour prendre soin des mourants."

En effet, les quatre pères Oblats de la mission étaient frappés de la maladie: les RR. PP. Leduc, Rourgine, Doucet et Elanchet. Ils furent bien près de la mort, mais après une longue convalescence, ils reprirent leur ministère. Le père Lacombe se dépensa quelque temps auprès d'eux, puis, dès que sa présence ne fut plus indispensable, il retourna dans les camps des Pieds-Noirs.

Durant ces jours néfastes, les métis et les sauvages ne furent pas les seuls atteints de la contagion, les blancs eurent aussi leur part du fléau. Dans la colonie anglaise, le révérend Georges MacDougal, ministre méthodiste, se dépensait auprès des indiens de sa mission, mais deux de ses enfants succombèrent à la maladie et il abandonna son ministère.

Nous empruntons au livre de M. Routhier le fait suivant :

"Pendant que le terrible fléau sévissait sur les bords de la Saskatchewan, la fille unique du grand sorcier Papabkinès — la Sauterelle — , un des chefs Cris, fut un jour atteinte par la maladie. Son père l'adorait, et quand il la vit dans les transes de la mort, il perdit confiance dans ses jongleries et ses médecines. Il vint donc demander des prières au missionnaire.

uLe père Lacombe alla voir la jeune fille, et il constata qu'elle était arrivée à la dernière période de la maladie, et qu'il n'y avait plus d'espoir. Il l'exhorta à la mort et lui administra les derniers sacrements, car la jeune fille était chrétienne, quoique le père fût demeuré païen. Le père André, qui partageait avec le père Lacombe son pénible ministère, alla aussi voir la malade et avertit le chef indien d'avoir à faire son sacrifice.

"Mais, à peine les missionnaires furent-ils de retour à leur tente, que le malheureux père arriva sur leurs talons, les suppliant de revenir voir sa fille, espérant tou-

jours que l' homme de la prière serait plus heureux que lui auprès du Grand-Esprit.

■ — Mais mon pauvre ami, disait le père Lacombe, il est absolument inutile que je retourne voir ta fille, je vais prier pour elle ici. Il faut d'ailleurs te résigner, car ton enfant va mourir, et Dieu va la recevoir dans son paradis. Tu n'as pas voulu te faire chrétien, bien que tu nous connaisses depuis longtemps, et tu continues de mêler tes superstitions païennes et tes jongleries à quelques-unes de nos croyances que tu as fini par accepter. Le bon Dieu n'est pas satisfait de cette conduite, et c'est pour te convertir, sans doute, qu'il t'inflige cette grande douleur.

"La tête basse, les yeux fixés vers la terre, le sorcier écoutait tout sans répondre. Quand le missionnaire se taisait, il relevait la tête et disait: Viens voir ma fille encore une fois, avant qu'elle meure. Le père Lacombe se laissa toucher. Tout accablé qu'il fût par les rudes labeurs de la journée, il marcha vers la loge du sorcier, qui était à deux milles de distance. Il trouva la malade au paroxysme de la fièvre. Toutes les éruptions qu'il avait observées le matin étaient rentrées, et selon toute apparence, la mort était inévitable et prochaine. Le prêtre lui adressa quelques paroles, récita des prières et s'en revint.

"Il était tard et il avait grand besoin de repos. Mais à peine était-il couché, qu'il entendit gratter à la porte de sa tente. "Je parie, dit le père Lacombe au père André, que c'est encore cet ennuyeux sorcier!"

"Il se leva et alla ouvrir. C'était en effet Papabkinès qui entra sans mot dire. Une partie de la tente servait de chapelle ; le vieux sorcier se dirigea de ce côté, puis il se jeta à genoux. Après un moment de silence, il se mit à prier à haute voix :

uO Grand Esprit, toi qui écoutes les buffles quand Us

ont besoin d'eau, toi qui donnes aux oiseaux la graine qui les nourrit, pourquoi donc ne rri écouterais-tu pas? Est-ce que tu aimes mieux les bêtes que les hommes? On dit que tu as un Fils et que tu V aimes comme toi-même: eh bien! moi, j'ai une fille, et je l'aime plus que moi-même; toi qui peux la guérir, pourquoi veux-tu qu'elle meure? Qu'est-ce que cela te fait à toi, de me prendre ma fille? Tu n'en as pas besoin, et elle m'est nécessaire à moi. Si tu m'entends, et si tu es réellement le Maître de la. vie, laisse vivre ma fille, et je croirai alors que tu es bon et que tu nous aimes!"

"Vous allez voir, dit le père André au père Lacombe, que ce vieux sorcier va obtenir un miracle!"

En racontant cette scène, le père Lacombe pleure encore d'émotion au souvenir de la prière ardente du vieillard.

"Il me semblait, dit-il, voir le Père éternel sourire à ce pauvre sauvage et lui dire : — Je le veux que ta fille soit

guérie!"

Comme le père Lacombe était obligé de partir pour un autre camp, le vieux chef, après avoir prié toute la nuit, s'en alla sans lui demander à retourner voir sa fille. Que se passait-il dans le cœur de ce païen? Que se passait-il chez la malade ? . . . Rien moins qu'un double miracle : sa conversion et la guérison de sa fille.

Après quelques jours d'absence, le missionnaire revenait au camp de Papabkinès pour le consoler, croyant sa fille morte. Quelle ne fut pas sa surprise de voir venir à sa rencontre le vieux chef et sa fille bien-aimée parfaitement guérie!

Quelques mois plus tard, cette excellente chrétienne épousait un fameux chef cris, Osikkusiweyân — Peau d'Hermine — l'un des plus beaux types de sa nation. Il se fit chrétien et exerça une grande influence sur les siens*

nous aurons l'occasion d'en reparler plus tard. Quant au vieux chef, il abandonna toutes ses superstitions pour embrasser la religion du Christ. Il fut fidèle à ses promesses et regarda toujours le père Lacombe comme son sauveur et celui de sa fille.

Enfin, vers la fin de l'été, peut-être un peu plus tard, la petite vérole disparut après avoir fait plus de 2500 victimes parmi les Cris et les Pieds-Noirs. A ces mois de désolation succédèrent des jours meilleurs qui furent le début d'une ère de prospérité pour les missions du Nord- Ouest. "Il est vraiment étonnant, dit le père Lacombe, que pas un seul prêtre n'ait succombé, pendant ces jours néfastes, à une mort qui paraissait inévitable. Plusieurs des nôtres, il est vrai, ont été sérieusement atteints, mais ils en sont sortis indemnes, ne gardant que quelques traces légères de variole."

Parmi les dévouées religieuses de Saint-Albert, occupées nuit et jour à prodiguer leurs soins aux varioleux, il n'y eut, non plus, aucun décès à enregistrer.

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