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CHAPITRE QUATORZIÈME

Le père Lacombe guéri par un chef pieds-noirs. — répercussion des événements d'europe sur les missions du Nord-Ouest. — L'Indissolubilité du mariage. — L'Échelle de la bible. — Une lettre de Mgr Grandin. — Le père Lacombe mendiant. Subventionné par le gouvernement. — Départ pour l'Europe.

Après la terrible épreuve qui venait de semer la désolation et la ruine paimi ses chers sauvages, le père Lacombe sentit le besoin de réparer ses forces épuisées. Il fut donc décidé qu'il irait au fort de la Montagne et qu'il y profiterait de ses loisirs pour préparer des sermons, composer des cantiques et des livres de prières dans l'idiome des Cris et des Pieds-Noirs. Il avait surtout à cœur de compléter son dictionnaire et sa grammaire, de langue crise. Pour l'aider à compiler les nombreuses notes qu'il avait prises, il résolut de s'adjoindre, comme compagnon d'étude, le frère Scollen qui avait été le premier instituteur à Edmonton.

Mais la vie sédentaire se montra contraire à la nature énergique et active de notre héros: il tomba malade. Depuis un mois déjà, il ne pouvait plus s'occuper d'aucun travail, quand on lui annonça l'arrivée d'une petite bande de Pieds-Noirs.

— Nous avons appris que tu étais malade, dit le chef, et nous venons t'apporter des médecines qui te guériront.

Habitué aux remèdes des sauvages, dont il avait maintes fois constaté les effets surprenants, le père Lacombe eut confiance et les accepta. Quelques jours plus tard, il était parfaitement rétabli. Cette marque de sympathie contribua à lui faire aimer davantage ses chers enfants des prairies.

Durant son séjour au fort de la Montagne, il reçut également l'intéressante visite d'un officier des armées anglaises, le capitaine William Butler, qui devint plus tard général dans les campagnes d'Afrique et des Indes. Ce jeune capitaine, d'origine irlandaise, était le type du parfait gentilhomme et du vrai chrétien. Il se montra heureux et fier de servir la messe du père Lacombe. Nommé dans la suite secrétaire du gouvernement canadien, il écrivit plusieurs ouvrages intéressants sur le Nord-Ouest. Dans le dernier, The light of the West, il donne en termes élogieux, ses impressions sur le père Lacombe.

Pendant que l'apôtre des sauvages s'occupait de ses travaux de linguistique, de graves événements survenaient en Europe. La France était aux prises avec l'Allemagne et subissait l'humilitation de la défaite. Sa Sainteté Pie IX se voyait en même temps dépouillée de son royaume temporel. Ces événements eurent une répercussion désastreuse sur les missions pauvres du Nord-Ouest. La générosité du public de France fut momentanément tarie. Les secours reçus jusque-là de la Propagation de la foi étaient supprimés, et le Saint-Père devait faire face à de plus graves préoccupations. Les éternels ennemis de la vérité essayaient d'autre part à ruiner la confiance des indiens dans leurs missionnaires, en disant que le pape, emprisonné, avait perdu tout son pouvoir, que les robesnoires seraient contraints sous peu de disparaître, et que

la religion catholique était assez humiliée pour ne plus chercher de longtemps à tromper les sauvages par ses fausses doctrines.

Cette rumeur absurde, bientôt répandue dans les camps indiens, fit sur eux une impression pénible que les missionnaires catholiques eurent grand'peine à faire disparaître: il n'en fallait pas davantage pour surprendre la bonne foi des nomades. Quelques-uns injuriaient les missionnaires, les accusant de les avoir trompés, et leur disant qu'ils ne pouvaient plus croire en leur doctrine puisque le grand chef de la prière était en prison. Ajoutons cependant que ces insinuations malveillantes n'eurent que peu ou pas d'effet sur les sauvages de YHomme au bon cœur. Ils l'avaient vu trop souvent à l'œuvre pour que la calomnie le perdit dans leur estime.

A ce moment critique, il fut question de conférer au père Lacombe un poste plus en rapport avec son influence et son activité. Consulté sur la question, il déclina l'honneur de l'épiscopat, préférant les prairies et les huttes sauvages.

Et pourtant, il faut en convenir, la position des missionnaires présentait alors un tableau bien sombre. A la date du 21 mai 1871, le père Lacombe écrivait à un confrère de Montréal une lettre dans laquelle il parlait d'un appel au gouvernement canadien en faveur des missionnaires. En même temps, il faisait savoir en haut lieu les infamies que les ennemis de la religion essayaient de répandre et les railleries qu'ils ne ménageaient pas au chef de l'Eglise. Voici un fragment de cette lettre:

" Pour ma part, je puis dire comme mes

" confrères de la Saskatchewan et du nord: Nous mourions de misère et de privations plutôt que d'abandonner "nos chrétiens et nos pauvres catéchumènes. Il y a longtemps que je vis de la vie des sauvages, et la plus grande

"part de mon temps leur est consacrée, de sorte que les "souffrances que Ton endure à se rendre semblable à eux "n'auront rien de nouveau pour moi. Pourvu que je "puisse offrir le Saint-Sacrifice de la messe, je ne demande "rien de plus."

Dans une autre lettre, il disait :

" Depuis l'automne dernier, les tentatives de

"démoralisation ont, hélas! fait des progrès considérables; "les désordres de tout genre qui ont eu lieu parmi les "sauvages sont le fait de ces misérables trafiquants de "rhum. Nous avons tout fait pour prévenir le gouvernement américain de ces infractions aux lois si préjudiciables aux pauvres sauvages et si contraires aux règles très "sévères du gouvernement de la rivière Rouge, défendant "l'usage des liqueurs enivrantes sur toute l'étendue de son "territoire. Pendant que, durant tout le mois d'octobre, "des camps de Piégans et de Gens du Sang s'amusaient à "boire avec des Américains, le long de la rivière du Ventre, "une armée de deux cent cinquante guerriers cris est "venue les attaquer de nuit. Les assaillants furent pres- "que tous tués ou blessés. Cette victoire des Piégans et "des Gens du Sang fut attribuée aux armes à feu et aux "munitions que leur avaient procurées les Américains

Afin de remédier à ces désordres, le gouvernement canadien eut, par la suite, recours à la police montée qui s'est toujours montrée digne de sa mission. Le père Lacombe, admirateur de cette organisation du gouvernement, en fait un grand éloge. Le jugement favorable qu'il en fait, laissera à la postérité le souvenir du bien que cette troupe canadienne a fait et les services qu'elle continue à rendre au pays par sa garde vigilante.

Ayant terminé ses travaux sur les langues sauvages, le père Lacombe quitta le fort de la Montagne; il voulait faire une visite générale aux camps des Cris et des Pieds-

Un chef Pieds-noirs et sa femme.

"Onistarse Slamik".

Noirs dans l'espoir d'y faire de nouveaux chrétiens. Cette fois encore, le fameux Alexis raccompagna.

Plusieurs païens voulaient embrasser le christianisme, mais la plupart regimbaient contre l'indissolubilité du mariage, qui oblige les conjoints à rester unis jusqu'à la mort.

— Si nous nous marions, disaient-ils au prêtre, et que nous ne puissions nous accorder avec nos femmes, que ferons-nous alors? Ce n'est pas toi qui en souffriras.

C'était la plus grande objection qu'ils opposaient à cette belle religion qu'ils aimaient et admiraient, mais dont ils ne comprenaient pas encore toute la sagesse et la grandeur.

Pendant que le missionnaire prêchait dans un camp, un païen et sa femme lui demandèrent de les baptiser et de bénir leur union. Leurs enfants, déjà instruits, reçurent le baptême. Quand on arriva aux promesses solennelles du sacrement de mariage, le sauvage ne voulut rien entendre parce qu'il avait eu déjà quelques petits démêlés avec sa femme. Quand elle saura, dit-il au père, que je ne suis plus libre de la quitter, qui sait ce qu'elle fera?"

Guillaume et Marguerite — tels étaient leurs noms — étaient bons et voulaient bien se soumettre à la loi, mais Guillaume hésitait à en accepter toutes les obligations.

— Pourquoi, dit-il au missionnaire, veux-tu me pousser à faire ces promesses pour toujours? Tu ne sais pas combien ces paroles sonnent mal à mes oreilles!

— Marguerite a promis de ne jamais te créer d'embarras, et tu sais qu'elle a toujours été fidèle à ses promesses. Allons, Guillaume, il faut que tu te décides, sans quoi je ne puis te laisser entrer dans la maison de la prière.

Le lendemain matin, en ouvrant la porte de sa tente, pour permettre aux chrétiens d'assister à la messe, la

robe-noire aperçut Guillaume et Marguerite avec leurs deux témoins. Leurs obligations leur furent rappelées; mais Guillaume se troubla encore et fit un pas en arrière.

— Dis-moi, Guillaume, veux-tu, oui ou non, prendre Marguerite pour ta femme et lui promettre fidélité jusqu'à la mort ?

Guillaume ne bougeait pas et gardait le silence.

— Eh bien! dit le père Lacombe en se tournant vers Marguerite, puisque Guillaume ne veut pas se soumettre aux lois, il faut que tu le quittes. Il fera lui-même ses mocassins et préparera son pimikkân. Oui, Marguerite, va-t'en, laisse-le.

— Non, reprend vivement Guillaume, je ne veux pas qu'elle me quitte; j'ai dit que je l'épouserais, et je l'épouserai! Ne vois- tu pas, robe-noire, que j'ai fait ces objections à dessein, et seulement pour prévenir les ennuis qui pourraient survenir plus tard? Je comprends bien que pour être heureux, il faut le bon accord, et c'est ce que je voulais faire comprendre à Marguerite par mon hésitation. Du reste, elle est une bien digne femme.

Et le mariage fut béni solennellement.

Le père Lacombe passa chez les Pieds-Noirs, où le souvenir de l'épidémie lui faisait espérer le meilleur succès de son "coup d'état".

Jusque-là, il avait été seul leur apôtre, et avait dû maintes fois interrompre son ministère parmi eux. Aussi avait-il formé le projet de se donner d'une manière plus absolue à ce pauvre peuple, et d'établir pour lui une entre de ralliement à la rivière à l'Arc sous le patronage de Notre-Dame de la Paix. Il comptait obtenir, par l'intermédiaire de cette puissante reine, la fin des horribles massacres auxquels se livraient entre eux les Cris et les Pieds-Noirs. Mais ses nombreux travaux ne lui avaient pas encore permis d'exécuter ce projet. Hélas! malgré

son infatigable dévouement, il ne trouva pas chez les Pieds-Noirs, la docilité qu'il rencontrait dans les autres tribus !

H Un jour, las et découragé, il marchait le long de la rivière en lisant son bréviaire.

— Mon Dieu! s'écria- t-il, que pourrait-on faire pour éclairer et convertir ce peuple rebelle ?

Il s'assit sur un rocher et se prit à méditer. Comme ses yeux erraient à l'aventure, il aperçut, sur un monticule, deux sauvages qui l'observaient attentivement.

— Que voulez-vous, leur demanda-t-il ?

— Nous te regardons . . . Pries- tu pour nous ?

— Oui, dit le prêtre, je prie pour vous et pour toute votre nation.

Satisfaits de cette réponse, les sauvages s'approchèrent timidement et commencèrent à le questionner sur le créateur et sur les choses de la création. Le missionnaire remarqua que le côté historique les intéressait plus que le côté doctrinal. Il finit par les convaincre et retourna, plein de courage, poursuivre l'apostolat qu'il venait si heureusement de commencer. Les deux hommes qu'il avait rencontrés assistaient régulièrement aux réunions et étaient toujours les premiers à lui poser des questions.

Encouragé par ces premiers succès, le catéchiste aborda l'explication difficile des mystères de la foi, et pour se faire plus aisément comprendre, il eut recours aux symboles: un cercle tracé à terre, qui n'a ni commencement ni fin, représentait l'éternité; un triangle équilatéral, figure formée de trois côtés égaux, disait la sainte Trinité. Il s'aperçut que les indiens suivaient avec plus d'intérêt et comprenaient mieux ses leçons illustrées par l'image. C'est alors, qu'il conçut l'idée de sa fameuse Echelle de la Bible dont nous aurons occasion de reparler.

Pendant deux semaines, le père Lacombe rassembla

les sauvages autour de sa tente et continua à leur expliquer les mystères de la religion à l'aide d'illustrations faites au charbon sur le revers de peaux de buffle. Il exposait ses leçons aux yeux de tous, et tous les étudiaient avec un intérêt marqué. Il eut le bonheur de baptiser plusieurs enfants et quelques adultes avant son départ.

Les missions terminées, le père Lacombe se rendit à Saint- Albert pour y perfectionner le travail que lui avait inspiré son ingénieuse charité. Il vint même jusqu'à Montréal où il fit mettre en couleur sofa Echelle catholique par les religieuses de la Congrégation Notre-Dame; il en fit imprimer un millier au journal V Opinion publique pour distribuer dans les missions du Nord-Ouest. Cette œuvre eut alors un grand retentissement. Le Souverain Pontife, en ayant eu un exemplaire sous les yeux, ordonna d'en imprimer plusieurs milliers, pour être distribués dans les tribus sauvages du monde entier, comme un moyen très facile de les instruire et de leur faire comprendre les mystères de notre sainte religion.

Notons rapidement ici les ouvrages destinés aux indiens et à leurs pasteurs que le père Lacombe fit imprimer, fruits d'études persistantes, de labeurs continus et de longues veilles. C'est d'abord son Echelle de la Bible et son excellent Catéchisme illustré à l'usage des indiens. Puis, en langue crise, un Dictionnaire, une Grammaire, un Syllabaire, un Livre de Prières, un Recueil de Cantiques notés, un Sermonnaire et un Nouveau Testament. Tous ces ouvrages furent imprimés chez Beauchemin et Valois à Montréal. Plus tard, avec le concours des Sœurs de la Providence, il fit imprimer quelques ouvrages dans la langue des Sauteux, en particulier un Abrégé du Catéchisme et un Livre de Prières en caractères syllabiques.

Ce travailleur infatigable avait aussi entrepris de doter les missionnaires de la tribu des Pieds-Noirs de livres

analogues, mais les ressources pécuniaires lui manquant, il dut laisser son travail à l'état de manuscrit, travail qui a rendu de grands services aux missionnaires.

Le 22 septembre 1871, les bulles érigeant Saint-Boniface en province ecclésiastique étaient signées à Rome. Saint-Boniface devenait par ce fait le centre métropolitain du Nord-Ouest. Cependant la nouvelle n'en fut communiquée à Mgr Grandin que le 22 avril de Tannée suivante. Voici un extrait de la lettre que Mgr Taché lui adressait à cette ocacsion:

" Voilà enfin vos ' incertitudes fixées. Vous n'êtes plus évêque de Satala et coadjuteur de Saint-Boniface, mais bien évêque de Saint- Albert."

Vers cette époque, Mgr Grandin, qui avait fondé par tout son diocèse des écoles pour les métis et les indiens, s'adjoignit le père Lacombe pour promouvoir et développer cette œuvre capitale. L'évêque voyant continuellement augmenter ses charges et ses responsabilités, se déchargea complètement sur son dévoué collaborateur, dont il connaissait le zèle et l'esprit d'initiative. En l'informant de ses intentions, Mgr Grandin lui écrivait :

Sur les bords de la rivière Castor, 21 avril 1872.

Mon révérend et bien cher père Lacombe.

Je passe le dimanche ici, sur la rive gauche de la grande rivière Castor. Hier soir, après avoir été dans l'eau jusqu'aux genoux pendant deux heures, pour traverser la rivière, nous sommes arrivés trop tard pour entreprendre une autre traversée. Demain sans doute, nous serons plus disposés, et dans quelques jours, je vous rejoindrai, non pas pour rester quelque temps avec vous, mais pour vous donner une autre mission.

Expliquons-nous. Le nouveau diocèse de Saint-Albert est érigé, vous le savez, par un pape prisonnier, mais dont le pouvoir spirituel, si solennellement reconnu, se montre plus grand et plus puissant que jamais. Que vont dire les ennemis de la religion, eux qui depuis si longtemps chantent l'enterrement du pape et de l'Église, et surtout la destruction complète de nos missions ? C'est précisément quand ils nous croient à l'agonie que Saint-

Boniface est élevé à la dignité d'archidiocèse, et que nos pauvres missions forment le diocèse de Saint-Albert.

Il y a en tout cela quelque chose de beau, de grand et de consolant. Cependant, il faut l'avouer; je ne me sens nullement capable de porter le fardeau que le Saint Père m'a imposé. Je n'ai, vous le savez, d'autre titre au choix qu'il a daigné faire de ma personne que mon impuissance. Mon infirma mundi elegit Deus fait aujourd'hui toute ma force et ma confiance.

Je ne suis donc pas absolument découragé de mes faiblesses; omnia possum in eo qui me confortât. Puis enfin, je compte plus que jamais sur toutes les vertus religieuses et apostoliques de nos chers Pères et Frères, et surtout sur les vôtres, bien cher Père. Comme religieux, vous êtes mon admoniteur et premier conseiller. Devenu moi-même titulaire, il faut que vous ayez un nouveau titre, une nouvelle obligation pour m'aider à porter le fardeau que Dieu m'a imposé.

Je vous nomme, par les présentes, mon grand vicaire.

Ce n'est pas un titre d'honneur que je vous donne, c'est une charge que je vous impose, charge dont vous éprouverez de suite les difficultés; mais avec la grâce de Dieu, vous les surmonterez.

Dans le moment présent, vous savez aussi bien que moi ce que nous pouvons faire avec les maigres ressources que nous avons entre les mains.

Nous pouvons, il est vrai, vivoter; mais nous ne pouvons rien entreprendre. Vous me sollicitez pour commencer la mission de Notre Dame de la Paix parmi les Pieds-Noirs, aussi un autre établissement parmi les Cris.

Combien d'autres places où les missionnaires sont à la gêne et demandent des secours à grands cris! J'en vois comme vous la nécessité. Vous connaissez tous les besoins de la Saskatchewan ; ceux de la rivière aux Anglais sont au moins aussi grands, et nous n'avons encore pu nous occuper des autres districts qui forment le diocèse de Saint-Albert.

Il faut donc nous procurer des ressources; notre zèle va se trouver paralysé, faute de moyens suffisants.

Malgré tant de missions qu'il nous faudrait fonder, nous en sommes réduits à employer plusieurs Pères comme simples maîtres d'école, n'est-ce pas désolant? Qu'allons-nous donc faire? Il faut, mon cher Père, abandonner vos sauvages pour cette année: j'irai moi-même, autant que je pourrai, leur distribuer en votre place, le pain de la parole divine.

Et vous, allez, je vous prie, tendre la main dans votre patrie, auprès de vos amis et des miens. Il m'en coûte singulièrement de vous confier une si pénible mission. C'est, je le conçois, une indiscrétion envers le Canada, qui nous porte tant d'intérêt; mais il me semble qu'on ne doit pas tenir compte des convenances quand il s'agit de ne pas laisser mourir la jeune Église de Saint-Albert aussitôt après sa naissance. Il nous faudrait, à tout prix, de puissants secours; je vois dans certains pays des fondations considérables, œuvres de simples particuliers; j'espère que le bon Dieu nous fera trouver un jour de pareils bienfaiteurs. Je ne me serai pas vainement adressé à sa sainte Mère; le bon Dieu se servira sans doute de vous pour cette grande mission.

Lorsque au dernier concile de Québec, il a été question de demander à

Rome l'érection de la province ecclésiastique de Saint-Boniface, je m'y suis opposé alors, craignant qu'une fois séparés de la province-mère, nous ne fussions un peu négligés par elle. Les RRmes PP. du concile me rassurèrent sur ce point; je suis convaincu qu'ils daigneront tous vous être favorables.

Je vous conseille et vous prie instamment de prendre avec vous vos ouvrages en langue sauvage. Qui sait si certaines bonnes âmes, comprenant notre position, ne vous procureront pas les moyens de les faire imprimer; car vous savez que nous ne pouvons employer le produit de nos aumônes pour faire cette impression. Je demanderai encore une autre chose: les besoins de nos écoles. C'est une œuvre importante, le seul moyen de civiliser nos sauvages.

J'ai remarqué, en France, l'œuvre des Ecoles d'Orient. C'est une association qui opère un grand bien dans ce pays. Il nous faudrait une œuvre de ce genre en faveur des Écoles du Nord-Ouest. Avec l'approbation des évêques, il me semble que dans votre voyage, vous pourriez la faire naître, trouver au moins quelques bons amis, qui voulussent se charger de patronner semblable entreprise, qui deviendrait une œuvre canadienne en faveur des écoles de notre immense territoire.

Cette œuvre bénie par NN. SS. les évêques, par notre Saint Père le pape, serait aussi -bénie de Dieu et pourrait être un des plus puissants moyens de civilisation en s'emparant, au moyen des écoles, de la génération qui commence. Avec la permission de l'Ordinaire, tâchez aussi de nous trouver quelques bons missionnaires et quelques jeunes gens qui aimeraient à venir à notre secours, en entrant dans notre congrégation. Enfin, faites beaucoup prier pour nous; si Dieu est avec nous, nous réussirons malgré d'innombrables obstacles.

Je ne vous donne pas de celebret, cette lettre prouvera à ceux qui auront la patience de la lire, que vous n'êtes ni interdit ni en suspens et que vous avez toute la confiance de votre supérieur et de votre évêque.

Allez, bien cher père, Dieu sera avec vous. Ne regardez pas l'œuvre de Dieu, dans le diocèse de Saint- Albert, comme mon œuvre exclusive, c'est aussi la vôtre. Enfin, c'est l'œuvre du Seigneur, et nous sommes ses serviteurs dévoués.

Bon voyage ! cher Père, je vous embrasse et vous bénis bien affectueusement.

Votre frère tout dévoué, etc.,

t Vital-J.

évêque de Saint- Albert.

Le saint prélat écrivait en même temps aux évêques du Bas-Canada pour leur faire connaître l'indigence extrême dans laquelle il se trouvait, et leur recommander celui à qui il confiait la délicate mission d'aller leur tendre la main.

Que d' œuvres pénibles, mais nécessaires au triomphe de la vérité, n'avait pas accomplies le père Lacombe dans ses relations avec les sauvages! Là, il est vrai, il n'avait qu'à se sacrifier et à se donner. Et cela répondait parfaitement aux aspirations de Vhomme au bon cœur. La tâche nouvelle qu'il assumait, conformément aux désirs de son évêque, allait lui sembler plus pénible: il fallait quêter, demander. Mais, n'était-ce pas pour le triomphe de la foi et de la religion ? Il fut donc heureux d'obéir à son supérieur et fit ses adieux à ses sauvages. Quelques années passeront avant qu'il puisse revenir demeurer au milieu d'eux.

Le missionnaire quêteur se rendit d'abord à Saint- Paul-des-Cris au commencement de mai 1872 pour y fermer les missions jusqu'à son retour; de là il prit, à dos de cheval, le chemin des prairies pour Saint-Boniface, où il arriva juste à point pour assister à la cérémonie de la remise du pallium à Mgr Taché, le jour de la Saint- Jean-Baptiste. Il y fut invité à prêcher en Cris. Ses anciens amis de Pembina vinrent lui serrer la main, après l'office, et l'inviter à visiter ses anciennes missions.

"Nous sommes restés chrétiens, dirent-ils, et nous n'avons jamais été si heureux que depuis les jours mémorables où nous avons connu la robe-noire; depuis ce temps, nous avons fidèlement suivi ses enseignements."

Le missionnaire, qui n'avait pas revu la rivière Rouge depuis deux ans, trouva des changements considérables à Winnipeg et à Saint-Boniface. Une élégante cathédrale avait remplacé l'église détruite par le feu, de nombreuses constructions s'élevaient de toutes parts, tout annonçait la prospérité. Cette constatation enflamma son courage. Il se mit allègrement en route pour Montréal, et partout, sur son passage, il remarquait la même métamorphose. Quels changements s'étaient produits depuis 1849, alors

Mgr Ignace Bourget, second éuêqne de Montréal.

qu'à 22 ans, il débutait dans sa carrière apostolique! Ces pays qu'il traversait n'étaient, en ces temps reculés, que de vastes déserts et d'immenses plaines, la libre patrie des sauvages et des bisons !

"Dieu est bon, se disait-il, Il a béni le travail de ses ouvriers. Ce pays est encore à son berceau, mais l'enfant grandira, se développera et se fortifiera, et, à côté de ses frères, les autres pays d'Amérique, il formera un jour une grande nation."

Dès le début de sa tournée, le père Lacombe rencontra des amis riches et accueillants qui lui ouvrirent une bourse généreuse. L'accent courtois avec lequel on le recevait partout l'enhardissait et il appréhendait moins ses relations avec les gros bonnets des villes.

"Bah! se disait-il, ces gens-là ne doivent pas être, après tout, plus difficiles que mes vieux amis Natous, Crowfoot et Herbe-Odoriférante ! Donc, en avant ! courage et confiance! . . . "

En se dirigeant vers Montréal, le père Lacombe hâtait le moment d'aller se jeter dans les bras de Mgi Bourget, son bienfaiteur et son père.

"Soyez le bienvenu, mon cher fils, lui dit le saint évêque. Vous venez remplir une tâche qui, tout en rendant des services à l'Église, va réjouir le ciel par les actes héroïques que vous aurez à accomplir. Ne craignez pas, le bon Dieu donnera le succès à vos démarches, et votre cher évêque de Saint- Albert n'aura qu'à se réjouir de la bonne idée qu'il a eue de vous envoyer faire la tournée dans notre chère province de Québec. Certes, vous ne rencontrerez pas partout des fortunes, mais vous y trouverez des cœurs disposés à vous aider autant qu'il sera en leur pouvoir.

"Je vous bénis et je bénis votre quête, afin qu'elle soit aussi abondante et aussi fructueuse que la pêche des

apôtres sur le lac de Tibériade. Ce sera pour vous, votre digne évêque et son clergé, le moyen de pêcher plus d'âmes pour Y empire de Jésus-Christ."

Ces paroles du pieux évêque de Montréal furent un puissant stimulant au zèle du missionnaire.

Avant de prendre le bateau pour Québec, le père Lacombe visita la ville en compagnie d'un confrère. Il fut émerveillé de l'accroissement rapide de la cité de Marie, dépuis l'époque où, jeune séminariste, il avait gravi les degrés de l'autel pour recevoir l'onction sainte. Il se réjouissait à l'idée que, là-bas aussi, chez les nomades du Nord-Ouest, l'intrépidité des missionnaires avait opéré des merveilles de conversion et d'évangélisation. L'heure venait, en effet, où les immenses pays dJen haut allaient être divisés en vicariats, diocèses et archidiocèses. Quels progrès étonnants!

Fier, à juste titre, de faire ressortir cet état de chose auprès de ses compatriotes, le missionnaire leur disait:

"Maintenant que les fondations sont posées et que le terrain est préparé, il ne nous faut plus que des matériaux et des semences, et pour les obtenir, nous nous voyons obligés d'avoir recours à la charité publique, certains que Dieu nous l'accordera."

En effet, ses compatriotes ne laisseront pas partir le père Lacombe les mains vides. Tous, riches et pauvres, gouvernement, institutions laïques et religieuses, clergé et prélats, tous disons-nous, apporteront leur obole, assurant ainsi de façon permanente, l'existence d'un diocèse qui fait aujourd'hui l'honneur et la gloire du pays.

Mgr Taschereau, archevêque de Québec, fit au missionnaire un accueil paternel; il autorisa sur-le-champ les quêtes dans son diocèse, mais ne put donner une réponse favorable au sujet des écoles du Nord-Ouest. Il ne manqua pas cependant de recommander à son clergé la chari-

table entreprise du père Lacombe. Celui-ci écrivait la veille de Noël à l'un de ses confrères, une lettre intime:

"Vous vous intéressez tant à moi et à mon œuvre que je ne puis m' empêcher de venir vous saluer avant la célébration de la grande fête de Y Enfant Jésus. Sachez que dans ce moment, je ne me sens pas tout à fait à Taise. Imaginez-vous que je dois prêcher demain sous les voûtes de la cathédrale de Québec ! Les os m'en craquent d'avance. Pauvre orgueil! Misérable respect humain! N'est-ce pas ridicule de voir tant d'amour-propre dans un vieux sauvage? Enfin, j'espère que vous me pardonnerez et que vous prierez un peu pour moi."

Ce début qui lui coûta tant d'efforts fut pour le père Lacombe le commencement d'une série de succès. Déjà, il avait expédié à son évêque des sommes assez fortes. Cependant, rien ne s'annonçait encore pour l'impression de ses ouvrages indiens. Il ne se déconcerta pas. Aussi, sa charité ingénieuse lui fit-elle promptement trouver le moyen d'atteindre son but.

" Pourquoi ne m' adresserais- je pas au gouvernement ? Ne doit-il pas son aide à une œuvre qui intéresse le bienêtre de ses sujets et l'avenir du pays ?" Il fit part de son dessein aux autorités religieuses du Canada qui l'encouragèrent en lui envoyant des lettres d'approbation dont voici quelques extraits.

De Mgr Taschereau, archevêque de Québec :

J'ai appris avec bonheur qu'après de longs travaux et une étude approfondie de la langue crise, vous aviez réussi à composer une grammaire et un dictionnaire de cette langue parlée par une foule de tribus dans le centre de l'Amérique du Nord.

Il me semble tout à fait juste que le gouvernement fédéral du Canada encourage par un subside la publication d'un pareil travail. La facilité qu'il procurera aux missionnaires et aux Canadiens en général, pour communiquer avec les sauvages, ne contribuera pas peu à répandre parmi ces tribus errantes les lumières de la civilisation.

D'ailleurs, il me semble que Ton a trop négligé jusqu'ici de conserver les monuments des langues parlées par les nombreux peuples qui habitaient autrefois l'Amérique. La science se joint à la religion pour réclamer, de la part du gouvernement, un secours pécuniaire qu'il a déjà, je crois, accordé pour des œuvres moins importantes.

Je forme les meilleurs vœux pour le succès de vos démarches auprès du gouvernement.

De Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal:

Je ne puis que souscrire de grand cœur aux touchantes lettres d'encouragement que vous avez reçues de Sa Grandeur -Mgr l'archevêque de Québec et des laïcs de cette province. J'aime à vous déclarer que je partage parfaitement leurs vues, et que, comme eux, j'ai l'intime conviction que vous recevrez un puissant encouragement de notre gouvernement fédéral qui, sans aucun doute, est vivement intéressé au succès de votre belle entreprise. Je forme dans l'intérieur de mon âme des vœux ardents pour que le dictionnaire et la grammaire que vous vous proposez de publier, pour faciliter l'étude du cris, aient partout l'accueil le plus bienveillant.

Je vous félicite de nouveau pour les services importants que vous rendez à la province de Manitbba.

De Mgr Guigues, évêque d'Ottawa.

C'est une heureuse idée que vous avez de publier votre dictionnaire et votre grammaire de la langue des Cris. Vous méritez, pour cette œuvre éminemment utile, non seulement l'encouragement de l'épiscopat et du clergé, mais encore et surtout celui du gouvernement fédéral. Nos ministres, pleins d'intelligence et de sagesse, reconnaîtront certainement dans votre travail une œuvre civilisatrice et un moyen d'étendre l'influence fédérale chez les peuples du nord.

Je fais des vœux pour le succès de vos démarches auprès du gouvernement, et je ne doute pas que vous obteniez les subsides nécessaires à l'impression de votre ouvrage.

De Mgr Larocque, évêque de Saint-Hyacinthe:

J'ai la conviction que le gouvernement fédéral se fera un devoir d'aider à la publication de votre dictionnaire et de votre grammaire de la langue des Cris, dans l'intérêt de la science et même dans l'intérêt de la Confédération, vu les immenses avantages que devra retirer de cette publication la province du Manitoba, au sein de laquelle habitent les nombreuses tribus qui parlent cette langue. Je crois donc n'avoir aucun besoin de recommander votre œuvre à la bienveillance du ministère, lequel ne manquera pas de s'empresser, de son propre mouvement, de vous venir en aide, afin de conribuer à faire bénéficier le public de vos travaux et de vos veilles.

Le gouvernement fédéral entendit la légitime suppli-

que de l'apôtre des indiens. Le 9 octobre 1872, le père Lacombe recevait du ministère de 'Y agriculture d'Ottawa la lettre suivante :

Mon révérend père,

J'ai l'honneur de vous informer qu'il a plu au gouvernement de prendre en considération votre demande d'un octroi pour vous aider dans les frais d'impression d'une grammaire et d'un dictionnaire de la angue des Cris, et je suis heureux de pouvoir vous annoncer que l'allocation demandée vous a été ^ ccprdée dans les termes suivants :

"Sur la recommandation des honorables: le Ministre des Travaux Publics, le Secrétaire d'État et le Ministre de l'Agriculture, le comité avise le gouvernement à donner au Rév. père Lacombe la somme de $1000,00 — mille dollars — pour l'aider dans l'impression d'une grammaire et d'un dictionnaire dans la langue des Cris, avec traduction anglaise et française. Un nombre de copies équivalant cette somme, devra être donné au gouvernement pour être distribué, à parties égales, aux trois départements."

J'ai l'honneur d'être, mon révérend père, votre obéissant serviteur.

Des circonstances imprévues forcèrent le père Lacombe d'interrompre, pour quelque temps, la poursuite de son entreprise. Il dut se rendre aux désirs de Mgr Taché qui le priait d'employer toute son énergie à recruter des colons pour le Nord-Ouest. Là encore, les efforts du missionnaire furent couronnés de succès.

Puis, au moment où il se préparait à faire une visite dans ses missions et à revoir ses chers sauvages — c'était vers la fin de l'hiver, — Mgr Taché, cloué sur un lit de douleurs, ne pouvant aller lui-même au chapitre général de sa congrégation, informait le père Lacombe qu'il le déléguait comme représentant de la province de Saint- Albert. L'obéissance parut cette fois plus facile au missionnaire et il partit pour l'Europe.

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