CHAPITRE QUINZIÈME
Le père Lacombe en Europe. — Le cardinal Manning. — Louis Veuillot. — Londres. — Paris. — L' Alsace-Lorraine. — La Bretagne. — L'entrée du shah de Perse a Paris. — Vichy. — Le chapitre général. — Aventure.
Nous nous bornerons, dans ce chapitre, à reproduire quelques-unes des lettres écrites par le père Lacombe pendant son séjour en Europe. L'on y trouvera les impressions les plus authentiques du sauvage des prairies dans son premier contact avec les vieux pays, et le témoignage fidèle de la sensibilité et de la bonté extrêmes de celui que les indiens du Nord-Ouest, dans leur langage expressif, appelaient VHomme au bon cœur. Qu'on nous permette de rapporter auparavant deux traits qui ne sont que mentionnés dans ces lettres et que nous nous en voudrions de passer sous silence: la double entrevue du père Lacombe, à Londres, avec le cardinal Manning, et à Paris avec Louis Veuillot.
Durant son séjour dans la capitale britannique, le père Lacombe fit à l'archevêque de Londres hommage d'un exemplaire de son Echelle de la Bible. Son Éminence fut enchantée de cette nouvelle méthode d'enseigner le catéchisme.
Au cours de la conversation, le sujet tomba sur les
frères séparés, pour lesquels Mgr Manning montrait une sympathie et une tendresse vraiment paternelles.
" Aimez-les, disait-il au père Lacombe, oui, aimez-les autant que vous aimez vos enfants des prairies, et priez pour eux. . . Moi aussi, j ai été un jour ce qu'ils sont et je croyais comme eux. Ce n'est pas à eux qu'il faut s'en prendre s'ils ne sont pas dans la vérité; et nous ne devons pas les blâmer. Mais prions le Père de famille, le Dieu bon et miséricordieux de rassembler bientôt dans la même croyance tous ses enfants afin qu'il n'y ait plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur. . ."
Touché jusqu'aux larmes, le père Lacombe répondit naïvement :
" Monseigneur, j'ai toujours aimé nos frères séparés, et j'ai prié pour eux; mais votre charitable appréciation me les fera aimer davantage."
A Paris, le père Lacombe eut la bonne fortune de dîner chez Louis Veuillot, en compagnie de Mgr Freppel et de la sœur du publiciste français, Mlle Élise Veuillot.
"C'était, certes, trop d'honneur pour moi. Imaginez-vous un sauvage au milieu de tous ces hauts personnages de Paris ... Ce qui m'a le plus intéressé, fut le récit des diverses apparitions de la sainte Vierge. . . Quelle terre privilégiée que cette belle France!
"A la fin du repas on nous apporta des petits vases remplis d'eau. Moi, pauvre sauvage, qui ne connaissais pas cette nouvelle étiquette, je me penchai, dans mon embarras, vers mademoiselle Veuillot pour lui demander ce que cela signifiait. — C'est pour vous laver les doigts, mon révérend père. — Je dis à mon tour à mes hôtes : Mes amis, je vous permets bien de rire à mes dépens. Dans les camps sauvages, les cérémonies comme celle-ci sont peu connues. Ah! vivent mes sauvages, qui n'ont pas besoin de se purifier si souvent!"
Le père Lacombe profita de son passage à Paris pour faire imprimer son Echelle de la Bible. L'imprimeur Charles Letaille se chargea de la commande et au lieu de 10,000 exemplaires, il en livra 16,000 pour le même prix.
Mais venons-en à la correspondance du missionnaire.
Le père Lacombe à M. l'abbé Poulin, Montréal.
Liverpool, 10 avril 1873.
Bien cher confrère et ami,
Je débarque ce matin sur la vieille terre d'Angleterre. Le télégraphe vous a sans doute annoncé déjà que le Peruvian est arrivé heureusement au port, tandis que ces jours derniers, VA tlantic s'en allait faire naufrage au large d'Halifax. Inutile de vous parler de cette terrible catastrophe qui a fait tant de victimes; les journaux vous l'ont certainement narrée tout au long. Je vous dirai seulement, qu'au moment où tant de malheureux se débattaient dans les affres d'une mort inévitable, nous n'étions qu'à 60 milles du désastre, ne nous doutant nullement du terrible malheur des passagers de ce navire.
Mais laissons ce navrant spectacle pour nous embrasser. Je ne suis pas plus mal que lorsque je vous ai quitté, mais je constate que j'avais grand besoin de repos.
Malgré le mal de mer, j'ai bien joui durant la traversée. Rien ne manquait: équipage modèle, aimables compagnons de voyage, gardesmalades expérimentées, etc . . . Enfin, la bonne Providence a fait de moi jusqu'ici son enfant gâté.
Ce matin, Jeudi Saint, je suis allé à l'église Sainte-Croix, d'où je vous écris, pour y dire le Te Deum pendant l'office du jour.
Dans cette lettre, comme dans toutes les autres, je ne vous parlerai guère des endroits où je passerai, car ce serait gâter le tableau que vous vous en êtes fait en vrai artiste, tandis que moi je voyage comme un vrai sauvage.
Quelle belle et heureuse rencontre! En arrivant ici, je trouve M. Laflèche, M. Désautels et M. le curé de Notre-Dame de Grâces qui s'embarquent ce soir pour l'Amérique.
Que vous dirai-je encore, bien cher ami? Je crois que Notre-Dame de Lourdes va m'obtenir bien des grâces pour moi, pour nos missions, et pour la guérison de vos pauvres yeux malades.1
Mes saluts et respects à ma vieille mère; mes respectueux hommages à Mgr de Birtha. Dites à Sa Grandeur que sa bénédiction m'a porté chance et bonheur.
Salut donc, cher confrère, continuez à prier pour votre indigne mais dévoué ami.
1 M. l'abbé Poulin était menacé de cécité.
Du même au même :
Londres, 16 avril 1873
Bien cher ami,
C'est de la fameuse ville de Londres que je vous adresse ces lignes. Toutes les splendeurs du vieux monde ne peuvent me faire oublier mon cher Canada et mes amis. Voilà deux jours que je suis ici. J'en ai passé quatre à Leeds, sous le toit hospitalier de nos Pères. L'un d'eux me conduisit à York, vieille cité qui se souvient encore du temps des Romains. J'ai visité la belle et ancienne cathédrale, les murs de la ville, etc. S'il est vrai, comme on se plaît à le dire, que sainte Hélène a foulé ce sol et que c'est là qu'elle donna le jour au grand Constantin, les Bretons ont droit d'être fiers. Inutile de vous en dire davantage, vous avez passé par là en observateur intelligent.
Revenu à Leeds, j'en repartais avec le père supérieur, qui voulut m'accompagner jusqu'ici. Le bon père Cook s'est chargé de me faire visiter Londres où je passerai au moins deux jours, d'après l'ordre du supérieur général. Les Oblats ont dans cette ville deux maisons très importantes, surtout celle de Kilburn, à l'extrémité de la cité. Hier matin, je commençais à parcourir cette grande capitale britannique, sous terre, sur terre, au-dessus de la terre et sur la Tamise. Je rendis d'abord visite à M . le marquis et à Mme la marquise de Bassano 1 ensuite à l'Exposition annuelle et internationale, puis aux Chambres des lords et des communes, enfin à la fameuse cathédrale de Westminster, auprès du tombeau de saint Edouard le Confesseur, où j'ai prié pour vous.
— Que pensez-vous de tout cela? me demanderez-vous.
— Je ne sais qu'en penser. . . C'est sans doute bien beau pour vous, hommes civilisés, qui aimez ces statues mutilées et ces murs rongés par le temps, qui s'élèvent dans les airs, entourés de pics plus ou moins bien taillés, selon le nombre de leurs ouvertures et de leurs bosses. . . Oui, c'est joli, certainement; mais tout cela n'est rien, comparé à nos boisànos prairies et à nos pauvres petites chapelles.
Vous me traitez sans doute de profane et de sauvage, mais comment voulez-vous que je pense autrement, moi, pauvre missionnaire, qui n'ai connu jusqu'ici que les interminables plaines du Nord-Ouest ?
D'ailleurs, mon cher ami, quand je vois l'intérieur de ces grandioses monuments religieux profané par des gens civilisés, qui n'ont pas honte de prononcer les noms des saints qu'ils foulent aux pieds dans ces églises, la compassion et la douleur m'étreignent, et je ne puis que me sentir ému jusqu'aux larmes. En voilà assez pour cette première journée.
Ce matin, après ma messe, je me rendis avec mon compagnon chez l'archevêque Manning qui nous a reçus très cordialement. Il m'a invité à le venir voir de nouveau; il paraît admirablement disposé envers nos Pères. . .
De là, je fis une visite à sir Georges-Etienne Cartier, qui fut enchanté de voir un ami du Canada. En sortant de chez ce cher compatriote, l'on
Mlle Clara Symes de Montréal.
me conduisit au musée britannique: hier j'en avais vu un autre presque aussi considérable.
Enfin je rentrai dans Saint-Paul de Londres, pendant que les gros prébendiers chantaient l'office . Je pense que tout ce que j'y ai vu ne m'a pas plus frappé que vous. C'est beau, mais ce n'est pas catholique et cela n'approche pas de la majesté du York-Minster.
Je pars demain pour Paris, par Douvres et Calais.
Au revoir donc, votre toujours dévoué.
A. Lacombe, o.m.i.
Du même au même :
Paris, 19 avril 1873
Mon bien cher ami,
Je viens de recevoir votre bonne et aimable lettre du 4 courant; je vous en remercie de tout cœur. Il vous faudrait être à ma place pour connaître l'impression que vos lettres produisent sur l'esprit d'un être comme moi. Je suis tout d'un coup transporté dans un monde si étrange et si contraire à mes habitudes! Enfin me voilà à Paris. N'est-ce pas une épreuve pour un incivilisé d'entrer dans la Ville-Lumière, métropole des arts et du bon goût ?
Ma lettre de Londres vous est sans doute parvenue; vous voyez que je continue à être un correspondant fidèle. J'ai passé par Douvres: malgré le brouillard, j.'ai pu contempler les rochers et les côtes escarpées de ce promontoire qui s'avance majestueusement dans le détroit.
Laissez-moi vous dire, pour votre satisfaction et la mienne, que j'ai été enchanté, en Angleterre, des bonnes manières et de la politesse des Anglais. A votre grande surprise, je vous dirai que de Portland à Douvres, l'on ne m'a pas fait la plus petite misère. C'est un grand aveu dans ma bouche, n'est-ce pas? J'ai traversé la Manche sur un bateau français pour toucher à Calais, et là mettre le pied sur le sol de nos pères. Je partis de suite par le train de Paris via Amiens. Muni d'un bon indicateur, j'eus le loisir d'étudier l'histoire de la contrée que je traversais.
Hier soir enfin, j'arrivai en gare où le bon père Antoine m'attendait avec une voiture. Deux minutes plus tard, je tombais aux pieds de notre bien aimé supérieur général, et je rencontrais les principaux religieux de la congrégation. Ils passèrent avec moi la récréation, m'examinant sur tous les points et coutures; pourtant ce père Lacombe qu'on attendait paraît-il avec impatience, ne diffère pas du commun des mortels.
Aujourd'hui, je me repose en vous écrivant, ainsi qu'à plusieurs autres de mes amis du Canada. Je ne veux pas vous quitter sans vous dire que je me sens tout à fait chez moi au milieu de mes frères en religion qui ne tarissent pas de bontés à mon endroit.
Je vous dis au revoir en vous faisant un salut à la parisienne.
Votre ami dévoué.
Du même au même :
Paris, 9 mai 1873
Bien cher ami,
Je viens de recevoir votre intéressante lettre du 18 avril dernier et me mets immédiatement en devoir d'y répondre. Je pars demain pour Autun. J'y passerai quelques jours avec nos scolastiques. J'arrive de Laval où j'ai assisté au sacre de Mgr Sébaux, évêque d'Angoulême. C'est un homme très aimable et vous savez qu'il s'intéresse beaucoup à nos missions.
La fête a été magnifique; la ville si catholique de Laval a fait les choses en grande pompe. Les murs étaient gracieusement décorés, et toute la population était sur le passage de la procession. Le prélat consécrateur, Mgr Vicart, évêque de Laval, était assisté des évêques de Poitiers et du Mans. Le prédicateur, Mgr Freppel, sait manier la parole et profiter de son heureuse mémoire comme vous le prouvera son discours qui paraît aujourd'hui même dans l'Univers. J'ai causé avec Mgr Pie et l'ai trouvé des plus aimables.
Maintenant, je vous demanderai si, par une toute petite lettre de quatre pages, de temps en temps, vous pensez acquitter votre conscience envers moi Vous me paierez cela plus tard. . .
Je commence à connaître Paris, et je pense pouvoir me diriger seul dans presque tous les quartiers. Un sauvage qui sait s'orienter dans les plaines du Nord-Ouest canadien, n'a pas de misère à le faire dans les grandes cités : qu'en pensez-vous ?
A l'ouverture des Chambres, l'on s'attend à une grande commotion, et probablement à une nouvelle révolution qui régénérera la France, ou en fera une nouvelle Pologne sous le fer du Prussien.
Je ne sais encore quand je pourrai faire mon pèlerinage à Notre-Dame de Lourdes, mais veuillez croire que votre souvenir me suivra dans le pieux sanctuaire et à la grotte des apparitions. Je transmettrai vos salutations au bon père Antoine; il est en ce moment à Autun.
Mes saluts affectueux à ma chère mère, 1 et à tout le monde si bon dans votre maison.
Votre tout dévoué en Notre-Seigneur et Marie Immaculée.
Du même au même :
Paris, 16 mai 1873
Mon bien cher ami.
J'ai reçu hier votre dernière lettre du 2 courant, dans laquelle vous me donnez les détails de la consécration de Mgr E. C. Fabre, lesquels sont loin de me satisfaire. Y pensez-vous, vraiment? Moi qui attache tant d'intérêt au moindre fait, au moindre épisode de cette belle cérémonie! et vous, du fond de votre solitude, venez m'assommer de deux mots: ce qui aurait dû coûter à votre secrétaire au moins deux jours de copie. Vous me
1 La mère du père Lacombe était alors en pension chez les Sœurs Grises à Montréal, dans le voisinage de Tévêché.
renvoyez aux journaux! Et qu'ai-je à faire, moi, avec ces sortes de visages qui ne disent rien ?
J'étais bien planté, hier soir, quand le père général, en présence de la communauté, me demanda la description de la fête! Et jusqu'au père Vanderberghe qui me renvoie aux journaux, s 'occupant beaucoup plus de me scruter pour savoir quelle impression Paris a produite sur mon esprit! Que le bon Dieu vous bénisse tous, et qu'on sache que Paris a fait en moi une très bonne impression. Quoique sauvage, je ne puis m'empêcher d'admirer les beautés et surtout les splendides églises de cette superbe capitale de la France.
Je suis étonné de voir comme le prêtre est respecté dans une ville où il y a tant de mauvais génies qui renient et déshonorent la religion.
Voyons, je ne suis pas fâché; embrassons-nous! Je vous écris aujourd'hui, quoique la malle ne parte que dans six jours. C'est parce que je pars moi-même à l'instant pour Nancy, afin d'y commencer la miss'on dont m'a chargé mon général, aux fins de recruter des sujets pour notre congrégation. C'est une mission très délicate et très difficile pour moi, étranger et parlant assez mal, d'aller me présenter dans les séminaires et dans les chaires de vérité! J'obéis et me soumets volontiers à l'autorité qui a le droit de me commander. L'obéissance n'a-t-elle pas fait de tout temps des prodiges? Je pars plein de confiance en la Providence.
. De Nancy, je me rendrai à Metz, à Strasbourg, etc., etc. Si ma mission ne réussit pas, je me fais Prussien, où je déclame contre Bismarck pour me faire emprisonner, ce qui me vaudra, bien sûr, de me faire un nom.
J'irai bientôt à Épinal pour faire exécuter un nouveau plan de mon Echelle. Mais avant de conclure le marché, j'attendrai la réponse de M. Desbarrats. Cependant, M. Letaille m'avise à pousser activement la chose. L'intérêt que me porte ce véritable chrétien est admirable. Si, comme je le crois, le travail se fait à Paris, il sera de beaucoup perfectionné, quant au plan et au genre de figures.
Je n'oublierai pas de sitôt la mort de notre bon ami, M. Villeneuve, et la perte que nous faisons en lui. Veuillez dire aux bonnes religieuses et aux messieurs du Séminaire, quoique j'aie déjà rempli ce devoir, la part que je prends à leur juste douleur. C'est une grande perte pour les pauvres, et surtout pour nos missions.
Je savais que vous aviez visité Leeds; que vous l'aviez visitée en véritable artiste, et que moi, je ne la voyais qu'à la façon des sauvages.
Je vous ai rappelé au souvenir du père Pinet qui n'a pas manqué de vous témoigner sa reconnaissance. Quant à mes oublis, il faut me les pardonner comme le reste. Veuillez demander une bénédiction spéciale à Mgr Fabre pour son ancien ami, et lui rappeler que je lui ai écrit à l'occasion de son heureuse promotion.
Mes salutations respectueuses à toute la sainte communauté. Je vous baise sur les deux joues et je baise aussi vos mains en me souscrivant comme toujours, votre ami tout dévoué.
Du même au même:
Metz, Grand Séminaire, 26 mai 1873
Bien cher ami,
Quoiqu'il soit tard et que je me sente bien fatigué, puisque j'ai parlé deux fois, cet après-midi, au séminaire de cette ville, je ne peux pas aller à mon repos sans vous écrire ces lignes, ma douce tâche ordinaire. Si je remets à demain, il sera trop tard pour la malle d'Amérique. Excusez donc mes phrases: elles ne sont pas plus élégantes que par le passé.
Le père Vanderberghe vous a sans doute communiqué la lettre que je lui ai adressée de Strasbourg, puisqu'elle vous était commune. J'ai été enchanté de cette ville où j'ai passé cinq jours au grand séminaire. Je suis revenu hier à Nancy pour y prêcher dimanche. Puis ici, ce matin, pour me faire encore une fois Prussien; cela me répugne pourtant. . . Les messieurs du Séminaire de Saint-Sulpice me reçoivent avec beaucoup de charité. Comme les élèves sont avides de m'entendre! Quand je leur dis: Messieurs, vous avez devant vous un prêtre canadien et un missionnaire des sauvages de l'Amérique du Nord . . . , vous pouvez penser s'ils prêtent une oreille attentive!
Après mon premier discours, M. le supérieur vint me dire: "Mon père, si les Prussiens vous avaient entendu, vous coucheriez cë soir à la prison et vous seriez chassé de la ville!. . Et cela, parce que j'avais fait allusion aux malheurs de la France! Que ne puis-je vous dire la façon dont la religion est traquée par ces misérables descendants d'Attila. Pauvre peuple de Metz, que c'est triste de voir l'aspect de la population!
On vient de me raconter que lorsque les Prussiens sont rentrés en vainqueurs et en maîtres dans la ville, le gros bourdon de la cathédrale sonna lentement et tristement pendant douze heures le glas de la France. . . Et maintenant on ne le sonnera plus jusqu'à ce que la ville de Metz ne ressuscite de nouveau à son ancien drapeau . . .
Après demain, je retournerai à Nancy, et de là au grand séminaire de Saint-Dié et de Besançon.
Thiers a perdu son poste, sa présidence, et c'est le brave et honnête MacMahon qui va relever et soutenir le bon parti.
Mais il y a une chose dont je tiens à vous parler. Vous m'avez chapitré dans votre, dernière lettre, de ce que je ne m'étais pas montré grand admirateur de votre boucanée Manchester et de ses sœurs. Et vous me fîtes presque un crime de ce que je n'avais pas visité Cantorbery. Mais, est-ce qu'il existe un Cantorbery en Angleterre? C'est pour moi la première nouvelle. Ah! ah! vous voilà vexé! et je vous entends me traiter de gros bêta. . . ou plutôt de gros sauvage!
Tenez, je finis en faisant la paix et en vous disant que c'est merveilleux de voir les fortifications de Metz !
Mes saluts respectueux à maman, et à tous ceux qui s'intéressent à ma pauvre personne. A vous, salut dans le saint Cœur de Marie.
Votre ami toujours dévoué.
Le père Lacombe au père Vanderberghe :
Strasbourg, jour de l'Ascension 1873
Mon bien cher père Vanderberghe,
Me voilà donc Prussien pour quelques jours, et en face de cet orgueilleux vainqueur dont le joug pèse si durement sur l'Alsace et la Lorraine! Mon Dieu, que c'est triste et humiliant! Impossible de concevoir la situation quand on n'est pas sur les lieux. Je ne m'étonne pas à présent de voir les pauvres habitants de ce pays s'expatrier et s'éloigner en foule du théâtre de leurs malheurs. Bismarck a dit à Berlin: — Nous avons conquis le territoire, à présent il nous reste à conquérir les cœurs. — Et voilà que ces populations lui répondent tous les jours par ce refrain de chanson si bien inspiré :
Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine, Et malgré vous, nous resterons Français; Vous avez pu germaniser la plaine, Mais notre cœur, vous ne l'aurez jamais!
Et le vainqueur, entendant ce cri de cœurs patriotes, a dit: — Eh bien! puisque nous ne pouvons pas nous faire aimer, nous nous ferons craindre!
Assez sur ce sujet, car le sang me bout 'dans les veines. Si je ne me retenais . . . Sed motos proestat componere fiuctus . . .
J'ai reçu votre bonne lettre à Paris: grand merci! Je partais alors pour commencer en Alsace-Lorraine les missions dont notre supérieur général m'avait chargé, avec une foule de lettres de recommandation pour les évêques et les séminaires. J'étais très malade à ce moment, et n'osai le dire à notre bien-aimé père: j'avais déjà perdu tant de temps à me reposer !
A Nancy, je trouvai des frères et des amis. J'étais souffrant; tout de même, je dus accepter de prêcher dans la magnifique chapelle sans trop de fatigue. Le lendemain, fête — pour nous — de Notre-Dame de la Miséricorde, j'étais guéri et ne ressentais plus aucune douleur. Je n'osais le croire; quoique ce bien-être continue, je crains de m'abuser. Toujours est-il que je ne cesse de remercier ma bonne Mère. Je ferai mon pèlerinage à Lourdes en reconnaissance de ce bienfait et pour plusieurs autres intentions, y compris celles de mon fidèle correspondant de Montréal.
Le bon père Marchand m'accompagne à Strasbourg. Nous recevons la plus cordiale hospitalité des messieurs du grand séminaire: pensez-y, j'occupe la chambre épiscopale.
J'ai déjà parlé deux fois à une assemblée de deux cents séminaristes; je le ferai de nouveau cet après-midi, et, chose surprenante, je ne me sens aucune fatigue.
J'ai eu le plaisir d'avoir plusieurs entretiens avec les directeurs. J'ai tâché de leur faire connaître notre congrégation et les besoins de nos missions. Quel beau séminaire que celui de Strasbourg! Et sa cathédrale avec sa flèche admirable, ses tours, son horloge astronomique: bref, c'est
un monument extraordinaire. Et les remparts de la ville! Et le Rhin! Tout l'ensemble est d'une merveilleuse beauté.
L'on ne s'aperçoit des dégâts causés par le siège, surtout à la cathédrale, qu'en y regardant de près. L'on me dit que les réparations coûteront deux millions de francs.
Maintenant je vous quitte pour me rendre à la grand'messe solennelle à la cathédrale et aussi préparer mon discours de cet après-midi. Mes saluts et amitiés à tout notre monde de Montréal, surtout à mon cher ami M. Poulin. Demandez une bénédiction à Mgr Bourget pour son missionnaire sauvage, et n'oubliez pas nos bonnes amies les sœurs grises.
Salut de tout cœur, continuez à prier pour moi.
Votre tout dévoué frère.
Extraits d'une lettre du révérend père Antoine à M. l'abbé Poulin, Montréal:
Saint-Dié, 2 juin 1873
Mon cher monsieur Poulin,
Le père Lacombe me dit que vous recevriez avec plaisir quelques lignes de votre ancien voisin qui se croit toujours votre vieil ami
Je m'ennuie un peu de Saint-Pierre, comme du Canada que j'aime tant, comme de tous les bons amis que j'y ai laissés
Notre cher missionnaire sauvage pourra vous donner des détails sur l'état de ma pauvre Lorraine depuis la guerre, surtout s'il vous parle de Saint-Dié, d'où je vous griffonne ces quelques mots. Mais savez-vous que rien ne résiste à ce garçon-là. A peine l'avais-je introduit ici, qu'il n'y eut plus d'yeux, de cœurs et d'oreilles que pour lui. Je ne sais vraiment ce que je deviendrais si je ne méditais un peu Varna nesciri. . . Badinage à part, je suis content de l'accueil qui lui est fait, de cet empressement à entendre le missionnaire, de ce frisson salutaire que sa parole fait passer sur ces jeunes cœurs! Que n'avons-nous pas à espérer d'une mission remplie avec tant de dévouement et d'esprit de foi!
Votre serviteur et ami bien dévoué.
Le père Lacombe à M. l'abbé Poulin, Montréal.
Nancy en Lorraine, 5 juin 1873
Bien cher ami,
Je suis si absorbé et si préoccupé dans ce moment que c'est à peine si je me souviens d'où je vous ai adressé ma dernière lettre; il me semble cependant que c'est de Metz. Depuis mon excursion dans cette ville en deuil, j'ai établi mon centre d'opérations à Nancy. J'arrive du grand séminaire de Saint-Dié où j'ai été reçu comme une sorte de prophète en Israël. J'y ai parlé quatre fois aux séminaristes et tout porte à croire qu'il y aura des recrues pour notre Congrégation peu connue dans certaines parties de la France. En revenant de Saint-Dié je me suis arrêté à deux
grands collèges ou séminaires que j'ai cru devoir évangêliser. En arrivant ici, j'ai parlé devant un bel auditoire au grand séminaire.
Avant d'aller plus loin, permettez-moi de vous communiquer la bonne et heureuse impression que j'ai éprouvée à la vue de tous ces jeunes lévites qui paraissent si bien disciplinés, ayant un extérieur qui parle tant en leur faveur. Je dois rendre ce témoignage général à tous les séminaires où j'ai passé. Ici, le supérieur m'a demandé si le vénérable évêque Bourget vivait encore. Vous ne sauriez croire combien l'on conserve de vénération pour ce saint évêque qui, il y a quelques années, a passé plusieurs semaines dans cette maison, travaillant alors à son Cérémonial des évêques. On montre encore le petit coin de la chapelle où Sa Grandeur allait se cacher pour y méditer et prier dans le secret de son noble cœur.
Il n'y a pas longtemps, je fus invité à dîner avec le père "Antoine chez l'évêque de Nancy où nous avons fait grande "chaudière".
Nancy est une bien jolie ville de 50,000 habitants. La place Stanislas" le-Bon est certainement, dit-on, un des plus beaux points des villes de France. La cathédrale n'a de remarquable que son ancienneté, mais l'on vient de terminer, à quelques pas de la grande place,une des plus élégantes églises que j'aie vues jusqu'ici : un vrai bijou, peut-être un peu surchargée d'ornementations, c'est l'église de Saint-Epvre. Un curé l'a fait construire au moyen de quêtes et de contributions volontaires.
Demain je partirai pour le grand séminaire de Besançon avec un des nos Pères qui sera porteur d'une lettre de l'évêque de Nancy, pour son confrère, l'invitant à venir à 18 kilomètres d'ici, couronner le pèlerinage de Notre-Dame de Sion desservi par nos Pères. L'église qu'on y a élevée, a une tour gigantesque surmontée de la statue de la Sainte Vierge et située dans l'un des plus beaux sites des Vosges.
Je continue à me porter de mieux en mieux, quoiqu'un peu fatigué de la tâche. Je m'ennuie de nos missions.
Tâchez de faire savoir au bon curé de Saint-Sulpice, à nos chers amis de l'Assomption, et à tant de braves gens dans notre Canada, que je ne les oublie pas; je consens à ce qu'on m'appelle sauvage, archibarbare, et tout ce que l'on voudra, mais jamais je ne voudrais être appelé ingrat.
A la première occasion, baisez les mains de Mgr Bourget pour moi; parlez-lui du séminaire de Nancy. Mes profonds respects à tous les habitants de l'évêché et du séminaire. N'oubliez pas ma vieille maman, et puis tant d'autres . . .
Je vous salue et vous embrasse à la façon de Paris.
Votre toujours dévoué.
Du même au même :
Nancy, 9 juin 1873
Bien cher ami,
Me voilà donc encore une fois à mon poste pour vous dire que je suis presque civilisé. Oui, mon cher, pour le coup, je suis presque au niveau de ces fiers Francs qui m'ont d'abord pris pour un sauvage.
Je suis arrivé hier de Besançon, à 40 lieues d'ici. En revenant, je me suis arrêté à Épinal pour mes illustrations de catéchismes sauvages. Ayant visité le clergé de cette jolie petite ville, j'ai été retenu pour y prêcher, hier dimanche, dans la vieille et belle église abbatiale. Il y a quelques jours, j'étais au petit séminaire, de Pont-à-Mousson, près de la frontière allemande. Quel bel établissement que cette institution! c'est un ancien couvent de Prémontrés. Aujourd'hui quelques prêtres séculiers et deux cents élèves occupent les cellules des anciens religieux.
Demain je partirai pour Paris d'où je me dirigerai vers la Bretagne. Mais avant, je tâcherai d'aller faire mon pèlerinage au Sacré-Cœur de Paray-le-Monial, vers lequel des milliers de pèlerins se dirigent tous les jours. On dit qu'au moins deux cents députés de l'Assemblée Nationale sont sur le point d'aller porter les vœux de la France au Sacré-Cœur, en faisant, eux aussi, leur pèlerinage comme un grand nombre de leurs collègues viennent de le faire à Notre-Dame de Chartres. Ici, en France, l'on remercie le bon Dieu de l'élection de MacMahon, et tous les bons esprits font des vœux pour lui.
Tout est tranquille pour le moment et la confiance de la nation se relève. Quoique j'aie été accueilli avec la plus grande bienveillance et la plus vive sympathie partout où j'ai passé en Alsace et en Lorraine, je suis content de m'éloigner de ces contrées infortunées pour ne plus avoir sous les yeux ces fiers et insolents soldats prussiens. Je ne puis plus supporter leur présence, surtout celle de leurs officiers.
Quelle humiliation pour un peuple patriote comme les Alsaciens et les Lorrains! L'autre jour, un officier prussien aborda quelques enfants qui jouaient dans la rue; il voulut se joindre à eux. Immédiatement le jeu cessa et les enfants s'éloignèrent. L'officier leur dit: — Je ne suis pas Prussien; je suis Bavarois et catholique. Mais un des gamins lui répondit: — C'est égal, puisque vous vous êtes joint à eux pour tuer nos pères et nos frères, l'on vous déteste autant que les Prussiens!
Dans une école, un inspecteur allemand demanda à un élève : — Sais-tu comment s'appelle notre roi ? — Oui, il s'appelle Hérode! Mais je m'arrête; je ne devrais pas vous entretenir de ces choses.
Ma santé est toujours assez bonne et je travaille comme un nègre, quand je ne suis pas en chemin de fer.
Dans mes discours et mes entretiens, je parle beaucoup du Canada l'on aime à entendre parler de la Nouvelle-France. On m'accable de questions plus ou moins drolatiques. Je ne me gêne pas pour dire à ces gens qu'ils feraient bien d'étudier un peu plus leur géographie, afin d'apprendre ce qu'est le Canada, le plus beau pays du monde.
Il est probable que je m'arrêterai au grand séminaire du Mans en me rendant en Bretagne . . .
Du même au même:
Paris, 15 juin 1873
Mon cher ami,
Je pars demain pour Le Mans, et de là pour la Bretagne. Du Mans, je me rendrai d'abord au fameux pèlerinage de Pontmain, d'où je vous écrirai. Je viens de recevoir une de vos lettres qui a été retardée quelque part. Mais c'est admirable comme vous m'écrivez long et large. Il paraît que votre conscience vous reproche à présent d'avoir été si laconique dans les débuts. C'est bien comme cela. Je remercie pareillement ces bons secrétaires qui veulent bien me faire le plaisir de reproduire vos paroles. Plaise au ciel que vos pauvres yeux vous permettent de le faire vous-même bientôt!
Pour tout ce que vous me dites concernant votre Angleterre, je n'en crois rien. Cependant, avant de retourner en Amérique, j'irai encore probablement jeter un coup d'œil sur ces belles places de Londres que vous admirez tant.
On commence à Paris à relever la colonne Vendôme qui, à elle seule, vaut toutes les Tours de Londres.
Mais pourquoi toujours vous taquiner, vous si patient et disposé à faire plaisir à votre sauvage ? Je me sens pris de scrupule en confiant tous ces bavardages à la malle, mais je me console en pensant qu'elle en transporte sans doute de plus stupides que les miens.
Votre dévoué.
Du même au même :
Rennes, 21 juin 1873
Mon bien cher ami,
Pardonnez-moi si je ne vous ai pas écrit du Mans comme je vous l'avais promis. Mes occupations au grand séminaire ne m'ont pas laissé un moment de répit, quoique j'y sois resté deux jours.
Après avoir parlé aux élèves durant la soirée, je me sentais trop accablé de fatigue pour me mettre à l'œuvre: le repos s'imposait.
Au Mans, j'ai eu l'honneur de rencontrer Mgr Filion qui m'invita à dîner avec lui. Va sans dire que j'ai eu toute latitude au séminaire.
Dans ce pays, je me trouvais chez moi, puisque c'est de ces contrées que sont partis Mgr Grandin et plusieurs de nos missionnaires. Du Mans, je me suis rendu au fameux pèlerinage de Pontmain, où la sainte Vierge apparut à des enfants, il y a trois ou quatre ans. On y bâtit une magnifique église; ce sont nos Pères qui sont chargés de ce nouveau pèlerinage, ainsi que de la paroisse où eut lieu l'apparition. J'ai vu les enfants en question; ils me paraissent dignes, en effet, de cette faveur de la Sainte Vierge. J'ai communié les deux petites filles à la messe. Du diocèse de Laval et de plusieurs parties de la Bretagne, on se rend en foule à ce sanctuaire.
Hier matin, après avoir dit adieu à la Bonne Mère, comme disent
les Bretons, j'arrivai ici un peu embarrassé pour me présenter à l'archevêque de Rennes; mais la Providence m'a aidé. Mgr l'archevêque et son secrétaire m'ont reçu avec beaucoup d'amabilité; j'eus champ libre au séminaire et l'on m'a fait toutes sortes de politesses.
Sa Grandeur, ordinairement si austère, a poussé la condescendance jusqu'à m'ofïrir sa photographie, en demandant en retour de faire prier nos chrétiens pour son diocèse. Bref, j'étais satisfait et bien à l'aise. Après une sympathique et cordiale réception, j'adressai la parole aux 215 séminaristes présents.
Le soir, je soupai avec ces messieurs; après quoi, je continuai mon entretien jusqu'à la prière conventuelle. Une dizaine de ces séminaristes viennent de partir pour Port-au-Prince, dans l'île Haïti. J'ai couché à l'évêché, et aujourd'hui je me promène dans la ville de Rennes avec mon ami, l'aimable secrétaire de l'archevêque, qui va encore flatter mon orgueil bien plus que tout ce que je viens de raconter.
Ce matin, dans une communauté de femmes où j'ai dit la messe, on assembla toutes les religieuses après le déjeuner, et je fus exhibé comme missionnaire de l'Amérique du Nord. Très bien. On me questionne. A peine une réponse est-elle donnée qu'une nouvelle demande attend. Enfin on veut bien me dire: — Mais, mon père, combien y a-t-il d'années que vous avez quitté la France ? — Madame, je ne l'ai jamais quittée, car je n'ai pas l'honneur d'être français; je suis né au Canada. Grande exclamation! — Mais, mon père, c'est prodigieux que vous parliez si bien le français! — Je n'en pouvais plus et je craignais d'éclater. Je pensais à vous et j'aurais bien voulu vous voir là pour partager le compliment. Grand Dieu! Me voilà déjà au bout de mon papier, et je ne vous ai encore rien dit! A une autre fois donc. Je pars pour Vannes, de là à Sainte- Anne d'Auray, Quimper, etc.
Mes saluts aux bonnes sœurs grises, à ma mère et à tous. Votre ami qui vous embrasse.
Du même au même:
Sainte-Anne-d'Auray, 25 juin 1873 Vive la Bonne sainte Anne!
Mon bien cher ami,
Aujourd'hui, abrité sous le toit de la bonne sainte Anne, j'ai l'honneur de déposer aux pieds de la patronne des Bretons — et des Canadiens — mes vœux et mes prières pour le bonheur de nos missions et de mon pays. Il ne vous sera sans doute pas indifférent de recevoir cette missive, vous annonçant que votre sauvage est en train de fatiguer la bonne sainte Anne pour ses divers besoins; j'ajouterai que cette lettre va partir de ce beau et célèbre sanctuaire même.
Après l'envoi de ma dernière, partie de Rennes, où je me trouvais presque chez moi, je me rendis à Vannes, dans le Morbihan — en breton, petite mer. — ■ Vannes est une ville très ancienne et d'aspect assez triste. Cependant j'étais heureux de fouler ce sol où saint Vincent Ferrier a marché en évangélisant le pays.
Introduit auprès de Pévêque de Vannes, aussitôt que je lui eus déclaré que j'étais prêtre canadien et missionnaire chez les sauvages, il insista pour que je fisse venir immédiatement à l'évêché mes bagages que j'avais déposés ailleurs, car je m'étais déjà procuré un logement. — Je veux que vous logiez chez moi, me dit-il; car nous, Bretons, nous aimons beaucoup les Canadiens qui sont nos frères.
Ainsi installé à l'évêché, inutile de dire que j'eus encore accès et champ libre auprès des séminaristes.
Dans ce beau pays de Bretagne, l'on me parle constamment du Canada. Le passage en France de nos zouaves canadiens se dirigeant vers Rome a produit la plus heureuse impression; on se plaît à rapporter le moindre trait se rapportant à ces nouveaux croisés. L'on me montrait à Vannes une chanson composée en l'honneur de ces jeunes braves du Canada, dont le refrain commençait par leur devise Aime Dieu et va ton chemin.
Hier, avant de m'éloigner de Vannes, j'eus le privilège de dire ma messe dans la petite chambre où est mort saint Vincent Ferrier, et où se trouve aujourd'hui son tombeau. Mon pèlerinage terminé, je remplirai ma mission au petit séminaire de Sainte- Anne qui compte près de 400 jeunes gens. Hier soir, je leur ai adressé mon premier discours dans leur belle chapelle intérieure, et ce soir, à la même heure, je dois continuer ma tâche afin de remuer l'ardeur et le zèle de ces jeunes cœurs.
Demain, j'irai à distance de 13 kilomètres, sur les bords de la mer, visiter quelques parents de nos pères missionnaires qui habitent en face de Belle-Ile. Après cette petite excursion, je me rendrai à Quimper et de îà à Brest.
J'oubliais de vous dire qu'hier, toute la journée, il y eut un grand Deo gratias en l'honneur de la fête de saint Jean-Baptiste; jugez si cette attention m'a été sensible!
Maintenant, un mot de la belle église de Sainte-Anne que l'on achève de construire sur l'emplacement de l'ancienne chapelle. Ce magnifique temple témoignera hautement de la foi et de la libéralité des Bretons. Par une heureuse coïncidence, un monument non moins élogieux de la piété et de la générosité des braves Canadiens surgira sur les bords de notre Saint-Laurent, à Sainte-Anne de Beaupré. N'est-ce pas là un joli rapprochement avec nos ancêtres ?
Hier et aujourd'hui, j'ai parlé de la bonne Sainte- Anne de la nouvelle France: c'était faire un grand plaisir aux Bretons.
L'église de Sainte-Anne d'Auray, très spacieuse, est construite en belle pierre de granit. Plus de soixante grandes verrières en décorent l'enceinte et la façade. Une grande partie des dessins qu'elles représentent rappellent la vie de sainte Anne et les épisodes les plus caractéristiques des pèlerinages, en particulier la découverte, dans un champ,de la statue miraculeuse. Les autres représentent les principaux saints de Bretagne. La voûte et les parois du temple sont à demi couvertes par des bannières de dévots pèlerins. Le trésor de Sainte Anne renferme des objets de la plus grande richesse: couronnes en or ornées de pierres précieuses,bannières de prix, l'une surtout, don de Napoléon III lors de son pèlerinage. Il donna aussi l'une des ver-
rières, où Sa Majesté est représentée avec l'Impératrice, tous deux humblement agenouillés au pied de la statue de la vieille maman, comme disent les Bretons.
Je n'entreprendrai pas de vous décrire le touchant spectacle qu'offrent aux regards étonnés les ex-votos qui encombrent les environs de la chapelle dédiée à sainte Anne.
Je termine cette minuscule description en vous disant qu'une tour de 250 pieds, surmontée d'une immense statue de la sainte, couronne l'édifice.
En ce moment, l'on entend parler, par toute la France, que de pèlerinages pour la patrie; il est vraiment édifiant d'entendre un grand nombre de gens tenir des propos en ce sens: — Nous avons été bien coupables; le bon Dieu nous a chât iés ! . . . Peut-être aura-t-il pitié de nous ! Et notre chère Vierge de Lourdes, peut-elle nous oublier? Ne sera-t-elle pas miséricordieuse, elle aussi, pour son peuple franc!. . .
Je suis vraiment inquiet de la santé de notre vénérable archevêque, Mgr Taché, sa maladie affecte beaucoup notre supérieur général. Ce remarquable missionnaire est certainement, avec l'archevêque de Paris, l'un des membres les plus marquants de notre congrégation.
Pensez à moi dans vos pèlerinages à Montréal. Quant à moi, si je mérite d'être exaucé gros comme la tête d'une épingle, je vous assure que la lumière se fera dans vos beaux yeux noirs! Cette préoccupation, avec tant d'autres, fait blanchir mes cheveux: vous verrez cela à mon retour.
En voilà par exemple des phrases de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Bien que je passe pour avoir de l'audace, j'ai presque honte de vous avoir prié de faire voir cette lettre à d'autres amis. Mais laissons passer. . . Toujours est-il que je ne vous en aime pas moins tout en me souscrivant dans le Sacré-Cœur de Jésus et aux pieds de la grand'mère du bon Dieu.
Votre ami toujours sincère.
Du même au même :
Brest, fête de saint Pierre, 1873
Mon bien cher ami,
Ma dernière datée de Sainte-Anne-d'Auray, vous annonçait une lettre de Brest; je viens tenir ma promesse. Je suis toujours bien, Dieu merci, et vous autorise à le dire à ceux qui pourraient vous demander comment va le père La combe.
En arrivant ici hier, par une heureuse coïncidence, je fus conduit à quelques kilomètres de la ville, au château de madame de Trémaudan, la bienfaitrice de nos évêques missionnaires.
C'est donc de ce beau château de campagne que je vous écris aujourd'hui, en grand seigneur!
Demain matin, après deux nuits de repos dans cette maison hospitalière, l'on me conduira en ville prendre des renseignements sur le départ des paquebots.
En retournant à Paris, je passerai par Nantes et Angers, je m'y arrêterai pour visiter les grands séminaires. A présent il me vient à l'idée de répondre à une question que je devine : —Combien de sujets as-tu recrutés dans toutes tes visites aux grands séminaires ? — Je vous répondrai que plusieurs ont manifesté le désir de se joindre à nous, et cela, partout où je suis passé. Mais je n'ai voulu accepter personne sous l'impression du moment, puisque j'avais ordre de mon supérieur de laisser mûrir les vocations, tant pour l'intérêt de notre congrégation, que pour ne pas froisser les bonnes dispositions des évêques à notre endroit.
J'espère qu'après les vacances les semences jetées ça et là porteront leurs fruits.
De Paris, je vous expédierai le dernier numéro des Missions catholiques. C'est un très bon journal pour les associés de la Propagation de la foi: il supplée très bien aux Annales. Il me semble qu'on connaît peu cette feuille religieuse au Canada.
Ne vous fâchez pas; j'oubliais de vous dire que j'ai vu la belle rade de Brest et que j'ai contemplé son pont et son arsenal. Cette rade m'a fait l'effet de quelques-uns de nos lacs de là-bas encadrés par les rochers et les montagnes. Je crois avoir raison de dire que toutes les choses que j'ai vues en Angleterre et en France ne surpassent guère celles que j'ai vues dans la vallée de la Saskatchewan et sur nos beaux lacs. Dites tout ce que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas cela de la tête. Je vous écris aujourd'hui d'un château de nobles, mais cela ne vaut pas ma tente poétique du désert, où j'écrivais sur mes genoux mes livres de Cris et de Pieds -Noirs.
Au revoir à Paris! Mes saluts respectueux à toute la sainte famille.
Votre tout dévoué.
Du même au même :
Paris, le 7 juillet 1873
Mon bien cher ami,
En arrivant de mon long voyage de Bretagne, j'ai trouvé ici vos deux lettres des 17 et 19 juin. Elles m'ont causé la plus grande joie, et en quelque sorte, délassé de cette excursion si fatigante pour votre pauvre sauvage, qui est obligé de s'imposer plus d'une contrainte pour satisfaire le monde civilisé, qui, d'après moi, n'entend rien à la manière de vivre. Je vous remercie pour toutes les bonnes nouvelles que vous me donnez sur les personnes et sur les choses de notre pays auquel je m'intéresse tant. Mais ce qui m'a fait le plus de plaisir et superabunolo gaudio, c'est de savoir que dans votre prochaine lettre, il y aura quelques lignes écrites de votre propre main. Merci, mon Dieu! . . Mille fois merci! Et à vous, notre bonne Mère du ciel, j'envoie le plus gros merci de mon cœur!. . . Mon ami va donc recouvrer la vue! J'en pleure de joie et de reconnaissancè ! Vous avez dit,
Soigneur : C'est assez. Vous êtes satisfait de son sacrifice et surtout de son héroïque résignation ; achevez, mon Dieu, ce que vous avez commencé, et, avec bonheur j'accomplirai mes promesses !
Mon bien cher frère, pardonnez-moi, mon cœur ne peut retenir ses transports de reconnaissance envers notre divin Maître et sa bonne mère. Oui, vous serez guéri, et, sans être prophète, ni fils de prophète, j'ai la douce confiance de ce que j'avance
Mais où m'emporte mon amitié pour votre personne! J'oubliais même que j'avais à vous parler du Shah ds Perss. Habitant aujourd'hui la même ville que le grand roi d'Orient, je serais presque tenté de ne pas m'en occuper auprès de vous si je ne craignais une réprimande de votre part, à cause de mon indifférence pour Sa Majesté persane. Mais que vous dire de son entrée triomphale dans la plus belle Ville du monde ? Que ne vous ont pas déjà raconté les dépêches et les journaux? Certes, ma narration pâlirait en face des détails poétiques décrivant ce défilé monstre formé de milliers de personnes qui encombraient en tous sens les rues et les avenues. Je vous dirai seulement que j'ai vu le grand roi; il m'a paru un homme comme les autres hommes, ne valant peut-être pas plusieurs de mes chefs sauvages.
Enfin la ville de Paris hier soir était dans toute sa parure. Pour moi, j'étais sur la magnifique esplanade, en face des invalides, immense place où l'on ne voyait que des têtes. A l'Arc de Triomphe, le Shah fut complimenté par le conseil municipal. Après quoi, Sa Majesté prit place auprès du président de la République dans une voiture magnifique suivie de plusieurs autres où se trouvaient les familles du roi et les membres de l'Assemblée française. Le distingué amiral Ladmirault, 1 entouré de son état-major, ouvrait la marche. Les escadrons de cuirassiers suivaient. Deux haies de soldats bordaient la voie jusqu'à la place de la Concorde; de là, en traversant la Seine sur le beau pont en face du palais législatif jusqu'au palais préparé po\ir le noble visiteur.
Le canon tonnait, tandis que les clairons, la musique et toutes sortes de fanfares remplissaient les airs de leurs plus harmonieux accords. C'était un beau spectacle, et cela par un temps splendide. Ce qui m'a le plus étonné dans cette démonstration géante, c'est le calme qui a régné parmi cette immense multitude: Tordre était parfait. Le président MacMahon paraissait regarder avec complaisance ce peuple de Paris tranquille sous sa main de soldat. Tiens, mais je ne voulais pourtant pas vous faire de description, et je m'aperçois que je m'y suis engagé. Pardon! ce n'est pas tous les jours que l'on voit des shahs!
Je suis heureux d'apprendre que Mgr Fabre réussit à merveille. Ce doit être une grande consolation pour Mgr Brouget: il la mérite bien!
Je partirai demain pour Autun, où je passerai quelques jours, puis j'irai à Lyon pour revenir à Vichy, afin d'y prendre les eaux jusqu'au temps du chapitre qui commencera le 31 juillet à Autun.
Probablement le général de Ladmirault, alors gouverneur de Paris.
Laissez-moi terminer en vous racontant une petite aventure. L'autre jour, en plein midi du soleil français, une jeune dame me demanda dans quelle partie du Canada se trouvait Buenos- Ayres.... Cela ne vaut pas cependant la remarque d'une Lyonnaise: — Mais, monsieur l'abbé, pour un créole, vous parlez passablement le français!
N'est-ce pas que c'était flatteur ? Pauvre fille, il ne faut pas demander si elle paya cher sa remarque, car tout le temps du diner, je me suis passablent amusé à faire adroitement revenir son mot "créole".
Ces jours derniers, le maire de certaine ville tenait beaucoup à ce que je lui dise quelle était la forme de notre gouvernement chez les sauvages. Ennuyé de ses questions, je lui dis: — C'est nous, monsieur, qui avons la vraie république; et c'est le bon Dieu qui en est le président: il ne donne jamais sa démission, lui. . . Nous autres, missionnaires, sommes les membres de la Chambre, — à vie — et cela par le droit divin. Il n'y a que chez nous où l'on puisse écrire à la face de tout le monde : Liberté, Egalité, Fraternité. . . Vive la République sauvage!"
A présent, lisez vous-même ce qui suit : 1
Je vous salue. . . Je vous embrasse sur vos beaux yeux noirs dans le Sacré-Cœur de Jésus!. . .
Votre ami dévoué.
Du même au même :
Paris, 8 juillet 1873
Mon cher ami,
Ma dernière lettre datée de la Bretagne vous a déjà dit combien j'avais été enchanté de cette contrée. Partout dans les campagnes j'ai retrouvé les vieilles mœurs de nos populations canadiennes. On me faisait l'honneur de me dire que j'avais l'accent breton, et j'ajouterai, pour votre consolation et mon honneur, que tous ne m'ont pas pris pour un créole.2
Votre ami toujours sincère.
Du même au même :
Vichy, le 20 juillet 1873
Mon cher ami ,
J'arrive du bain, et encore tout frais, avec les muscles tendus sous l'effet sans pareil des eaux de Vichy. Avez-vous reçu la lettre que je vous ai adressée il y a huit jours, en arrivant ? Pour moi il y a un siècle que je
1 Les dernières lignes de la lettre sont écrites en gros caractères pour permettre aux yeux malades du correspondant de les lire.
2 Évidemment, le père Lacombe fait une confusion sur la signification du mot créole, qui n'a rien de déshonorant et désigne seulement l'individu né aux colonies de parents français sans qu'il y ait aucun mélange de sang.
n'ai rien reçu de vous, c'est-à-dire depuis mon départ de Paris, il y a bien au moins quinze jours. Car ici, bien cher ami, les jours sont des semaines, et les heures des jours. Je me suis ennuyé depuis que j'habite Vichy plus que depuis mon arrivée sur le sol d'Adam. Si jamais vous venez prendre les eaux, je vous conseille d'emmener vos amis, votre pays et tout ce que vous pourrez pour vous égayer, et de ne pas compter sur ceux qui promettaient de vous écrire. Quand on se baigne, on finit par avoir le diable bleu. Le repos qu'on exige de nous n'est pas de nature à nous distraire, excepté peut-être les mondains qui vont au théâtre, au concert et à toutes les autres folies offertes aux baigneurs pour les aider à tuer le temps. Pour vous, prêtre, vous n'avez que vos églises et votre chambre, et puis le plaisir de vous entretenir sur un petit bout de papier avec ceux de vos amis qui sont là-bas, au delà des mers. Il est vrai que je vois un grand nombre de prêtres venus de tous les coins de la France, mais ces messieurs ont leurs distractions qui ne sont pas les miennes. Car, voyez-vous, la grande école de Vichy ne me va pas du tout; elle a pour principe, et elle l'enseigne en grosses lettres, dont une seule vous remplit l'œil, que lorsqu'on est à Vichy pour prendre les eaux, on ne doit s'occuper à rien de sérieux. . . Il faut aller, à la minute précise, à la source qui vous a été désignée, y entrer avec foi et dévotion; vous promener ensuite de long en large, dans des parterres de fées, saluer à droite et à gauche ceux que vous rencontrez, etc. Et puis, quand vous avez promené vos regards découragés sur toutes ces imbécillités, alors, pour vous remonter le moral, vous allez vous jeter dans le bain qui, je l'avoue, est plus qu'un bain ordinaire.
Il faut voir les travaux gigantesques qu'a fait exécuter Napoléon III, pour faire de Vichy une des plus belles stations du monde, en son genre; les magnifiques chalets qu'habitait l'empereur, au temps de sa gloire, quand il venait passer quelques jours à ces eaux, ont passé aujourd'hui aux mains de l'État. Le 4 septembre 1871, en donnant congé à Sa Majesté Impériale, on a écrit sur toutes ces splendeurs d'une puissance tombée les mots: Propriété de l'Etat, suivis de la formule tratidionnelle : Liberté, Egalité, Fraternité. — Vanitas Vanitalum!
Dans cinq ou six jours, je retournerai à Autun pour y rejoindre les membres du chapitre et prendre part aux travaux de préparation de cette réunion qui, cette année, sera bien importante pour notre famille religieuse. Autun est un lieu bien choisi pour cette assemblée : les membres du chapitre ne seront ni distraits, ni dérangés. L'archevêque de Paris arrivera la veille de l'ouverture; il est le représentant du vicaire apostolique de Ceylan qui ne peut venir.
Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'attends avec hâte les lignes que vous devez m'écrire de votre propre main. Je les conserverai comme un précieux souvenir de la bonté de Dieu et de la faveur accordée à mon ami.
Tout à vous dans le Sacré-Cœur de Jésus.
Du même au même:
Autun, 28 juillet 1873
Mon bien cher ami,
Allons, quelques lignes à la hâte avant d'entrer au conclave où je n'aurai ni le temps ni le plaisir de vous écrire. J'ai reçu hier vos deux lettres : celle du 5 mai en renfermait une de Mgr Fabre qui daignait me répondre.
J'ai vu sur un journal canadien la belle fête de l'Assomption; c'est magnifique! C'est vraiment consolant pour des cœurs comme les nôtres, toujours si attachés à ce collège, notre chère Aima Mater.
Avant hier, j'arrivais de Vichy, où j'ai bu et me suis baigné tant et plus. En repassant à Paray-le-Monial, j'eus la bonne fortune de rencontrer deux de nos pères qui se rendaient au chapitre. En leur agréable compagnie, je me suis arrêté au Creusot où se trouve la fameuse fabrique d'armes. Dans les forges de la vaste usine, la plus vaste du monde, dix mille ouvriers travaillent constamment. Les mines de fer et de charbon qui environnent cette petite ville en font une des plus précieuses de la Fran-. ce. Pendant plusieurs heures nous avons visité ce labyrinthe d'ateliers, dont chacun a sa spécialité. Ici, c'est la houille qui se fond et bouillonne dans d'énormes cratères, là c'est l'acier épuré par un puissant et gigantesque ventilateur qui va se jeter dans les machines pour la fabrication des locomotives, des bateaux à vapeur, des canons, des armes de toutes sortes, etc. C'est tout un monde, ou plutôt, c'est un enfer terrestre où le pauvre métal passe par tous les genres de tourments possibles. J'ai été enchanté de la visite de cet établissement.
Aujourd'hui, les membres du chapitre arrivent de tous côtés. Mgr Grandin est attendu ce soir. La salle capitulaire est l'ancien chœur des filles de sainte Chantai, alors que les Visitandines occupaient cette maison devenue la propriété de notre Congrégation. L'on a fait de cette pièce une magnifique salle pour les scolastiques et pour les grandes réunions de la communauté. Les plans de l'établissement auraient été donnés, dit-onr par la sainte elle-même. Après la Révolution, le cloître avait passé aux mains des Dames du Sacré-Cœur qui plus tard l'ont vendu aux Oblats. Il est probable qu'aussitôt après ce chapitre, le père Antoine retournera au Canada comme provincial. Plusieurs changements importants doivent avoir lieu Je ne vous dis rien sur mon compte pour éviter des suppositions inutiles. Je ne sais encore quand je quitterai la France, car je dois aller à Lourdes. Je viens de recevoir une aimable lettre de M. l'abbé Darras, qui me donne des renseignements sur la question du Liber Pontificalis, en m'invitant à aller le voir pour plus informé, Voilà une belle occasion pour moi de mendier une histoire de l'Église pour ma mission: le dix-neuvième volume vient de paraître.
Avant de fermer ma lettre, j'apprends avec regret la mort de notre cher ami, M. Cassidy, le maire de Montréal. C'est vraiment une grande perte pour la ville et ses nombreux amis; mais il est consolant de savoir les sentiments religieux et chrétiens qui l'ont accompagné jusqu'au dernier moment.
Saluts à tous! Il n'y a rien de tel que son pays.
Votre tout dévoué dans le Sacré-Cœur.
Du même au même:
Autun, 10 août 1873
Mon bien cher ami,
Notre chapitre général est terminé et je suis heureux de reprendre ma correspondance avec vous. Je puis vous dire que j'ai été bien consolé et encouragé par cette réunion qui avait de quoi satisfaire et réjouir tous ceux qui appartiennent à notre petite famille religieuse. J'ai pu faire connaissance avec tous les principaux membres de la congrégation des Oblats.
Il est probable que NN. SS. Grandin et Faraud passeront l'hiver en France. Mgr d'Anemour est toujours malade. Sa Grandeur doit aller dans quelques jours se faire soigner à Lyon.
Si mon vénéré ami, Mgr Taché, est à Montréal, veuillez lui offrir mes respectueux hommages et lui donner de mes nouvelles.
Dites à maman que je l'embrasse et lui souhaite bien du bonheur dans ses excursions chez les parents. Veuillez faire connaître à nos amis que me voilà passablement civilisé; quand je retournerai chez vous, je me flatte d'avoir des manières un peu moins maussades. Déjà je parle en "termes" de Paris, et je plains ceux de mes compatriotes qui tomberont plus tard sous le coup de mes observations.
Je vous salue en ce beau jour de la fête de saint Laurent, auquel je demande pour vous et pour moi une part des divines flammes qui embrasaient son cœur.
Mes respectueuses amitiés à l'évêché et à tous nos bons amis.
Votre tout dévoué dans le Sacré-Cœur de Jésus.
Du même au même :
Vichy, 17 août 1873
Mon cher ami,
De Vichy, encore une fois, vous allez recevoir de mes nouvelles qui vous diront plus que jamais que je ne vous ai pas oublié. Sauvage comme je suis, il est probable que vous ne m'auriez jamais cru aussi fidèle à mes amis. Mais voyez-vous, on ne vient pas en France pour rien, surtout à Vichy, où tout en prenant de la santé, j'ai bien le temps de gagner de l'esprit et du génie. Ma dernière lettre vous parlait de la clôture de notre chapitre général à Autun. Pour moi, peut-être par pénitence, l'on m'a de nouveau ordonné les bains de Vichy. C'est égal, cette fois, je ne m'y trouve pas mal puisque j'y rencontre mon excellent docteur qui me donne des soins gratis. Encore quatre jours et d'après l'avis de ce monsieur j'irai à quelque distance d'ici à Bourbon l'Archambault pour des
eaux encore. Là,je serai présenté à bien des personnes qui peut-être s'intéresseront à mes œuvres.
Après cela je retournerai à Paris. Malgré mon grand désir et mes sollicitations je n'ai pu obtenir de retourner immédiatement en Amérique. On veut absolument que je reste en Europe encore quelque temps pour visiter les séminaires du midi de la France. Mais ce quelque temps se prolongera certainement jusqu'au commencement de l'hiver puisque la rentrée des élèves n'a lieu qu'à la mi-octobre.
En attendant, je devrai faire une tournée en Irlande et en Angleterre pour prêcher l'Évangile à vos Saxons. Je serai dans ces îles probablement au commencement de septembre. Ah! oui c'est alors que je vous promets une avalanche de lettres pleines de détails sur les ineffabilitês de votre Angleterre !
Badinage à part, je vous avoue que je suis content de faire ce voyage, tant pour recruter des frères convers que pour avoir la satisfaction de voir de près ces pays vraiment beaux et sur le compte desquels je ne voudrais dire que du bien.
Je m'ennuie de nos missions et continuellement mon imagination est au milieu de mes chers sauvages du Nord-Ouest; cependant l'espoir de retourner vers ces terres d'adoption me fait supporter mon éloignement avec patience.
Mon Echelle catholique et le Rosaire seront prêts bientôt à Épinal: tous les exemplaires, au nombre de 10,000, sont coloriés. Le bon M. Letaille continue à s'intéresser de tout cœur à cette œuvre de votre sauvage. Recevant gratis les Missions catholiques, j'aimerais à vous les envoyer: mais pour éviter les frais de poste, je vous apporterai à mon retour toute la collection de l'été.
Maintenant redressez-vous; j'ai une grosse nouvelle à vous annoncer. L'on me dit qu'avant mon départ de la France j'assisterai à l'entrée triomphale de Henri V . . . Toujours est-il que les choses vont grand train depuis l'entrevue des deux familles royales. Partout l'on n'entend parler que de cet événement. . .
Mes saluts et meilleurs compliments à maman et à toutes les bonnes religieuses du Mont-Sainte-Croix.
Au revoir dans le Sacré-Cœur de Jésus.
Votre tout dévoué ami.
Du même au même :
en France, 24 août 1873
Mon bien cher ami,
C'est aujourd'hui dimanche. Dans deux jours cette lettre partira pour aller vous saluer et vous dire que votre sauvage de la Saskatchewan ne vous oublie pas.
Ici, en France, toutes les choses vont leur train ordinaire. On prie pour Henri V et on l'appelle à toute force; mais d'autres le repoussent et n'en veulent pas. Mieux vaut retourner au surnaturel du radicalisme,
disent-ils, que de retomber dans la monarchie. Malgré la préoccupation des esprits, le peuple est tranquille et attend. Pour ma part, d'après tout ce que je vois, et tout ce que j'entends dire, à moins d'un miracle de la divine Providence, le comte de Chanbord est encore véritablement bien loin du jour où il s'appellera Henri V.
Dans ce moment, je me trouve en rapports avec plusieurs officiers et soldats portant les marques de la dernière guerre. Leur aumônier, homme instruit et fort jovial, me raconte des choses très intéressantes sur différents combats auxquels il a assisté, ainsi que sur le séjour de Famée française en Suisse.
C'est ainsi que nous passons de bien agréables moments. J'oublie par moments que je suis à des mille lieues de mes amis du Nord-Ouest.
De mon côté, je leur raconte mes histoires sauvages qui les amusent et les intéressent beaucoup. Je vous dirai pour votre édification, que l'autre jour un médecin consultant me faisait un magnifique compliment en me disant qu'il était heureux de rencontrer un compatriote qui avait conservé le beau langage de Louis XIV: il me prenait pour un français! . . . Que pensez-vous de votre Pieds-Noirs? . . .
Vous devez avoir hâte de me revoir, et moi encore plus que vous, pour vous prouver que je suis bien encore aussi sauvage qu'autrefois, et que je ne crois pas à tous ces compliments naïfs. Vivent mes sauvages! Vive l'égalité!. . .
Le père Antoine est parti pour Montréal sans que j'aie pu lui confier mes commissions; mais je lui écris aujourd'hui et renferme cette lettre dans la sienne, le priant d'aller lui-même vous la remettre.
Ces jours derniers, je recevais de Paris une invitation de l'un des membres de l'Académie des Sciences, me demandant de vouloir bien aller entretenir ces messieurs sur les langues indiennes. Ouf!... Voilà une belle occasion de me faire un nom! Le père général tient à ce que je me rende à cette invitation; ne riez pas: la chose est sérieuse. Me voilà encore au bout de ce malheureux papier, et à peine si j'ai la place de saluer ma bonne vieille mère. Un respectueux souvenir à Mgr de Montréal.
En attendant que je vous fasse un bien gentil salut, je me dis votre confrère et ami dans le Sacré-Cœur de Jésus.
Du même au même:
en France, 1 septembre 1873
Mon bien cher ami,
Qu'y a-t-il donc! je ne reçois plus de vos nouvelles depuis longtemps? Peut-être les lettres s'égarent-elles, ou bien oublie-t-on de me les envoyer de Paris ? . . .
Je suis bien et je puis vous dire que je vous arriverai au milieu de l'hiver, fort comme un lion, et qui sait ? . . . peut-être avant. J'apprends aujourd'hui que Mgr Taché est bien mal, et que Mgr Guigues n'ira pas loin. Dites-moi donc un peu ce qui en est, vous qui êtes sur les lieux. Quand vous recevrez cette lettre, le père Antoine aura déjà été vous saluer, et
vous donner des nouvelles de son pays et de ma personne. Partout où il a passé en France il a produit la meilleure impression.
Comment êtes-vous donc, mon cher M. Poulin? Vous ne m'en dites pas un mot. Qu'est-ce que cela veut dire ? Pourquoi me faire des mystères ? Ne suis-je pas votre ami ? Et, quoique sauvage,me suis-je jamais montré infidèle à l'amitié que je vous porte ?
Il m'est arrivé dernièrement une petite aventure que je tiens à vous raconter. Un dimanche, après avoir prêché, je prenais le train pour revenir à Nancy. Par mégarde, je montai dans un compartiment réservé au beau sexe. Bientôt,plusieurs dames vinrent se placer dans mon wagon sans qu'aucune prît la liberté de me faire remarquer ma méprise. A la première station, ces dames descendirent, et moi je continuai seul, sans penser à mal. A la deuxième station, un petit gros monsieur, accompagné d'une dame, ouvre la portière. En m'apercevant, il me fit de gros yeux, et dit en colère à sa femme de ne pas monter avant que je fusse descendu. Je vis alors mon erreur, et, sans attendre, je me disposai à changer de compartiment. Mais mon faquin, devant la foule, se mit à appeler le conducteur en disant: — Employé! voyez. . . Un curé dans le compartiment des dames! Cet excellent philosophe voulait sans doute créer un petit scandale; il en fut pour ses frais. Car l'employé, homme réservé et poli, me dit, comme je mettais le pied à terre, de vouloir bien monter dans une autre voiture qu'il m'indiqua. C'est peu, mon cher ami, cependant c'est le seul désagrément que j'aie eu dans ce beau pays de France, où je n'ai eu qu'à me louer de la politesse française.
Votre ami dévoué.
Du même au même :
Paris, 10 septembre 1873
Mon bien cher ami,
En arrivant ici hier d'une tournée au centre de la France, j'eus le plaisir de recevoir votre lettre, dans laquelle vous me parlez de bien des choses, mais surtout de l'insuccès de votre voyage aux bains de mer.
Hier, j'ai fait visite à M. l'abbé Darras, qui m'y avait invité par une charmante lettre; il me semble vous en avoir déjà parlé. Si je ne l'en avais pas empêché, il m'aurait embrassé les pieds, ne cessant de m'appeler vénérable missionnaire. Il m'a expliqué tout ce qui regarde le Liber Pontificalis, sur ce que m'avait écrit Mgr Pinsonneault. J'ai causé deux heures avec ce célèbre historien de l'Église, et il m'a fait promettre de revenir le voir. Son histoire est adoptée dans un grand nombre de séminaires de France. Je me suis permis de lui dire qu'elle était appréciée au Canada, et qu'elle le serait davantage s'il voulait prendre la peine de s'étendre un peu plus sur les Églises de l'Amérique du Nord, vu que les autres historiens ecclésiastiques n'en disent presque rien. Il m'a promis de le faire. . . Mais pour cela, je lui fournirai des matériaux sur lesquels il pourra travailler. Vous comprenez que j'escompte la bonne volonté de tous mes amis, et de vous le premier. Mettez-vous donc en campagne pour faire connaître le
projet à qui vous jugerez à propos, et envoyez-moi ici, gratis pro Deo, les livres publiés au Canada ou ailleurs, qui fournissent des renseignements sur les Églises de notre pays.
Si j'obtiens de retourner bientôt dans mes missions, je me rendrai immédiatement à Lourdes. . . Savez-vous ce que j'ai appris, ces jours-ci? Deux pèlerins, enfants de M. Olier, arrivaient du Canada. Ils apportaient à Notre-Dame de Lourdes un très beau et grand cœur de vermeil, vrai symbole du cœur canadien,toujours si dévoué à l'Église et à la France chrétienne, puis une splendide bannière qu'on admirera désormais dans la chapelle saint Jean-Baptiste, le patron du Canada.
Comme toujours, mes meilleurs souvenirs à ma chère maman et à tous nos amis. Je vous salue et vous embrasse.
Votre tout dévoué dans le Sacré-Cœur de Jésus.
Du même au même:
Paris, 14 septembre 1873
Mon bien cher ami,
Aujourd'hui, je suppose que vous faites chaudières hautes au Mont- Sainte-Croix. Quant à moi, je saisis ma plume et viens vous donner signe de vie. Me voilà sur le point de partir pour Lourdes; de là à Marseille et à Lyon; puis, vous le dirai-je?. . . Je reviendrai vite ici faire mes malles pour retourner en Amérique en passant par l'Angleterre. Ainsi vous voyez que j'ai gagné ma cause auprès du révérend père général et de son conseil, c'est-à-dire que l'on ne me retiendra pas tout l'hiver comme il avait d'abord été décidé. L'on a compris et apprécié mes raisons, et on me laisse achever mes travaux au Canada. Deo gratias! Mgr Grandin continuera mieux que moi l'œuvre dont on m'avait chargé.
Je reçois mes tableaux de catéchisme et le rosaire illustré. Tout le monde s'accorde à dire que l'ouvrage a été bien exécuté pour un prix si minime. Il y en a déjà 3-400 de vendus; j'en apporterai 5000 avec moi.
Je m'attends à du mauvais temps sur mer où je vais me trouver durant la plus mauvaise période de l'hiver. Dans cinq ou six jours je serai à Lourdes; alors attention! . . . Gare à Mgr Taché pour ses jambes, et à vous pour vos yeux! . . .
Je vais faire l'impossible pour être à Montréal avant le départ de Mgr Taché. Faites -lui tant d'amabilités chez vous, que Sa Grandeur ne soit pas pressée de partir, d'autant plus qu'à l'instar du jeune Tobie, j'apporte pour elle et pour vous, un remède infaillible . . .
Je vous écrirai encore une fois avant de m'embarquer. Au revoir! et puis maintenant, mettez-vous à genoux devant Mgr Taché, et dites-lui: bénissez votre sauvage, ce drôle, ce farceur qui est toujours votre dévoué ami.
A bientôt; tout à vous dans le Sacré-Cœur de Jésus et dans celui de la Vierge de Lourdes, votre mère et la mienne. v
Albert La combe, prêtre, o.m.i.
Ici s'arrête la correspondance du père Lacombe avec son ami, M. l'abbé Poulin. Nous regrettons que les circonstances qui ont précipité son retour au Canada, privent le lecteur des impressions du vaillant missionnaire pendant son séjour à Lourdes. Nous savons, cependant, — d'après son témoignage— qu'il en a reçu des faveurs qu'il n'oubliera jamais: "Qui a visité Rome, Lourdes et la Terre-Sainte, aimait-il à répéter souvent à ses amis, a vu tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre!"