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CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

La "lune affamée" des Pieds-Noirs. — La grande famine. — Une lettre du père André. — Le père Lacombe retourne en Europe. — Chapelain du

CHEMIN DE FER CANADIEN-PACIFIQUE. La MESSE

de Minuit sur les chantiers. — Un cadeau princier.

Pendant que le père Lacombe dirigeait la paroisse que son archevêque lui avait confiée et qu'il s'occupait activement de colonisation, un grand mouvement se produisit dans les plaines du Nord-Ouest. L'ancien apôtre des indiens n'ignorait pas ce qui se passait et il en bénissait le ciel.

Le gouvernement d'Ottawa, pressentant le grand avenir réservé aux régions du Nord-Ouest en prit à cœur le développement. Il organisa donc la police montée pour garder le pays, empêcher les vols de bestiaux et prévenir la vente illicite des liqueurs enivrantes aux frontières des montagnes Rocheuses. Profitant de l'expérience acquise lors des troubles de la rivière Rouge, le gouvernement envoya également, par toute la contrée, des commissaires pom traiter avec les sauvages. Par ces traités, les indiens s'engageaient à vivre dans les limites qui leur étaient assignées; et, en échange de rations et d'allocations

pécuniaires annuelles, ils abandonnaient les territoires de chasse de leurs pères.

Ce fut au traité numéro 6, près du fort Pitt, que les amis cris du père Lacombe, réunis en une grande assemblée, ayant à leur tête le fameux chef Herbe-Odoriférante, firent leur renonciation.

Dans la même année, le gouverneur Laird demanda aux Pieds-Noirs de conclure un semblable traité; le gouverneur général invita le père Lacombe à y assister comme conseiller et ami des indiens, ainsi que Mgr Grandin qui avait déjà assisté, en cette qualité, à tous les traités des Cris. Le père Lacombe partit donc d'Ottawa, en août, avec l'intention de passer par Saint-Paul, le fort Benton et MacLeod, poste de la nouvelle police dans la contrée des Pieds-Noirs* Malheureusement, il tomba malade à Saint-Paul où il fut retenu quelques semaines, après lesquelles il fut obligé de retourner à Saint-Boniface. Le commissaire du traité obtint le R. Père Scollen, autrefois assistant du père Lacombe, pour remplacer celui-ci.

Après avoir établi les sauvages sur leurs réserves respectives, le gouvernement fut lent à remplir ses obligations. Ainsi, il s'était engagé à former les hommes à la culture et à enseigner à lire aux enfants: les deux choses furent négligées.

Le buffle avait presque complètement disparu, ce qui étonnait beaucoup les indiens D'après leurs traditions, cet animal devait être pour eux une manne vivante, sortant pour ainsi dire de terre, chaque printemps, comme le reste de la végétation. Il leur était comme une manifestation du Grand-Esprit pour nourrir et vêtir son peuple. Ils ne pouvaient s'expliquer que sa disparition était due, en partie, à leur propre imprévoyance ; ils en attribuaient la cause aux carabines modernes des Sioux et des blancs. Lorsque, durant l'hiver 1878-1879, l'ancien roi

des prairies disparut totalement, ce fut la rupture avec leur passé. La lune affamée des Pieds-Noirs, au lieu de durer 28 jours, durera désormais plusieurs mois et même des années. Quel changement pour ces pauvres sauvages !

Les Cris du nord étaient en meilleure position : il leur restait encore la chasse du menu gibier et de quelques animaux sauvages. En échange du gibier, ils pouvaient se procurer des marchandises.

Avec douleur, le père Lacombe lisait les lettres du père Scollen qui lui décrivaient la situation lamentable des pauvres Pieds-Noirs. Il les avait connus au temps de leur splendeur, orgueilleux et superbes, mais hospitaliers. Habitant leurs modestes Tippees de peaux de buffles, ils se considéraient comme des seigneurs au-dessus de tous les étrangers. Et maintenant qu'ils se voyaient sous leur dépendance, Phumiliation les faisait souffrir plus atrocement que la famine.

Le père Scollen disait que les indiens dévoraient leurs chiens, mangeaient même les carcasses empoisonnées des loups et faisaient de la soupe avec les os de buffles qu'ils ramassaient dans la prairie. Quelques-uns des plus vieux et des plus faibles moururent de faim; d'autres abandonnèrent leurs loges, devenus fous par la douleur de ne pouvoir trouver de nourriture pour leurs enfants qui se lamentaient et mouraient d'inanition.

Le père Scollen écrivit à Ottawa une lettre qu'il fit passer par le major Irvine, dans laquelle il exposait cette horrible situation. Il demandait, en même temps, des semences pour les Piégans, comme il leur avait été promis deux ans auparavant. Il terminait en disant que si sa lettre n'était pas agréable au gouvernement, il espérait qu'elle lui serait du moins utile, puisqu'il l'avait écrite avec une entière franchise.

M. Jean l'Heureux, dont nous avons déjà parlé, écrivit

aussi du camp du chef Natous, une lettre des plus pressantes sur la misère et la pauvreté des Pieds-Noirs. Il implorait la clémence de la princesse Louise, femme du gouverneur-général, le marquis de Lorne. La fille de la grande reine Victoria, disait-il, devait prendre en pitié les femmes et les enfants sauvages qui mouraient de faim.

Mgr Grandin enfin reprenait les doléances du père Scolien. "A Saint-Albert aussi, nous avons raison de sentir la faim qui nous presse; une bande d'Assiniboines passe l'hiver auprès de nous, et nous partageons avec eux le peu que nous avons. Ces pauvres sauvages n'ont eu aucun succès dans leurs chasses, et nous les avons aidés autant que nous avons pu. Sans ce secours, celui de la Compagnie et celui de nos missions, ils seraient tous morts de faim et de misère. Notre bon père Leduc, qui espérait avoir des provisions pour deux ans, craint maintenant de n'en pas avoir assez pour atteindre le printemps."

Ces récits lamentables rendaient le père Lacombe soucieux. Les lettres, sur ce sujet, se multiplièrent à son adresse; mais que pouvait-il faire? Il n'avait rien! Affligé à l'excès, il se reprochait même sa propre nourriture en songeant à ceux qui souffraient de la faim. Il se décida d'écrire lui-même à Ottawa, suppliant le gouvernement de mettre fin à une telle détresse. Comme toujours, son tempérament ne pouvait souffrir de délai. Il demandait instamment, au nom de l'humanité, de ne pas oublier les besoins de nos frères.... Cette fois, sa requête fut entendue; des secours furent envoyés immédiatement aux indiens du Nord-Ouest.

Nous ne saurions mieux expliquer la situation des indiens à cette époque qu'en insérant ici une lettre, en date du 30 octobre 1878, adressée au père Lacombe, par un confrère oblat, le révérend père André, alors à la mission de Saint-Laurent.

Le 10 mai, je partais pour accompagner nos gens à la Prairie. C'est d'ordinaire une excursion qui, tout en excitant l'enthousiasme, offre peu de poésie. Cette année, le voyage a été plus triste et plus pénible encore que les précédentes. La chaleur était écrasante; vous savez, par expérience, ce qu'est en cette saison, ce vaste océan des prairies. Il y eut des orages effroyables qui mirent nos vies en danger. Un de ces violents orages a failli détruire entièrement un camp de sauvages et de métis. Jamais de mémoire d'homme l'on avait vu de tels effets de l'ouragan. L'on s'imagine facilement la frayeur de nos sauvages, presque tous de la tribu des Sauteux. Quatre furent tués et une trentaine blessés. Les loges et les charrettes furent emportées à plus de trois milles du camp, bien qu'elles fussent chargées d'un poids d'environ 700 livres; d'autres furent brisées sur place. Le lendemain, le camp présentait l'aspect le plus pitoyable.

La chasse a été bien minime. Il est vrai que les animaux des prairies étaient assez nombreux, mais tous n'avaient que la peau et les os. Nos pauvres nomades furent très malades pour s'être nourris de cette viande coriace.

La Prairie est finie!. . . Nos infortunés sauvages et métis ont devant eux un bien triste avenir. La plaine est couverte de camps qui se croisent dans toutes les directions; aussi, quand les animaux feront défaut, ce sera la famine.

Les gens que j'ai accompagnés à la Prairie ne m'ont donné que de la satisfaction; mon ministère au milieu d'eux a été rempli de consolations: j'étais comme un père au milieu de ses enfants. Votre nom a été prononcé bien souvent, surtout le soir à la réunion du camp.

Les dimanches et les fêtes se célébraient avec une solennité et une pompe que nous auraient enviées plusieurs .paroisses. J'avais à ma disposition un magnifique chœur de chant, femmes et hommes, et j'ai bien la confiance que Dieu a été glorifié dans cette vaste prairie où si longtemps sa majesté a été méconnue et outragée.

A mon retour à Saint-Laurent, j'eus le bonheur de retrouver le père Fourmont en bonne santé. Je fus réjoui en voyant qu'il avait embelli notre église; son clocher lui donne maintenant un aspect tout à fait religieux. Cette mission ainsi que celle du lac des Canards prennent de jour en jour une plus grande importance. Nous ne nous trompions pas en disant que la Saskatchewan était destinée à un grand développement.

M. Hughes, toujours bienveillant pour nous, m'a invité au traité qui devait se discuter à Nipig Kapitikut, chez nos anciens sauvages de Saint-Paul. Je n'ai pas refusé une offre qui me souriait beaucoup; car, ce n'était rien moins que la réalisation d'un projet longtemps rêvé.

Le voyage fut des plus agréables. Nous avons franchi en deux jours, la distance qui sépare Souding-Lake du lac des Canards. Je ne vous parlerai pas de ces plaines arides où l'eau potable est rare, et où les maringouins se nourrissent du meilleur de nous-mêmes. Quelquefois, après une journée de marche fatigante, sous un soleil brûlant, nous rencontrons cependant, perdue dans la plaine, une source à l'eau claire et fraîche, — véritable oasis qui nous permet de faire halte.

Je parcourais ces lieux arides que vous avez si souvent visités, allant à la recherche de vos chers enfants de la Prairie; et mon esprit se retraçait alors les peines et les fatigues que vous avez endurées avec tant de courage, pour arriver à jeter dans le cœur de ces pauvres sauvages les semences de notre sainte religion. Plus que jamais, je déplorais les circonstances qui nous ont prives de votre présence au milieu de nous, alors que vous étiez appelé à faire tant de bien dans ces contrées !

Le dimanche matin, je me rendis au camp. Impossible de vous dire ma joie quand je vis arriver, pour me saluer, nos anciens chrétiens, dont plusieurs pleuraient d'émotion en me revoyant après une si longue absence Quelques-uns d'entre eux, en effet, ne m'avaient pas vu depuis sept à huit ans.

La grand'messe fut célébrée avec pompe. Métis, Sauvages, Anglais, Américains, se trouvaient réunis dans notre tente. Les Sauvages étaient en grand nombre. On me fit l'honneur de me demander d'adresser la parole à cette nombreuse assistance. Me sentant ému, j'exprimai la grande joie que j'éprouvais. Les sauvages aussi se montraient heureux de me voir. Mais combien leurs cœurs eussent été plus consolés de voir, à ma place, le père qu'ils aiment, celui dont le souvenir est gravé au fond de leur cœur; celui qui, si souvent, s'est dévoué pour eux et qui les a enfantés à la vie de la grâce, leur cher père Lacombe.

Durant mon sermon, les larmes coulèrent de tous les yeux à votre souvenir. Je ne réussis à consoler ces bons sauvages qu'en les assurant de la grande joie que vous éprouveriez à apprendre avec quelle fidélité ils ont persévéré dans la prière et dans les promesses qu'ils vous ont faites.

Après la messe, ils vinrent me remercier chaudement et me dire combien était grand leur désir de revoir leur cher Arsous-Kitsi-Parpi; ils me supplièrent de faire parvenir l'expression de ce vif désir à Mgr Taché.

Je conviai les Anglais à une cérémonie spéciale pour le soir. Ils étaient quarante; plusieurs étaient accompagnés de leurs épouses. Le thème de mon discours fut la dignité du sauvage, comme homme doué d'une même nature qu'eux. Je leur dis que l'enfant de 3a Prairie était aussi l'enfant du même Dieu, et avait, comme eux, participé au prix infini de la Rédemption par Jésus-Christ; que dans son cœur, la religion avait aussi l'effet d'exciter des sentiments d'amour et de reconnaissance, et que souvent même, le sauvage savait mieux apprécier que l'homme civilisé les bienfaits de la création; enfin, que ces pauvres êtres errants, parfois l'objet d'un dédain immérité, et trop souvent victimes de la cupidité des commerçants, seraient peut-être un jour, devant Dieu, leurs justes accusateurs, en leur reprochant la manière dont ils abusaient des dons du ciel.

L'arrivée du père Lestanc porta à trois le nombre des prêtres: ce n'était pas trop pour évangéliser la multitude rassemblée autour de nous. Les sauvages occupaient, à eux seuls, plus de cent loges; il y avait en outre quarante traiteurs de différentes nationalités.

Je ne puis taire ici ma consolation à la vue du bien qu'opèrent chez les peuplades sauvages les RR PP. Lestanc et Fafard. Nos anciens chrétiens sont tous renouvelés par leur ministère et beaucoup d'infidèles ont

été régénérés dans les eaux du baptême. L'élan est donné; jamais les sauvages n'ont été aussi bien disposés qu'aujourd'hui. Je pense, mon cher père, que ce vous sera une consolation d'apprendre que l'œuvre de la conversion de ce peuple que vous avez entreprise fait chaque jour de rapides progrès, et que vos enfants des prairies ont en abondance les secours de la religion.

Le père Lacombe, retenu au Manitoba par le ministère paroissial et l'œuvre de la colonisation, se réjouissait des nouvelles consolantes qu'il recevait de ses chers indiens, comme il s'affligeait aussi avec eux quand il apprenait leurs souffrances et leur état misérable. Pendant qu'il travaillait ainsi et repassait en son esprit ce qu'il avait déjà fait et ce qu'il projetait encore, il fut, une seconde fois, délégué au chapitre général de sa congrégation pour y représenter Mgr Taché.

Le 9 mai 1879, le père Lacombe, au grand regret de ses paroissiens et de sa colonie, partit pour l'Europe après quelques jours passés à Montréal pour dire adieu à sa vieille mère ; le père Leduc, délégué de Saint- Albert, était son compagnon de voyage. Tous deux s'embarquèrent le 2 juin à New- York, sur le paquebot La France, et après 12 jours d'une heureuse tiaversée, arrivèrent au Havre. Le lendemain, ils se dirigeaient sur Paris en passant par Rouen, la vieille ville riche en souvenirs.

Le père Lacombe quitta Paris le 18 juin pour se rendre à Rome via Fontainebleau, Sens, la Savoie, Chambéry et le midi de la France. Ses mémoires sont pleins de la vive impression qu'il ressentait à la vue des montagnes aux sommets couverts de neiges éternelles, des plaines riantes et des riches vallées qu'il traverse. Ce qui frappe surtout son imagination, c'est le mont Cenis et le tunnel des Alpes, long de 13 kilomètres, au milieu duquel est la frontière franco-italienne.

Le voyageur fait halte à Turin où il se rend près de Dom Bosco pour solliciter, mais sans succès, des religieux

de sa communauté pour les missions du Nord-Ouest. Puis il pousse entre l'Adriatique et les Apennins jusqu'à An cône, où il admire encore les belles campagnes et les magnifiques paysages de l'Italie. Il traverse Alexandiie, Plaisance, Parme, Modène, Bologne, Rimini, etc.

A Lorette, il s'arrête, prie, admire la colline, la basilique, la Santa Casa, les riches offrandes, le trésor, les peintures, les mosaïques.

. "J'ai pu tout voir, dit-il, mais j'ai prié, surtout, de "tout mon cœur pour ceux à qui je m'intéresse et qui "m'ont demandé un souvenir dans mes prières."

Puis il continue ses descriptions: "De Foligno à "Rome, belles campagnes, restes d'antiquités intéres- "ressantes à voir, les Apennins, enfin. . . Rome!"

Trop de choses admirables ont été écrites sur la ville aux sept collines et sur ses monuments pour que nous nous permettions d'en faire ici la moindre desciiption.

Le père Lacombe alla partout, visUa tout, et le 12 juillet, après avoir été honoré de plusieurs audiences du Saint-Père, il fit avec émotion ses adieux à Léon XIII.

En revenant, il disait plaisamment à l'un de ses amis :

"Maintenant, me voilà, sans aucun doute, un homme "civilisé! Je vous avoue, cependant, que les Romains "m'ont ménagé une surprise dont mes sauvages ne se "seraient jamais rendus coupables. Imaginez-vous qu'un "jour j'avais sur moi, dans le fond de la poche de ma sou- "tane, une petite bourse contenant trente francs, et, "comme je traversais la foule, quelqu'un, sans y être "autorisé et sans m'en prévenir, a jugé à propos de m'en "soulager. Il faut, certes, être bien civilisé pour commettre une action semblable!"

De retour à Autun, à la fin de juillet, le père Lacombe assista au chapitre général comme délégué de Saint- Boniface. Les travaux du chapitre terminés, il hâta son

retour vers ses missions. Il lui tardait de revoir son vénérable archevêque qu'il avait laissé dans un état de santé précaire, Il passa à Paris juste le temps nécessaire pour y faire, avec M. Letaille, des arrangements pour la publication de son catéchisme en cris, dont il envoya le premier exemplaire au père Lestanc, et s'embarqua pour l'Amérique.

Quand le père Lacombe revint à sa paroisse de Sainte- Marie de Winnipeg, les travaux du chemin de fer Pacifique Canadien marchaient grand train. Des légions d'ouvriers s'étaient abattus sur le pays, appoitant avec eux une ceitaine prospérité matérielle, mais aussi les tares et la corruption du monde civilisé.

"Me croiriez-vous, disait le père Lacombe à. un ami, "au lieu de m' estimer heureux, je souffre au milieu de "tout ce monde civilisé! Mais Dieu me voulant ici, je "me soumets avec résignation."

"L'homme à la grande âme" ignorait alors la tâche que lui réservait son archevêque, celle d'évangéliser les ouvrieis du chemin de fer en construction, en même temps que les postes sauvages qu'il rencontrerait sur sa route.

Déjà le père Allard avait été désigné pour cet office, et bientôt après les pères Beaudin et Marcoux. Ces dévoués religieux firent d'abord du ministère ici et là parmi la population ouvrière; mais les travaux prenant toujours plus d'extension, il devint absolument nécessaire d'avoir un pèie exclusivement attaché à ce ministère. Au commencement de l'automne 1880, sur la demande des chefs de travaux, Mgr Taché désigna le père Lacombe pour suivre les travailleurs catholiques échelonnés le long de la ligne, sur les contrats 14, 15, 16.

Celui-ci écrit à cette occasion:

"Le 2 novembre, je quittai Winnipeg pour prendre possession de ma nouvelle paroisse. En me rendant à mon poste, j'eus l'honneur de voyager en train spécial avec le ministre des chemins de fer, l'honorable M. Charles Tupper. Arrivé au centre de ma mission, je m'établis au Portage-du-Rat — Kenora — dans une maison inachevée où je devais trouver mon domicile et me faire une chapelle.

"Je me mis immédiatement à l'œuvre après rn'être préparé un plan d'action, de façon à me rendre utile tout à la fois aux blancs et aux pauvres sauvages disséminés sur la ligne des travaux. Ces derniers viennent aux différents camps ouvriers pour y colporter leurs marchandises. Leur état moral est aussi misérable que leur condition matérielle. Depuis que je suis dans le Nord-Ouest, je n'ai jamais rencontré de sauvages aussi dépourvus et si peu ouverts aux choses surnaturelles. Je pris la résolution de mener de front mon double ministère.

"Ma première mission fut sur la rivière de l'Aigle, distante de 67 milles du Portage-du-Rat. Les quartiers généraux et une vingtaine de camps se trouvaient échelonnés sur la route. Le tout, représentant une population de 1500 âmes, était divisé par groupes de trente, quarante et même soixante hommes, un tiers canadiens français, et le reste anglais, irlandais, écossais, islandais et danois. La moitié était catholique, et, dans le nombre, plusieurs chefs et entrepreneurs, tous remplis d'égards pour le prêtre. L'apostolat au milieu d'un semblable mélange de nationalités n'est pas chose facile, et il faudrait de bien grandes vertus pour arriver au succès complet. Le blasphème et la profanation du saint nom de Dieu sont habituels. L'ivrognerie, malgré les lois sévères de répression, est le second obstacle, et à ces deux dangers si redoutables, il faut en ajouter encore d'autres non moins pernicieux.

"Tel était l'élément au milieu duquel je devais accom-

plir l'œuvre de Dieu! Mon ministère s'exerçait le soir et la nuit: les journées de mes ouailles étant employées aux rudes labeurs.

"Après le repas du soir, les catholiques s'assemblaient dans une hutte rustique, et l'exercice commençait par des chants français et anglais. Puis le missionnaire piêchait dans les deux langues, et les confessioDs commençaient. C'était le moment des conversions et des miracles de la grâce. A cinq heures du matin, messe, communion, actions de grâces et dé jeûner. A sept heures, les contremaîtres faisaient l'appel de leurs hommes. Alors tout se mettait en mouvement: c'était un défilé d'ouvriers, de bêtes de somme, d'instruments de travail, spectacle intéressant et vraiment pittoresque.

"Le dimanche, la mission se donnait à l'un des quartiers généraux; ce jour-là, tout était plus solennel et les vêpres étaient chantées le soir.

"Lorsque, dans un avenir rapproché, les magnifiques wagons-palais d'Amérique rouleiont sur la voie, les touristes seront muets d'admiration à la vue des tranchées géantes creusées à même la roche, sans se douter des obstacles sans nombre qu'il a fallu surmonter, et des pertes de vies humaines qui en ont été la conséquence inévitable. Quelle persévérance ! Quelle éneigie pour élever des chaussées sur des lacs profonds parfois de 80 pieds, ou sur des marais sans fond solide !

"La nitroglycérine a joué, dans ces travaux, un rôle dont il serait difficile de se rendre un compte bien exact. Ge sont des rochers énormes qu'il a fallu faire disparaître; des ravins qu'il a fallu combler, des masses qu'on a dû déplacer. L'on n'a pu arriver à ces résultats que par la violence; des explosions formidables ont été déterminées par l'électricité. Dans l'emploi de ce puissant facteur, il suffit de la moindre imprudence pour causer la mort de

bien des hommes. Le transport de la nitroglycérine présente lui-même les plus grands dangers. Le moindre choc, un faux pas suffit pour occasionner des accidents. J'en ai vu maints exemples. Un pauvre sauvage, entr' autres, fut atteint mortellement d'un éclat de pierre. Une autre fois, deux vases pleins de nitroglycéiine, en s'entrechoquant, occasionnèrent une explosion. On chercha vainement le cadavre du pauvre ouvrier qui transportait le dangereux composé; ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'on retrouva son crâne et quelques débris de son corps mutilé.

"Ma première tournée de missions dura jusqu'à Noël. Je revins passer quelques jours au Portage-du-Rat et me rendis ensuite à Winnipeg pour y passer le temps des fêtes.

"En février, je commençai une mission pour les bûcherons qui abattaient le bois nécessaire à la construction du chemin de fer. Partout j'entendis des confessions, réconciliai des âmes avec Dieu et recueillis de véritables consolations.

"Après les Cendres, je repartis pour la rivière de l'Aigle où je rencontrai des cœurs bien disposés à côté de pécheurs endurcis. Je ne saurais dire ce que je souffre en présence de l'obstination des malheureux qui ne veulent pas se convertir à Dieu.

"Au commencement de la Semaine Sainte, je rentrai au Portage-du-Rat, et là, au milieu de mes catholiques paroissiens, je célébrai la belle fête de Pâques et je clôturai la première série de mes travaux.

"Le 18 juin, après m'être mis sous la protection du Sacré-Cœur de Jésus et de notre Immaculée Mère, je partis sur un petit vapeur, me dirigeant vers le Pacifique Canadien, pour faire gagner l'indulgence du jubilé à ceux de nos catholiques qui étaient employés aux travaux du

chemin de fer. Le temps était magnifique. En quelques heures, nous traversâmes une grande baie du Lac-des-Bois. Vers midi, il me fallut passer de mon embarcation confortable dans une autre tout à fait différente. Mais, deux rameurs vigoureux surent bien lui donner de la rapidité, et ainsi diminuer la distance et, par suite, la fatigue. Le soir, nous arrivions au lac de PÉpervier — Hawklake — quartier occupé par les directeurs des travaux qui me firent le meilleur accueil. Un catholique écossais se mit à ma disposition avec une complaisance qui me toucha profondément.

"Le 22 juin, fête du Sacré-Cœur, je dis la messe dans une petite chambre de la maison, entouré de quelques catholiques, et je poursuivis mon voyage, faisant ici et là une halte de quelques jouis.

"J'abordai à une petite île de F Aigle avec l'intention de visiter un camp de Sauteux. Ils étaient infidèles et on ne peut plus méchants. Aussi me reçurent-ils fort mal et avec des airs insolents qui ne me laissèrent aucun espoir de leur faire du bien. Je me plais à ajouter qu'il est rare de rencontrer, dans ce pays, des sauvages aussi mal disposés à l'égard du missionnaire.

"Le lendemain de cette mésaventure, je voyageais en chemin de fer, lorsque ces mêmes sauvages se présentèrent pour vendre du poisson. Ils eurent Pair humilié en me rencontrant et manifestèrent un grand embarras. Je profitai de l'occasion pour leur adresser une verte semonce dont ils profitèrent. Je fus plus heureux les jours suivants. Après avoir visité quelques camps, je me trouvai, un dimanche, dans une bonne famille canadienne, sur les bords d'un grand lac. C'était le rendezvous fixé pour la grand'messe. Les ouvriers des camps voisins s'y rendirent en nombre. Nous improvisâmes un autel avec quelques pièces de bois et Y ornâmes de notre

mieux, empruntant à la maison toutes ses tentures et ses images pieuses. Nos Canadiens aiment les cérémonies religieuses; aussi nous chantâmes une grand'messe, à la satisfaction générale.

"Le lendemain, je me rendis à un beau chantier composé de Français, d'Irlandais et d'Écossais, tous catholiques. Je m'étais installé en plein air avec mon auditoire, et les échos des rochers voisins redisaient nos chants de pénitence. J'étais heureux, je jouissais de tout le bonheur du missionnaire, et j'oubliais mes fatigues. Ces moments dédommagent de toutes les souffrances et Dieu nous ménage souvent de telles consolations.

"Une famille sauvage avait dressé sa tente près de la mienne afin de pouvoir suivre les exercices; je m'entretins avec elle, et j'appris, avec une joie toute fraternelle, que le père avait été instruit des vérités de la religion par le père Lestanc quelques années auparavant.

"Je continuai ma tournée apostolique. Le 26 juillet, de retour au Portage-du-Rat, je devais assister à la récep- . tion du gouverneur générai, le maïquis de Lorne. Depuis la baie du Tonnerre jusqu'au lac Supérieur, Son Excellence avait voyagé avec sa suite, à la mode du pays, c'est-à-dire en canot. Partout, sur son passage, on lui présentait des adresses et des félicitations. Notre petit village du Portage-du-Rat ne voulut pas être en retard de prévenances respectueuses. Une jolie flottille d'élégants canots d'écorce, peints avec soin et montés par de vigoureux rameurs, s'avança au rythme du chant de l'aviron à la rencontre de l'auguste visiteur. Son canot fut bientôt signalé et prit place au milieu de l'escadrille. Des drapeaux flottaient çà et là et une centaine de sauvages, venus pour assister à ce spectacle, saluaient de la rive par des décharges bruyantes.

" J'eus l'honneur d'être présenté à Son Excellence. Elle m'adressa la parole en très bon français et m'entretint assez longuement de notre province française de Québec, de nos Canadiens et de Sa Grandeur Mgr Taché. Le même jour, le représentant de Sa Majesté nous quitta pour se rendre à Winnipeg. Les journaux ont raconté la réception qui lui fut faite à Saint-Boniface. L'archevêché et le collège surtout, sous l'impulsion de Mgr Taché, se distinguèrent et donnèrent la mesure du patriotisme de l'élément français.

"Le 22 septembre, je retournai aux chantiers du chemin de fer pour la mission d'automne. J'eus à lutter contre la pluie, la neige et la glace. Ce fut en cette occasion que je plaçai mon cher Portage-du-Rat sous la protection du Sacré-Cœur, en attendant que l'autorité ecclésiastique l'érigeât en poste régulier. Cet endroit est l'un des plus beaux sites du pays. C'est que le Lacdes-Bois, si remarquable par le grand nombre d'ilôts dont il est parsemé, vient se déverseï par deux ouvertures à travers des îles et des rochers escarpés pour former, à quelques milles plus bas, la rivière Winnipeg.

Cet endroit rappelle de précieux souvenirs historiques. C'est ici qu'autrefois les missionnahes et les voyageurs faisaient portage. C'est à quelques pas d'ici que le premier évêque de Saint-Boniface, Mgr Provencher, et ses compagnons ont dû fixer leurs tentes sur les rochers, en attendant qu'on pût transporter les canots et les bagages dans le courant navigable. C'est encore ici que Mgr Taché et nos braves Canadiens du vieux temps ont, le soir, chanté les louanges du Seigneur en se reposant des fatigues de la journée.

"Le petit village du Portage — Kenora — a acquis depuis une grande importance. L'on y a établi le quartier général des entrepreneurs de cette partie du chemin de

fer du Pacifique-Canadien, désignée sous le nom de section B ou contrat 18. Depuis que les wagons arrivent ici de Winnipeg, le Portage est un terminus.

"Encore quelques mois, et les rails seront posés sur tout le parcours de la baie du Tonnerre sur le lac Supérieur jusqu'à Winnipeg, capitale du Manitoba. Bientôt aussi, le chemin de fer atteindra les parages de la mission du lac Qu'Appelle.

"Le 13 décembre 1881, l'un des entrepreneurs, excellent catholique, M. John MacDonald, me conduisit, dans sa voiture, à l'extrémité de ses travaux, c'est-à-dire à la rivière de l'Aigle où je commençai ma mission de Noël.

"Arrivé à destination, tout en suivant ma routine habituelle, je priai mes gens de se rendre un peu d'avance, si possible, à un endroit désigné, afin d'y faire des préparatifs pour célébrer solennellement la nativité du Christ sur la ligne des travaux du Pacifique -Canadien.

"J'avais choisi, pour l'occasion, un vieux camp abandonné où les hommes de chantier campaient et prenaient leuis repas. Un marchand de l'endroit, John Déry, mit à ma disposition un vaste hangar et, avec l'aide des personnes de bonne volonté, il fut bientôt transformé, selon le meilleur goût, en une étable de Bethléem.

"Les travailleurs arrivèrent par un des plus beaux jours d'hiver. Je les voyais venir les uns après les autres et me disais plein d'espérance: ils m'ont promis d'être tous là, ils y seront. Ah! cette messe de minuit, la première sans doute sur le Pacifique-Canadien, je ne pourrai jamais l'oublier! Ces chers frères de la province de Québec, surtout, avaient le cœur bien réjoui. Pendant que là-bas, dans leurs pieuses paroisses, les familles se rassemblent à l'ombre de leur clocher natal, auprès du berceau de l'Enfant Jésus, ici, dans cet humble réduit transformé

en église, les accents de notre fête ne seront pas moins agréables au Dieu qui vient porter la paix au morde que les savantes musiques qui feront résonner les voûtes gothiques des plus belles cathédrales!

"Au nombre des ouvriers se trouvaient de bons chrétiens qui connaissaient assez bien le chant grégorien; ils s'étaient exercés de manière à rendre un digne hommage au Rédempteur du monde.

" L'église improvisée était un bijou de simplicité. Une lampe au-dessus de la porte d'entrée représentait l'étoile des Mages. L'autel, disposé en forme de crèche, avait une parure des plus rustiques empruntée aux arbres de la forêt.

"La chapelle fut vite remplie, et, au coup de minuit, un chœur entonnait le noël de Mozart Nouvelle agréable, puis le prêtre parut à l'autel. A l'offertoire, on chanta des hymnes dans la langue maternelle, cette belle langue française que le vrai Canadien se fait un devoir de conserver dans sa pureté. Avec quel enthousiasme ces exilés répétèrent les vieux noëls de nos villes et de nos campagnes! A la fin de l'office, on chanta en anglais des cantiques qui ne le cédaient en rien aux premiers.

"Le missionnaire-chapelain fit dans les deux langues un sermon de circonstance et invita ses paroissiens nomades à être présents à l'office du jour, à vêpres, et à la bénédiction du Saint-Sacrement qui devait couronner cette inoubliable journée.

"Un grand nombre de travailleurs avaient tenu à faire la sainte communion à la messe de minuit: c'était la communion jubilaire de ceux qui n'avaient pas encore fait le jubilé accordé cette année-là."

En abordant le père Lacombe pour le remercier, la plupart de ces hommes, aux dehors rudes mais aux sentiments nobles et généreux, avaient les larmes aux yeux.

Ils devenaient éloquents dans leur simplicité. "Merci, père, disaient-ils; quelle fête nous avons eue!. . . Je me croyais chez moi, à l'église de mon village ! . . . Que c'est beau la messe de minuit ! . . . Vous ne pouviez nous rendre plus heureux."

Ainsi se passa la Noël de 1881 sur l'un des chantiers de construction du Pacifique-Canadien.

Tout le reste de l'hiver, le dévoué chapelain de la Compagnie continua ses visites assidues aux camps des travailleurs, assistant les malades et les blessés, consolant les affligés, les encourageant tous dans leurs durs labeurs et leur rendant les services les plus divers commandés par la charité chrétienne. Ainsi, par exemple, il s'était fait leur secrétaire.

"Non seulement, disent les Mémoires, j'écrivais pour "eux à leurs familles, mais bien souvent, des jeunes gens "illettrés et timides me demandaient d'écrire à leur fiancée, "et même dans ce dernier cas je m'empressais de les satisfaire, mais j'y mettais une condition sine qua non: "une conduite irréprochable de la part du jeune homme, "sinon, je m'engageais à faire à la jeune fille un rapport "circonstancié de la mauvaise conduite de son correspondant. Ce stratagème était infaillible et produisait "les meilleurs résultats."

Les travaux de terrassement occupaient un certain nombre de sauvages qui, il va sans dire, recevaient leur part des soins du missionnaire-chapelain. Il disait souvent aux contremaîtres et aux ouvriers: "Prenez garde! "Traitez bien mes pauvres sauvages qui me sont aussi "chers que la prunelle de mes yeux!"

La question indienne que, grâce aux missionnaires, le gouvernement avait alors mise à l'étude, prenait une tournure favorable et réjouissait le cœur du père Lacombe. Voici, à ce propos, un article publié à Montréal, le 21

février 1881, il définit la position prise par le gouvernement fédéral:

"Il serait de la plus haute importance de ne point "traiter nos indiens comme une race à part, inférieure à "celle des blancs. Au contraire, on devrait non seulement " les former, aux usages de la vie civilisée, mais leur "donner encore les moyens de remplir toutes les occupassions et professions accessibles au commun des mortels, "en même temps que l'exercice des droits civils et politiques à mesure qu'ils s'en montreraient dignes.

"La politique de l'isolement, suivie jusqu'ici à leur "égard, est une faute qu'il faudrait faire disparaître dans "l'intérêt même du trésor, pour que, dans un temps assez "rapproché, ces gens, qui sont de moins en moins sauvages, "cessent d'être une charge à l'État et un embarras pour "une partie de la population.

"C'est dans ce sens que devrait être résolu, une fois "pour toutes, le problème de la civilisation des aborigènes. "Et du moment qu'on en sera arrivé à, cette solution, le "Canada pourra se vanter de n'avoir plus de question "indienne, parce qu'alors les débris des anciennes tribus "sauvages, qui peuplaient autrefois ce pays, se trouveront "enfin confondus avec la masse des citoyens."

Il est évident que les missioDnaires ont puissamment contribué à faire naître l'intérêt qu'ont montré plus tard pour les indiens les gouvernements et les peuples. Ayant été les premiers à ouvrir les cœurs des sauvages à la loi divine, ils furent aussi les premiers à leur faire accepter les lois humaines qui suivirent et qui étaient nécessaires pour les mettre en état de profiter des avantages de la civilisation.

Durant ce même hiver, le père Lacombe alla prêcher une mission à la rivière la Pluie et à North-West Angle où il voyait beaucoup de bien à faire. Un peu plus tard, il

retournait à la rivière à l'Aigle où il reçut de nombreuses abjurations. Il y visita plusieurs chantiers où, comme par le passé il se donna tout à tous, mot d'ordre glorieux de son laborieux apostolat.

Cependant, Mgr Grandin réclamait son grand-vicaire pour lui confier de nouveau la rude tâche d'instruire et de civiliser les Pieds-Noirs. Le 24 avril 1882, le père Lacombe recevait l'heureuse nouvelle que ses désirs étaient exaucés : il retournerait à Saint-Albert ! La veille de son départ, les directeurs et les employés du Canadien -Pacifique eurent à cœur de lui témoigner leurs regrets et leur reconnaissance.

Le chef des travaux, assis sur le siège d'une belle voiture-wagon recouverte d'une tente et attelée de deux magnifiques chevaux, vint à sa rencontre :

— Eh bien ! père, lui dit-il, comment trouvez^vous mon équipage ?

— Mais c'est ravissant, répondit le prêtre; vous avez vraiment l'air d'un millionnaire avec cet attelage!.. . .

— Eh bien! mon père, tout cela vous appartient, et c'est avec le plus grand plaisir que nous saisissons l'occasion de vous offrir ce gage de notre reconnaissance pour tout ce que vous avez fait au milieu de nous. Nous regrettons énormément de vous voir quitter nos chantiers. Mais nous comprenons que vos services seront beaucoup plus utiles dans vos missions où l'on vous demande avec tant d'instances. Avec ces chevaux, cette voiture et cette tente, vous pourrez accomplir votre long et pénible voyage avec moins de misère et de fatigue. Et puis, sur votre route et dans vos campements au milieu de la prairie, vous penserez à ceux qui ont été si heureux de vous faire ce don et qui conserveront de vous le meilleur souvenir.

Le père Lacombe, ému, répondit qu'il acceptait avec la plus grande reconnaissance ce cadeau princier qu'il ne croyait pas avoir mérité et que les souvenirs seraient ceitainement réciproques. Il termina en offrant ses humbles remerciements aux donateurs et leur dit qu'il ne les oublierait pas, surtout auprès de celui qui, seul, pouvait rendre fructueuse leur vaste entreprise.

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