CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Retour chez les Pieds-Noirs. — Le nouveau Nord- Ouest. — Une lettre de Madame La combe a son fils. — Le chemin de fer Canadien-Pacifique. — Les Pieds-Noirs ne veulent pas se
LAISSER VOLER. — Le PÈRE LACOMBE PRESIDENT DE LA COMPAGNIE DU CANADIEN-PACIFIQUE. — L'ÉCOLE INDUSTRIELLE DE DUNBOW.
En quittant les chantiers, le père Lacombe se rendit immédiatement à Sainte-Marie de Winnipeg dont il avait encore la charge. Il y fut retenu quelques semaines à cause d'une forte inondation qui désolait tout le pays. A la joie qu'il éprouvait de se retrouver dans son élément, comme il disait, se mêlait aussi la peine de quitter, peutêtre pour toujours, son vénérable archevêque, Mgr Taché. D'un autre côté, il se voyait affranchi des lourdes responsabilités qui avaient pesé sur ses épaules durant les années qu'il venait de passer dans le diocèse de Saint-Boniface. Somme toute, ses prières étaient exaucées. "Rendez-moi "mes sauvages, avait-il dit souvent; en les instruisant, je "préparerai la voie aux peuples civilisés!"
Le 18 mai 1882, accompagné du père Legoff, d'un
frère et de deux Sœurs de charité qui se dirigeaient vers
le nord, il se mettait en route vers Saint- Albert. Comme
il n'avait pas revu ces parages depuis dix ans, il s'émerveillait des changements survenus. Ce n'étaient plus ces immenses déserts d'autrefois, où le buffle était roi, ni ces prairies où le sauvage régnait en maître suprême. En chemin, le missionnaire songeait à tout cela et se disait : "C'en est fait! Je vais donc pouvoir consacrer le reste "de mes jours à mes pauvres Pieds-Noirs. Se convertir ont-ils jamais? Mais oui! Jésus-Christ n'est-il pas "mort pour eux comme pour le reste des hommes?"
Cette pensée enflammait son zèle; il avait alors cinquante-six ans, mais n'avait rien perdu des énergies de sa jeunesse. La petite troupe profitait, en route, du confort dont ses bons 'amis du Canadien-Pacifique avaient gratiné leur ex-chapelain. Pour lui, il ne cessait de répéter à ses compagnons de voyage: "Voyez-donc, mes bons "amis, les bienfaits dont la Providence nous a comblés. "Quelle différence avec mes débuts! J'ai presque honte "de voyager en aussi bel équipage. Ah! bénis soient nos "bienfaiteurs du Canadien-Pacifique!"
Le jour de l'Ascension, les voyageurs s'arrêtèrent à Brandon, et reçurent le plus cordial accueil chez MM. Berthiaume et Foisard. Les deux prêtres dirent la messe et le père Lacombe fit un sermon. M. Berthiaume poussa la bienveillance jusqu'à faire une collecte pour aider à solder les frais de voyage de son vieil ami.
Jusqu'à Qu'Appelle, les voyageurs suivirent la nouvelle voie du chemin de fer. Là, on fit halte de nouveau afin de permettre au grand-vicaire de Saint- Albert de remplir une fonction dont Mgr Taché l'avait chargé. Le père Lacombe donna le sacrement de confirmation à soixante enfants et à quelques adultes. En quittant ce poste, la petite caravane s'engagea dans les sentiers au nord des grandes prairies, via Battleford et le fort Pitt.
En s 'aventurant par ce chemin, le père Lacombe recherchait un peu la solitude d'autrefois quand il n'avait que le ciel et la terre à contempler; aussi fut-il extrêmement surpris de constater que même ces déserts avaient été envahis par les visages pâles. Dans la vallée de Qu'Appelle, à l'endroit anciennement appelé par les sauvages Monceau d'ossements, un groupe de colons du Manitoba était venu s'établir. Effrayés par un nuage de sauterelles qui avait ravagé certaines parties de la rivière Rouge, ensuite par des gelées précoces qui avaient endommagé les moissons, ils avaient fui vers le jeune village de Régina, où ils luttaient contre la misère et la pauvreté pour faire vivre leurs familles. Mais cet état de choses dura peu. Le petit noyau se développa et grandit rapidement: la superbe Régina d'aujourd'hui, avec ses nombreux habitants, en est la preuve.
Les voyageurs étaient maintenant sur le chemin des quartiers généraux de la compagnie de la Baie d'Hudson, district de Castor, où, 'en 1852, le père Lacombe avait débarqué avec M. Rowai , l'un des chefs de "l'Honorable". Ce fort, le père Lacombe ne l'avait pas vu depuis son départ de Saint-Albert, et il ne pouvait à peine en croire ses yeux. . . C'était la gracieuse ville d'Edmonton, capitale de l'Alberta. La maison rustique de M. Rowan avait été remplacée par une magnifique résidence perchée sur la colline, en dehors de la palissade qui, du reste, avait disparu avec ses estacades, bastions et galeries de guet. Là-bas, sur la pente, au milieu de l'abatis, s'élevaient quantité de maisonnettes élégantes groupées en un coquet village au pied duquel une rue faisant angle et quelques boutiques de marchands libres étaient l'orgueil de la ville naissante. Il y avait déjà même un fil télégraphique qui apportait au village les nouvelles de l'étranger. Mais ce qui étonna surtout le père Lacombe, ce fut d'y trouver une
active petite presse publiant un journal hebdomadaire, papier à lettres, grand format.
A Saint-Albert aussi, un petit village avait surgi dans les parages du fameux pont de 1861, construit comme * par enchantement sous la direction de la robe-noire, pendant que Michel Normand et Rose Plante préparaient la " chaudière' ' pour les ouvriers.
"Mais où suis-je donc? s'écriait le revenant. Je "croyais m'en revenir chez mes sauvages, et me voilà en "plein pays civilisé!"
Il retrouva du moins sa sœur Christine, devenue Madame Harnois. Il ne l'avait pas revue depuis leur rencontre dans les pays du nord, quand il avait dû la quitter brusquement pour répondre à l'appel des Pieds- Noirs décimés par la petite vérole.
Cependant l'écho du retour de la robe-noire avait pénétré dans les réserves sauvages. Des groupes nombreux d'indiens venaient de tous côtés à sa rencontre. Hélas! tout dans leur expression et leur démarche indiquait la douleur et le deuil. En l'approchant, ils lui disaient d'un ton lamentable :
"Père, le buffle a disparu, et plusieurs des nôtres sont "morts de faim!. . . Toi qui nous a toujours aimés, prends "pitié de nous, car nous ne voyons plus devant nous qu'un "avenir de tristesse et de misère."
Les sauvages cris, en effet, ces braves entre tous, se voyaient relégués sur une réserve, petite fraction de leur immense pays de chasse; ils ne se sentaient plus libres et indépendants; ils regrettaient leur vie nomade, et leur réserve leur semblait une prison.
Le père Lacombe les encouragea et leur promit de s'occuper d'eux comme par le passé; il prévoyait cependant ce qui adviendrait de ces pauvres indiens si faciles à
entraîner et si enclins à copier le mal plutôt que le bien quand ils seraient en contact avec les gens civilisés.
Il s'éloigna vers le sud. Partout sur son passage, mêmes changements et mêmes progrès. Arrivé à l'endroit où les rivières à F Arc et du Coude se rejoignent, il interrogeait le paysage qu'il avait devant lui: "Est-ce bien "là l'ancien fort des Prairies, Calgary. Quelle transformation F'
Ce n'était plus, en effet, le petit fort d'autrefois, alors qu'il courait les plaines, n'ayant pour armes que son crucifix d'Oblat et son étendard de paix. Là encore, la civilisation était venue et les nouveaux habitants n'attendaient que l'arrivée du chemin de fer pour réaliser leurs rêves de brillant avenir.
Pour le missionnaire cependant, ce qu'il lui fallait, c'était ses Pieds-Noirs. Il continua donc sa course. En route, il apprit que le fameux Alexis Cardinal, qui s'était fait un honneur de bâtir la première maison de Calgary, demeurait maintenant à 25 milles du confluent des rivières à l'Arc et du Coude, dans une petite maison qu'il avait bâtie en 1872. Fâché de ne pouvoir suivre son ami la robe-noire, il avait formé le dessein après son départ pour la rivière Rouge, de revenir parmi les Pieds-Noirs pour leur faire du bien et travailler de son mieux à l'œuvre d'évangélisation commencée par le père Lacombe.
Pauvre Alexis ! Nul doute que ses intentions n'aient été excellentes; mais au lieu de faire le bien qu'il avait rêvé, sa maison devint le rendez-vous des Gens-du-Sang et des habitants des prairies qui venaient y boire F eau-devie. L'année suivante, il céda cette maison aux Oblats qui y établirent une mission desservie par les pères Scollen et Fourmont. En 1874, Alexis en bâtit une autre sur le versant opposé du plateau de la rivière à l'Arc.
Alexis ne manquait jamais aux principes de la charité fraternelle; si les vivres faisaient défaut, il prenait son fusil et allait faire un tour de chasse pour remplir son gardemanger et ceux des voisins.
Les révérends pères Doucet et Légal exerçaient alors leur ministère sur la réserve des Piégans. Vers le 15 août, ils reçurent la nouvelle du prochain retour du père Lacombe, et, tout en visitant les camps voisins, ils vinrent attendre leur confrère sur la réserve des Gens-du-Sang. Celui-ci arrivait le 5 septembre, accompagné de l'abbé Beillevaire, compatriote du père Légal, du diocèse de Saint-Albert. M. Beillevaire, chargé de la mission de la montagne des Ours, avait profité du passage du vétéran missionnaire pour se joindre à lui.
L'on séjourna sur la réserve jusqu'au 11 septembre, et le père Lacombe retrouva parmi les sauvages un grand nombre de vieilles connaissances qui ne savaient comment manifester leur joie et leur contentement. Que de souvenirs du bon vieux temps l'on fit revivre! Tous se pressaient autour de leur Arsous-Kitsi-Parpi pour lui raconter chacun son histoire; et le calumet, signe de joie et de satisfaction, faisait constamment le tour du cercle.
Les trois missionnaires passèrent ensuite chez les Piégans qui commençaient à s'établir sur leur réserve, et revinrent ensemble au fort MacLeod, pour s'entendre au sujet de la construction d'une maison qui, provisoirement, devait servir d'église. L'assemblée se tint chez M. William Monroe et un comité fut nommé pour recueillir les fonds. Cette affaire terminée, le père Lacombe s'en fut à Calgary pour la retraite annuelle. Il y demeura jusqu'à la mioctobre, exerçant son ministère parmi les colons. Ayant appris cependant que le comité de MacLeod, sous prétexte que la ville se transporterait ailleurs et qu'il valait mieux attendre ne se décidait pas à construire, il se mit en tête
de commencer lui-même, aidé de quelques métis, sous réserve que la maison serait faite avec soin, de façon à pouvoir être transportée ailleurs.
Le père Légal, laissant temporairement son ministère, prêta un concours actif à son confrère,pour achever aussitôt que possible cette construction qui coûta $400, somme couverte par une souscription se montant à $416. La nouvelle église fut achevée en deux mois et vers la fin de décembre on y put chanter la première messe.
Après Noël, le père Lacombe alla visiter les réserves des Gens-du-Sang et des Piégans; il était accompagné du père Doucet. Là encore, il retrouva de nombreuses connaissances parmi les sauvages qui lui témoignèrent leur amitié par de grandes démonstrations.
Durant cet hiver, le père Lacombe trouva le moyen de faire, chaque jour, la classe à une dizaine d'élèves, et le soir, il enseignait aux adultes. C'est dans le même temps qu'avec son confrère, le père Légal, et le fameux interprète métis, William Monroe, il composa son dictionnaire en pied-noir. Un jeune homme, Joseph Culberton, neveu du chef Red-Crow, accompagnait également le père Lacombe comme interprète et habitait avec les missionnaires la petite maison de MacLeod, grande de 15 pieds carrés, qui servait de chapelle, de salle à manger et de salle de réception pour les sauvages, qui accouraient de tous côtés pour saluer Arsous-Kitsi-Parpi.
Les Mémoires du père Lacombe font ici mention d'une lettre que sa vénérable mère lui adressait du couvent de la Providence de l'Assomption où elle demeurait. Madame Lacombe avait alors 80 ans.
L'Assomption 4 décembre 1882
Mon bien cher Albert,
J'ai reçu, en son temps, ton affectueuse lettre du 20 octobre qui, comme toutes les autres, a été trois fois la bienvenue. Tu ne saurais concevoir la joie que j'ai éprouvée en la lisant et en apprenant que tes vœux et tes prières avaient été exaucés.
Te voilà donc de nouveau au milieu de tes indiens. Je suis contente pour toi, car je sais que toutes tes aspirations se portaient là depuis longtemps. Je n'ai pas de plus douce satisfaction, durant mes prières ou en d'autres temps, que de te suivre dans les misérables cabanes des sauvages, où tu fais connaître Dieu à ces pauvres êtres délaissés! . . . Je sais et je sens que tu n'oublies pas ta vieille mère qui ne peut être éloignée de la tombe!
Cependant, mon cher fils, le croiras-tu? malgré mes 80 ans, je conserve encore l'espoir de te revoir. Et si le bon Dieu ne nous réserve pas ce bonheur ici-bas, là-haut, j'en ai la douce confiance, nous nous réunirons pour ne plus nous séparer!
Ne crains pas, mon fils, de me faire connaître tes travaux et tes sollicitudes. Je me sens également heureuse de partager tes joies et tes souffrances. Le bon Dieu m'éprouve, moi aussi, car j'achève de perdre mon œil gauche, mais j'espère pouvoir conserver le droit qui en vaudra deux; et jé pourrai te voir aussi clairement qu'il y a 56 ans, lorsque je te berçais sur mes genoux. Je me trouve très heureuse chez les bonnes sœurs de la Providence où j'espère finir mes jours. Mon temps se passe entre la lecture, la prière et un peu de travail, couture et tricot. J'ai tricoté pour toi des chaussettes d'hiver que je t'enverrai à la prochaine occasion.
Mon cher fils, pense souvent à ta vieille mère dans tes messes, et recommande-moi à celui devant qui je paraîtrai bientôt, afin qu'il me reçoive dans son beau paradis, que j'attends de sa miséricorde.
Le bon Dieu devait donner encore sept ans de vie à la vénérable octogénaire qui eut le bonheur de revoir son fils avant de descendre dans la tombe. Cette noble chrétienne mourut au couvent des Sœurs de la Providence, à T Assomption, le 21 février 1889, à F âge de 87 ans. 1
Vers cette époque, les mines de charbon de la rivière Belly commençaient à entrer en exploitation et à donner de l'importance à la réserve des Pieds -Noirs. Sir
1 Le corps de madame Lacombe fut transporté à Saint-Sulpice, sa paroisse natale, où tous les fidèles se sont associés aux prières liturgiques, pour le repos de l'âme de cette sainte femme, modèle des épouses et des mères chrétiennes; elle repose auprès de son époux dans le cimetière de la paroisse.
Alexandre Galt, l'un des principaux membres de la Compagnie des Mines et Navigation, une vieille connaissance et un ami du père Lacombe, lui fit présent, pour la mission catholique, de 10,000 pieds de bois, qui devaient être sciés au moulin du Porc-Épi c et transportés à destination. Ce don arriva à propos et ne laissa pas d'encourager les missionnaires qui ne savaient comment en remercier assez la divine Providence.
Il ne manquait plus que le chemin de fer pour donner au pays toute sa valeur. Déjà le Pacifique-Canadien était près d'atteindre Calgary et le père Lacombe ne pouvait taire son admiration pour l'œuvre et pour les hommes qui l'avaient entreprise:
"Ceux qui n'ont pas connu l'Ouest dans le "vieux temps", ne peuvent comprendre ce que doit la société à cette merveille qu'est le Pacifique-Canadien.
"Son avènement était fascinant, magique, comme le mirage des prairies, changeant en un instant l'aspect de toute la contrée.
"On doit bien comprendre aussi que ces travaux gigantesques n'ont pas été faits dans le seul but d'enrichir les intéressés. La soif des richesses est, il est vrai, le propre de la pauvre humanité. Mais je dirai hautement à ceux qui voudront m' entendre, et je leur dois ce témoignage: les hommes que j'ai rencontrés sur ce chemin de fer, pendant sa construction, avaient autre chose en tête que l'amour du lucre.
"Oui, il y avait en ces cerveaux-là le génie et l'audace, puis un courage invincible et une volonté de fer pour tout entreprendre et tout oser: c'était nécessaire!
"L'exécution de tels travaux était un sujet d'admiration, de joie et d'orgueil légitimes pour tout le pays. On n'hésitait pas à se représenter ces hommes qui savaient vaincre si merveilleusement tous les obstacles, comme
ceux que la prescience élève au-dessus de bien d'autres hommes et que la divine Providence fait naître à chaque âge pour les besoins des peuples, et Ton avait raison. Mais ce qu'il y avait surtout d'admirable dans cette compagnie du Canadien-Pacifique, c'était l'ordre et la discipline observés par tous les employés: c'était vraiment beau!
" Quels hommes que ces contrôleurs, Smith, Georges Stephen, Van Horne, R. B. Angus, Shaughnessy ! . . .
"Ce Van Horne, dont j'admirais à si juste titre les qualités, était un Napoléon dans ses conceptions, dans son maniement des affaires et l'attachement que ses ouvriers avaient pour lui. " Politesse en affaires", telle était sa devise. L'esprit de paix et de conciliation dont il était animé, il sut le communiquer à cette puissante compagnie du Canadien-Pacifique qui continue, d'année en année, à étendre ses réseaux et à faire la richesse du pays."
Nous avons déjà noté l'amitié du père Lacombe pour l'illustre président de la compagnie du Pacifique-Canadien, sir Van Horne. Dès leur première entrevue, ces deux hommes, aux vues larges et au cœur sympathique, se sont compris; une admiration réciproque a formé entre eux des liens que la mort seule pouvait briser.
Nous nous reprocherions de passer sous silence quelques mots d'appréciation du haut personnage anglais racontant sa première entrevue avec notre héros : 1
"En 1842, près du Lac-des-Bois, dans un rayon de soleil matinal qui dorait toute la contrée, je vis debout, sur une grosse roche, un prêtre tenant dans sa main droite un grand crucifix, et de l'autre, un chapeau à large bord. Ce prêtre adressait la parole à un groupe d'indiens, hom-
1 Préface de Mlle Katherine Hughes: "Father Lacombe, the Black Robe Voyageur."
mes, femmes et enfants: tous l'écoutaient avec révérence et attention.
"C'était un spectacle inoubliable! La noble et religieuse contenance de ce missionnaire, me remit en mémoire ce que j'avais entendu dire maintes fois du bon père Lacombe. . . Et c'était bien lui.
"Je voulus lui parler. Faisant arrêter le train, j'en descendis et marchai jusqu'à lui. Nous entamâmes aussitôt la conversation. Dès ce moment, une étroite amitié nous lia tous les deux. Nos rencontres subséquentes ont été pour moi pleines de charmes. Mon grand regret est que, dans ces dernières années, ces rencontres se sont faites de plus en plus rares.
"La vie d'abnégation et de dévouement de cet homme de bien, de ce missionnaire intrépide, surpasse tout ce qu'on en pourrait dire. Il a été pour ses pauvres sauvages du Nord-Ouest doux comme la clarté de la lune et fort comme le rayon du soleil.
"Nous qui le connaissons, nous l'aimons à cause de sa bonté, parce que nous sentons qu'il est grand. . . Il a passé sa vie caché aux yeux du monde, vivant dans les camps de sauvages, s'assimilant à leurs usages dans leurs bourgades disséminées dans les immenses plaines et montagnes du nord. Pour avoir une juste idée de ses généreuses entreprises et de ses nombreux exploits, il faut le considérer au milieu des Peaux-Rouges, les initiant à la civilisation et au christianisme.
"Le grand et noble exemple de dévouement et d'abnégation que nous a laissé le père Lacombe dans sa carrière de plus de soixante ans parmi les tribus sauvages du Nord- Ouest ne devrait pas passer inaperçu; il faudrait, certes, un cœur plus dur que la pierre pour n'être pas touché de tant d'héroïsme. L'homme le plus irréligieux devrait
courber la tête en face de la foi sublime qui a inspiré cet homme de bien dans sa longue et laborieuse carrière. . . " 1
Vers la fin de mai, une grande fête, à laquelle put assister le père Lacombe, vint réjouir la famille religieuse des pères Oblats et le diocèse de Saint- Albert tout entier: les noces d'argent sacerdotales de Mgr Grandin. Le lendemain de cette solennité, le père Lacombe retournait à Calgary, emmenant avec lui trois auxiliaires, les pères Rémas, Van Tighen et Claude.
C'était en juin 1883. Les Pieds-Noirs, avec leur fameux chef Crowfoot, vivaient tranquillement sur leur réserve de la rivière du Coude, en parfaite intelligence avec leurs voisins les blancs. Aux termes du traité, le gouvernement s'était engagé à protéger ce domaine des sauvages, réservant exclusivement pour eux les droits de chasse, de mines de charbon et autres produits de leurs terres.
Les Pieds-Noirs étaient jaloux de leurs possessions et avaient à cœur d'en rester les maîtres absolus. Le gouvernement devait les pourvoir d'instruments aratoires et créer des écoles pour leurs enfants.
Mais voilà que tout à coup le bruit se répand dans la tribu que les blancs arrivent en grand nombre et vont construire un chemin de fer le long de leur réserve sans prendre garde aux terres des indiens. Ceux-ci constatent de leurs yeux que les arpenteurs ont déjà pris des alignements et que des piquets sont plantés ; une partie du chemin tracé empiète sur leur réserve. Ils s'indignent et se préparent à résister violemment à cette usurpation.
Par malheur, les directeurs des travaux et les ingénieurs avaient été mal informés et déjà les tentes des ouvriers avaient été plantées; on allait commencer.
1 Sir William Van Home ne partageait pas les croyances du père Lacombe, mais il fut toujours son admirateur et son ami.
CROWFOOT — " Pied-de-Corbeau".
Grand chef des Pieds-Noirs, appelé père de sa nation.
• Le père Lacombe apprend cette malheureuse affaire. Lui qui connaît si bien le caractère des sauvages prévoit des complications désastreuses pour tout le monde. Il se rend immédiatement sur les lieux où les sauvages, Crowfoot à leur tête, se préparent à la lutte. Il les trouve au comble de l'irritation.
"Attendez, leur dit le père Lacombe, je vais moi-même faire respecter vos droits. ..."
Il court vers les ingénieurs et les ouvriers et les prie de suspendre momentanément les travaux, car il y a un malentendu. Mais ceux-ci restent sourds à sa demande et répondent qu'ils ne craignent pas les sauvages, qu'ils continueront leur besogne.
Sans plus tergiverser, le père Lacombe télégraphie au lieutenant gouverneur Dewdney et le prie de venir aussi vite que possible régler cette malencontreuse affaire; en attendant, on continue à pousser les travaux. Les remblais se font; les ouvriers s'agitent en tout sens sans se douter de l'orage qui gronde autour d'eux.
Il ne faut plus qu'une étincelle pour mettre le feu aux poudres et amener un massacre. Le père Lacombe le sait bien, lui, mais les blancs' ignorent complètement ce dont la rage d'un sauvage est capable, et ils persistent insoucieux du danger.
Heureusement, le père Lacombe ne reste pas inactif; il va tenter l'impossible pour le bien commun. Il s'agit d'abord d'apaiser la bande courroucée des Pieds-Noirs. Il s'en va trouver son ami Crowfoot et les principaux de la nation et organise une assemblée générale des sauvages, hommes et femmes. Déjà, il a fait transporter sur la place, en face de la petite chapelle, une grande quantité de tabac, de thé, de sucre et de farine. Tout le monde est dans l'attente. Que va dire Arsous-Kitsi-Parpi f
"Mes amis, vous ai-je jamais trompés? . . . Cette "fois encore, il faut que vous m'écoutiez! Jeunes soldats, "approchez, et distribuez à la foule ces présents. Et vous, "mes chers sauvages, acceptez-les comme témoignage "de la vérité que je vais vous faire entendre.
"Ne faites aucun mal à ces blancs, et laissez-les "travailler sur vos terres sans opposer de résistance. "Laissez-les poser leurs barres de fer, et vous verrez que "tout s'arrangera pour votre bien.
"Le grand chef gouverneur va bientôt arriver et "s'entendre avec vous tous. Seulement, ayez un peu de "patience, et tout ira pour le mieux."
Conseils et présents calment la colère des sauvages. Quelques jours après le lieutenant gouverneur arrivait accompagné du colonel MacLeod, à la grande joie des sauvages. Toute la tribu accepta volontiers les conditions d'un nouveau traité par lequel le gouvernement leur accordait, comme compensation, un terrain plus grand et plus avantageux que la lisière cédée pour la construction du chemin de fer.
Le lieutenant-gouverneur se montra très reconnaissant au père Lacombe de son heureuse médiation. Profitant de l'ascendant que le missionnaire avait sur l'esprit des indiens, M. Dedney l'invita à le suivre dans sa visite aux différentes réserves, pour choisir un emplacement convenable à la construction d'une école industrielle sur la réserve des Gens-du-Sang. Le père Lacombe l'accompagna jusque chez les Assiniboines de Morley et de la mission Wesleyenne; leur tournée se termina par la visite des Sarcis.
Il serait impossible de suivre le missionnaire-voyageur dans toutes ses pérégrinations. Il est tantôt dans une mission, tantôt dans une autre. On le voit à MacLeod, à Pincher-Creek, à Calgary, dans les réserves des Piégans,
des Pieds-Noirs et des Gens-du-Sang. Et il trouve encore le moyen de remplir les devoirs de son ministère aux différents postes du chemin de fer. Partout et toujours, on le trouve actif et infatigable, invariablement présent où son intervention devient nécessaire.
Cette année 1883, si mouvementée pour le vétéran missionnaire, devait, avant de se clore, lui réserver le grand plaisir d'accompagner jusqu'à Montréal le révérend père Soulier, visiteur, qui venait de passer plusieurs mois dans les missions des Oblats du Nord-Ouest.
Arrivé dans les provinces de l'est, le père Soulier commença ses visites accompagné tantôt du père Antoine, provincial de Montréal, et tantôt du père Lacombe, son infatigable compagnon du Nord-Ouest. Ses pérégrinations devaient se prolonger jusqu'au 15 avril 1884, époque à laquelle, sur le point de s'embarquer pour l'Europe, il dit au père Lacombe: "Mon cher père, que pourrais-je "donc faire pour vous récompenser de toutes les bontés "dont vous m'avez comblé et des services inappréciables "que vous m'avez rendus ?"
"Mon vénéré père, répondit celui-ci, l'honneur, le "plaisir et l'accomplissement d'un devoir me paient "amplement pour les faibles services que j'ai pu vous "rendre, et je vous assure que le gain et le bonheur ont "été pour moi."
Cependant le père Soulier ne se tint pas pour acquitté; de retour en France, il expédia à son vieux confrère une caisse richement garnie contenant des ornements d'église, un calice, un ciboire et un ostensoir.
Après le départ du père Soulier, le père Lacombe s'en alla faire une nouvelle campagne de recrutement de colons dans l' Illinois et la Nouvelle- Angleterre, et tiaita avec le gouvernement d'Ottawa pour l'établissement d'une école industrielle pour les jeunes indiens de l'Alberta. Tout
marcha au gré de ses désirs ; il put amener à Mgr Taché un fort contingent de colons pour le Manitoba. Il avait en outre obtenu des patentes royales pour deux quarts de section dans Calgary, de chaque côté de la rivière du Coude. Il en offrit la moitié à Mgr Grandin et céda l'autre aux pères Oblats. C'est sur l'un de ces terrains qu'il fit bâtir l'église Sainte-Marie de la paroisse du même nom dont il fut nommé curé.
C'était en août 1884. Une nouvelle extraordinaire venait de passer à travers la ville comme une traînée de poudre: le premier train du Canadien-Pacifique était attendu à Calgary. La veille, le père Lacombe avait reçu de M. Georges Stephen,1 président de la Compagnie, le télégramme suivant:
" Faites-moi le plaisir de venir dîner demain avec moi "dans mon wagon-buffet, à Calgary."
Les gens de la ville étaient en habits de fête et attendaient impatiemment l'apparition de la locomotive qui amenait les gros bonnets de la Compagnie; c'étaient, outre le président Stephen, MM. Donald Smith, William Van Horne, R. B. Angus, et le comte Hermann von Hohenlohe.
Le président fit lui-même les honneurs du banquet servi somptueusement dans un magnifique wagonbuffet, et le père Lacombe, avec son humble robe noire et son crucifix d'Oblat occupait une place d'honneur. La fête fut des plus agréables; et quand vint le moment des toasts et des discours, M. G. Stephen se leva, et tout le monde avec lui:
"Mes amis, dit-il, j'ai une proposition à vous faire. "Permettez-moi d'abandonner pour un moment mon siège "de président, et de le céder à notre vénérable ami et bien-
Plus tard Lord Mountstephen.
"faiteur, le révérend père Lacombe. Acceptez-vous ma "proposition ?"
Tous applaudirent chaleureusement et acclamèrent le bon missionnaire comme leur président.
— Eh bien, dit le père Lacombe, puisque vous me désignez comme votre président, j'accepte, mais à la condition que le bon M. Stephen devienne en retour curé de ma paroisse.
— HourrahL . . HourrahL . . cria l'assemblée.
— Pauvre paroisse Sainte - Marie, repartit M. Stephen, je la plains d'être victime de cette malheureuse permutation !
On rappela ensuite en termes éloquents, les éminents services rendus à la Compagnie par son nouveau président, quand il faisait fonctions de chapelain sur les chantiers, quand il prévit la révolte des Pieds-Noirs, quand enfin il aida le travail des ingénieurs par sa parfaite connaissance du pays.
Le pauvre père Lacombe ne savait comment dissimuler son embarras sous cette avalanche de compliments; il supporta vaillamment l'averse, et sut répondre à chacun avec esprit et enjouement. Toute une journée il fut président du Canadien-Pacifique, et il en garda toujours dans la suite le titre de président honoraire.
Au cours de la conversation, le président Stephen invita le père Lacombe à faire venir des familles canadiennes pour coloniser les nouvelles contrées desservies par le Canadien-Pacifique, promettant de les favoriser autant qu'il lui serait possible. Il tint parole; voici la lettre qu'il écrivait plus tard :
"Maintenant, pour ce qui concerne mes propositions "au sujet des familles canadiennes-françaises, je ne crois "pas devoir ajouter autre chose que ceci: je suis disposé à
"fournir $500 sur le homestead de chacune des 50 familles "qui consentiraient à laisser prendre hypothèque sur "cette propriété pour le remboursement au temps et "au taux convenus. "
Sur ces ouvertures, des maisons furent construites par les nouveaux colons et aucun de ceux qui répondirent à ces bienveillantes propositions n'eut à s'en repentir.
Sur ces entrefaites, le père Lacombe partit pour Dunbow, emmenant avec lui le frère Little et les sœurs Guénette, Sainte-Geneviève, Thiffault et deux adjointes, de la communauté des Sœurs Grises de Montréal. Il allait ouvrir la fameuse école industrielle dont il avait été nommé principal.
"Je ferai, dit-il, tout en mon pouvoir, pour être heu- "reux avec mes enfants sauvages."
Mais, que de déboires dès les débuts! Ces enfants se montrèrent ingrats, mécontents et indisciplinés. Ils désertaient, revenaient, repartaient encore, en un mot s'obstinaient à affirmer sans cesse leur indépendance nationale. Dieu seul sait ce qu'eurent à souffrir le pauvre missionnaire et ses vaillantes collaboratrices. Mais rien ne put décourager ces cœurs animés de dévouement et de charité chrétienne.
Le succès couronna la persévérance, et l'école industrielle de Dunbow devint le modèle de plusieurs autres institutions similaires où les Oblats et des religieuses de diverses communautés se dévouent encore aujourd'hui à cette œuvre si ingrate et si nécessaire.
Le 21 septembre 1884, le père Lacombe, alors directeur général de toutes les écoles du district sud, avait le bonheur de souhaiter la bienvenue, à Calgary, au vénérable archevêque de Sain t-Bonif ace. Mgr Taché arrivait à la fin de la retraite annuelle. Aussi rencontra-t-il, outre les pères Rémas et Lacombe, les pères Légal, Doucet, Claude
et Foisy, ainsi que plusieurs frères coadjuteurs; la joie fut extrême pour tous.
Monseigneur rappela à ses prêtres ce qui s'était passé trente ans auparavant, quand il avait marqué de son bâton pastoral l'endroit où devait être fondée la mission de Saint- Albert. Que de changements merveilleux depuis cette époque!
Le père Lacombe écoutait; des larmes perlaient dans ses yeux. . . L'archevêque le regarda:
" Voilà, dit-il, ce qu'a accompli une volonté ferme et énergique. Ni matchi Albert ! . . . "