‹ Un apôtre du Nord-Ouest CanadienChapitre 23 sur 57 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Le grand soulèvement des métis. — Massacre des pères Fafard et Marchand. — Le père Lacomre et Crowfoot. — La loyauté des Pieds-Noirs. — Lettre de Riel a sa mère. — Délivrance de poundmaker et des insurgés captifs.

Nous voici maintenant à Tannée 1885, si tristement mémorable, dans Fhistoire du Canada, par le grand soulèvement des métis. Déjà, au cours d'un chapitre précédent, nous avons rappelé le rôle joué par Louis Riel dans l'affaire des métis du Manitoba. Quand, en 1880, il avait quitté le Canada pour se réfugier aux États-Unis, il pouvait du moins se dire: " Arrivera maintenant ce qui pourra; les droits des métis sont assurés par l'"Acte du "Manitoba", et l'usage du français sera légalement "conservé."

Malheureusement, le gouvernement ne crut pas devoir étendre ces sages règlements au Nord-Ouest tout entier. En vain, une colonie de métis français de la Saskatchewan, dirigée par Gabriel Dumont, le second et l'ami de Louis Riel, avait-elle envoyé pétitions sur pétitions pour s'assurer les avantages concédés aux métis du Manitoba. Cela avait été peine perdue. Le gouvernement n'avait même pas répondu. D'un autre côté, les chemins

de fer se construisaient, les émigrants affluaient et les premiers colons, privés de toute garantie constitutionnelle, allaient se voir dépossédés.

Dans l'anxiété générale, Dumont fut consulté et des assemblées publiques tenues, dont îe résultat fut une députation envoyée à Louis Riel, alors instituteur à Montana.

Riel, peu soucieux de se rejeter dans la politique, hésita d'abord, mais emporté par l'amour de la justice et de l'équité, il se rendit aux sollicitations de son ami Dumont et s'en vint défendre les droits méconnus de ses frères métis. Il s'établit à Batoche et Dumont se constitua son protecteur.

Les conseils du nouveau chef furent d'abord empreints d'une sage modération; il ne voulait pas une révolution et croyait que le gouvernement céderait devant une démonstration générale. Mais, les contradictions aidant, il abandonna peu à peu les voies constitutionnelles et s'exalta à un tel point qu'on put le croire de nouveau sous l'empire de l'affection mentale qui l'avait déjà conduit dans un asile d'aliénés.

Mgr Grandin disait: "Riel me fait l'effet d'un homme "fort exagéré tant en matières religieuses qu'en politique. "Je crains qu'il ne perde complètement la raison. Plusieurs pères partagent mes craintes ainsi que plusieurs "métis, mais la généralité de ces derniers le considèrent "comme un oracle."

Déjà les métis avaient formulé une déclaration des droits votée à l'unanimité et transmise au gouvernement fédéral. L'agitation se poursuivait, non seulement chez les métis de la race française, au nombre d'environ 2000, établis sur les deux rives de la rivière Saskatchewan, entre Battleford et Batoche, mais aussi chez les métis anglais et écossais groupés aux environs de Prince-Albert.

Ne recevant aucune réponse à leurs revendications, ils se demandaient pour quelle raison on les traitait ainsi à Ottawa; et ils se considéraient comme des parias qui ne comptaient plus pour rien dans leur pays. A bout de patience, ils résolurent d'opposer la force à la force. Au cours d'une assemblée publique, un gouvernement provisoire fut constitué avec Riel comme chef politique et Dumont comme chef militaire. Quelques heures après, Ton faisait l'arrestation de tous ceux que l'on croyait hostiles au mouvement.

Quand enfin le gouvernement se décida à accorder quelques privilèges aux métis et à envoyer vers eux une commission de trois membres pour temporiser, il était trop tard, l'insurrection était déchaînée. Les missionnaires avaient bien essayé d'user de leur influence pour tenter de maintenir la paix, mais des gens mal intentionnés s'étaient déjà plu à répandre le bruit qu'ils s'entendaient avec le gouvernement pour trahir les métis, et les sauvages eux-mêmes, en entendant leurs robes-noires parler de conciliation, n'étaient pas loin de croire à ces mensonges.

La nouvelle de l'arrivée de la police montée, seule force autorisée à maintenir l'ordre dans le Nord-Ouest, précipita le mouvement. Riel, craignant pour sa sécurité, se hâta de convoquer ses partisans à Batoche et les détermina à la résistance. En même temps, il laissait profaner l'église, persécuter les missionnaires et chasser les religieuses Fidèles Compagnes de Jésus qu'il rappela, peu après, en défendant à ses soldats de les molester. Luimême menaça le père Moulin qui s'opposait à l'envahissement du saint lieu.

Le 25 mars, Dumont s'en alla avec trente hommes s'emparer des magasins et des munitions du lac Canard occupé par des partisans d'Ottawa et fit quelques prisonniers sur la route de Carlton. Plus tard, il rencontra une

troupe régulière commandée par le major Croizier, qui dut battre en retraite avec quatorze hommes tués et neuf blessés, tandis que les métis n'avaient perdu que quatre des leurs. Enfin les tribus sauvages de la Saskatchewan, travaillées depuis longtemps par les émissaires des insurgés, se soulevèrent à la nouvelle des succès des métis au lac Canard. Gros-Ours, chef des Cris de la Prairie, dont la réserve était voisine du lac à la Grenouille, se signala par ses atrocités.

Bientôt après, le bruit se répandit que les révérends pères Fafard et Marchand avaient été massacrés. Ce fut le 2 avril, pendant que les deux religieux accomplissaient les cérémonies du Jeudi-Saint, que l'église où les chrétiens se trouvaient réunis fut envahie par une troupe de guerriers sauvages, la plupart infidèles, sommant les missionnaires et les assistants de se rendre au camp de Gros-Ours.

Tous marchaient deux par deux, entre deux haies de gardes, quand tout à coup, à quelque distance de l'église, M. F. Quinn, agent des indiens, et M. Delaney, maître d'école, refusent d'aller plus loin. Les sauvages les couchent en joue, et, au dire d'un témoin oculaire, M. Cameron, M. Delaney tombe frappé à mort. Le père Fafard, n'écoutant que son devoir, se penche sur les moribonds pour leur donner la dernière absolution et tombe à son tour. Le père Marchand, cependant, marchait en tête de la colonne et s'efforçait d'empêcher les sauvages de maltraiter une vieille femme. Soudain la nouvelle arrive: Ils ont tué le père Fafard. — Le missionnaire veut voler au secours de son confrère et se frayer, de vive force, un passage à travers la bande de forcenés qui l'entourent ... A peine a-t-il fait quelques pas qu'une balle le frappe mortellement.

Le père Fafard, cependant, essaie de se relever; un sauvage s'approche et lui glisse à l'oreille : — Ne bouge pas, père, et fais le mort !

Mais un autre sauvage, qui gardait rancune au père de ce qu'il ne lui avait pas permis de répudier sa femme pour en épouser une autre, se venge en lui déchargeant son fusil à bout portant dans le cœur. Alors une vieille sauvagesse montagnaise s'approcha des deux martyrs, malgré les huées des Cris, et remplit, auprès des cadavres, l'office de Véronique; deux métis suivant son courageux exemple, les revêtirent de leurs ornements sacerdotaux et les transportèrent dans le soubassement de l'église.

Le chef Gros Ours avait déjà pillé le saint lieu: il ne restait plus qu'une image du Sacré-Cœur, que les Cris se préparaient à ei) lever, comme le reste, quand il leur sembla remarquer dans la physionomie de cette image une expression qui les terrifia.

— Voyez, se dirent-ils les uns aux autres, le Grand- Esprit nous fait signe qu'il va nous punir!

Et pour se débarrasser de la vision importune, ils mettent le feu à l'église. Tout entier de bois, l'édifice fut bien vite consumé. Les deux corps des Oblats cependant furent à peine atteints et quelques jours plus tard, on leur fit de dignes funérailles sous la garde des troupes canadiennes. Sept autres blancs périrent dans ce massacre et les Cris emmenèrent une quarantaine de prisonniers, parmi lesquels le père LegofT, o.m.i.

Gros Ours s'en alla de même dévaster le fort Pitt qui fut le théâtre d'un nouveau massacre.

La nouvelle de ces troubles parvint comme un coup de foudre à Ottawa où le gouvernement ne s'attendait à rien de tel. Il se hâta de lever 5000 hommes de troupe sous le commandement du général Middleton qui établit ses quartiers généraux au fort Qu'Appelle. De son côté, la ville de Winnipeg avait envoyé des volontaires dans la vallée de la Saskatchewan.

Le 24 avril, Dumont et ses alliés allaient au devant des troupes canadiennes campées auprès de Fish Creek, à 10 milles de Batoche. La bataille dura toute la journée avec acharnement.

Gabriel Dumont constatant son infériorité en nombre, voulait se contenter de harceler F ennemi, pendant la nuit, pour le tenir continuellement sur le qui-vive et amener la démoralisation dans ses rangs. Il voulait de même faire sauter les rails du chemin de fer pour empêcher le transport des troupes. Mais Riel s'y refusa.

"H nous fallut donc renoncer à ce dessein qui eût été "tout à notre avantage, disait Dumont lui-même. En " trois ou quatre nuits, nous aurions pu réduire l'ennemi à "l'impuissance. Mais j'avais confiance dans la foi et les "prières de Riel: je lui obéis.

"Dans ma grande déception, je lui proposai alors de "me poster avec quelques-uns des miens, en embuscade, "sur la lisière d'un bois où devaient passer les hommes de "police. L'on aurait pu y faire un vrai massacre. Mais "encore une fois Riel, qui nous modérait toujours, ne vou- "lut rien entendre; il considérait cette action comme "une lâcheté."

Middleton qui avait organisé trois colonnes expéditionnaires ayant pour base d'opérations la ligne du Pacifique, finit par s'emparer de Batoche. Les métis battirent en retraite et abandonnèrent les otages qu'ils retenaient depuis deux mois. Il eût été facile à Riel de s'échapper et de suivre Dumont de l'autre côté de la frontière, mais croyant par là sauver la cause des siens, il préféra se livrer lui-même, le 16 mai 1885.

"Le général Middleton le livra à la justice de Régina, "alors capitale du Nord-Ouest, où il subit un procès pour "haute trahison. 11 fut brillamment défendu par ses "avocats et déclaré irresponsable par la majorité des

"aliénistes consultés. Recommandé par ailleurs à la " clémence royale par les membres du jury, tous anglais "pourtant, il n'en fut pas moins condamné à mort par le "juge Hugh Richardson, un Ontarien orangiste. . . " 1

A la nouvelle de la prise de Riel, Poundmaker et ses saunages, aux prises avec la colonne qui opérait à Bafctieford, à laquelle ils résistaient vaillamment, jetèrent bas les 'armes et se rendirent aussitôt.

La troisième colonne, commandée par le général Strange, entra sans coup férir dans Edmonton et poursuivit sa marche jusqu'au fort Pitt pour rejoindre Gros Ours. Dès la première attaque, celui-ci s'enfuit vers le nord, et le 3 juillet, la police montée s'emparait de lui et de ses compagnons.

L'insurrection était vaincue.

Après cette digression nécessaire pour bien comprendre la situation, voyons quel fut le rôle du père Lacombe dans ces pénibles conjonctures.

Effrayé des horreurs de cette révolte, et craignant continuellement de voir les Pieds-Noirs se joindre aux insurgés, il regrettait amèrement les années d'absence qui l'avaient retenu loin des Cris, et l'influence qu'il aurait pu prendre sur eux pour les maintenir dans une neutralité qui eût été à l'avantage de tout le monde. Il comptait du moins sur la loyauté des Pieds-Noirs et sur les promesses que lui avait faites Crowfoot. Aussi ne craignit-il pas d'envoyer ces assurances à Sir John MacDonald qui communiqua aussitôt le message à la Chambre des Communes.

"J'ai reçu, aujourd'hui même, un télégramme du père "Lacombe, m' assurant de la loyauté de tous les sauvages "pieds-noirs de Carlton et de l'Ouest."

A. G. Morice, o. m. i., Dictionnaire des Canadiens de VOuest.

Cette nouvelle fut accueillie par des applaudissements unanimes.

Le père Lacombe, cependant, n'était pas sans appréhensions. "Qui sait, se disait-il, si dans cet imbroglio, mes pauvres Pieds-Noirs ne vont pas se laisser fasciner par tous les attraits de la guerre ? Néanmoins, ils m'ont promis leur fidélité!. . ."

Un soir de mars, de graves rumeurs se répandirent dans Calgary; l'on prétendait que le soulèvement des méits et des sauvages s'était étendu sur les deux rives de la Saskatchewan, de Prince- Albert à Edmonton. "Il est "évident, disaient les gens soi-disant bien informés, que "des émissaires métis et cris de la Saskatchewan communiquent avec les Pieds-Noirs et leur rapportent ce qui se "passe." L'on comprenait bien que si les Pieds-Noirs et leurs alliés, les meilleurs et les plus indomptables guerriers des plaines, se joignaient à Riel, on pouvait s'attendre aux pires malheurs.

Le même soir, l'on annonça de la station Langdon que les Pieds-Noirs se préparaient à attaquer Calgary. La terreur fut à son comble par toute la ville. Une garde fut organisée et le commandant de la place télégraphia à Ottawa pour obtenir des armes et des munitions.

Cependant le père Lacombe, malgré son inquiétude, ne croyait pas à ces rumeurs fantaisistes. Aux habitants affolés qui réclamaient son aide, il promit de calmer les indiens si jamais ils se présentaient devant la ville.

"Mes enfants, leur dit-il, tenez-vous tranquilles. "Tout cela est pure imagination de votre part. Allez "vous reposer et dormez sans crainte; vous vous réveillerez "frais et dispos demain matin. Je vous assure que mon "ami Crowfoot ne permettra jamais que ses braves "viennent attaquer Calgary."

Le lendemain cependant, le missionnaire partait au lever du jour pour Blackfoot-Crossing afin de sonder les dispositions de ses Pieds-Noirs. Il fit dire à Crowfoot qu'il désirait l'entretenir. Celui-ci, étonné de voir la robe-noire à une heure aussi matinale, le dimanche matin, lui en demanda aussitôt la raison.

— Il y a longtemps que je ne suis pas venu, et je m'ennuie à Calgary loin de mes Pieds-Noirs. . . J'avais aussi besoin de voir mon vieil ami le père Doucet. . . Quelles nouvelles de tes braves ? . . .

— Tout va bien, tout le monde est en paix, répondit Crowfoot. Est-il vrai que les Cris et les métis de la 3askatchewan tuent tous les blancs ? . . . Ce sont les nouvelles que des courriers cris du camp de Poundmaker nous ont apportées. . .

— Quelques-uns ont été tués, répliqua le missionnaire, mais ce n'est qu'une petite bataille qui sera bientôt terminée, et dont vous autres, ne devez pas vous occuper.

Vers midi, le père Lacombe assembla tout le camp et parla ainsi:

— Mes amis, je viens vous donner des nouvelles de la rébellion, afin que vous sachiez bien ce qu'il en est. Les cris ne sont que des insensés de vouloir se battre contre les blancs qui sont si nombreux et qui ont tant de gros fusils. . . Les blancs peuvent avoir des armées innombrables par toute la contrée et les5 tuer tous s'ils se montrent rebelles. Il est vrai que quelques blancs ont été tués ayant été pris par surprise; mais si les Cris veulent continuer leur carnage, des armées puissantes comme la mer viendront faire disparaître de la terre des vivants les indiens qui tuent leurs frères !

Crowfoot homme intelligent et plein de sens, exhorta ses guerriers à la paix et décida avec eux, en conseil/ de promettre à leur Arsous-kitsi-parpi que les Pieds-Noirs,

sous aucun prétexte, ne prendraient les armes pour se joindre à la rébellion.

"La partie était gagnée, dit le père Lacombe. J'envoyai aussitôt la dépêche suivante à sir John Mac- Donald: — Les Pieds-Noirs vous seront loyaux jusqu'à la fin."

"Enfin, dit sir John, depuis longtemps nous n'avons que de mauvaises nouvelles du Nord-Ouest, en voilà une enfin de notre ami le père Lacombe qui vient nous réjouir le cœur!"

"Sir John me répondit, disent les Mémoires, de faire tout ce que je trouverais bon à l'endroit des indiens, pour conserver la paix parmi eux. Je constatai par là, avec satisfaction, que le gouvernement approuvait tout ce que j'avais fait."

■ Les nouvelles rapportées par le père Lacombe, de sa mission chez les Pieds-Noirs, rassurèrent la population affolée de Calgary et le lendemain M. G. Murdoch écrivait dans son journal: "Le père Lacombe est arrivé hier soir de Blackfoot Crossing et rapporte que tout va bien."

De son côté, sir John Schultz écrivait du sénat d'Ottawa au missionnaire:

"A la dernière assemblée de la Chambre des Communes, j'ai été heureux d'entendre sir John MacDonald "citer votre autorité pour affirmer l'espoir que les indiens "resteront tranquilles et obéissants sujets.

"J'ai saisi cette occasion pour demander que vos "services soient reconnus et rémunérés immédiatement. "Si cela se fait, comme j'en ai la certitude, je suis sûr que "mon modeste ami, le père Lacombe, sera tout dévoue- "ment comme il l'a toujours été, pour amener la paix dans "notre jeune Puissance."

En raison des dangers auxquels les Pieds-Noirs pouvaient être exposés et de l'inconstance naturelle à tout

sauvage, le père Lacombe, de concert avec le gouvernement, crut prudent de passer un traité de paix avec les Pieds-Noiis. Vers la mi-avril, le gouverneur Dewdney vint avec lui, de Régina à Blackfoot-Crossing. Un long télégramme, inspiré par le missionDaire et signé de Crowfoot, témoignant de la bonne volonté des indiens fut immédiatement envoyé au gouvernement. Il était ainsi conçu :

De Blackfoot-Crossing, via Gleichen, 11 avril 1885

En mon nom, et en celui de mon peuple, je désire vous expédier, pour la grande reine-mère, les paroles que j'ai dites devant le gouverneur à une assemblée tenue ici, à laquelle mes chefs mineurs et tous les jeunes gens étaient présents. Nous nous sommes déterminés et avons agréé de rester loyaux à la reine. Nos jeunes gens iront travailler sur les réserves; et, ensemble, nous cultiverons la terre autant que nous pourrons. Nous espérons que le gouvernement nous aidera à vendre les produits que nous ne pourrons pas consommer. Si quelques indiens viennent sur notre réserve nous demander de nous unir à eux dans la guerre, nous les congédierons.

Les paroles que je vous ai envoyées par le père Lacombe, je vous les envoie de nouveau: nous serons loyaux à notre reine, quoi qu'il arrive.

Je garde une copie de tout ceci; et, quand les troubles seront passés, je l'aurai pour la montrer aux officiers de la reine entre les mains de qui nous laissons maintenant notre avenir.

Crowfoot.

La réponse de sir John Macdonald ne tarda pas. "Les bonnes paroles de Crowfoot sont appréciées par les grands chefs d' Ottawa. La loyauté des Pieds-Noirs ne sera jamais oubliée. Les paroles de Crowfoot seront envoyées à la reine. Toutes les promesses de Dewdney seront fidèlement exécutées."

A Ottawa, le résultat des délibérations de la journée se traduisit par une adresse de sir John MacDonald lue à la Chambre des Communes :

"Il m'est agréable d'informer la Chambre des Communes qu'il n'y a actuellement aucune autre nouvelle du Nord-Ouest qui pourrait intéresser la Chambre, sinon

que M. Dewdney, le lieutenant-gouverneur, accompagné du père Lacombe, missionnaire chez les Pieds-Noirs, ont tenu une assemblée avec la grande bande des Pieds- Noirs, présidée par le chef Crowfoot, laquelle a eu pour résultat la dépêche que je viens de vous communiquer.

"Le père Lacombe nous dit qu'ils ont eu une réception enthousiaste et que les indiens ont témoigné, au plus haut degré possible, leur adhésion à la paix et à la soumission qu'ils ont promises."

Le père Lacombe ne se contenta pas de ce magnifique résultat; tant que dura l'insurrection, il ne fit que passer d'une réserve à l'autre pour maintenir la tranquillité parmi les indiens. Peu de jours après son retour à Calgary, on vint lui dire que Peau d'Hermine, avec de nombreux guerriers de sa tribu se soulevait dans le nord; on disait même que les métis menaçaient le diocèse de Saint- Albert. Il n'en crut rien, car il connaissait trop l'influence de Mgr Grandin pour ajouter foi à ces rumeurs.

Cependant, il reçut une lettre du père Scollen, de la réserve de la montagne d'Ours qui respirait les plus grandes inquiétudes. Un courrier d'Edmonton était passé sur la réserve avertissant tous les blancs de s'enfuir au plus vite. Le père Scollen et son frère coadjuteur étaient demeurés seuls au milieu des indiens qui s'agitaient de plus en plus ; ils croyaient que Riel était sur le point de traverser le pays, balayant tout sur son passage.

"Les jours des blancs sont comptés, disaient-ils, et le buffalo va revenir."

Une bande de guerriers tatoués avait saccagé le magasin du village. Heureusement, les vieux chefs et les sages soutenaient le père Scollen dans ses conseils et ils avaient jusque là empêché la danse de guerre des jeunes gens. Mais combien de temps cet état de choses pourrait-il durer?

Le père Lacombe partit immédiatement avec un vieux métis et vint à Saint- Albert. Quand Mgr Grandin aperçut son grand vicaire, il eut peur d'événements encore plus fâcheux et eut un moment de prostration nerveuse. Condamné à l'inaction, à la prière du gouvernement qui lui avait demandé en grâce de ne pas quitter Saint- Albert pour calmer les inquiétudes des habitants, le prélat souffrait de ne pouvoir courir au danger et tenter d'apaiser les troubles par sa puissante influence. Aussi, l'arrivée inopinée du père Lacombe lui permettait-elle de tout redouter. Celui-ci se hâta de rassurer son évêque et poursuivit son voyage.

Sur la réserve des Cris de la montagne d'Ours, il rencontra son ami Peau d'Hermine, qui fut on ne peut plus satisfait d'assurer le missionnaire de sa loyauté. Il voulut même faire connaître ses intentions pacifiques au général Strange qui tenait la campagne non loin de là.

La robe-noire et l'indien se mirent en route pour le camp. Il était nuit quand ils arrivèrent. Le père Lacombe ne connaissait aucun des officiers, mais cela ne semblait guère l'inquiéter. Une sentinelle cria dans l'obscurité:

—Halte!. . . Qui va là?

Le père Lacombe n'avait pas le mot de passe. — Le père Lacombe !

Et la sentinelle ouvrit le passage. Sans le savoir, il avait donné le mot d'ordre. Ce jour-là, "Lacombe" ouvrait toutes les portes. Ce campement était celui du 65e régiment de Montréal. Inutile de dire comment le missionnaire y fut reçu.

Une lettre expédiée au père Lacombe par son second, le père Légal, donne bien la physionomie de la mentalité des indiens pendant la durée des troubles.

MacLeod, août 1885

Cher père Lacombe,

J'ai reçu hier les quelques lignes que vous m'avez écrites. C'est bienr je resterai ici en attendant vos ordres.

J'ai passé deux semaines avec la nation du Sang; j'ai campé dans une tente au milieu d'eux. Les villages sont abandonnés. Les indiens sont tranquilles, mais ils sont loin de croire à la défaite des Cris et des métis. Toutes sortes de rumeurs, ressemblant plus ou moins à la vérité, ont circulé dans les camps.

"Dernièrement, par exemple, un indien qui venait de Blackfoot-Crossing, annonçait que la police et les Pieds-Noirs étaient sur le point d'en venir aux mains, à Calgary, et que l'effusion du sang n'a été empêchée que par votre intervention. Que sept canons étaient arrivés, quatre pour Calgary et trois pour MacLeod. Que Crowfoot était exaspéré contre les blancs. Qu'il menaçait d'assembler une multitude d'indiens qu'il mènerait à travers les montagnes, etc., etc.

Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci ?

Je leur ai dit que votre lettre que je viens de recevoir ne dit rien de la sorte. L'indien prétend avoir reçu cette information de Crowfoot luimême qui, dit-il, n'est pas un enfant et sait ce qu'il dit. C'est ainsi qu'ils s'excitent les uns les autres.

Quoiqu'il en soit, Crowfoot, le grand chef des Pieds- Noirs resta fidèle jusqu'à la fin et tous ses guerriers partagèrent ses opinions.

Louis Riel fut exécuté, à Régina le 16 novembre 1885, au milieu de nombreuses protestations venues de tous les points du territoire et même de l'étranger. Le chef de l'insurrection, qui s'était toujours montré fervent chrétien, marcha au supplice la résignation dans le cœur et le pardon sur les lèvres. Il était assisté par un oblat, le père André et un autre prêtre. Son corps fut inhumé à Saint-Boniface, Mgr Taché lui fit faire des funérailles solennelles.

Après l'exécution de Riel, le père Lacombe, rencontrant sir John Macdonald à Ottawa, ne put s'abstenir de lui dire: "Sir, vous avez fait exécuter Riel pour satisfaire les rancunes de vos amis de l'Ontario, mais ce n'est pas une action louable que vous avez accomplie là. Je vous dis,

moi, en connaissance de cause, ce que probablement beaucoup d'autres vous ont déjà dit: vous avez fait exécuter un homme qui, au lieu d'être pendu, méritait d'être interné dans un asile d'aliénés!"

En souvenir de sa pauvre famille éplorée et de son malheureux ami, le père Lacombe dit dans ses mémoires: "Je prends la liberté d'insérer ici, la dernière lettre que Louis Riel écrivait dans sa prison, le matin même de son exécution, à sa mère qui se mourait de chagrin à l'approche du moment fatal."

Prison de Régina, le 16 novembre 1885

Ma chère mère.

J'ai reçu votre bonne lettre me donnant votre bénédiction, et hier dimanche, j'ai demandé au révérend père André de vouloir bien la placer sur l'autel pendant la célébration de la sainte messe, afin que le Tout- Puissant joigne aussi la sienne à celle d'une mère dont le fils n'a plus que quelques heures à vivre, et ce bon père André en me remettant cette lettre a aussi imposé les mains sur moi en me bénissant. Il a fait rejaillir sur moi avec diffusion, les grâces du saint sacrifice des autels avec l'abondance des biens spirituels et temporels qui en découlent.

A ma chère épouse, mes enfants et autres parents qui me sont si chers, je dis un dernier adieu!

Ma chère mère, c'est le vœu de votre fils ainé que vos prières et vos supplications en sa faveur montent au trône de Jésus-Christ auprès de Marie et de saint Joseph mon bien-aimé protecteur. Ces prières ne pourront manquer d'attirer sur moi la miséricorde et les abondantes consolations de Dieu. Puissent les mêmes miséricorde et consolations rejaillir sur vous, ma bonne mère, et aussi sur ma malheureuse épouse et mes enfants bien aimés.

Que votre foi, votre espérance et votre charité soient comme un arbre chargé d'excellents fruits dans le présent et dans l'avenir; et quand arrivera votre dernière heure, que Dieu, satisfait de votre âme si pieuse, la transporte dans son saint paradis, sur les ailes de ses anges!

Il est maintenant deux heures du matin . . . Dans quelques heures, vous n'aurez plus de fils aîné ! Mon épouse n'aura plus d'époux et mes enfants n'auront plus de père. J'aurai cessé de vivre... Mais je serai fort jusqu'à la fin! Le bon père André sait bien me tenir prêt pour le grand événement. Dieu me tient dans sa main pour me procurer la paix. Je serai calme comme l'huile dans un vase.

Hier et aujourd'hui j'ai bien prié Dieu qu'il vous console! Ne pleurez donc plus et séchez vos larmes!... Je vous embrasse tous avec affection,

d'abord vous, ma chère mère, je vous baise en fils soumis et reconnaissant; ma chère épouse, je l'embrasse en époux chrétien, selon l'esprit catholique de notre union conjugale. Je recommande mes chers enfants à la divine miséricorde, et je prie mes frères, mes sœurs et mes amis de recevoir un dernier souvenir avec tout le bon sentiment dont mon cœur est capable. Je suis, ma chère mère, votre fils affectionné, obéissant et soumis.

Louis David Riel.

Les troubles du Nord-Ouest avaient pris fin. La surexcitation des esprits se calmait peu à peu et les affaires reprenaient leur cours normal. Mais les prisons canadiennes retenaient encore quelques condamnés, parmi lesquels les chefs cris Poundmaker - Pîttukahanapiwigin et Gros-Ours — MistahiMaskwa — , ainsi qu'Ambroise Lépine, le lieutenant de Riel en 1869-70.

C'est ce Lépine qui commandait la troupe qui chassa M. MacDougall, le pseudo-gouverneur du territoire de l'Assiniboia; c'est lui qui fut envoyé à la poursuite des volontaires anglais levés par Boulton contre le gouvernement provisoire, et qui en était revenu avec 48 prisonniers, parmi lesquels le fameux Scott; c'est encore lui qui, en qualité de chef militaire, présidait la cour martiale qui avait condamné le même Scott à la peine de mort. La fureur des Ontariens à la suite de cette exécution avait décidé Mgr Taché, en 1872, à la demande des gouvernements fédéral et provincial, à engager fortement Lépine et Riel de s'effacer pour un temps en retournant aux États-Unis. Lépine revint plus tard au Manitoba et le 27 septembre 1873, il fut arrêté pour participation au meurtre de Scott.

Ramené à Winnipeg, il fut logé dans un des bastions du fort et subit un long procès à la suite duquel il fut trouvé coupable, avec recommandation à la clémence de tribunal. Mais le juge, président Wood, foula aux pieds cette recommandation et le condamna à mort le 4 novembre 1874.

Mgr Taché s'intéressa au sort du malheureux, et sa peine fut commuée en deux ans de prison avec privation perpétuelle de ses droits civils.

A l'expiration de sa peine, Lépine se dirigea vers le nord où il se trouva mêlé à l'insurrection. Le révérend R. G. Macbeth, écrivain anglais défavorable aux métis, le décrit ainsi:

"Lépine est un homme d'une splendide constitution "physique, haut d'au moins six pieds trois pouces et bâti "en proportion, droit comme une flèche, avec des cheveux "d'un noir d'ébène, un nez aquilin bien formé et des yeux "perçants; un homme d'une force prodigieuse, un cavalier "habile, enfin un adversaire redoutable dans le combat."

Métis et sauvages avaient cependant un ami fidèle et dévoué de qui ils attendaient la liberté ; cet ami n'était autre que le père Lacombe, leur Arsous-kitsi-parpi. Certes, celui-ci était loin d'approuver leur conduite; il avait même beaucoup insisté pour les empêcher de s'engager dans cette aventure. Miséricordieux comme son divin Maître, il se sentait plein de pitié pour ces pauvres êtres nés dans la pleine liberté, qui se mouraient d'ennui entre les quatre murs d'un cachot.

A la fin, n'y tenant plus, il alla à Ottawa afin d'implorer pour ses protégés la clémence du gouvernement. Aidé puissamment par Mgr Taché qui se trouvait là en même temps que lui, il fit tant et si bien que ni sir John Macdonald, ni son collègue, sir John Thompson, n'eurent le courage de lui refuser la faveur qu'il sollicitait. Tous les prisonniers, sauf Lépine et Gros-Ours qu'on retint un peu plus longtemps, furent graciés à la demande du pieux missionnaire.

Le 4 mai 1886, celui-ci reprenait tout joyeux le chemin de Winnipeg et sans même prendre un peu de repos, se précipitait à la prison de la montagne de pierre pour

faire ouvrir les portes à ses protégés. Qui dira leur joie quand le gouverneur Bedson leur apprit que grâce à l'intervention de la robe-noire, ils étaient libres.

"Ces hommes, dit le père Lacombe, qui naguère se battaient comme des lions, sont aujourd'hui doux comme des agneaux; semblables à des enfants, ils me baisent les mains et les pieds et ne savent comment me montrer leur reconnaissance.

"Ils me disent: "L'on t'a toujours appelé Y homme au bon cœur, mais désormais nous t'appellerons notre libérateur. Mon brave ami M. Bedson leur offrit un banquet avant le départ et leur fit de généreux présents, entr'autres une montre qu'il donna à Poundmaker."

Les libérés et leur libérateur prirent le chemin du pays natal dans un wagon du Canadien-Pacifique. A Saint-Boniface, ils reçurent l'hospitalité de Mgr Taché, puis ils reprirent le train pour Qu'Appelle. Sur tout le parcours, la petite bande excita la curiosité générale; on les pressait de questions. . . "Quant à mes indiens, dit le père Lacombe, ils ne pensaient qu'à une chose: celle de s'en aller chez eux. . . Mon seul chagrin, ajoutet-il, était d'en avoir laissé deux en arrière qui devaient être libérés plus tard, Ambroise Lépine et Gros-Qurs. Ce plus tard arriva quelques mois après. Lépine fut relâché le premier, puis Gros-Ours. Le gouvernement paya toutes les dépenses de leur voyage."

Le retour des prisonniers au milieu de leurs compatriotes fut d'un effet magique sur l'esprit des indiens cris et des Pieds-Noirs. Les belles qualités de Poundmaker l'avaient rendu populaire dans toutes les tribus et sa captivité les avait affligées autant que son retour les comblait de joie.

"Poundmaker, disent les Mémoires, était beau, bien fait et très intelligent. Il possédait une chevelure dont

il était fier, et par un privilège extraordinaire, on la lui avait laissé porter durant sa détention. Gros-Ours, sans être aussi avantagé de la nature, et sans être aussi habile, avait cependant des qualités, surtout il était doué d'une grande audace."

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