‹ Un apôtre du Nord-Ouest CanadienChapitre 24 sur 57 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

Voyage des chefs indiens dans l'est. — Excursion en Colombie Britannique. — La justice des sauvages. — Le père Lacombe avocat. — La question SCOLAIRE DANS L'OUEST. — NOUVELLE TOUR- NÉE DE quêtes. — Des cadeaux pour tout le monde. — Une lettre de Van Horne.

Le père Lacombe avait été chargé de faire le recensement des Pieds-Noirs et de leurs alliés. Quand il vint à Ottawa présenter son rapport au gouvernement, sir John Macdonald l'invita à revenir accompagné de Crowfoot et de quelques-uns des autres chefs demeurés fidèles.

Ce fut à cette nouvelle une grande joie dans les tribus ; cependant, l'invitation ne fut pas acceptée sans quelque hésitation et sans l'assurance que l'excursion aurait Arsous-Kitsi-Parpi pour guide.

Si Crowfoot n'appartenait pas encore à la foi catholique, il se montrait cependant plein de confiance en celui qui n'avait jamais manqué de sincérité vis-à-vis des indiens et s'était toujours montré leur ami le plus dévoué.

Tout était prêt pour le voyage. Crowfoot et ses frères Three-Bulls et Red-Crow, dans leurs costumes flamboyants de chefs de nation, montaient leurs coursiers fringants qui caracolaient devant la foule assemblée pour assister à

leur départ. Si la perspective des honneurs qui les attendaient éblouissait les cavaliers, la pensée d'une longue absence en tempérait Y enthousiasme.

Le père Lacombe avait tout prévu pour le voyage, et le Canadien-Pacifique avait pris à sa charge le transport des voyageurs de Blackfoot-Crossing à Ottawa, Montréal et Québec. Partout sur leur passage les excursionnistes indiens et leur guide furent l'objet de réceptions enthousiastes. Les populations accouraient de tous côtés pour les voir passer. Les grand hôtels se les disputaient et les théâtres sollicitaient l'honneur de leur présence au milieu de leurs auditoires les plus distingués.

A Ottawa, sir John les reçut dans le palais du Parlement qu'il leur fit visiter de fond en comble. Il leur offrit ensuite l'hospitalité de sa maison privée. Le gouverneur général les attendait à Rideau-Hall où il les reçut en grande tenue, leur témoignant le contentement qu'il avait éprouvé de la conduite loyale des Pieds-Noirs durant le temps des troubles avec les Cris. Il les en félicita et leur promit que le gouvernement serait sympathique à leur nation aussi longtemps qu'elle demeurerait dans ces dispositions.

Un autre personnage que les Mémoires du père Lacombe mentionnent souvent est M. Jean l'Heureux qui joua un rôle important dans cette excursion. Ce Jean l'Heureux, d'un caractère un peu bizarre, s'était, depuis des années, fait l'ami des Pieds-Noirs et avait sauvé la vie au père Lacombe au cours de l'épidémie de variole de 1871, dans des circonstances que nous avons déjà rélatées.

Le missionnaire l'avait invité à se joindre aux excursionnistes comme aide-interprète. M. L'Heureux parlait couramment l'anglais, et il accepta l'invitation avec plaisir. Lors d'une réception publique à Ottawa, il fut l'interprète habile de Crowfoot qui fit un superbe discours,

accompagné de ces gestes éloquents propres aux peauxrouges.

En terminant, Crowfoot posa respectueusement la main sur l'épaule du père Lacombe, et le regardant fixement dans les yeux dit à l'assemblée avec un accent de sympathie affectueuse difficile à rendre: "Cet homme "que vous voyez, Arsous-Kitsi-Parpi, est notre frère, non "pas seulement notre père, comme les visages-pâles T appellent, mais notre frère... Il est un des nôtres!... "Quand nous pleurons, il pleure avec nous; quand nous "rions, il se réjouit avec nous. . . Nous l'aimons, il est "notre frère!. . ."

Ce témoignage simple et vrai était la meilleure récompense pour l'humble religieux qui, en se faisant comme l'un d'eux, avait su gagner toute leur affection et toute leur confiance.

Mgr l'archevêque d'Ottawa offrit un banquet aux visiteurs; de nombreux membres du clergé y assistèrent et furent charmés des bonnes manières des chefs sauvages.

Dans les hôtels, ces fiers guerriers refusèrent les chambres de luxe qu'on leur offrait. Ils préféraient être ensemble dans le même appartement, afin d'être plus à l'aise. Ils insistaient même pour que le père Lacombe partageât leur chambre: dès qu'ils le perdaient de vue, ils devenaient inquiets et soucieux.

Les excursionnistes vinrent ensuite à Montréal où l'enthousiasme ne fut pas moins grand. Pendant qu'ils y étaient, sir John télégraphia au père Lacombe de se rendre immédiatement à Ottawa pour affaires pressantes; mais ce fut aussi toute une affaire pour les indiens de le voir partir. Quand il leur annonça son départ, ils s'écrièrent: "Père, n'y va pas!... Situ pars, qu'allonsnous devenir, seuls dans cette grande ville ?"

Il leur promit d'être de retour le jour même. Alors ils demandèrent qu'on les servit dans leur chambre où ils l'attendraient. Ce qu'ils rirent effectivement. Lorsque tard dans la soirée, le père Lacombe reparut, ils lui dirent d'une seule voix: "Arsous-Kitsi-Parpi, tu nous es toujours "fidèle. . . Tu nous dis la vérité. . . Nous sommes heureux "avec toi! Ne t 'éloigne plus de nous."

Ils allèrent un jour à une patinoire où l'on donnait une fête en leur honneur. En voyant les évolutions des patineurs, ils éclatèrent de rire; ils avaient vu d'autres tours d'adresse en chevauchant à travers les plaines sur leurs coursiers fougueux!

Un autre jour ils se rendirent au théâtre royal- Mais l'éclat des brillantes lumières les fatigua bientôt; et d'ailleurs, ce qu'ils voyaient sur la scène ne les surprenait pas plus que le tableau de la vie civilisée qui se déroulait depuis quelques jours sous leurs yeux quelque peu ahuris-

Durant leur voyage, la démonstration la plus significative peut-être qui leur fut faite eut lieu à Montréal, au cours d'une vente de charité. 1 Vêtus de peaux, avec leurs plumes et leurs ornements de cuivre, les guerriers et leurs cicérone étaient le clou de la fête. Là comme ailleurs le majestueux Crowfoot attirait tous les regards. Un groupe d'indiens de Caughnawaga ne servit qu'à marquer le contraste. A la dernière soirée de vente, Crowfoot fut conduit sur la scène, et là on lui présenta une provision d'armes et de munitions qu'il refusa en disant:

"Je ne désire pas ces armes que vous voulez me donner. Je suis venu ici, ni pour faire la guerre ni pour me "défendre; je ne suis ici que parmi des amis. Je n'ai "même pas un petit couteau de poche pour me protéger

Grande tombola au profit de la cathédrale en construction.

^'contre une attaque. Gardez vos armes, nous en avons "beaucoup dans notre pays."

Ces paroles du chef, traduites en français par le père Lacombe, soulevèrent un tonnerre d'applaudissements et de vivats prolongés. Son air froissé, la sincérité de sa déclaration d'amitié, toutes ses paroles prononcées avec la rude franchise des plaines, vibrèrent aux oreilles de la foule comme une chanson délicieuse et inconnue. Tout l'auditoire se mit à crier avec un entrain indicible: "Vive Crowfoot!"

Alors tomba sur la scène, aux pieds du guerrier, une grêle de fleurs, d'étoffes voyantes, de châles et de toutes sortes d'objets présentés comme souvenirs par la foule enthousiaste. Le père Lacombe expliqua aux trois chefs que ces présents étaient des gages d'amitié qu'ils devaient emporter aux alliés des Canadiens-français de Montréal. Crowfoot accepta ces cadeaux en remerciant ses amis de leur fraternelle attention à l'égard de leur nation.

Si la physionomie de l'indien reste impassible, son œil recueille tout ce qu'il voit et sa mémoire est fidèle. Longtemps après leur retour dans les réserves du Nord- Ouest, les loges des chefs Pieds-Noirs entendirent le récit des merveilles de l'est et des villes des blancs.

A la suite de tous ces événements, le nom du père Lacombe était devenu si populaire par tout le Canada, que quiconque avait besoin de renseignements concernant l'Ouest ou le Nord-Ouest, s'adressait tout de suite à lui.

C'est ainsi que vers la fin d'août, à l'occasion d'une fête sauvage dans la Colombie, il s'organisa une excursion d'évêques et de prêtres qui n'eurent rien de plus pressé que de s'assurer parmi eux la présence du père Lacombe. Celui-ci n'eût garde de refuser. Il alla même jusqu'à Montréal au-devant du groupe et obtint du Canadien- Pacifique un train spécial pour cette excursion. En

arrivant à Montréal, il rendit visite à Monseigneur Fabre et lui dit :

"Monseigneur, c'est pour vous surtout que j'accepte Y office de guide dans ce voyage qui sera, je le sais, le plus agréable de ma vie."

L'excursion comprenait les évêques de Montréal, des Trois-Rivières, de Nicolet, de Saint-Boniface et de plusieurs membres du clergé. Ils arrivèrent à Edmonton au commencement de septembre et furent reçus par les pères oblats et les habitants de la ville. Il en fut de même à Calgary, d'où ils se dirigèrent vers la Colombie.

Leur train était équipé avec luxe et confort, mais ce qu'il y eut de plus agréable, c'est que partout, dans les postes où ils devaient s'arrêter, les missionnaires oblats isolés et les frères convers s'étaient réunis pour saluer les visiteurs et leur présenter leurs hommages. Si les soutanes de ces ouvriers évangéliques étaient râpées et jaunies par le soleil et les intempéries, l'on sentait du moins vibrer sous ces pauvres vêtements des cœurs tout neufs et pleins d'ardeur et de dévouement.

Vancouver était le terminus encore incomplet du Canadien-Pacifique ; les visiteurs y furent reçus par . les autorités municipales. Vers le soir on les conduisit au port où un spectacle féérique les attendait. De ce site dominant la baie, ils apercevaient de l'autre côté un village indien fantastiquement illuminé de lanternes chinoises. Une flottille de canots indiens, reliés entre eux par des girandoles de lanternes multicolores, vint à leur rencontre et entoura bientôt le bateau qui les emportait. C'était une vision de rêve que ces milles lueurs se balançant dans l'obscurité au gré des flots, tandis que de centaines de poitrines jaillissait une mélopée sauvage que les échos répétaient aux échos. Sur la berge, trois gros canons mêlaient leur note sonore à ce puissant concert : c'était féerique ! . . .

Bientôt après, sur le terre-plein de l'église, le chef de la tribu Squamish, en grande tenue, souhaita une cordiale bienvenue aux visiteurs émerveillés.

Le lendemain, Mgr Fabre, archevêque de Montréal, bénit la première pierre de l'église catholique de Vancouver. Dans F après-midi du même jour, les évêques et le clergé se rendaient en bateau à vapeur à Victoria. Ils trouvèrent la ville en deuil, et le palais archiépiscopal et la cathédrale drapés de noir. La nouvelle venait d'arriver du nord que Mgr Seghers, . leur archevêque, avait été tué au mois de novembre précédent par le guide qui le conduisait dans le district du Yukon. Ce lamentable drame qui avait fait un nouveau martyr, avait jeté la consternation dans le pays. Les visiteurs de l'est furent reconnaissants du soin que la providence avait pris de leur ménéager la possibilité d'assister au service et d'offrir leurs sympathies au clergé et à la population de Victoria.

Les voyageurs se remirent ensuite en route pour Calgary où, après avoir remercié le père Lacombe, leur cher "sauvage", comme ils l'appelaient, ils lui firent leurs adieux pour rentrer à Montréal. Quant à notre missionnaire, après ce repos réparateur, il reprenait son œuvre à Calgary et sur les réserves des Pieds-Noirs. De retour parmi ses paroissiens, il se remit à la besogne avec ardeur, se donnant, suivant sa coutume, tout à tous et sachant mettre la remarquable influence qu'il avait su se ménager un peu partout au service de tous ceux qui pouvaient en avoir besoin: il ne reculait jamais devant les inventions les plus bizarres et les plus inattendues. Qu'on en juge par l'histoire suivante où il prit fait et cause pour un indien devant les juges de Winnipeg.

Avant l'établissement des cours de justice dans les tribus du Nord-Ouest canadien, les indiens se faisaient justice à leur guise suivant leurs coutumes. C'est ainsi

arrivant à Montréal, il rendit visite à Monseigneur Fabre et lui dit:

"Monseigneur, c'est pour vous surtout que j'accepte l'office de guide dans ce voyage qui sera, je le sais, le plus agréable de ma vie."

L'excursion comprenait les évêques de Montréal, des Trois-Rivières, de Nicolet, de Saint-Boniface et de plusieurs membres du clergé. Ils arrivèrent à Edmonton au commencement de septembre et furent reçus par les pères oblats et les habitants de la ville. Il en fut de même à Calgary, d'où ils se dirigèrent vers la Colombie.

Leur train était équipé avec luxe et confort, mais ce qu'il y eut de plus agréable, c'est que partout, dans les postes où ils devaient s'arrêter, les missionnaires oblats isolés et les frères convers s'étaient réunis pour saluer les visiteurs et leur présenter leurs hommages. Si les soutanes de ces ouvriers évangéliques étaient râpées et jaunies par le soleil et les intempéries, l'on sentait du moins vibrer sous ces pauvres vêtements des cœurs tout neufs et pleins d'ardeur et de dévouement.

Vancouver était le terminus encore incomplet du Canadien-Pacifique ; les visiteurs y furent reçus par les autorités municipales. Vers le soir on les conduisit au port où un spectacle féérique les attendait. De ce site dominant la baie, ils apercevaient de l'autre côté un village indien fantastiquement illuminé de lanternes chinoises. Une flottille de canots indiens, reliés entre eux par des girandoles de lanternes multicolores, vint à leur rencontre et entoura bientôt le bateau qui les emportait. C'était une vision de rêve que ces milles lueurs se balançant dans l'obscurité au gré des flots, tandis que de centaines de poitrines jaillissait une mélopée sauvage que les échos répétaient aux échos. Sur la berge, trois gros canons mêlaient leur note sonore à ce puissant concert : c'était féerique ! . . .

Bientôt après, sur le terre-plein de l'église, le chef de la tribu Squamish, en grande tenue/ souhaita une cordiale bienvenue aux visiteurs émerveillés.

Le lendemain, Mgr Fabre, archevêque de Montréal, bénit la première pierre de l'église catholique de Vancouver. Dans l'après-midi du même jour, les évêques et le clergé se rendaient en bateau à vapeur à Victoria. Ils trouvèrent la ville en deuil, et le palais archiépiscopal et la cathédrale drapés de noir. La nouvelle venait d'arriver du nord que Mgr Seghers, . leur archevêque, avait été tué au mois de novembre précédent par le guide qui le conduisait dans le district du Yukon. Ce lamentable drame qui avait fait un nouveau martyr, avait jeté la consternation dans le pays. Les visiteurs de l'est furent reconnaissants du soin que la providence avait pris de leur ménéager la possibilité d'assister au service et d'offrir leurs sympathies au clergé et à la population de Victoria.

Les voyageurs se remirent ensuite en route pour Calgary où, après avoir remercié le père Lacombe, leur cher "sauvage", comme ils l'appelaient, ils lui firent leurs adieux pour rentrer à Montréal. Quant à notre missionnaire, après ce repos réparateur, il reprenait son œuvre à Calgary et sur les réserves des Pieds-Noirs. De retour parmi ses paroissiens, il se remit à la besogne avec ardeur, se donnant, suivant sa coutume, tout à tous et sachant mettre la remarquable influence qu'il avait su se ménager un peu partout au service de tous ceux qui pouvaient en avoir besoin: il ne reculait jamais devant les inventions les plus bizarres et les plus inattendues. Qu'on en juge par l'histoire suivante où il prit fait et cause pour un indien devant les juges de Winnipeg.

Avant l'établissement des cours de justice dans les tribus du Nord-Ouest canadien, les indiens se faisaient justice à leur guise suivant leurs coutumes. C'est ainsi

qu'ils infligeaient aux inculpés différents genres de supplice suivant le cas. Lorsqu'un indien s'était rendu coupable de meurtre par exemple, la vengeance suivait immédiatement le crime et le meurtrier était exécuté sur place par l'un des parents du mort. On le dépouillait ensuite de ses vêtements, et tout ce qu'il possédait devenait la propriété des proches de la victime qui se déclaraient ainsi satisfaits. D'autres fois, après avoir été dépouillé, le meurtrier était chassé de la nation et exilé jusqu'à sa mort. Ainsi se terminait le procès à la façon des sauvages, et tout était oublié.

Or, il arriva un jour, dans la tribu des Gens-du-Sang de la vallée de la rivière à l'Arc, où se donnait un grand festin, sous une immense tente, qu'une jeune femme indienne fut assassinée par son mari jaloux. Ce crime accompli par l'un des principaux de la nation, qui avait eu jusque-là une bonne réputation, produisit un grand émoi dans tout le camp. Le meurtrier alla immédiatement se livrer aux parents de la victime, et, pour calmer leur juste fureur, il leur donna ses chevaux et tous ses biens. Il se dépouilla même de ses vêtements. C'est tout ce qu'on pouvait exiger de lui: justice était faite. . . Le malheureux, dégagé vis-à-vis des siens, fut cependant arrêté par les blancs, bien que les lois du Canada fussent encore inconnues dans les tribus peaux-rouges.

Il n'y avait alors aucun tribunal constitué dans cette partie du territoire, aussi dut-on mener le prisonnier à Winnipeg, à 900 milles de là, pour y être traduit devant le seul tribunal fonctionnant alors dans les pays d'en Haut.

Or, ce sauvage nommé Kenekowan avait, parmi les siens, la réputation d'un homme tranquille et bon pour tous. Bien connu du père Lacombe, il s'en fut le visiter dans sa prison et ne put contenir son émotion.

"Maintenant, s'écria le sauvage, je suis certain de

" vivre, car je sais que tu vas m/ arracher aux mains des "blancs. J'ai commis un grand crime, il est vrai, mais ne "Pai-je pas expié, en partie, et ma nation ne me l'a-t-elle "pas déjà pardonné ?"

"Mon cher ami, répondit la robe-noire, je suis loin "d'être tout-puissant ici; promets-moi d'être bon dans "l'avenir, et je ferai ce que je pourrai pour ta délivrance. "Mais la loi des blancs est terrible et sans merci pour les "coupables."

Le prisonnier ne cessait de répéter: "Si tu ne m'abandonne pas, je suis sûr de vivre!"

Devant la naïve confiance du malheureux, le père Lacombe, toujours indulgent pour ses enfants ignorants des prairies, prit la résolution de se constituer l'avocat et le défenseur de Kenekowan. Déjà du reste, Mgr Grandin et plusieurs confrères venaient de lui écrire, lui demandant de faire son possible en faveur du prisonnier, ce qui ne saurait qu'ajouter au prestige des missionnaires auprès des tribus sauvages.

Il se rendit donc auprès de Mgr Taché lui demandant d'approuver son dessein. Le digne prélat acquiesça, mais voulut en même temps sauvegarder la dignité du sacerdoce qui défend aux clercs de faire l'office d'avocat dans les causes séculières. Il fut permis au père Lacombe de recourir à un avocat qui lui servirait de porte-parole devant la cour. Le juge Bétournais accepta la solution de Mgr Taché, s'appuyant sur la parfaite connaissance qu'avait le père Lacombe des mœurs et des coutumes des sauvages de ces contrées où le code civil n'avait pas encore été promulgué.

Le procès commença. La salle était encombrée de curieux qui semblaient sympathiser avec le malheureux enfant des prairies amené de si loin pour entendre peutêtre une sentence de mort. Vint l'appel des jurés; le

père Lacombe avait fait comprendre à son sauvage que ces douze hommes décideraient de son sort. Le pauvre Kenekowan dans tout ce monde ne connaissait que son bienfaiteur. A mesure qu'on lui présentait un juré, il attendait un signe de la robe-noire pour l'accepter ou le récuser. L'accusation fut soutenue par Mtre Dubuc, avocat de la Couronne. Mais laissons parler les Mémoires.

"Mon adversaire, que je craignais, ne fut pas trop redoutable. L'avocat de mon choix fit son plaidoyer et j'attendais avec une impatience fébrile le moment de faire le mien. Je priais en même temps l'ange gardien de mon sauvage de m'inspirer et je me sentais plus de courage. Enfin le juge Bé tournais me demande ce que je savais des mœurs des indiens des grandes plaines, m' assurant que la Cour me donnait toute lattitude de parler pour l'éclairer à ce sujet.

"Je fis mes remarques en français, en anglais et en sauvage, afin d'être bien compris de tous. On voulut bien me suivre pendant une heure sans que je me rendisse compte du temps écoulé. Les plaidoiries étaient terminées; tout avait été dit pour et contre l'accusé. Pour ma part, j'avais soutenu que le gouvernement, pas plus que la loi canadienne, n'avait le droit de juger cet homme complètement étranger à nos coutumes et à nos lois, d'ailleurs déjà jugé, condamné et puni par les lois de sa propre nation.

"Après le résumé des débats que le juge fit dans là note sévère et énergique, le jury se retira pour délibérer. Le moment critique était venu; je tremblais pour le sort de mon client. Après quelques instants de délibérations qui me parurent interminables, le président du jury se retourna vers le juge et rendit son verdict: "Non coupable".

Ce fut une manifestation joyeuse dans toute l'as-

semblée; les félicitations pleuvaient sur celui qui venait de recouvrer à la fois la liberté et la vie. On enleva les fers au prisonnier qui fut remis aux mains de son défenseur et logé au presbytère. Le long du chemin, ils étaient accompagnés d'une foule sympathique qui acclamait le^ missionnaire pour l'exemple de fraternité chrétienne qu'il venait de donner.

Le brave Kenekowan ne savait que faire pour témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur.

"Je l'avais toujours dit, s'écria-t-il, en versant des "larmes de joie, que l'on t'écouterait, toi qui as toujours "eu pitié des misérables comme moi! Je te promets que "désormais je ne ferai jamais de mal à personne. Je "serai bon pour tout le monde et je ferai tout ce que je "pourrai pour les robes-noires et pour les blancs. Je "dirai à ma nation tout ce qu'ils ont fait pour moi, et je "suis persuadé qu'ils se réjouiront en m'entendant. "Je leur dirai que c'est le Grand-Esprit qui t'a inspiré pour "me sauver la vie!"

Le gouvernement se montra généreux en fournissant des vêtements à l'indien et en l'envoyant conduire dans sa tribu par la police montée. La délivrance du prisonnier prédisposa, comme on l'avait prévu, la nation des Gens-du-Sang en faveur des missionnaires et de leur doctrine.

Toutes sortes d' œuvres cependant se disputaient l'activité du père Lacombe. Et, tout d'abord, les écoles catholiques fondées par lui-même et ses collaborateurs, qui passaient alors par une crise terrible qui dure encore aujourd'hui.

"L'acte constitutionnel des territoires, écrit le ré- "vérend père Jonquet, garantissait à la minorité cathodique le libre établissement d'écoles séparées partout où "elle le jugerait à propos. C'était un contrat entre les

"pouvoirs publics présents et futurs du Canada et les "habitants du Nord-Ouest. C'était aussi une vraie constitution assurant aux habitants du pays, particulière- "ment aux colons de langue française, l'usage officiel de "leur langue et le maintien des écoles séparées. D'après "la loi, les catholiques pouvaient organiser eux-mêmes "leurs écoles et les voir soutenues par les deniers publics. "Elles étaient sur un pied d'égalité parfaite avec les écoles "du gouvernement et avec les écoles protestantes."

L'envahissement sectaire se fit lentement, mais sûrement. Avec quelle tristesse les apôtres de l'Évangile voyaient l'influence orangiste détruire ce qu'ils avaient édifié au prix de tant de labeurs et de sacrifices! Les règlements favorables à l'enseignement catholique étaient foulés aux pieds presque à mesure qu'ils étaient établis. On constatait chaque année une diminution sensible des droits des catholiques.

"L'histoire fidèle et complète du travail lent et sourd "de tout ce monde acharné à la destruction de nos écoles, "écrivait l'honorable M. Forget, serait curieuse à faire, et "nombre d'âmes candides seraient certes plus qu'étonnées "si l'on faisait à chacun sa part de responsabilités."

D'un autre côté, Mgr Grandin fit un jour entendre ses plaintes aux archevêques et aux évêques du Canada dans une lettre publique qu'il leur adressait.

"Le parti catholique français, disait-il, a des droits qu'on ne peut lui ravir sans injustice; il a même des droits à la reconnaissance de ce parti fort et puissant qui tient à l'opprimer. Ne sont-ce pas en effet les Canadiens-français et les métis qui ont rendu possible la colonisation du Nord-Ouest? Ne sont-ce pas les Canadiens-français et les métis qui ont facilité les rapports des blancs avec les sauvages? Ne sont-ce pas les Canadiens-français et les métis qui sont encore aujourd'hui le vrai trait d'union

entre les uns et les autres? Mais la reconnaissance, le souvenir même d'une obligation n'est pas, paraît-il, la vertu des puissants. Il nous faut nous, la minorité, nous résigner à ne plus compter dans la société, trop heureux si Ton nous permet de vivre comme des parias et des vaincus. Malgré une certaine dose d'humilité que je m'efforce de cultiver en moi, il m'en coûte cependant, pour moi et pour les miens, de me résigner à vivre à ces conditions."

Mgr Laflèche, évêque des Trois-Rivières, répondait là-dessus à l'évêque de Saint- Albert :

"Courage, cher seigneur, ne vous laissez pas abattre par les difficultés sans cesse renaissantes sous vos pas. Est-il étonnant que le démon mette tout en œuvre pour paralyser vos efforts, quand on considère l'importance de la cause à laquelle vous travaillez ? Il s'agit de l'avenir religieux de cette immense contrée qui sera habitée par des millions d'hommes avant cent ans."

Et plus tard :

"Nous ne sommes point des hommes politiques, mais nous avons un intérêt sacré à défendre et à protéger auprès des gouvernements et, avec la grâce de Dieu, nous n'y manquerons pas; nous userons de tous les moyens légitimes que nous donne la constitution de notre pays pour atteindre efficacement cette fin sacrée.

"Le maintien de la langue française comme langue officielle, sur le même pied que la langue anglaise, la protection des missions catholiques contre toutes les tentations du fanatisme sectaire, à l'ombre de l'autorité gouvernementale, sont des choses garanties par la constitution du pays et tellement essentielles pour nous, Canadiensfrançais, qu'elles rallieront tous les députés de notre nationalité, sans distinction de parti, comme un seul homme, quand il s'agira de les défendre contre d'injustes agresseurs.

" Courage donc, et regardons l'avenir avec confiance, quel que soit ie nombre de nos adversaires!. . . "

Du courage, le père Lacombe, comme Mgr Grandin, en avait, et tous deux ne cessèrent de lutter pas à pas contre lès violations successives de ce qu'ils considéraient à juste titre comme leurs droits les plus sacrés. Et leurs autres œuvres réclamaient aussi toute leur sollicitude. C'est ainsi que nous voyons l'évêque de Saint- Albert et son vicaire général entreprendre une nouvelle tournée de quêtes à travers les États-Unis et la province de Québec. Dieu sait ce que les missionnaires mendiants eurent à souffrir. Dans plusieurs paroisses ils étaient les bienvenus, dans d'autres un peu moins; dans quelques-unes, la permission de prêcher et de quêter leur était tout simplement refusée. D'aucuns, tout en déliant, comme à regret, les cordons de leur bourse ne manquaient pas de murmurer: ils étaient fatigués des appels incessants des missionnaires. Les pasteurs, eux aussi, voyaient augmenter leurs propres charges paroissiales, de sorte que les pauvres mendiants, après avoir épuisé les efforts de leur générosité, s'en allaient ailleurs. Le père Lacombe écrivait à l'un de ses amis:

"Quelle tâche, mon très cher! Je suis toujours encombré de lettres, de journaux, d'annonces, et puis... ces sermons!

" Imaginez-vous me voir dans les chaires de vérité de ces grandes églises, devant les prêtres, les séminaristes et la foule. Écoutez-moi débuter ainsi: Mes chers frères, je ne suis qu'un pauvre missionnaire indien!. . . Il faut que l'Évangile soit prêché aux pauvres; c'est pourquoi mon évêque et moi nous venons faire appel à votre libéralité ... et ainsi de suite. Continuez, mes frères missionnaires, à prier pour nous."

Au cours d'un de ces voyages, le père Lacombe rendit

visite à la célèbre mère Catherine Drexel, de Philadelphie, qui, au moment d'entrer dans la vie religieuse, disposa de sa fortune en faveur des indiens et des nègres; elle ne laissa pas partir son visiteur sans lui faire une généreuse offrande pour ses missions. A Providence, Rhode-Island, le missionnaire fut invité à visiter un magnifique hospice consacré au soin des vieillards et des orphelins; c'est là qu'il eut comme la vision de ce qu'il aimerait à faire plus tard, le "Lacombe Home" de Midnapore.

La tournée de quêtes rapporta $6,000.00. Outre cette somme destinée aux missions de l'ouest, le père Lacombe réservait toutes sortes de cadeaux pour ses collaborateurs; une cloche à la mission de Banff; au père Vantighen, un ostensoir; au père Biais un chemin de croix; aux indiens du père Leduc, des cartes illustrées du nouveau Testament avec une lanterne magique. Il fut surtout prodigue envers le père Légal.

" Venez, mon cher ami, venez voir ce que je vous "apporte: tout cela vient de votre ami quêteur. Tenez, uvoici une selle de prix, une machine à laver; dans cette "boîte, vous trouverez quatre beaux volumes de l'Histoire ude l'Église, et enfin dans cette autre, je vous laisse le "soin de deviner ce qu'il y a.

"C'est vraiment trop beau, dit le père Légal qui poussait une nouvelle exclamation à l'apparition de chacun "des objets annoncés. Mais, permettez-moi d'ouvrir "cette dernière boîte; il me sera plus facile de deviner ce "qu'elle renferme. C'est bien ainsi que vous l'entendez, "n'est-ce pas? Oh? c'est une belle horloge et avec "sonnerie, encore! Mais c'est magnifique, tout *ce que "vous me donnez là. Je crains que ce ne soit vraiment "trop de luxe pour un pauvre missionnaire des sauvages!"

Après tant de fatigues et de surmenage, le repos s'imposait, et le père Lacombe s'en fut à Lethbridge. Là,

comme dérivatif à son ministère apostolique, le père Vantighen se livrait à la culture d'agrément, se faisant fort de prouver que le succès répondait à ses efforts. Cette année-là, malheureusement, la saison fut mauvaise et le pauvre horticulteur se vit en butte aux lazzis et aux quolibets de son joyeux confrère. Cette fois encore, malgré tout l'agrément qu'il trouvait à Lethbridge, le père Lacombe dut abréger son séjour et se rendre à Edmonton où la maladie le retint quelques semaines, puis à Saint- Boniface où il prit part, avec Mgr Grandin, au premier concile des évêques de la province, réunis sous la présidence de Mgr Taché.

Le 12 octobre 1889, nous trouvons le père Lacombe au fort MacLeod où il fait sa retraite annuelle; il y reçoit la visite du gouverneur Stanley. Le missionnaire exposa franchement les besoins des écoles indiennes et l'incapacité notoire de certains fonctionnaires dans leur administration. Le gouverneur admira la franchise de l'apôtre des sauvages et lui promit de faire droit à ses justes réclamations.

Nous avons maintes fois constaté que l'humble religieux n'était jamais oublié de ses amis. Quelques jours avant Noël, il reçut de M. Van Horne, une lettre qui montre combien il le tenait en haute estime; cette lettre contenait un laissez-passer sur toutes les lignes du Canadien-Pacifique.

Montréal, 22 décembre 1889

Cher père Lacombe,

Nous vous suivrons encore avec nos locomotives et nos rails partout où vous voudrez aller et il est fort possible qu'avant la fin de l'année prochaine vous entendiez le sifflet de nos machines à MacLeod. Ci-inclus un petit charme contre nos conducteurs qui pourra vous servir au besoin.

Avec mes meilleurs souhaits de bonne santé et de longue vie, je vous prie de me croire bien fidèlement vôtre,

W. C. Van Horne.

Le père Lacombe conserve encore cette lettre, et il ne tarit pas d'éloges sur le compte de sir Van Horne.

"Voyez-vous cette lettre, dit-il, elle me vient d'un "grand bienfaiteur, d'un homme enfin que je n'aime pas "comme les autres hommes, parce qu'il est fait différem- "ment des autres.

"Il est ce que l'on peut appeler un être excellemment "doué. Il n'a pas seulement son génie, son esprit, sa "science, mais il a un cœur, un cœur de père et de mère à la "fois, ce qui est excessivement rare chez l'homme. Il a "toujours été superbe jusque dans les moindres détails "de la vie."

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