CHAPITRE VINGT-ET-UNIÈME
Mort de Crowfoot. — Voyage en Colombie Anglaise. Le père Lacombe commissionnaire de tout le monde. — L'hôpital des Gens-du-Sang. — La grande excursion épiscopale; le char d'israël. Pincher-Creek: on est ermite ou on ne l'est pas. — Ouverture de l'hôpital.
De toutes les œuvres divines, la plus divine n'est-elle pas celle de coopérer au salut des âmes ! . . . Le père Lacombe dont la vie et les énergies s'enflammaient de plus en plus pour cette portion de l'humanité que le monde méprise, et que les sophistes rencontrent en haussant la tête de dédain, avait toujours eu à cœur la conversion du grand chef Pieds-Noirs, Sapomarxikaw — Pied-de-Corbeau. Bien des fois, le célèbre Crowfoot avait promis à l'homme au bon cœur — Arsous-kitsi-parpi et aux autres missionnaires catholiques d'embrasser la religion du Christ; il n'ignorait pas qu'elle fût la bonne, mais la crainte de ne pouvoir en observer les lois lui en faisait toujours remettre l'exécution à plus tard. Il estimait à ce point la religion catholique, qu'il ne permit jamais à un ministre protestant de pénétrer sur sa réserve, selon une promesse faite au père Lacombe. Toute la nation observait làdessus fidèlement ses ordres.
Le chef Crowfoot était, sans contredit, l'homme le plus aimé et le plus respecté dans toutes les tribus du Nord- Ouest canadien. Il était doué d'une intelligence remarquable. Lorsque tout jeune, il prenait part aux expéditions contre les tribus ennemies, il revenait couvert de trophées, sa ceinture garnie de chevelures, et à ses côtés pendaient les dépouilles de l'ennemi. Il appartenait à une famille de braves; sa valeur et son audace étaient proverbiales. Ses hauts faits et son éloquence dans les conseils, au retour des batailles, lui valurent de bonne heure le titre de chef de sa tribu, mais ce ne fut qu'après la mort de son père qu'il fut proclamé solennellement grand chef de toute la nation. Conciliant et pacifique, Crowfoot fut toujours l'ami et l'allié des blancs. Charitable, plein de sympathie pour les pauvres de sa nation, ceux-ci le regardaient comme leur père et leur protecteur. Il était rusé en politique et habile dans les affaires. Par son influence personnelle, il vit s'accroître jusqu'au culte sa popularité parmi les siens.
Encore païen lui-même, il permettait cependant à ses enfants de se faire catholiques, respectait leurs convictions et se montrait plein d'égards pour les hommes de la prière. Bien qu'atteint depuis longtemps d'une maladie de cœur, Crowfoot était encore dans toute sa force et sa vigueur quand, vers le milieu d'avril 1890, il fut pris d'une pneumonie qui, au bout de dix jours, enleva tout espoir.
On se hâta de faire venir de Calgary le médecin de la réserve qui accourut en compagnie du père Doucet, oblat. Il y avait alors, dans la loge du chef, une foule d'indiens et de gens de la médecine qui se rendaient importants à grand renfort de bruit, de tam-tam et d'incantations. Ils cessèrent momentanément à l'arrivée du prêtre et du médecin. Bientôt, le tumulte recommença de
plus belle et dura jusqu'à la nuit, alors que, épuisés de fatigue, les sorciers s'endormirent.
Le bon père Doucet n'avait pas quitté le malade. Vers minuit, celui-ci demanda le docteur. Mais il ne restait, semblait-il, qu'à essayer de sauver son âme. Le missionnaire lui demanda s'il ne désirait pas embrasser la religion catholique et recevoir le baptême. Pour toute réponse, Crowfoot fit un grand signe de croix et essaya de prier. Le père Doucet se hâta de le baptiser sous condition et le malade perdit connaissance.
Peu après les gens de la médecine recommencèrent leur affreux vacarme avec une nouvelle ardeur. Le reste de la nuit se passa dans un bruit assourdissant, avec incantations, aspersions, etc., etc. Il n'en fallait pas davantage pour hâter la mort du pauvre chef.
Le 23 avril, au déclin du jour, le malade reprit connaissance et s'efforça de donner quelques bons avis à son peuple, mais il ne prononça que peu de paroles. Le docteur, qui avait fui à Gleischen, à cause des menaces des sorciers et des gens de la médecine, était revenu sur un ordre exprès d'Ottawa pour assister le chef jusqu'à la fin. Mais il ne put recourir aux ressources de son art. Malgré les désirs de Crowfoot, ces démons s'y opposaient de toute la puissance de leurs superstitions. Néanmoins, le père Doucet eut toujours accès dans la loge du mourant qui semblait heureux de voir le prêtre à ses côtés. En vain Crowfoot faisait-il signe à ses bourreaux de cesser leurs insufflations, leurs aspersions et le bruit assourdissant du tam-tam, il ne put y réussir. Ils ne s'arrêtèrent qu'à sa mort pour se faire ensuite grassement payer.
Le malade était souvent dans le délire. M. Lauder, fonctionnaire du bureau indien, et M. Jean L'Heureux, interprète de la réserve, arrivèrent et profitèrent des moments lucides du mourant pour prendre ses dernières vo-
lontés. Crowfoot essaya encore de donner quelques conseils à son peuple, mais il tomba bientôt dans une sorte de léthargie dont il ne sortit plus qu'à de rares et courts intervalles. Il se ranima vers onze heures du soir, se fit dire le chant de guerre par son beau-frère, Rabbits-Carrier, et revêtir de ses habits de cérémonie et de tous ses ornements sauvages: jaquette en peau de chevreuil, mitaines de peau de jeune buffle, panache de plumes de corbeau ■ — ekkinam — . On lui apporta* ensuite son calumet d'apparat qu'on lui mit aux lèvres; il sembla fumer machinalement. Il était immobile et comme insensible. La journée se passa ainsi. Il expira entre trois et quatre heures de l'après-midi.
La maladie de Crowfoot n'avait duré que dix jours; au moment où il mourut, son cheval favori était abattu d'un coup de fusil. Le père Poucet, témoin de l'agonie et de toutes les scènes qui suivirent, dit que l'on ne peut se faire une idée des lamentations et du désespoir des indiens. Le père Lacombe, que des devoirs avaient retenu loin du lit de souffrances de son ami Crowfoot, alla, plus tard, offrir ses regrets et ses paternelles sympathies à ses pauvres enfants affligés.
Purifié dans l'eau régénératrice du baptême, le roi des Pieds-Noirs déposa son sceptre entre les mains de son frère Trois-Bœufs, le 24 avril 1890. Pour lui, il s'en allait confiant et plein de sérénité vers le séjour inconnu de l'éternité. On lui fit de magnifiques funérailles à la mission catholique de Blackfoot Crossing, où les indiens se rendirent en foule au lieu de la sépulture, en pleurant et en gémissant. Tous les fonctionnaires du bureau indien étaient présents aux obsèques. Suivant la coutume indienne, l'on renferma dans l'immense cercueil du défunt tous les objets lui ayant appartenu. Plus tard, l'on érigea sur sa tombe une croix en granit bleu, portant
d'un côté l'inscription : Crowfoot, père de son peuple, et de l'autre: Chef Crowfoot, décédé le 24 avril 1890, à 4 heures p. m. — Inhumé le 26 — R.I.P.
Tr ois-Bœufs qui succéda à Crowfoot, comme chef de la nation, n'eut jamais le désintéressement, ni l'habileté, ni l'influence de son frère. Aussi, malgré les efforts des missionnaires et des religieuses, la nation des Pieds- Noirs s'en alla, sous son administration, vers la décadence et la ruine.
Vers le même temps, les indiens chrétiens de la Colombie Britannique préparèrent de grandes solennités religieuses. Le père Lacombe aurait bien voulu y emmener quelques-uns de ses chefs sauvages, mais le gouvernement canadien ne crut pas devoir accorder l'autorisation nécessaire. Il partit lui-même le 30 juin, accompagné seulement des pères Légal et Doucet. Ce fut un voyage enchanteur à travers les montagnes Rocheuses. Le dimanche précédant la grande fête, le père Lacombe chanta la grand'messe, dans la cathédrale de Victoria, assisté de ses deux compagnons comme diacre et sousdiacre. Ils poussèrent ensuite par New- Westminster et Vancouver jusqu'à Séchelles, où les conduisit une flottille de canots sauvages.
Il y avait là au moins dix à douze camps de diverses tribus : les Séchelles, les Squamish, les Sycannis, les Illoets, les Chilcotins, les Stickeens, les Douglas, les Caribous, les Suskwaps, les Porteurs et les Séminoles. Chaque groupe était accompagné de son missionnaire, et le vénérable Mgr Durieu, évêque de Westminster, était au milieu d'eux comme un père au milieu de ses enfants.
La mission dura plus d'une semaine et se termina le jour de la Fête-Dieu par la procession du Très-Saint Sacrement présidée par Mgr Lemmens, évêque de Victoria. Un grand nombre de fidèles de toutes les parties du
Canada étaient accourus pour cette fête qui n'avait jamais eu sa pareille en territoire indien.
Le canon annonça le départ de la procession, et sa grande voix ne cessa de tonner, dominant les six fanfares des écoles indiennes, les prières liturgiques et les cantiques chantés en douze ou treize dialectes différents. Les sauvages, dans leurs costumes éclatants, suivaient, sur une double file, dans un ordre parfait. Sur tout le parcours, les fleurs, la verdure, les drapeaux et les lanternes chinoises formaient une somptueuse décoration. Deux reposoirs, disposés avec goût par des mains pieuses, servaient de trônes au Dieu de l'hostie. La procession prit fin au pied du calvaire élevé sur la colline en face du village de Séchelles. Douze indiens y figurèrent le mystère de la passion d'une façon saisissante. Ce spectable émouvant fit une vive impression sur les sauvages et sur tous les assistants.
Après le repas servi suivant les exigences de la civilisation la plus raffinée, il y eut une nouvelle procession. La statue de la Vierge du Rosaire fut portée triomphalement par les indiens à travers les rues illuminées et tout enguirlandées de lanternes chinoises. Un peu partout, des feux de bengale s'allumaient soudain et faisaient de grands voiles ombrés dans de violentes clartés où surgissaient brusquement des panoramas fantastiques. Les bons indiens déliraient de joie comme des enfants. Musique en tête, ils reconduisirent les visiteurs jusqu'à la baie où les attendait le vapeur Yosemithe. Quelques instants encore, les voyageurs purent jouir de la vue du village illuminé, entendre les éclats des fanfares. Puis les derniers échos se turent, les dernières lueurs s'éteignirent dans le lointain et il ne leur resta plus de la fête que le regret de sa fin si prompte et le souvenir agréable et réconfortant qu'ils en remportèrent avec eux. Quelques ministres pro-
testants, témoins de ces démonstrations, avouaient qu'ils n'avaient jamais rien vu de plus touchant que ces fêtes religieuses des indiens.
En chemin, les trois missionnaires se communiquaient leurs impressions et faisaient des comparaisons qui n'étaient pas à l'avantage des Pieds-Noirs. Ils en étaient tout tristes et le père Lacombe écrivait sur ces entrefaites à son évèque :
Je crois, Monseigneur, que l'orgueil invétéré des Pieds-Noirs est ce qui les retient le plus dans leurs superstitions et leur paganisme. Je dis invétéré, je devrais plutôt dire inné, car ils n'ont pas la moindre conception de la vertu d'humilité, non plus qu'un seul mot dans leur langue qui en exprime le sens.
Le sauvage pied-noir ne s'humiliera jamais et ne dira pas non plus: je suis un pécheur; au contraire, du plus vieux au plus jeune, tous prêchent leur propre grandeur. Or, Dieu résiste aux superbes et il donne sa grâce aux humbles.
La seconde raison qui retient loin du christianisme les pauvres Pieds- Noirs est leur pratique diabolique de la polygamie. Les anciens, malgré les efforts des missionnaires, retiennent l'usage antique de vendre leurs filles à l'âge de sept ans pour en faire la femme d'un homme fait.
Cependant, il faut ajouter que Natous et Crowfoot, les deux chefs les plus remarquables de la nation, ainsi que certains chefs inférieurs, n'ont jamais suivi cet usage infâme Aussi, furent-ils remarqués comme les plus sages et les plus respectés de leurs tribus.
De retour à Calgary, le père Lacombe n'y séjourna pas longtemps, il voyagea. Il lui fallait voyager. Et pourtant, malgré son énergie, il ressentait le poids de ses durs labeurs. Il écrivait à un confrère chargé du ministère chez les Gens-du-Sang :
Mon cher ami, sur le chemin. . . toujours sur le chemin. . . Quel commerce ! Hier, j'arrivai d'en bas de Québec et ne me suis arrêté que quelques instants à l'évêché. Je pars pour Rimouski. Voyez la vie que je mène! Mais, me direz-vous, tout cela conduit au ciel! Sans doute, mais j'ajouterai que ce n'est pas sans prendre la poussière du chemin!
Et au père Légal:
Les préoccupations m'écrasent; je me sens tellement fatigué que j'ai formé le projet d'une vie solitaire pendant quelque temps. Si Monseigneur
veut bien me le permettre, c'est au pied de la côte de Pincher Creek que j'établirai mon ermitage.
Ce n'était pourtant pas encore le temps de mettre ce projet à exécution. Le père Lacombe n'était pas homme, malgré la fatigue, si grande fût-elle, à abandonner sa mission pour prendre un repos, même légitime. Outre les affaires importantes dont il avait à s'occuper dans ses voyages, son carnet de notes est rempli des commissions de toutes sortes dont on ne se privait pas de le charger: c'était une famille, un parent, un ami à voir de la part d'un confrère, ou encore des sollicitations de bourses au collège ou au couvent pour un jeune homme ou une jeune fille sans fortune.
Il s'acquittait scrupuleusement, à la lettre, et sans retard, de ces mandats qui intéressaient tout le monde, excepté lui-même. Mais que d'ennuis, que de fatigues pour accomplir ce qu'il se plaisait à appeler son devoir additionnell Lorsque dans telle maison d'éducation, il lui arrivait de ne pouvoir obtenir la faveur demandée pour un jeune homme intelligent, plein de bonne volonté et de sérieuses dispositions, il assumait souvent luimême toute la charge des dépenses et le faisait instruire quand même. " Aider le pauvre, c'est aider Dieu!" répétait-il.
Vers l'automne de 1891, comme le père Lacombe songeait sérieusement à se retirer dans son ermitage, il dut aller représenter le diocèse de Saint-Albert à la fête du cinquantenaire de l'arrivée des Oblats à Montréal. Ce fut pendant ce séjour qu'il fit dans la métropole canadienne, que le conseil d'administration du chemin de fer Pacifique-Canadien lui fit don d'une magnifique peinture de la Vierge, venant de Florence, que l'on voit encore aujourd'hui au-dessus du maître-autel dans l'église Sainte- Marie de Calgary.
Un autre bonheur l'attendait à Ottawa. Il y avait des années que Mgr Grandin et le père Lacombe faisaient démarches sur démarches auprès du gouvernement fédéral pour obtenir la construction d'un hôpital sur la réserve des Gens-du-Sang. Toutes leurs sollicitations étaient demeurées vaines. Un beau jour enfin, le vieux missionnaire reçut du ministre l'assurance formelle que ses souhaits allaient être réalisés. Voici la lettre joyeuse qu'il écrivit à un correspondant de l'Ouest:
Mon cher père Légal,
Remerciez Dieu avec moi!- Hier j'ai eu une interview avec Dewdney; il s'est montré très aimable. Ses premières paroles furent celles-ci: Mon père, vous avez votre hôpital; j'ai l'argent qu'il vous faut. En entendant ces paroles, mon cœur battit bien fort et je n'en dormis pas de la nuit.
A présent, mon cher père, ami et compagnon de missions, il nous faut remuer ciel et terre pour faire un succès de cette affaire. Si vous réussissez, a ajouté M. Dewdney, je crois pouvoir vous prédire que vous obtiendrez plusieurs établissements semblables pour les réserves indiennes. Il est aussi entendu que l'hôpital sera bâti près de votre maison.
Mon cher père, la joie m'étouffe; vite à l'œuvre, et que je voie bientôt un plan superbe sortir de vos mains habiles . . . Quid rétribuant Domino!
En 1892, le père Lacombe, se souvenant du grand bien qui était résulté de la première excursion épiscopale traversant les provinces de l'ouest pour aller à Victoria, résolut d'en organiser une nouvelle. Il fallait que les évêques de l'est connussent davantage les pays nouveaux en plein essor de colonisation. Leur visite serait pour les pionniers de la civilisation un puissant réconfort et un précieux encouragement. Pour mener à bien son entreprise, le vieux missionnaire comptait sur l'aide de ses amis du Canadien- Pacifique: elle ne lui fit pas défaut.
Un train spécial comprenant deux voitures de luxe fut mis à sa disposition. De jolies cartes roses épinglées au dossier des banquettes assignaient à chaque voyageur sa place. Et quand vint l'heure du départ, le vice-président
de la compagnie, M. Shaughnessy, s'assura lui-même que rien ne manquait au confort des excursionnistes et leur souhaita un heureux voyage.
Le 16 mai 1892, le convoi quitta Montréal au milieu du concours immense de la population accourue pour prendre sa part d'un spectable peu banal. Il y avait là une réunion de prélats comme il est rarement donné d'en rencontrer: Mgr Taché, archevêque de Saint-Bonif ace ; Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa; Mgr Laflèche, évêque des Trois-Rivières ; Mgr MacDonald, évêque d'Alexandria; Mgr Brondel, évêque d'Helena — Montana; Mgr Grouard, o.m.i., vicaire apostolique d'Athabaska, Mackenzie ; Mgr Lorrain, évêque de Pontiac ; Mgr Hamel, protonotaire apostolique, représentant de Son Éminence le cardinal Taschereau, archevêque de Québec; M. le grand vicaire Maréchal représentant de Mgr Fabre, archevêque de Montréal; M. le chanoine Rouleau, représentant de Mgr l'évêque de Rimouski. M. le juge Routhier de Québec était au nombre des excursionnistes; c'est ce voyage qui lui fournit le sujet de son intéressant livre De Québec à Victoria, dont nous avons eu l'occasion de citer plusieurs passages.
Partout où le train faisait halte, des prêtres, des religieux venaient grossir le nombre des voyageurs. A Prince-Albert, Mgr Taché bénit la pierre angulaire de la cathédrale. A Calgary, les autorités municipales reçurent les visiteurs et la fanfare de l'école indienne, fondée par le père Lacombe, leur offrit un délicieux concert. A la réserve d'Hobbéma, les indiens organisèrent la réception à leur manière. Le convoi venait de contourner une colline boisée quand des salves de mousqueterie éclatèrent soudain, accompagnées de joyeuses acclamations. Des bandes de Cris, en habits de fête dévalaient le long des collines verdoyantes, qui à pied, qui à cheval, les squaws avec
leurs bébés sur le dos, les enfants et les jeunes gens agitant à grands gestes les oriflammes et les banderolles. Le père Gabillon, leur missionnaire, était à leur tête.
Au moment où le train s'arrêta, des démonstrations folles d'enthousiasme éclatèrent. Papabkinès — la Sauterelle — le plus vieux guerrier de la tribu des Cris, se jeta au cou du père Lacombe et l'embrassa comme un enfant embrasse son père. Il se souvenait de cette nuit mémorable, où bien des années auparavant, à la suite de son ardente prière, sa fille avait été guérie miraculeusement durant le saint sacrifice de la messè. Ces scènes d'antan, il les rappelait avec larmes à notre héros en présence des excursionnistes qui en furent très émus.
Les indiens venaient spontanément se jeter aux pieds des évêques, leur baisaient les mains avec les marques de la plus tendre vénération en leur adressant quelques paroles dans leur dialecte particulier. Le chef Peau d'Hermine monta sur un tertre et prit la parole :
"Mes parents, mes amis, jeunes gens et vieillards, combien nous sommes heureux aujourd'hui de voir ces grands chefs de la prière au milieu de nous ! Ils viennent pour nous bénir, nous, nos familles et nos terres î
"Vous tous, grands chefs de la prière et amis du maître de la vie, nous vous remercions de tout notre cœur, d'être venus nous visiter. Soyez les bienvenus! N'oubliez pas les pauvres sauvages cris. Le souvenir de votre passage parmi nous sera éternel!
"Nous voulons toujours demeurer vos enfants dociles et fidèles. Priez pour nous afin que notre avenir soit prospère et que nos enfants demeurent fidèles à la prière.
"Encore une fois, merci, et n'oubliez pas vos enfants cris!"
Mgr Taché répondit au nom de tous et le père Lacombe ajouta quelques mots à l'adresse de ses vieux amis.
Lentement le train reprit sa course pendant que les évêques, debout sur la plate-forme, donnaient une dernière bénédiction aux sauvages agenouillés dans la prairie.
A Saint- Albert, mêmes fêtes mémorables: procession jusqu'à la cathédrale, Te Deum, discours et réceptions. Le 29 mai, jour de l'Ascension, Mgr Laflèche chanta la grand'messe, tandis que le métropolitain, Mgr Taché, assistait au trône, entouré de ses vieux compagnons de missions, les révérends pères Lacombe, Rémas et Végreville, tous oblats. L'archevêque de Sant-Boniface fit là un de ses plus remarquables sermons, prenant pour texte le cantique du vieillard Siméon: "C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez votre serviteur s'en aller en paix, puisque ses yeux ont vu votre lumière luire aux regards de tous les peuples."
Après deux jours passés à Saint- Albert, les voyageurs se remirent en route pour la Colombie Britannique où devait se tenir le grand congrès de toutes les tribus sauvages catholiques. Quand ils arrivèrent à la station de Sainte- Marie, ils y trouvèrent les évêques de New- Westminster et de Victoria qui les attendaient avec leur clergé. Des centaines de tentes couvraient la vallée et s'étageaient sur les flancs des collines d'alentour. Les cuivres des fanfares indiennes, régulièrement scandés par la grosse voix du canon se répercutant d'écho en écho, étaient d'un effet saisissant.
Après les souhaits de bienvenue présentés en langue chinook, par le chef des Séchelles au nom de tous, et auxquels Mgr Brondel répondit dans la même langue, le cortège se dirigea vers la maison des oblats et le couvent des religieuses de Sainte-Anne perchés au haut de la colline. Il y eut des réceptions, discours et banquets que nous n'entreprendrons pas de relater. Le clou de la fête fut la représentation de la passion par les indiens eux-
mêmes, YOberammergau canadien, comme dit le père Lacombe.
La procession se forma dans la plaine et se dirigea au chant des cantiques vers la colline qui figurait le Golgotha. Toutes les stations de la voie douloureuse furent successivement parcourues et les scènes historiques reproduites au naturel par les indiens acteurs convaincus du sombre drame. Cette représentation fit une profonde impression, non seulement sur les indiens, mais sur tous les spectateurs. Quand tout fut consommé, une lugubre clameur monta de toutes parts: le Christ est mort! le Christ est mort ! . . . Et par une coïncidence étrange qui ne laissa pas d'être remarquée, le soleil se voilant à ce moment d'épais nuages sembla vouloir ajouter au réalisme de la scène.
Ce fut ensuite la cérémonie purement religieuse présidée par Mgr Durieu, évêque de New- Westminster, assisté de ses collègues dans l'épiscopat. Cette assemblée de prélats fit une merveilleuse garde d'honneur au Dieu de l'Eucharistie. Le soir venu, le camp s'embrasa de feux multicolores. Spectacle grandiose et pittoresque qui rappelait aux missionnaires les tableaux d'antan où l'incendie allumé par la fureur homicide illuminait de feux sanglants la prairie et ses sombres futaies. Quel contraste î
Partout où passa le char d'Israël, comme l'appelaient les excursionnistes, à New- Westminster, Seattle, Portland, Vancouver, Victoria, etc., ce furent les mêmes enchantements, les mêmes consolations.
Des sollicitations pressantes attendaient au retour le père Lacombe. Il lui fallait trouver des religieuses pour l'hôpital des Gens-du-Sang que le gouvernement lui avait permis d'ouvrir. En vain s'adressa-t-il à Montréal, à Québec, à Ottawa et à Saint-Hyacinthe. Il était désespéré. A Nicolet, pourtant, grâce à l'intervention de
Mgr Gravel, la supérieure de F Hôtel-Dieu lui fit dire qu'elle laisserait partir avec bonheur celles de ses filles qui lui demanderaient volontairement cette faveur. Quelle joie pour le vieux missionnaire! Il écrivit immédiatement au père Légal :
J'ai enfin obtenu quatre Sœurs Grises de Nicolet, et j'aurais pu en obtenir bien davantage, tant fut grand le nombre de celles qui ont eu la générosité de s'offrir.
J'ai dit à ces bonnes religieuses que le plaisir et la faveur qu'elles m'accordaient méritaient une récompense, et que cette récompense serait de les anoblir en leur donnant le titre de princesses; oui, leur ai- je dit, désormais, vous serez mes princesses de la charité!
Terminons cette relation succincte de l'excursion épiscopale en notant qu'au départ de Montréal, le président de la Compagnie du Canadien-Pacifique, M. Van Horne, avait donné au père Lacombe l'insigne honneur de fixer le nom des différentes stations du Pacifique entre Calgary et Saint- Albert, à l'exception d'une seule, au choix du missionnaire, qu'il se réservait de nommer luimême. Cette station, à peu de distance d'Edmonton, porte le nom de Lacombe. Pour toutes les autres, le bon père Lacombe remplit son office de parrain, et tous ceux qui ont eu l'occasion de voyager avec lui sur cette ligne se rappellent sa joie quand il leur disait avec une fierté légitime: "C'est moi qui ai donné le nom à cette gare, à cette station."
Au lendemain de ce grand voyage, le père Lacombe avait bien mérité quelques jours de repos. Ses supérieurs les lui accordèrent volontiers. Il se rendit donc à son ermitage de Pincher-Creek, bien résolu à n'en plus sortir. C'est du moins ce qu'il disait à ses amis qui n'en voulaient rien croire: "On est ermite ou on ne l'est pas! — Personne ne le sait mieux que moi; je veux être ermite et je le suis..." Citons la lettre que lui écrivait à ce sujet Mgr Taché:
Mon cher fils et frère,
Des profondeurs de la solitude et du silence, je vous salue!. . . Oui, je vous salue en me servant du mot d'ordre de votre institution: Frère, on est ermite ou on ne l'est pas! Et maintenant, puisque nous ne pouvons plus nous mêler des choses de la terre, je vous renvoie la lettre de M. Reed, et je vais même faire mes adieux à Mgr Durieu qui ne veut pas renoncer à son existence sur la mer agitée du monde.
Dans la crainte que son exemple puisse me détourner de ma voie, l'inspirateur de notre isolement enveloppa, hier, toute la nature visible d'un linceul blanc, image de ce que l'on prendra à la barrière de notre cloître, pour indiquer que rien de profane ou de souillé ne doit entrer au dedans de ce sanctuaire, ou du moins que si l'on y entre avec des souillures, on doit y vivre sans tache pour devenir colombe. Ce dernier mot n'est-il pas tout simplement une évolution de Lacombe ?
Oui, mon fils et mon frère, on est ermite ou on ne Vest pas; mais puisque vous et moi sommes des ermites, séparons-nous pour nous réunir dans le Seigneur.
Je vous recommande à Dieu, mon frère bien-aimé, et vous dis au revoir.
Frère Alexandre de l'observance de Pincher-Creek,
Le 14 mai, le père Lacombe écrivait de son nouvel ermitage, sur papier avec en-tête imprimé Ermitage de Saint-Michel, pour bien montrer qu'il tenait à faire les choses sérieusement.
Me voilà de nouveau ermite. Je voudrais bien que les farceurs qui ne prennent pas la chose au sérieux puissent voir, aujourd'hui dimanche, mon ermitage pendant quelques instants seulement.
Seul, sur le sommet de ma colline avec mon chien et mon chat, je me dis à moi-même: Est-ce ainsi que l'on est ermite ?
J'entre dans l'église pour visiter mon seul voisin qui est aussi mon bon Sauveur. Je récite la prière des ermites. Je dis mon rosaire, je médite, j'adore le souverain du ciel et de la terre renfermé dans la petite hostie blanche du tabernacle, et personne ne vient troubler ma méditation! Dites, n'est-ce pas là être ermite? Pourquoi dites-vous donc maintenant qu'il n'y a plus d'ermites ? . . . Erudimini, filli hominum!
Sir William Van Horne, ayant appris que Json ami avait enfin mis à exécution son projet de retraite à Pincher- Creek, lui écrivit qu'il lui ferait bientôt une visite. Il renouvelait en même temps les protestations qu'il lui avait
déjà fait entendre contre cette retraite qui priverait la Compagnie de son appui.
"Est-il juste, disait-il, qu'un homme comme vous, qui savez inspirer l'amour et la vénération à tout le monde, aille s'enterrer dans un ermitage ? Certainement non!..."
Sir William pourtant n'avait guère à craindre que le vénérable missionnaire des plaines fut à jamais perdu pour ses amis : il voyagerait encore !
Il lui était impossible en effet de se faire aux soins du ménage. D'autre part il reçut bientôt une lettre l'invitant formellement à assister aux fêtes jubiliaires de son Aima mater, le collège de l'Assomption. Il aurait bien voulu s'y dérober et demanda conseil à Mgr Taché qui lui répondit :
Mon bien cher père Lacombe,
J'ai reçu votre lettre du 28 mai courant; je m'empresse d'y répondre puisque vous le voulez ainsi. Allons, mon cher, puisque Mgr Grandin semble désirer que vous preniez part aux fêtes de l'Assomption, et que ces messieurs le désirent eux-mêmes beaucoup, je ne vois pas pourquoi vous leur refuseriez ce plaisir; car enfin, même étant ermite, on peut jouir de la liberté des enfants de Dieu.
Le père Lacombe assista donc aux fêtes de l'Assomption. Puis il se rendit à Nicolet poour y organiser le voyage des Sœurs Grises qui devaient prendre charge de l'hôpital des Gens-du-Sang. Elles arrivèrent sur la réserve le 10 juillet, escortées par la police montée. L'inauguration officielle eut lieu le 7 août en présence de M. Daly, ministre de l'intérieur, et d'une foule de visiteurs accourus de tous côtés. D'immenses tables étaient préparées dans une salle splendidement décorée. On n'attendait que 60 à 70 convives, mais l'affluence fut telle que l'on dut servir plus de 200 repas. Vers la fin du dîner, le père Lacombe remercia le représentant du gouverne-
ment et lui présenta les dévouées religieuses qui voulaient bien travailler au succès de l'entreprise. Dans sa réponse, M. Daly ne ménagea pas les éloges aux ouvriers et ouvrières de Y Évangile et leur promit la pleine réussite de l'œuvre.
De retour à Pincher-Creek, le père Lacombe y apprit avec douleur la disparition d'un de ses frères en religion, le père Maisonneuve. Voici ce que Mgr Taché écrivait à cette occasion:
Saint-Boniface, 23 août 1893.
Hélas! ami, notre bon père Maisonneuve n'est plus! Vous comprenez et sentez le vide que ce départ cruel laisse à côté de moi et dans mon cœur. Je reste seul! Des Oblats qu'il y avait dans le diocèse quand je suis entré en votre compagnie, tous sont disparus!
Nous voici donc les deux doyens de toutes nos missions de la province ecclésiastique. C'est assez dire que Fheure finale peut bientôt sonner pour chacun de nous, pour moi surtout; Je la vois venir chaque jour par des signes avant-coureurs et certains.
Le père Camper doit être à Montréal. L'excellent père Langevin qui le remplace comme vicaire est une acquisition précieuse pour nos missions. Le jeune père Valois est aussi arrivé pour grossir nos rangs, ce n'est pas sans besoin.
Je suis toujours à peu près dans le même état, moins l'aimable surexcitation que j'éprouve quand vous êtes autour de nous.
J'ai lu la fabuleuse inauguration de votre hôpital. Si les Gens-du-Sang ne guérissent pas tous du coup, il faut qu'ils soient bien incurables.
Votre vieil ami et frère,
f Alexandre, Arch. de Saint-Boniface.