LES MÉTIS
Nous ne saurions donner un rapport plus précis des métis qu'en présentant au lecteur un mémoire publié par le père Lacombe en 1901, lorsque déjà il avait en vue son grand projet de la rédemption de ce malheureux peuple, en si grande considération parmi les premiers missionnaires.
En entreprenant la publication de ce mémoire, écrivait le père Lacombe, mon but est de mieux faire connaître nos métis et de dissiper les jugements erronés des blancs à leur égard.
Voilà plus d'un demi-siècle que je vis en contact avec les métis, soit comme pasteur, soit comme compagnon de leur vie nomade, au temps de la prospérité ou à celui de leur misère. J'ai eu le loisir de les étudier et de les con-
naître, et je puis affirmer que je me suis réjoui avec eux dans leurs succès, comme j'ai aussi pleuré avec eux dans leurs épreuves et leurs disgrâces.
Aujourd'hui, je viens faire appel au patriotisme de mes compatriotes, en faveur de ces pauvres métis qui comptent des parents dans presque toutes les paroisses de la province de Québec. Des noms de famille que l'on prononce sur les bords du Saint-Laurent sont aussi répétés sur les bords de la rivière Rouge et de la Saskatchewan. Et, pour ma part, je trouve étrange et tout à fait regrettable l'indifférence, pour ne pas dire le mépris, dont cette race est l'objet de la part d'un grand nombre de nos Canadiens français. Plus d'un, parmi les riches et les premières familles de nos paroisses, seraient étonnés d'apprendre qu'ils ont des cousins et des neveux parmi les métis français.
Dans ce mémoire, je me servirai en grande partie de ce que Mgr Taché, le grand ami et défenseur de cette race a dit sur elle. Comme moi, il les connaissait et les aimait. Et nous les aimons encore, nous, les vieux missionnaires; car, nous ne pouvons oublier qu'ils furent nos premiers enfants dans la foi chrétienne. Non seulement ils nous servirent de guides sûrs et fidèles quand nous foulâmes pour la première fois le sol de ces immenses prairies, courant après les tribus indigènes; mais de plus, ils furent comme le trait d'union entre le paganisme et le christianisme, entre la barbarie et la civilisation.
Unis par les liens du sang aux différentes tribus sauvages, braves à la guerre et habiles à la chasse, les métis acquirent une influence prépondérante au milieu des peuplades indigènes, et cette influence, ils la placèrent avec un dévouement et une intelligence rares au service du missionnaire conquérant les âmes à la foi.
Les nouveaux venus, parmi les immigrants et les étrangers, ignorant les qualités distinctives des métis, les jugent d'après certains défauts qui proviennent plutôt de circonstances particulières que de leur tempérament propre.
En consultant les vieux mémoires de la Compagnie des fourrures, et les rapports des voyageurs, Ton constate que le métis, est un guide habile, un serviteur fidèle et dévoué, d'une honnêteté proverbiale, un compagnon d'humeur agréable et enjouée que les fatigues et les obstacles ne peuvent rebuter.
Quelqu'un me dira peut-être: "Mais qu'est-ce qu'un métis ?". . . L'on appelle métis l'individu né d'un blanc et d'une sauvagesse, ou d'un blanc et d'une métisse, ou d'un sauvage et d'une blanche.
Anciennement, les compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest engageaient leurs serviteurs dans la province de Québec, surtout dans les environs de Montréal. Les jeunes gens ne rêvant alors que les aventures des pays d' en-haut, quittaient en nombre le sol natal sans se préoccuper de ce qui les attendait. Leur engagement expiré, quelques-uns revenaient au pays. Mais le plus grand nombre, à court d'argent, demeuraient là-bas. Ils se mariaient avec des femmes indigènes et élevaient de nombreuses familles.
La langue des métis est surtout le cris, car leurs ancêtres s'unirent de préférence, par le mariage, à la race des Cris et ils en apprirent facilement la langue. Toutefois les métis, généralement, parlent les autres dialectes, tels que le sauteux, le pieds-noirs, etc., etc.
Mgr Taché disait encore: "Les métis ne rougissent pas de leur origine; ils en sont fiers et ont tout simplement à l'égard des nations civilisées un sentiment de supériorité que ces dernières revendiquent les unes sur les autres."
Les métis sont de beaux hommes, grands, forts, bien faits. En général, ils ont le teint basané. Un grand nombre cependant sont blancs et ne portent aucune trace de leur provenance sauvage. Ils sont d'intrépides et d'infatigables voyageurs.
Les métis ont hérité de cette faculté propre aux sauvages que les autres peuples n'acquièrent presque jamais: celle de se guider à travers les forêts et les prairies, sans autre boussole que leur instinct d'observation. Leur manière de s'orienter est infaillible.
Les métis ont de l'esprit et ceux d'entre eux qui ont eu l'occasion de faire des études ont montré, en général, des talents distingués. Généreux jusqu'à la prodigalité, il ne leur coûte pas de se priver même du nécessaire, pour soulager, non seulement leurs amis mais aussi des étrangers qui les méprisent.
Les métis ne sont pas méchants et leur hospitalité est proverbiale.
En énumérant leurs qualités, je tiens à donner un démenti formel aux remarques des touristes ignorants et ingrats qui les ont dénigrés après avoir été l'objet de leurs bontés et de leur désintéressement.
Ce tableau, à peine esquissé, a aussi ses ombres.
Le défaut le plus saillant des métis est, ce me semble, leur facilité à se laisser entraîner au plaisir, aux amusements. D'une nature vive, ardente et enjouée, il leur faut des jouissances et tout est sacrifié pour se les procurer. De là, perte considérable de temps, oubli trop facile de devoirs importants, légèreté et inconstance, indice de vices plus grands que ceux qui existent réellement.
Cette facilité à suivre l'entraînement du moment, ce manque d'énergie ne font pas de nos métis un peuple vicieux, mauvais, nuisible aux autres, mais un peuple léger
et imprévoyant; ils se privent ainsi d'une partie des nombreux avantages qui leur sont offerts par la civilisation.
Cette légèreté de caractère, cette insouciance du lendemain qui leur nuisait alors qu'ils vivaient du produit de la chasse, leur a nui davantage quand il leur a fallu chercher dans la culture les moyens de subvenir à leurs besoins. Une telle vie d'aventure ne les avait pas préparés au nouvel état de choses: disparition du buffle et immigration. La transition a été trop soudaine. Les métis, habitués à vivre au jour le jour, n'ont pu se faire à un mode d'existence réclamant des habitudes de travail et d'économie. L'entraînement de la chasse et les excursions aventureuses les captivaient par-dessus tout.
Devenus agriculteurs, moins par goût que par la force des circonstances, n'ayant que peu ou point l'habitude de la culture, se voyant sur un pied d'infériorité avec les nouveaux venus à qui ils devaient faire concurrence, ils se prirent de dégoût pour un genre de vie auquel ils n'étaient pas suffisamment préparés, vendirent leurs terres à vil prix et se réfugièrent, les uns dans l'intérieur des terres, les autres, en plus grand nombre, près des petites villes qui surgissaient de toute part. Les pauvres métis, pour la plupart, oublièrent au milieu des mauvais exemples, dans l'entraînement des plaisirs, les vertus qui jusque là avaient fait et leur bonheur et leur gloire.
Sans doute, parmi ces douze à quinze milliers de métis, il y en a encore beaucoup qui cherchent dans la culture des champs et l'élevage des animaux leurs moyens de subsistance; mais les causes désastreuses pour un grand nombre de familles métisses subsistent encore. Il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire que ces mêmes causes auront leur influence délétère. Au fur et à mesure que l'immigration étrangère envahit nos prairies, le métis recule, et l'œil le moins observateur voit déjà, dans un avenir peu
éloigné, le métis sans foyer dans un pays qui fut son patrimoine et son berceau.
Cet état de choses, le métis lui-même le prévoit, non sans alarmes. En face des sombres perspectives de l'avenir, il se demande ce que va devenir sa race. Est-elle, comme la race indienne d'où elle est sortie, destinée à s'éteindre, ou bien trouver a-t-elle en elle-même des ressources suffisantes pour faire face aux dangers présents et aux éventualités de l'avenir?. ... Le temps le dira!
C'est dans le but de prévenir le malheur qui menaçait ce peuple infortuné que le père Lacombe, après y avoir pensé devant Dieu, et avoir bien mûri son projet, se concerta avec les autorités légitimes pour travailler au rachat des métis, tel que nous le verrons exposé dans le chapitre suivant.