CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
Mort de Mgr Taché. — La Rédemption des métis. — Projet de colonie. — Saint-Paul des métis. — Historique de l'œuvre de 1895 À 1900.
Il semble avoir été dans la destinée du père Lacombe de ne pouvoir jamais s'arrêter, alors qu'il en avait le plus grand désir et le plus impérieux besoin. Au commencement de l'année 1894, il se rend à Saint-Boniface, sur la demande de Mgr Taché, dont la santé allait s'affaiblissant de plus en plus. Il s'agissait de la liberté des écoles manitobaines. Incapable de s'en occuper lui-même, Mgr Taché avait songé au père Lacombe pour être son avocat et obtenir l'appui des évêques de l'est et des hommes d'Etat canadiens.
Le vieux missionnaire des indiens réussit comme il l'avait espéré: trente-et-un prélats signèrent la requête de l'archevêque de Saint-Boniface et le père Lacombe la soumit lui-même aux autorités d'Ottawa. Elle fut reçue favorablement, du moins en apparence. Il ' n'y avait donc plus qu'à attendre les événements.
Sur ces entrefaites, le révérend père Soullier, devenu supérieur général de la Congrégation des Oblats, revint au Canada pour visiter les maisons de son ordre. Il voulut pour compagnon son ancien guide, alors qu'il était visiteur général. Le 21 juin 1894, pendant que le
père Soullier et le père Lacombe étaient à Kamloops, ils reçurent la nouvelle que la maladie de l'archevêque de Saint-Boniface avait fait de tels progrès, que seule une opération chirurgicale pouvait lui sauver la vie. Vain espoir! Le lendemain apportait la nouvelle du dénouement fatal.
Le père Lacombe sentit toute l'étendue de cette perte. Il écrivait:
L'Église et la société perdent un grand protecteur et un ferme appui dans la personne du métropolitain de Saint-Boniface; mais nous, ses frères et ses enfants, nous perdons un père et un ami . . .
Quelques mois plus tard, en août 1894, le père Lacombe tout attristé de cette mort qui le laissait pour ainsi dire le seul survivant des anciens conquérants du Nord-Ouest, était nommé curé de Saint-Joachim à Edmonton.
Me voilà curé!... Quel poste pour mes cheveux blancs! Ma résidence n'est ni plus ni moins que l'hôtel du diocèse. C'est sérieuxl1
Là comme ailleurs, son activité débordante trouva matière à s'exercer: un hôpital pour les Sœurs Grises et la construction du presbytère furent ses œuvres principales.
"Je suis entré dans mon nouveau palais. Le gouvernement m'a donné le téléphone et la ville vient de placer une lumière électrique devant ma porte. Avec toutes ces commodités modernes, il ne me reste plus qu'à contempler la vie avec calme et sérénité." (Lettre à Mgr Grandin.)
Contempler la vie! Quelle ironie sous la plume du père Lacombe! Il lui fallait, là, vivre plutôt, et de la plus rude manière, dans l'action et le combat pour le plus grand bien des âmes. La vie de curé, malgré les sollicitudes de toute espèce qu'elle comporte, tant au point de vue spirituel que matériel, lui parut bientôt
1 Expression fréquemment employée par le missionnaire.
insuffisamment remplie, et il songea à tenter l'exécution du projet qu'il mûrissait depuis tantôt deux ans: l'œuvre de la rédemption des métis.
Ce projet, qu'il avait conçu en 1892 dans sa solitude de Pincher-Creek, il le communiquait à Mgr Grandin par la lettre suivante :
Monseigneur, nous, les vieux missionnaires, ne devons pas oublier ce que nous avons fait pour les métis et ce qu'ils ont fait pour nous. Le respect et le grand attachement qu'ils nous ont conservés leur donnent, certes, malgré la démoralisation d'un grand nombre, encore droit à notre sympathie et à notre affection.
Permettez-moi, Monseigneur, de disposer en faveur de cette pauvre nation de tout ce qui me reste encore de forces et d'énergie, pour exécuter le plan de rachat que le bon Dieu m'a inspiré, plan dans lequel j'ai grand espoir de succès et que vous trouverez ci-joint.
Il me semble que c'est précisément pour cela que la Providence m'a conservé assez de force dans mon âge avancé, pour pouvoir conduire à bonne fin cette entreprise que plusieurs, sans aucun doute, trouveront absurde et impossible.
Tout en admirant son zèle et en lui laissant le champ libre, l'évêque de Saint-Albert ne sembla pas, de prime abord, avoir autant de confiance que le vieux pionnier dans les résultats espérés. Il le bénit pourtant et lui dit:
Allez, mon fils, et que Dieu bénisse votre zèle! Mais rappelez-vous que si aujourd'hui est le dimanche des Rameaux, il y aura bientôt un Vendredi-Saint . . .
Cette observation, faite par un père et un évêque qu'il vénérait, ne détourna cependant pas le père Lacombe d'une entreprise en laquelle il gardait une confiance imperturbable. En février 1895, après avoir assisté, à Saint- Boniface, à la consécration de Mgr Langevin, le successeur de Mgr Taché, il se rendit à Ottawa.
Durant ce voyage, il reçut de si chaleureux et si précieux encouragements que, sans plus tergiverser, il choisit deux prêtres pour rechercher et fixer l'emplacement de la future colonie des métis. Ces deux prêtres
furent M. l'abbé Morin, le fondateur de Morin ville, où sa mémoire est en profonde vénération, et le père J. A. Thérien, o.m.i., l'intelligent apôtre qui fut le directeur de l'œuvre depuis sa fondation.
La lettre suivante écrite, au cours d'un voyage, à l'honorable A.-C. Larivière peint les préoccupations anxieuses de l'apôtre au sujet de ses pauvres métis:
Des rives du lae Supérieur, sur un train du C.P.R., 19 fév.1895
Mon cher et vieil ami,
Assis dans un wagon-palais du Canadien-Pacifique, et méditant sur les choses du passé — de ce remarquable passé — je rêve de l'avenir et me complais à croire que Dieu a encore pour nous bien des trésors cachés.
Mille pensées s'emparent en ce moment de mon cerveau et y voltigent comme un essaim d'abeilles. Je pense à la générosité de mes bienfaiteurs si nombreux, et je prie pour eux. Je pense surtout à ce roi du Canadien- Pacifique, Van Horne, qui a tant fait et qui fait tant encore pour le pays et pour nos missions.
Mais par-dessus tous les autres souvenirs heureux ou malheureux du bon vieux temps, il y a une pensée dominante qui obsède constamment mon esprit et ne lui laisse pas de répit. Et remarquez que c'est de cette idée — de ce rêve de la fin de ma pauvre vie de missionnaire — comme l'appellent sans doute quelques-uns, que je veux faire un fait accompli.
Les latins ont un adage: Timeo hominem unius libri, je crains l'homme d'un seul livre. . . Eh bien! moi, je n'ai plus qu'un plan, et ce plan suprême est d'assurer à une race malheureuse un lieu de paix et de prospérité.
Le père Lacombe avait inclus dans la sienne quelques lettres naïves et pleines de confiance que des métis lui avaient adressées en lui demandant d'obtenir pour eux un lopin de terre à cultiver.
Nombreuses, continuait-il, sont les lettres semblables que je reçois des métis de l'Ouest canadien et du Manitoba. Un homme sympathique et distingué vient également de m'écrire pour me demander de m'occuper d'un autre groupe de métis qui méritent la pitié des blancs.
Il est juste de dire ici que lors du transfert des Territoires du Nord-Ouest au gouvernement canadien, lorsque les différents traités furent passés en faveur des
tribus sauvages, les mêmes avantages furent offerts aux métis. Mais ceux-ci, à peu d'exceptions près, préférèrent demeurer citoyens libres comme les blancs, acceptant alors comme compensation des terrains, ou plutôt du pays dont ils étaient les seuls propriétaires avec les Peaux- Rouges, des titres et des concessions. Malheureusement ils ne surent pas, en général, profiter de ces avantages et vendirent le plus souvent leurs terres à vil prix à des agents d'affaires sans conscience, qui surent habilement profiter de leur ignorance. Aujourd'hui qu'ils ont tout dépensé dans leur imprévoyance, leur condition est bien inférieure à celle des sauvages établis dans leurs réserves sous la protection du gouvernement.
Nous vouions parler ici surtout de ces groupes dispersés de tous côtés, menant une vie nomade dans le voisinage des villes et des établissements des blancs, où leur condition misérable les destine à être les victimes de l'immoralité et de l'ivrognerie.
En face d'un tableau si navrant, quoi d'étonnant que leur apôtre méditât pour eux un plan de rédemption? Ses longues années d'expérience, sa parfaite connaissance de leurs dispositions et de leur caractère, l'approbation de ses supérieurs, qui, comme lui, gémissaient sur l'état misérable des métis, et encore ses rapports toujours cordiaux avec le gouvernement et les fonctionnaires publics, tout cela n'était-il pas de nature à mettre dans le cœur du bon missionnaire l'espoir du plus heureux succès ?
La père Lacombe présenta donc au gouvernement la requête suivante :
1. — Accorder une portion de terrain en usufruit pour les métis; ce terrain serait mis à part comme réserve.
2. — Confier au clergé catholique du Nord-Ouest la charge de cette réserve.
3. — Les métis qui viendraient s'y fixer accepteraient certaines conditions dont la principale serait que ni eux, ni leurs descendants, ne pourraient jamais aliéner le lot de terre qui leur serait concédé pour en jouir tant qu'ils l'occuperaient.
4. — A part le terrain concédé aux colons, une certaine portion serait concédée pour l'établissement d'institutions religieuses.
5. — La mission catholique de la colonie en aurait le contrôle entier d'après stipulations acceptées par le gouvernement pour conduire les choses aux fins désirées.
6. — Avec le temps, des écoles industrielles seraient établies pour instruire la jeune génération et l'initier aux travaux manuels, sans compter les efforts qui seraient faits pour former de bons chrétiens et d'honnêtes citoyens.
7. — Cet établissement, commencé par la mission, sous les auspices du gouvernement, créerait d'autres industries pour procurer aux colons de nouveaux moyens d'existence.
8. — L'élevage des animaux et le produit des fermes rendraient bientôt les habitants de la colonie capables de se suffire à eux-mêmes.
Le but principal de cette entreprise étant de mettre les métis en mesure de prévoir l'avenir, la clause 3 les mettait dans l'impossibilité d'aliéner la propriété foncière, les plaçant ainsi à l'abri de ceux qui voudraient encore exploiter leur naïveté et leur ignorance. Cependant il ne serait pas défendu aux colons de faire entre eux certaines transactions, à la seule condition de ne pas enfreindre les règlements stipulés par les clauses précitées. Ajoutons qu'une police régulièrement organisée et approuvée par le gouvernement serait chargée de maintenir l'ordre.
Aussitôt que son plan fut connu dans les différents milieux, le père Lacombe reçut de tous côtés des témoi-
gnages de sympathie accompagnés d'aumônes ou de généreuses promesses. Les uns disaient: "Vous ne pouviez entreprendre une œuvre plus charitable, comptez sur notre concours." D'autres lui écrivaient: "L'œuvre que vous voulez entreprendre de racheter un peuple que vous aimez, et que nous aimons, sera peut-être un peu difficile, mais soyez assuré de notre appui."
En réponse à son mémoire, le premier ministre, sir Mackenzie Bowell, annonçait au père Lacombe, comme cadeau de nouvel an, que son plan des métis, tel qu'élaboré et formulé, venait d'être approuvé et ratifié par le gouverneur général en conseil. Pour comble de bonheur, sur la demande de son vieil ami le père Lacombe, qu'elle qualifiait du nom de frère, lady Aberdeen acceptait le patronage de cette œuvre philanthropique.
Les chaleureux plaidoyers du père Lacombe en faveur de ses protégés firent dire au premier ministre Bowell :
Si votre plan est pour vous une œuvre de religion, il sera pour nous un acte de patriotisme.
Ce à quoi le vieux missionnaire répondit:
Ces cœurs dociles en qui les missionnaires trouvent tant de bonheur à jeter les semences de l'Évangile, ne sont-ils pas les descendants de nos voyageurs des pays d' en-haut, et n'avons-nous pas double raison de les aimer ? A cette heure où ils sont déchus de leur condition première, n'estce pas notre devoir de leur venir en aide ?
A cette époque, la nation des métis dispersée un peu partout dans le Nord-Ouest, et jusqu'aux frontières des États-Unis, comptait environ 10,000 âmes dont plus de 600 familles dans le Dakota et le Montana. Ces derniers étaient évidemment plus exposés que les autres à cause de leur éloignement des ministres de Dieu.
Dans un voyage que fit l'apôtre des métis dans l'est, le gouvernement lui concéda quatre communes -townshipspour sa colonie des métis, où il pourrait placer les familles
qui accepteraient les conditions offertes, principalement celles qui végétaient près des villes dans la misère et l'abandon. Le terrain fut choisi sur les bords de la Saskatchewan à 150 milles à l'est d'Edmonton dans une magnifique contrée qui pouvait entièrement convenir au but que Ton se proposait. On commença par y installer une scierie et une minoterie à vapeur. Plus tard, les ressources augmentant, on put bâtir une école industrielle dont la direction fut confiée aux sœurs de l'Assomption de Nicolet, et les travaux agricoles furent poussés sur une plus grande échelle.
Sous la direction d'agents missionnaires oblats, les colons recevaient leurs lots à bail. Un syndicat formé des évêques de Saint-Boniface, de Saint-Albert, de Prince- Albert, de l'honorable Aldéric Ouimet, de M. Burgess du bureau de l'Intérieur et du père Lacombe, forma une compagnie ayant l'entier contrôle de l'institution. Il avait été décidé qu'aussitôt après l'approbation du gouvernement, tous les mouvements de la colonie seraient ♦dirigés par un ou des agents missionnaires. Il ne restait plus aù père Lacombe qu'à lancer des circulaires parmi les métis du Manitoba et du Nord-Ouest : il le fit en français, en anglais et en cris. Cette circulaire, quoique un peu longue, ne peut manquer d'intéresser le lecteur:
Saint-Albert, Alberta.
A mes chers enfants et amis les métis du Manitoba et du Nord-Ouest: Mes chers enfants,
Je vous écris aujourd'hui pour vous communiquer ce plan d'une colonie commune en faveur de tous les métis de ce pays Vous avez déjà entendu parler depuis quelque temps de ce projet qui a reçu parmi les blancs l'approbation générale.
Vous savez tout l'intérêt et l'affection que j'ai toujours portés à votre nation. C'est encore l'amour paternel que je vous porte qui me fait entre-
prendre ce nouveau moyen de venir à votre secours dans ce moment critique de votre existence. Je me rappelle encore avec bonheur les jours heureux où, sous la conduite et sous la garde de vos missionnaires, vous viviez contents, alors que la chasse et un peu de culture vous offraient l'abondance dans vos maisons et sous vos tentes.
Tout est changé aujourd'hui. La misère et la pauvreté ont remplacé, pour la plupart d'entre vous, cette facilité de vie. La nouvelle civilisation, au lieu d'améliorer votre sort, n'a fait que le rendre pire. Vous le voyez comme moi, le changement vous a été fatal sous tous les rapports.
Dispersés dans toutes les directions, n'ayant plus de demeure fixe ni de terres à culture, vivant en nomades auprès des nouvelles villes, un grand nombre des vôtres sont dans un état plus misérable que celui des sauvages qui ont leurs réserves et leurs missionnaires. Dans ces circonstances, n'ayant plus le contrôle ni la surveillance du prêtre, plusieurs d'entre eux élèvent leurs enfants dans l'ignorance la plus complète de leurs devoirs religieux.
Dans mes voyages, que de serrements de cœur j'ai ressentis en voyant la décadence de mes pauvres métis! Alors je me suis dit: avec l'approbation de nos évêques, je veux tenter un suprême effort et sauver ceux dont les pères ont été nos premiers enfants dans la foi. Donc, sous la protection divine, je me suis mis à l'œuvre. A l'heure qu'il est, voici où ont abouti mes efforts touchant cette œuvre de rédemption :
1. — Sur ma demande, appuyée par la recommandation des évêques de Saint-Boniface, de Saint-Albert et de Prince-Albert, le gouvernement d'Ottawa consent à nous prêter pour toujours, c'est-à-dire tant que le but pour lequel la demande est faite sera rempli, un terrain de quatre townships au Lac-des-Oeufs, à l'est de LaSelle.
2. — Ce terrain est entièrement sous la direction des évêques et des missionnaires qui ont seuls le droit et l'autorité de le distribuer et utiliser comme bon leur semblera, pour le plus grand bien de la colonie.
3. — Tous les métis sont invités à profiter des avantages de cet établissement. Cependant, nous. ne voulons pas que les métis qui ont encore des terres et des maisons dans leurs paroisses se défassent de ces propriétés pour se rendre à l'appel. Que ceux-là continuent à demeurer près de leurs églises et de leurs missionnaires. Les débuts de notre colonie sont princi-* paiement pour ceux qui n'ont plus de foyer et qui ne savent pas comment gagner leur vie.
4. — Les métis qui voudront s'établir au milieu de nous, tout en étant les usufruitiers de la portion de terre qui leur sera allouée à chacun ne pourront jamais, ni eux, ni leurs descendants, vendre, ni aliéner, ni hypothéquer cette propriété. Si un jour, quelqu'un abandonne la colonie, c'est son affaire, mais il n'emportera que son mobilier et ses animaux. Que cela soit bien compris avant d'entreprendre ce changement de vie.
5. — Il est bien entendu que l'on ne promet rien, soit en provisions de bouche, soit en aide pécuniaire ou habits. Seulement nous disons que notre coopération fera tout en son pouvoir pour aider, en autant que les
moyens le permettront, ceux qui auront besoin, les pauvres, mais surtout ceux qui seront résolus à travailler et à s'entendre avec les missionnaires.
6. — Si nous pouvons réussir, nous nous proposons, le printemps prochain, de nous rendre sur les lieux, et avec les quelques familles qui nous y suivront, faire les premiers défrichements, bâtir les premières maisons et semer tous les grains qui seront à la disposition des directeurs de la compagnie.
7. — A part le lopin de terre mis à la disposition de chaque famille, il y aura des communautés de foin, de pâturage et de bois, dont l'usage sera réglé par le missionnaire.
8. — Dans la partie la plus convenable des susdits townships, les directeurs sépareront deux sections qui seront pour l'usage des établissements religieux, c'est-à-dire église, écoles, presbytère, etc. On réservera aussi d'autres terrains dans les différentes sections où plus tard on aura à construire d'autres chapelles, écoles, etc.
9. — Il sera interdit à tout blanc et aux sauvages d'habiter notre colonie, excepté ceux auxquels les directeurs en auront donné la permission. Il ne sera pas permis à un étranger de chasser, de couper du foin ou du bois sur notre réserve. Pour l'observation de cette défense, nous serons protégés par le gouvernement.
10. — Il va sans dire que toute liqueur enivrante sera interdite sur notre territoire. Tout métis qui en apporterait pour trafiquer et faire boire ses compatriotes sera expulsé. Tout blanc qui chercherait à faire le même commerce sera poursuivi par la loi.
11. — Aussitôt que faire se pourra, nous établirons des écoles industrielles pour les garçons et pour les filles qui seront instruits dans l'école et les différents métiers, surtout dans l'agriculture et l'élevage des animaux.
Nous ne voulons pas immédiatement un grand nombre de colons, nous ne serions pas prêts à les recevoir. Nous commencerons avec quelques familles de bonne volonté avec lesquelles nous espérons faire un succès et montrer aux autres que nous avons tout lieu d'espérer pour l'avenir.
Voilà, mes chers enfants, ce que j'avais à vous dire aujourd'hui sur ce plan qui vous intéresse.
Si encore une fois vous écoutez la parole du prêtre, votre vrai ami, je vous promets d'avance que, de nouveau, vous serez heureux et ne serez plus exposés à être à la merci des blancs. Ayez bon courage; venez travailler avec nous sur notre réserve. Bientôt vous vous y créerez de quoi vivre aisément et vous aurez la consolation d'être chez vous auprès de votre église, de votre école et de vos pasteurs.
Pour moi, qui suis déjà avancé en âge, ce sera une de mes grandes consolations, avant de mourir, de vous avoir rendu ce service que je demande à Dieu de bénir.
Votre très dévoué père en Notre-Seigneur,
A. Lacombe, o.m.i.
Pour donner plus de corps et de suite à notre récit, nous allons nous permettre un moment de laisser de côté les œuvres multiples qui se disputent F activité de notre héros pour suivre uniquement l'histoire de la colonie de Saint-Paul-des-Métis jusqu'en 1907, alors qu'il a plu à la Providence divine d'anéantir dans un sinistre l'œuvre gigantesque du père Lacombe, qu'il a poursuivie jusqu'à cette époque, aidé de zélés collaborateurs, avec une énergie sans égale.
Dans un vibrant appel adressé aux catholiques de la province de Québec, pour les besoins des nouvelles populations catholiques du Nord-Ouest, le vieil apôtre disait:
Nous ne sommes pas des mendiants ordinaires, mais des représentants officiels de l'évêque de Saint- Albert et des missionnaires qui travaillent à l'œuvre de Dieu dans le nouveau diocèse. Nous apparaissons au milieu de vous avec l'approbation de vos évêques qui veulent bien faire de notre cause la leur propre en la patronisant.
Les sympathies des catholiques de la province de Québec en faveur de notre jeune église du Manitoba et du Nord-Ouest, voilà ce qui fait notre force, voilà ce qui fait notre encouragement! Comment pourrait-on oublier ce que les évêques de Montréal, de Québec et autres ont fait pour nos missions ?
Les Plessis, les Taschereau, les Bourget ont immortalisé leurs noms dans la liste de nos principaux bienfaiteurs, et c'est sous l'égide de ces heureux souvenirs que nous faisons ce nouvel appel à votre libéralité déjà si grande! Ah! vous le comprenez, c'est une dure besogne que de quêter. J'en sais quelque chose, puisque voilà plus d'un demi-siècle que j'en fais l'expérience.
Le saint évêque Bourget, de si heureuse mémoire, mon père et mon insigne bienfaiteur, ne me disait-il pas le jour mémorable de mon départ pour les missions: Allez, mon enfant, allez avec confiance, le diocèse de Montréal vous accompagne de ses vœux. Allez nous représenter là-bas! C'est ce que j'ai cherché à faire depuis cinquante-deux ans, de concert avec mes frères de la noble France et de la Nouvelle-France. Je n'ai qu'à vous montrer les figures des Provencher, des Taché, des Faraud, des Grouard et tant d'autrès missionnaires non moins héroïques que leurs prédécesseurs.
Maintenant laissez-moi vous dire pourquoi nous nous trouvons dans une situation voisine de la gêne et de l'embarras.
1. — Les flots d'immigrants qui nous arrivent ont à peine le nécessaire pour s'établir et pourvoir à leurs premiers besoins. Par conséquent ils ne sont pas en état de se bâtir des églises, des- écoles, des résidences pour leurs prêtres. Un bon nombre de ces nouveaux venus sont catholiques;
il nous appartient donc de les aider à remplir les devoirs de notre sainte religion. Nous sommes effrayés en pensant que si ces secours leur manquent, beaucoup d'entre eux finiront par perdre la foi.
2. — Une autre raison pour laquelle nous venons vous tendre la main, est l'arrivée inattendue de plusieurs milliers de Galiciens catholiques et de Grecs ruthènes, qui ont leur rite particulier avec leur liturgie, tout en étant unis avec l'Église de Rome. Malheureusement ce peuple n'est pas accompagné de ses prêtres. Et nos évêques, après être entrés en pourparlers avec le Saint-Siège, les évêques ruthènes et le gouvernement autrichien, ont vu leurs efforts demeurer infructueux. N'est-ce pas à nous qu'incombe le devoir de les maintenir dans la foi ?
3. — Et maintenant, vous parlerai-je de notre importante œu\re de la colonie de Saint-Paul-des-Métis ? Depuis cinq ans, j'ai fait appel au gouvernement et à nos amis du Canada pour sauver cette population de 11 à 12000 âmes, exposées à la démoralisation à cause du malheureux contact avec la grande civilisation.
Cette œuvre qui nous est chère est peut-être sur le point d'aboutir à un échec, faute de secours. Mais non, nous ne la laisserons pas périr! Encore un peu de temps, et avec ce que nous avons déjà fait pour la colonie qui va bien pour le moment, nous espérons n'avoir plus besoin d'implorer le secours des autres et nous aurons sauvé et racheté cette population qui a fourni aux anciens missionnaires leurs premiers enfants dans la foi.
Cette lettre ouverte du bon père Lacombe attira l'attention du grand public vers le Nord-Ouest. En même temps elle lui apportait de nouvelles sympathies et de larges aumônes. Les catholiques semblaient regarder cette œuvre d'un bon œil, quoique un journal protestant, le Baitleford-Herald,l& critiquât violemment. A côté de ces critiques, il est consolant de noter l'attitude et. les contributions personnelles des chefs du gouvernement. A une pétition soumise à sir Wilfrid Laurier, le premier ministre répondait :
Je regrette que le gouvernement ne puisse pas vous venir en aide de la manière que vous désirez.
Personnellement, je sympathise avec vous dans l'œuvre que vous avez entreprise et j'ai beaucoup de plaisir à vous envoyer mon humble contribution. Je vous suis bien reconnaissant de vos bonnes paroles à mon adresse ainsi qu'à celle de lady Laurier. Je les apprécie d'autant plus qu'elles viennent de la part du vétéran de la colonisation.
De l'honorable Louis Beaubien :
C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai appris le succès de votre entreprise pour établir en faveur des métis du Nord-Ouest la réserve dont je vois la description en ce moment dans les journaux. Voulez-vous me permettre d'apporter la faible contribution que je puis offrir?
Nous avons fait imprimer des livres pour enseigner l'agriculture dans nos campagnes, nous publions de temps en temps des circulaires qui sont de nature à mettre les cultivateurs au courant des dernières améliorations et nous publions un journal d'agriculture qui compte aujourd'hui dans la Province de Québec au-delà de 55,000 abonnés. Je vous ferai parvenir avec plaisir toutes ces publications et je vous enverrai à vous-même, gratis, tous les ans, le journal et les brochures.
Ces publications vous aideront, je n'en doute pas, à accomplir votre œuvre de dévouement.
L'honorable Chapleau, secrétaire d'État, disait dans une lettre personnelle :
Je ne doute pas du succès de votre colonie. . . et j'espère que
vos métis s'empresseront de se grouper autour de vous. C'est leur dernière planche de salut; et s'ils refusent de seconder l'œuvre si chrétiennement philanthropique que vous avez entreprise pour eux, ils n'auront qu'à s'en prendre à eux-mêmes de leur malheureux sort.
J'ai bien regretté de n'être pas à Québec l'autre semaine: j'aurais eu tant de choses à vous dire, et tant de choses à vous demander de me dire ! Ce sera pour une autre fois, qui sait, peut-être sur les bords du Pincher- Creek; car je n'ai pas perdu l'espoir de faire encore, avant longtemps, un voyage au Nord-Ouest. -
Je ne me rappelle plus quelles sont les conditions de la souscription dont je vous avais parlé pour votre colonie des métis, dont j'aime beaucoup le nom de "Principauté de Saint-Paul-des -Métis". Veuillez donc rafraîchir mes souvenirs. En attendant, je vous envoie ma contribution que vous voudrez bien agréer au profit de votre œuvre. Mes meilleures sympathies vous accompagnent toujours et mes meilleurs souhaits sont acquis à la colonie si intéressante que vous voulez fonder. Si vous avez quelque loisir, veuillez donc me faire connaître, comme vous me l'annoncez dans votre lettre, les progrès de cette entreprise.
Le 7 novembre, les membres du syndicat administrant l'établissement des métis adressaient au gouvernement une pétition dont nous extrayons ce qui suit:
Avec quelques aumônes recueillies par le père Lacombe, les
travaux d'installation ont commencé au mois d'août dernier, sous la surveillance du directeur et d'un certain nombre de familles métisses, heureuses de profiter de la bonne aubaine.
Mais, messieurs, nous avons compris que pour que notre plan ait du succès, il nous fallait autre chose que nos fermes et la culture. Il nous faut une école industrielle, et cette institution, nous ne pourrons ni la faire surgir, ni l'établir sans l'aide du gouvernement. Il est vrai que d'après les traités, les métis n'ont pas droit à cette faveur mais, dans l'intérêt de cette nation, et pour l'honneur de notre patrie, il semble que ce serait là un acte patriotique, philanthropique et chrétien, que de subvenir à l'école industrielle de la jeune génération métisse.
C'est après mûres considérations que, comme protecteurs de la race métisse en général, nous vous supplions d'accorder un subside pour l'établissement de cette école de la direction de laquelle nous nous chargerons.
Le père Lacombe avait trouvé dans le père Thérien un collaborateur idéal. Toute F administration de la colonie était à sa charge. Mais ce n'était là qu'une partie des soins que l'œuvre réclamait. Il fallait des fonds pour la faire vivre, et ces fonds ne pouvaient venir seuls. Cela, c'était l'affaire du père Lacombe, il n'y manquait pas, bien qu'en 1897 sa santé fût fortement compromise.
Il y avait trois ans que la colonie de Saint-Paul-des- Métis était fondée, lorsque le gouvernement envoya un agent pour faire une enquête sur l'état des affaires et pour étudier la question des écoles pour lesquelles le père Lacombe, comme nous venons de le voir, avait demandé des subventions. Le rapport, très favorable, fut soumis à lord Aberdeen qui écrivit à son vénérable ami.
C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai signé ce rapport et que je profite de l'occasion pour vous offrir bien cordialement mes meilleurs vœux pour le succès du plan imaginé avec une aussi grande sincérité de cœur et une sagacité si pratique par mon ami le père Lacombe.
Le rapport de M. Ruttan est favorable d'un bout à l'autre. Dans un endroit il dit: "Mais c'est merveilleux d'avoir tant accompli avec si peu d'argent."
Le 22 août 1898, Mgr Grandin se décidait à faire un appel aux archevêques et évêques du Canada, appel dans lequel il mit toute son âme d'apôtre. Après avoir exposé l'histoire de la fondation de l'œuvre des métis, il continuait :
Il m'en coûte, Messeigneurs, de vous faire une pareille demande, car vous avez, vous aussi, des œuvres importantes à entretenir. Vous êtes allés généreusement au secours de notre révérendissime métropolitain, pour ses écoles. Ne faut-il pas être sauvage pour solliciter le secours de votre charité? Ne devrais-je pas au moins attendre?
Attendre, Messeigneurs, c'est nous exposer à voir mourir notre œuvre avant de l'avoir complètement installée. Le pauvre père Lacombe et moi disparaîtrons, et nous n'aurons pas même l'espérance, en mourant, que l'œuvre puisse nous survivre; car mon digne successeur se trouvera dans le même embarras que nous, et il n'y aura peut-être plus de père Lacombe . . .
C'est, je crois, le dernier service important que mon diocèse attend du dévoué père Lacombe; et si, comme je l'espère, il réussit, ce sera peut-être le rétablissement de sa santé, car les difficultés actuelles ont été, je n'en doute pas, pour beaucoup dans sa maladie.
Si, malgré mes efforts, nous ne réussissons pas selon nos désirs, et aussi vite que nous le voudrions, nous aurons fait quand même une excellente œuvre, dont Dieu nous tiendra compte, qui procurera sa gloire et le salut d'un grand nombre.
Je laisse au bon père Lacombe le soin de vous faire mieux connaître cette œuvre et le peuple qu'il s'agit de sauver.
Le 21 juillet, un commissaire du bureau indien de Winnipeg écrivait au père Lacombe :
Mon cher père,
J'accuse réception de votre lettre du 14 courant au sujet de votre colonie de Saint-Paul, et je suis heureux d'apprendre les progrès considérables qui y ont été faits, et que vous êtes déjà pourvu d'instruments d'agriculture et autres qui peuvent vous faire espérer dans un avenir prochain une prospérité à laquelle vous ne vous seriez pas attendu vous-même, si l'on considère que vous avez été forcé de vous fier à vos seules ressources, sans l'aide du gouvernement fédéral, aide sur laquelle vous pouviez légitimement compter.
Aussi vous en avez d'autant plus de mérite, et il est à espérer que vos métis comprendront de plus en plus jusqu'à quel point ils vous sont redevables de leur prospérité.
C'est encore un ami du père Lacombe qui écrit :
Mon cher père Lacombe,
Je n'ai pas perdu de vue votre affaire des métis. J'en ai causé avec plusieurs de mes collègues et spécialement avec le premier ministre.
Je vous ai déjà exposé les difficultés qui entourent cette question. Cependant je ne désespère point de l'avenir.
Toutes ces lettres étaient des plus encourageantes, il est vrai, mais elles n'apportaient pas ce qui était le plus nécessaire dans le moment: V argent. Le pauvre vieux missionnaire dut repartir pour une nouvelle tournée de quêtes. Il quitta Calgary vers la fin de 1898 et se dirigea vers Test. Il y rencontra de bonnes fortunes, mais aussi bien des déboires. Il en avait vu bien d'autres, et cela ne ralentit pas son zèle un instant. Quelques lignes du père Thérien exposeront la situation de la colonie à cette époque :
Les nouvelles reçues du père Lacombe ne sont pas des plus consolantes; l'espérance d'obtenir des subsides pour un couvent-pensionnat semble bien hasardée. C'est pourtant la chose essentielle et primordiale.
La colonie ouverte officiellement le 15 janvier 1896 comptait, au premier novembre 1898, 32 familles, ayant chacune 80 acres de terre. Le nombre total des animaux comprenait 300 chevaux, 700 bêtes à cornes, 550 pourceaux et 200 volailles. Le gouvernement a fourni $2000; le père Grandin, provincial, $2000. Puis le cinquième du produit des dons et des collectes faites par le père Lacombe se montant à $5625.75 a été appliqué à la même fin, le reste ayant été donné pour les besoins du diocèse.
Dans l'espoir que le gouvernement, à sa pressante demande, fournirait des fonds pour aider à bâtir et à entretenir une école industrielle, le père Lacombe obtint de la maison-mère des Sœurs de l'Assomption de Nicolet qu'un détachement de cette communauté viendrait se charger de cette école au commencement de 1899, ce qui fut fait.
Au commencement de l'année 1900, le père Lacombe recevait par l'intermédiaire de Lady Minto, femme du nouveau gouverneur général du Canada, un portrait de la reine Victoria envoyé par Sa Majesté elle-même, avec une lettre de sa fille, Son Altesse Royale la Princesse Béatrice. Cette touchante attention fit un plaisir indicible au vieux missionnaire, lui qui avait si souvent parlé aux Peaux-Rouges de la puissance de la grande reine demeurant par delà les mers.
Ce fut également l'occasion qui renouvela ses relations avec M. l'abbé de Bie, secrétaire de Mgr Smeulders,
nonce apostolique au Canada, et alors abbé de Bornheim en Belgique.
Mon bien cher père et ami,
Vous le dirai-je ? Voilà qu'un mouvement de jalousie s'empare de moi! Je viens de lire dans un journal de Bruxelles: Le révérend Père Lacombe, le vaillant missionnaire du Nord-Ouest canadien, actuellement à Montréal, a reçu de la reine Victoria le portrait de Sa Majesté, envoyé par elle-même, et accompagné d'une lettre écrite par la princesse Béatrice, dans laquelle elle dit: La reine est extrêmement intéressée à tout ce qu'on lui a dit au sujet du père Lacombe, et a acquiescé avec plaisir à Vidée de vous envoyer son portrait . . .
Tiens, me suis-je dit, je suis très content que la reine d'Angleterre ressente tant de sympathie et porte tant d'intérêt au père Lacombe, voire même jusqu'à lui envoyer son portrait. Mais pourrait-elle l'estimer et lui porter plus d'intérêt que moi qui suis demeuré quelque temps avec lui à Montréal, et qui ai reçu de lui tant de marques d'amitié et d'affection fraternelle ?
Mon projet a été vite fait: sachant que vous étiez à Montréal, je me suis empressé de vous écrire en faisant accompagner ma lettre de mon portrait, comme votre gracieuse souveraine Fa fait.
Sans doute que ce sera là beaucoup moins d'honneur pour vous, et si tous ceux qui s'intéressent à vous devaient vous envoyer leurs portraits, vous en auriez certes assez pour décorer toutes les habitations de la Saskatchewan. Mais du moins j'ose espérer qu'il ne vous sera pas désagréable de recevoir encore un mot de votre ami, le petit secrétaire du regretté Mgr Smeulders, le délégué apostolique au Canada.
D'Ame dée de Bie
Mais revenons-en à la colonie des métis.
Vers la fin de Tannée 1899, le père Lacombe eut la consolation d'y voir arriver les Sœurs de l'Assomption de Nicolet. Le père Thérien avait dû faire le voyage de Montréal. Le père Charlebois venu pour le remplacer provisoirement écrivait :
Ma première impression en arrivant à Saint-Paul fut très bonne, et je suis bien heureux de vous dire que cette impression s'est bientôt changée en admiration.
Vraiment, en voyant tout ce qui a été fait, on ne peut s'empêcher de dire que Dieu veut cette œuvre de rédemption des métis. Le père Thérien a fait des merveilles ici. Dieu a béni son zèle et ses sacrifices.
Le père Thérien écrivait de son côté au père Lacombe:
Il faut beaucoup de patience et de mansuétude pour arriver à faire quelque chose avec un grand nombre de nos métis, surtout tant que nous n'aurons pas d'école.
Et malgré l'opposition des sectaires, je suis intimement persuadé que nous gagnerons leur confiance à mesure que nous serons en état de leur faire du bien . . .
En 1900 devant l'accroissement continuel de la colonie et le manque de personnel, le supérieur général des Oblats crut nécessaire, pour la sauver, de confier à d'autres mains l'œuvre entreprise par ses enfants. Toujours soumis aux ordres de ses supérieurs, le père Lacombe s'inclina et s'adressa aux Salésiens, puis aux Prémontrés pour obtenir des religieux. Nulle part il ne put en trouver. Au même moment, le père Thérien lui écrivait :
Il est à regretter que nous soyons obligés de suivre cette ligne de conduite; mais le bon Dieu manifestera sa volonté dans le résultat de nos négociations.
Nos métis donnent plus de satisfaction de jour en jour; l'assistance aux offices devient meilleure, et, sous ce rapport, c'est tout ce que l'on peut désirer de mieux.
C'est bien aux Oblats de Marie Immaculée, se disait le père Lacombe que Dieu a confié cette œuvre, et sa volonté est manifeste pour qu'ils la continuent. Comment permettrait-il que l'œuvre périsse faute de secours, faute de sujets?
Non, tant de travaux et tant de sacrifices ne demeureront pas inutiles ! Le courage et la persévérance vaincront tous les obstacles. Si quelques-uns de ces pauvres métis ne répondent pas aux avances de leurs bienfaiteurs, il s'en trouvera d'autres qui prendront leur place. Allons, ne nous laissons pas abattre, continuons!
Bref, à la grande satisfaction de tous, surtout à celle de ses directeurs, l'école-pensionnat ouvrait ses portes aux enfants métis à la fin de 1901, tandis que le père
Lacombe, de retour d'un voyage en Autriche, continuait à tendre la main à ses amis du Bas-Canada, non seulement pour la nouvelle école, mais encore pour tous les besoins du diocèse de Saint- Albert. Il fit de nouvelles instances auprès du gouvernement, mais il n'en put obtenir que des promesses qui ne furent jamais réalisées. Tel était le besoin pressant de ses quêtes que le vieux missionnaire ne put les interrompre pour assister aux derniers moments de son saint évêque, Mgr Grandin, 3 juin 1902.
Voici ce qu'écrivait M, Charles Thibault du passage du quêteur à Waterloo :
Le vénérable père Lacombe, missionnaire des sauvages de l'Ouest depuis plus d'un demi-siècle, qui n'avait jamais encore visité nos Cantons de l'Est est enfin parmi nous, l'hôte de M. Beauregard, curé de Waterloo.
Sans l'avoir jamais vu, notre population connaissait ce zélé missionnaire, cet Arsous-Kitsi-Parpi ou l'homme au bon cœur, comme l'appellent les indiens du grand ouest. Aussi c'est avec le plus vif plaisir que nous eûmes l'avantage de l'entendre aux messes de dimanche dernier, plaider avec cette bonhomie, cette éloquence vraie, cet entraînement à la vertu, ce langage du cœur dont il possède à fond le secret, la cause de ses enfants des prairies et des bois, et celle des nombreux besoins du diocèse de Saint- Albert.
De fait, tout y est à creér, missions, chapelles, écoles, abris, hôpitaux, etc., etc.
Le père Lacombe, éloquent comme la nature chantant son hosanna éternel, instruit, touche et plaît. Parlant des métis, il dit: Descendants des anciens trappeurs et Canadiens français dans l'Ouest, ils furent le trait d'union entre la barbarie et la civilisation.
Autrefois la chasse," la pêche et un peu de culture leur suffisaient amplement, mais depuis la cession du pays au gouvernement, par la Compagnie de la Baie d'Hudson, tout est changé. Les conditions d'existence n'étant plus les mêmes, les anciens aborigènes, n'ayant plus le buffalo, se trouvent appauvris et très malheureux, de même que les métis dispersés partout et sans moyens d'existence. Voilà pourquoi le père Lacombe travaille à les rassembler tous sur une réserve obtenue du gouvernement et à les fixer en permanence, de même qu'à aider à toutes les grandes œuvres des missions, à cette heure où tant d'immigrants affluent dans le pays.
Le zèle inaltérable et le cœur si dévoué de ce grand missionnaire le forcent, à 75 ans, à parcourir, d'après les vœux de son vieil évêque malade, toute la province de Québec, toujours si charitable et si généreuse, pour y recueillir les aumônes des fidèles, des bonnes âmes, des cœurs généreux, afin de contribuer à asseoir les œuvres nombreuses qui périssent faute de secours.
A l'appel sympathique, entraînant et persuasif du vieux missionnaire, personne ne résiste, et notre population, son pasteur en tête, s'est montrée empressée, charmée, généreuse envers le père Lacombe.
Après la messe, ce courageux vieillard se rendit à Knowlton, où il fit un nouvel appel aux paroissiens, fiers aussi de sa visite. M. le curé Kérouach fit une chaleureuse réception à cet envoyé du ciel, à ce bienfaiteur des pauvres, à cet apôtre des temps nouveaux.
De retour à Waterloo, le révérend père Lacombe donna à l'hôtel de ville une conférence sur les sauvages. Pendant deux heures, l'entraînant et spirituel conférencier tint son nombreux auditoire sous le charme en lui racontant des traits de son expérience parmi les barbares, leurs coutumes, leurs mœurs, leurs idées, leurs moyens de guerre, etc.
En quittant Waterloo, le vieux missionnaire se montra enchanté de la générosité de sa population et de la cordiale hospitalité de ses pasteurs.
Toujours sur la brèche, se dépensant sans compter, les vaillants protecteurs des métis connaissent toutes les angoisses et les vicissitudes. Le succès ne semble pas devoir répondre à leurs efforts et parfois le découragement est bien près de les envahir. Vers la fin de décembre 1902, le père Thérien écrit au père Lacombe:
Ces jours derniers j'attendais quelques mots de vous avec une anxiété fébrile. J'étais dans un état où les plus énergiques mêmes ont besoin d'encouragement. Je voyais tout en noir depuis deux ou trois jours.
A la vue des difficultés de tous les instants, de l'ouvrage écrasant qui déborde de toutes parts, des travaux à exécuter, du petit nombre de frères convers à ma disposition, du grand nombre d'engagés qu'il me faut payer, je me sentais pris de découragement, et l'avenir m'apparaissait sous des couleurs bien sombres. J'aurais aimé rencontrer quelqu'un à qui j'eusse pu me confier et déverser le trop-plein de mon cœur, ou, encore mieux, j'aurais aimé un mot de votre part pour me rassurer et me mettre un peu de confiance au cœur.
Le père Lacombe disait de son côté :
Cher père Thérien, malgré les soucis et les contrariétés, que vous et moi, avons eus depuis le commencement, dans l'intérêt de notre œuvre de rédemption, ne nous lassons pas d'espérer en la providence divine!. . .
Je vous avoue, cependant, que j'ai moi aussi le cœur malade en songeant à la situation financière des affaires de la colonie, et cela malgré toutes nos quêtes. Vraiment le problème devient de plus en plus inquiétant. Mais courage, Dieu y pourvoira!
Que vont faire les deux héros? Vont-ils se laisser vaincre par ces difficultés insurmontables ? Vendront-ils
les animaux, fermeront-ils l'école pour payer les dettes? Diront-ils à leurs colons qu'ils ne peuvent plus rien faire pour eux? Quelle pénible situation! Que désastreuse serait cette détermination! Daigne Dieu les en préserver!
Hélas! remarque le père Laconibe, que pensera le monde s'il faut en venir à cette pénible extrémité? Il dira en riant: Nous savions bien que les plans du père Lacombe étaient une utopie ... Et moi de baisser la tête en songeant : Bonum est quia hurniliasti me.
Il écrivait encore:
Mon cher père Thérien, gardez', malgré tout, votre courage, et je veux en faire autant! Au moins, l'avenir dira que nous avons tout tenté pour faire réussir notre entreprise. Et qui sait? Le secours peut venir d'où l'on attend le moins.
Il avait raison: Au printemps de 1904, le gouvernement fournissait des semences pour encourager les métis à rester sur leurs terres. Une église s'achevait, grâce à la générosité de sir Rodolphe Forget qui avait offert $5000 pour son 'érection. Lord Mount Stephen, premier président du Canadien-Pacifique, envoyait de Londres une offrande de $2,000 accompagnée de la lettre suivante:
17, Carleton House Terrace, S.W., le 14 mars 1903
Cher père Lacombe,
Votre bonne lettre est arrivée en son temps et m'a causé une grande joie. Non, je ne vous ai pas oublié, non plus que les jours d'antan que vous me rappelez. La photographie que vous m'avez donnée est toujours sur ma table; je vous ai constamment sous les yeux.
Je pense que vos efforts pour enseigner aux jeunes métis des habitudes d'industrie, afin de les mettre à même de gagner leur vie, est une excellente chose, tout en étant une œuvre réellement chrétienne. . ."
A la date du 19 mars, jour de la fête de saint Joseph, on trouve dans les notes du père Lacombe une lettre qui respire la bonhomie et l'enthousiasme; elle est adressée à
son évêque et est pleine de l'imagination d'un enfant errant dans des jardins féériques. La voici:
Calgary, le 19 mars 1903: fête de saint Joseph.
Semant dans les larmes, nous récoltons dans la joie. Hier, j'allai dans notre chapelle privée devant le Très Saint Sacrement, j'avais pour témoins saint Joseph et saint Antoine de Padoue. Vous savez que les fontaines de mes yeux coulent souvent en abondance. . . Tempus flendi et tempus ridendi.
Bien des fois, durant ma longue carrière, j'ai pleuré avec amertume dans les durs travaux, les contradictions et les embarras, comme j'ai aussi versé des larmes dans des moments de satisfaction et de joie. Voyez-vous, j'ai du fluide lacrymal pour toutes les occasions.
Donc, après ce préambule, je dirai qu'hier, veille de la fête de saint Joseph, ce grand saint, accompagné de saint Antoine de Padoue, m'a apporté un chèque de $2,000, qu'il a arraché des mains de Lord Mountstephen, dans la ville de Londres.
Aujourd'hui, de tout mon cœur, j'en remercie et le ciel et la terre.
C'est sans doute pour cette rédemption des métis qui semble une impossibilité à tout le monde, excepté à nous-mêmes, que le bon Sauveur veut bien prolonger mon existence
Enfin, pendant qu'à Saint-Paul, Min., il était l'hôte de Mgr Ireland, le père Lacombe reçut de M. James Hill, président du Grand-Nord, un chèque de $5,000. A New- York et à Montréal, M. Thomas Ryan et sir Thomas Shaughnessey ne le laissèrent pas non plus partir les mains vides.
L'on constatait en outre certaines améliorations dans les dispositions générales des métis. Il y avait alors 80 familles établies sur la réserve, quelques-unes venaient d'arriver de Montana et s'étaient fixées définitivement à Saint-Paul. Le grand succès commençait à s'affirmer. Quatre-vingt-cinq enfants fréquentaient l'école industrielle et tout allait bien. L'on pouvait donc envisager l'avenir avec confiance.
Hélas! Un terrible sinistre vint ruiner toutes ces belles espérances! Le 15 janvier 1905, un violent incendie
détruisait de fond en comble l'œuvre édifiée au prix de tant de sacrifices et de dévouement. Des dettes et pas d'assurance, c'était la fin de tout. Encore fallait-il s'estimer heureux de n'avoir à enregistrer qu'un seul décès, celui d'une jeune fille qui retourna dans l'édifice après s'en être échappée sans mal : on ne la revit plus ! . . . Dernière constatation démoralisante : il fut établi que le feu avait été mis volontairement, on ne sait dans quel but, par cinq ou six métis de dix à quatorze ans.
En apprenant la terrible nouvelle, le pauvre père Lacombe resta d'abord comme pétrifié, puis se dominant par un effort suprême, il dit simplement:
"C'est fini!. . . Tout est anéanti!. . . Dieu l'a voulu: que son saint nom soit béni ! . . . Que vont devenir mes pauvres métis?. . . Ah! mon Dieu!"
Le père Thérien s'empressa d'adresser au père Lacombe un rapport détaillé de la catastrophe et de l'état actuel des affaires de la colonie. Mais lui, si intrépide en face des difficultés les plus insurmontables, lui qui avait été le bras droit du fondateur dans l'œuvre qu'il dirigeait avec tant de tact et de sagesse, ne put cacher ses appréhensions et ses doutes pour l'avenir, au moins en ce qui concernait la colonie des métis proprement dite.
Il eût été déraisonnable, en effet, de continuer à compter sur les seules ressources de la charité publique pour reconstituer l'œuvre si péniblement édifiée et si vite anéantie. Le plus sage était de se soumettre et de s'incliner devant la triste réalité.
Tout n'était pas perdu. Ce que l'on n'avait pas pu faire avec les métis, on le ferait avec les Canadiens français. En août 1907, le père Thérien écrivait au père Lacombe :
Il y a déjà quatre paroisses en marche. Les métis occupent comme autrefois la même place dans ma sollicitude. Mais je sais très bien qu'ils ne sont pas les catholiques de l'avenir.
Il nous faut, coûte que coûte, établir des paroisses catholiques si nous voulons conserver, non pas la prépondérance, mais au moins une minorité imposante dans le pays. Notre colonie n'augmente pas et n'augmentera pas. Il faut en prendre notre parti. Alors, pourquoi ne pas y implanter de bonnes familles canadiennes-françaises que nous choisirons nous-mêmes et qui vivraient en paix avec les familles métisses qui sont ici déjà ? D'ailleurs les métis eux-mêmes comprennent que leur intérêt matériel y gagnerait beaucoup en étant entourés de bonnes familles de cultivateurs qui leur donneraient l'exemple du travail et de l'économie.
Il en fut ainsi, et bientôt les missionnaires durent abandonner tout travail de colonisation proprement dite, pour se livrer exclusivement à leur ministère sacerdotal et paroissial. Le père Thérien ne tardait pas à écrire:
Nous n'avons pas trop de tout notre temps pour faire face aux exigences du ministère. Notre rôle de missionnaires-pionniers s'efface graduellement. Nous deviendrons dans un avenir prochain des curés de campagne et nous aurons devant nous un vaste champ ouvert à notre dévouement et à notre zèle apostolique.