CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
Le père Lacombe et la question des écoles. — Interprête POUR LE COMPTE DU GOUVERNEMENT. —
Une fête sur les bords du petit lac des Esclaves. — Les traités indiens et les scrips. — Les noces d'or sacerdotales du père Lacombe. — Datur omnibus. — Les Mémoires.
Reprenons notre récit où nous l'avons laissé, c'està-dire en 1896. Mgr Taché était mort, mais sa grande voix retentissait encore, pleurant la liberté de ses écoles du Manitoba.
Une question n'est réglée, disait-il, que lorsqu'elle l'est avec justice et équité, cela en dépit des subtilités ou des erreurs de langue. Le droit prime la loi, l'équité vaut mieux que la légalité. Ne nous laissons pas décourager par les refus antérieurs et les échecs passés. Nous sommes trop convaincus de la justice de notre cause pour ne pas revendiquer nos droits par tous les moyens légitimes. Nous sommes les victimes d'une injustice, et nous ne serons satisfaits que lorsqu'un remède efficace aura été apporté aux maux dont nous souffrons.
Le drapeau de la liberté, tombant des mains de l'archevêque mourant, avait été repris par son successeur, Mgr Langevin, et aux premiers jours de 1896, nous trouvons son plénipotentiaire, l'infatigable père Lacombe,
menant rudement le bon combat autour des hommes politiques d'Ottawa. Il écrivit alors à un des ministres une lettre qui, par nécessité politique sans doute, fut publiée. Nous la reproduisons pour mémoire.
Montréal, le 20 janvier 1896
Mon cher monsieur,
A ce moment critique de la question des écoles du Manitoba, permettez à un vieux missionnaire, aujourd'hui représentant les évêques de notre contrée dans cette cause qui absorbe tous les esprits, de faire appel à votre foi, à votre patriotisme et à votre sens du droit et de vous demander de prendre en considération notre humble requête.
C'est au nom de nos évêques, de la hiérarchie, et de tous les Canadiens catholiques que nous demandons au parti dont vous êtes le chef de nous aider à régler la fameuse question, et ce en votant l'ordonnance récursoire avec nous et avec le gouvernement.
Nous ne vous demandons pas de voter pour le gouvernement, mais pour l'ordonnance qui nous rétablira dans nos droits, dans la forme sous laquelle elle sera présentée dans quelques jours devant la Chambre. Je considère, ou plutôt nous considérons tous que cet acte de courage, de bonne volonté et de sincérité de votre part et de la part de ceux qui suivent votre politique, servirait grandement les intérêts de votre parti, spécialement au moment des élections générales.
Je dois ajouter que, sous aucune considération, nous n'accepterons la proposition d'une commission et que nous ferons tout en notre pouvoir pour nous y opposer.
Dans le cas où, — puisse la Providence ne pas le permettre! — vous penseriez qu'il n'est pas de votre devoir d'accéder à notre juste demande, et où le gouvernement qui veut bien nous donner la législation promise serait battu et renversé, s'il reste fidèle jusqu'au bout de la lutte, je dois vous informer, avec regret, que tout l'épiscopat, comme un seul homme, se lèvera pour soutenir ceux qui seront tombés en nous défendant.
J'ose espérer que vous voudrez bien pardonner à la franchise qui m'oblige à m'exprimer ainsi.
J'espère que la Providence soutiendra votre courage et votre énergie pour le bien de notre pays.
Je demeure avec sincérité, cher monsieur, votre humble et dévoué serviteur,
Albert Lacombe, o.m.i.
Le 14 mars, le père Lacombe écrivait, de Montréal, au père Légal:
S. G. Mgr E.-J. LEGAL, o.m.i.
2me évêque de Saint-Albert et 1er archevêque d'Edmonton.
Je viens d'arriver d'Ottawa où j'ai eu un combat d'épreuves à soutenir. Qui pourrait le croire? Me voilà lancé dans la politique! exposé à être traité de menteur et de faussaire.
La question des écoles est loin d'être réglée; nos adversaires font une opposition acharnée . . .
Pendant qu'il plaidait à Ottawa la cause des écoles, le père Lacombe eut l'honneur d'être reçu, à Rideau- Hall, par lord Aberdeen. Son épouse, lady Aberdeen, estimait beaucoup le vieux missionnaire et s'intéressait à ses œuvres, se plaisant même à lui donner le nom de frère. Ces marques de sympathie étaient pour le père Lacombe comme une oasis dans ce qu'il appelait le désert aride et brûlant de l'effroyable politique.
Une grande joie l'attendait à son retour à Montréalson confrère et ami, le père Légal, était nommé coadjuteur de Mgr Grandin et sacré le 17 juin 1897 à Saint-Albert. Cette nouvelle ne surprit pas le vétéran de l'apostolat. Il s'empressa d'envoyer au nouvel évêque la mitre et le bréviaire qu'il gardait en souvenir de Mgr Taché et lui écrivit sans tarder:
Mon cher père, amis nous avons été dans le passé, amis nous resterons dans l'avenir. Oui, je serai fidèle à l'amitié que je vous ai vouée. Je continuerai à me dévouer de toutes mes forces pour vous aider autant que faire se pourra, dans mon humble position, à porter la lourde charge qu'on vous confie. Je vous reverrai sous peu.
Quelques semaines plus tard, le père Lacombe retournait à Edmonton. Les supérieurs, le voyant accablé de fatigue, jugèrent bon de lui donner son obédience pour Pincher-Creek où il désirait tant se retirer. Écoutons-le se réjouir: "Je vais donc de nouveau être ermite! Je chéris d'avance les privations qui m'attendent dans ma solitude, je les préfère à mon palais somptueux d'Edmontom la jolie."
Cette fois encore, l'ermitage ne dura pas longtemps. A peine un mois s'était écoulé qu'un télégramme le mandait en hâte à Calgary.
"Oh! la dépêche inopportune! s'écria-t-il. Faut-il donc que je sois toujours en mouvement! Enfin, allons voir ce qui en est."
C'était Mgr Grandin, gravement malade, qu'il fallait conduire bien vite à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Le voyage se fit très rapidement, et le père Lacombe put revenir, cette fois, pour plus longtemps à son ermitage Saint- Michel.
On se souvient de l'agitation extraordinaire qui s'empara des esprits en 1899, à la suite des riches découvertes de For au Klondyke. La soif des richesses engagea un grand nombre d'individus à se diriger vers le Nord- Ouest, et la petite ville d'Edmonton s'affirmait déjà comme un centre important. Pour éviter tout froissement dans cette invasion inopinée des pays du Nord, entre la foule des mineurs et les indiens du petit lac des Esclaves, de la rivière la Paix et de l'Athabaska, le gouvernement jugea prudent de nommer une commission qui traiterait avec les Cris, les Montagnais et les Castors. Mais il fallait un interprète et un habile diplomate. Tous les yeux se tournèrent vers le père Lacombe. Nul ne connaissait mieux que lui les métis et les sauvages avec lesquels le gouvernement devait entrer en pourparlers et nul n'en était mieux connu. L'honorable M. Sifton, ministre de l'Intérieur, demanda au vieux missionnaire de rendre ce service au gouvernement. Quoique flatté de l'offre, celui-ci déclina l'honneur.
"C'est trop beau pour moi, dit-il au ministre; je suis trop vieux maintenant pour entreprendre un tel voyage. Comment songer à faire des centaines de milles en canot ? Et si j'étais malade, que feraient vos gens? Je ne serais pour eux qu'un embarras ... Je vous prie donc de diriger votre choix sur un autre.
— Non, non c'est vous que nous voulons, insista M. Sifton. Soyez sans inquiétude, tout sera prévu pour le confort du voyage.
—Eh bien! télégraphiez à mon évêque, répondit le père Lacombe; si sa réponse est affirmative, j'irai.
Quelques jours plus tard, pendant une discussion des membres de la Commission royale à la Chambre des Communes, M. Nicolas Flood, le député de Régina, interrompait la discussion :
— Cessez de vous inquiéter à ce sujet; nous aurons le père Lacombe, il sera là; je sais, moi, qu'il a accepté de nous accompagner.
Dans une lettre qu'il adressait à Mgr Légal, le bon vieillard disait:
J'ai accepté d'accompagner la Commission royale dans le nord; priez pour votre vieux missionnaire. C'est sans doute le dernier service que je rendrai à ma congrégation et à mon pays. Comme Dieu voudra!
Le 16 mai, il quittait Montréal pour se rendre à Winnipeg et écrivait sur son journal:
Je pars content et satisfait; cependant, je me sens vivement ému, car je dis adieu, sans doute pour toujours, à ma chère province de Québec. Que d'amis j'y laisse qui ont été si bons pour moi et pour mes missions. Me voilà en route, j'ai bien du temps pour tracer mes plans et me préparer à mon grand voyage du nord. Vraiment, c'est très sérieux, à mon âge.
21 mai, au matin, fête de la Pentecôte, arrivée a Calgary. Comme je suis heureux de revoir notre mission Sainte-Marie, mes chères Sœurs Fidèles Compagnes de Jésus et mes bonnes Sœurs Grises! Je chante la messe et je prêche deux fois.
Le 23 mai, à Saint-Albert, il put assister aux noces d'argent sacerdotales de Mgr Légal. Il eut le plaisir de rencontrer là plusieurs évêques et un grand nombre de missionnaires et de prêtres accourus pour la circonstance. Les fêtes terminées, le père Lacombe revint à Edmonton pour y rejoindre ses compagnons de voyage. La Commission royale comprenait M. Laird, président, M. MacKenna
secrétaire, MM. Côté et Prudhomme, le docteur West, et / une escorte de onze officiers de la police montée, parmi lesquels le fameux Fitzgerald et quelques bons guides métis.
Le départ d'Edmonton s'effectua le 29 mai, au milieu d'une grande affluence de personnes. Mgr Légal vint, avec son clergé, saluer le départ des membres de la Commission royale et souhaiter bon voyage au vieux missionnaire. La caravane se rendit à Athabaska- Landing où Ton devait rencontrer Mgr Grouard et le père Husson. A partir de ce moment commença la partie pénible du voyage qu'il fallait accomplir sur des barges hâlées contre le courant par des hommes de peine.
Pauvres mercenaires, couverts de sueur et de poussière, comme je les plaignais, dit le père Lacombe. Nous parcourûmes ainsi environ 60 milles. Le soir, nous campions sur la grève ou à l'entrée de la forêt. Pour moi, je partageais la tente de M. Mackenna. Comme il était rempli d'attentions à mon endroit, je trouvais agréable d'être en sa compagnie. Quand il m'était possible de célébrer la sainte messe, c'est lui qui était mon servant et quelques métis formaient l'auditoire.
Au départ du Landing, Mgr Grouard avait fait remarquer au lieutenant gouverneur Laird que le cycle d'or du bon père Lacombe se clôturait le 13 juin, et que ses amis de Saint-Albert et d'ailleurs avaient été fort désappointés de le voir s'éloigner. Force leur était donc d'ajourner la fête.
Très bien, répartit M. Laird, c'est nous qui la célébrerons.
Et sans en rien laisser deviner à leur compagnon, tous les membres de la commission se mirent en devoir de lui préparer une surprise qui marquerait dans les fastes du voyage. Comment s'y prirent-ils et que firent-ils? C'est le père Lacombe lui-même qui va nous le raconter :
Mes bons amis me fêtèrent la veille de mon anniversaire, le 12 juin 1899; ce cher vieillard, le gouverneur, je savais bien que c'était lui qui était l'instigateur de la chose.
Ce soir-là, de bonne heure, il appela tous ses hommes et il ordonna le campement. J'en fus étonné; car déjà nous étions en retard pour le rendez- vous; mais je crus que nos hommes de peine avaient besoin d'un peu de repos.
Or, pendant que l'on dressait les tentes, j'allai faire un tour sur la lisière de la forêt en lisant mon bréviaire. Mgr Grouard demeura avec les autres tandis que le père Husson était déjà parti dans la direction du lac Wabaska avec sa caravane.
Quelle ne fut pas ma surprise en entrant au camp de voir un drapeau flottant au haut d'un mât. Je ne me doutais de rien encore; c'était la veille de mon cinquantenaire de prêtrise ! . . .
A l'entrée de ma tente, je m'absorbai dans la contemplation de la nature. C'était si beau, si poétique, que je songeais à l'extase de saint Augustin et de sainte Monique.
Tout à coup notre président, M. Laird, arrive suivi de Mgr Grouard et de tous nos compagnons. On me lit une magnifique adresse écrite sur une écorce de bouleau, et la Commission me présente ses vœux. Après quoi chacun vient à son tour, qui avec son compliment, qui avec sa poésie. J'en étais tout ébahi.
Il serait trop long d'insérer ici tous les discours qui furent prononcés pour la circonstance, mais nous tenons à reproduire la charmante poésie composée par l'un des membres de la Commission, M. Côté, sur les bords du lac des Esclaves :
Sortez de vos tombeaux, peuplades endormies, A l'ombre des grands pins de nos forêts bénies! Venez, fils des guerriers, qui jadis dans ces bois, Brûliez vos tomahawks, vos arcs et vos carquois! Que sur vos pâles fronts, V auréole immortelle, Pour votre bienfaiteur s'illumine plus belle! Néophytes, venez en ce jour de bonheur Proclamer les vertus de l'illustre pasteur Qui dépensa pour vous, ses brebis bien-aimêes, Ses forces et son temps pendant cinquante années. Venez, fleurs qui brillez au jardin du Bon Dieu, Répandre le parfum qu'exhale le saint Lieu Sur l'illustre vieillard qui de sa voix bénie Vous fit épanouir dans l'illustre patrie! Des bords du Missouri jusqu'aux glaces du Nord, Voyez, prêtre zélé, cinquante sillons d'or; Voyez, sur le versant de la montagne sainte, De votre charité l'impérissable empreinte. Muse, prosterne-toi, Hosanna! Hosanna!
Au ciel, gloire au Très-Haut, chantons alléluia! Honneur, paix sur la terre à l'Oblat de Marie, Qui dans son cycle d'or brille sur la patrie!
Après ces démonstrations, ce fut le banquet.
Figurez-vous ce qu'avait d'agréable et de délicieux ce repas du soir, par un idéal coucher de soleil, sur une pointe de terre verdoyante. A côté le rivage, et un peu plus loin la forêt. Et quel appétit de loup nous avions! Et cette boîte de cigares que Ton avait conservée pour la circonstance. Ah ! la belle fête champêtre !
Le lendemain, le père Lacombe dit sa messe le premier. Mgr Grouard et tous ses compagnons y assistèrent, pieusement agenouillés sur l'herbe verte. Puis Mgr Grouard célébra à son tour. Ensuite on replia les tentes et il fallut reprendre les barges. Et tandis qu'il se laissait bercer au remous du fleuve, la pensée du père Lacombe remontait, à cinquante ans en arrière, à Saint-Hyacinthe, quand Mgr Bourget l'avait ordonné prêtre en lui disant: "Allez, mon fils, allez nous représenter là-bas; allez gagner des âmes à Jésus-Christ."
Que de travaux, que de fatigues, que de sacrifices depuis ce temps-là! Mais aussi que de consolations, que de bienfaits répandus, que d'âmes sauvées! Et le cœur du vieux missionnaire chantait tout bas le cantique d'allégresse : Quid retribuam Domino !
Le 19 juin, à la faveur du temps calme, on arrivait à la mission Saint-Bernard, aujourd'hui Grouard, en souvenir de l'intrépide pionnier du Nord. L'accueil le plus cordial attendait les voyageurs chez les pères Oblats, où Mgr Clut et Mgr Grouard prodiguèrent les attentions les plus délicates aux commissaires du gouvernement. Au couvent des Sœurs de la Providence, qui comptait une centaine d'enfants métis et sauvages, il y eut grande réception. Le chant et la déclamation furent exécutés d'une manière qui excita l'admiration des auditeurs.
Quelles merveilles sont opérées par ces religieuses! dit le journal du père Lacombe.
Cependant les indiens et les métis cris étaient campés par centaines sur le terrain avoisinant l'église et le couvent. Eux aussi firent une réception triomphale aux agents du gouvernement. Tous attendaient avec impatience le mode de traité qu'on allait leur proposer. Les indiens paraissaient bien disposés, mais les anciens des tribus firent de longs commentaires sur la question. Comme interprète et conseiller, c'est au père Lacombe qu'il incombait de discuter avec eux; il eut l'adresse de se faire comprendre et approuver par les indiens et ils acquiescèrent aux propositions du gouvernement. Le lendemain, le traité fut conclu à la satisfaction générale et les terrains demandés par les sauvages leur furent concédés. Les hommes, les femmes et les enfants reçurent leurs annuités, les chefs et les principaux de la tribu eurent en plus des habits et de l'argent. Le traité fut signé solennellement et tous s'en retournèrent heureux.
Il ne fut pas aussi facile de s'entendre avec les métis cris qui étaient très nombreux autour du Petit-Lac-des- Esclaves. Comme leurs frères du Manitobails ne voulaient pas être traités en sauvages. Ils refusaient les annuités et demandaient les scrips, voulant conserver leur liberté. Le chef des métis, intelligent et beau parleur, répondit aux commissaires que son peuple ne voulait pas échanger ses terres contre l'argent du gouvernement et qu'il n'entendait pas être troublé dans sa propre patrie.
Le gouvernement était bien disposé à accorder les scrips, mais sous la réserve qu'on ne pût vendre ceux des enfants avant l'âge légal de ceux-ci. Ces sages mesures avaient été prises pour préserver les métis de l'exploitation des blancs et les empêcher de céder leurs scrips à vil prix.
Le père Lacombe prononça un éloquent discours pour expliquer aux métis les intentions du gouvernement et les convaincre de la nécessité de se soumettre à cette sage législation. Il y eut alors une grande assemblée où le missionnaire essaya de nouveau de leur faire accepter les conditions que la commission était chargée de leur offrir.
"Nous voulons être parfaitement libres de faire de nos scrips ce que bon nous semblera, répondirent les métis ; et si le gouvernement refuse d'accepter nos conditions, nous refusons d'accepter les siennes."
Devant cette obstination, les délégués gouvernementaux ne savaient que faire; il n'y avait pas alors de télégraphe pour communiquer directement et prendre les ordres d'Ottawa. M. Laird assembla tous les commissaires avec le père Lacombe pour aviser aux moyens de régler la situation.
— Si nous n'accordons pas aux métis ce qu'ils nous demandent, dit le missionnaire, ils influenceront certainement les sauvages que nous venons de voir, et quoique
ceux-ci aient déjà signé le traité, ils reviendront sur leur parole et tout sera compromis.
Tous étaient de cet avis.
— Mais, reprit le président de la Commission, comment terminer nos négociations avec ce groupe d'indiens ?
— Il n'y a pas d'autre moyen, répondit le père Lacombe, que de leur accorder ce qu'ils demandent. Le gouvernement comprendra que la Commission n'a agi de la sorte que pour le plus grand bien et le maintien de la paix.
Les métis furent assemblés de nouveau et les scrips accordés au gré de leurs désirs. A la Chambre, sir Wilfrid Laurier déclara que le président Laird et le père Lacombe avaient été obligés de céder devant les exigences des métis en vue de la paix et des intérêts du pays.
Tout étant réglé au Petit-Lac-des-Esclaves, les Commissaires poussèrent vers l'extrême nord, d'abord jusqu'au fort Dunvegan où ils passèrent le traité, puis jusqu'à Saint-Henri de Vermillon; de là par la rivière des Quatre-Fourches jusqu'au Grand-Lac-des-Esclaves et au fort MacMurray. Partout les traités furent conclus sans difficulté à la très grande satisfaction des Commissaires et des indiens.
Son mandat une fois rempli, la caravane reprit le chemin du retour. Elle rencontra une bande de chercheurs d'or qui revenaient du Klondyke. Ils avaient tous quelque histoire lamentable à raconter : les uns avaient été dévalisés, d'autres avaient été assassinés, un grand nombre étaient morts de misère et de faim, plusieurs s'étaient aventurés dans des régions si écartées qu'ils n'en reviendraient jamais. Quant à ceux qui revenaient avec une fortune, leur nombre était si petit que c'était à peine s'il valait d'en parler . . .
Enfin, après un voyage de quatre mois, les membres de la Commission royale étaient de retour à Edmonton,
au commencement de septembre. Dans un rapport confidentiel que le père Lacombe adressait le 19 septembre à l'honorable Cliford Sifton, ministre de Y Intérieur à Ottawa, il n'avait que des louanges à l'adresse des fonctionnaires de la Commission. Il félicitait le gouvernement de son choix d'hommes sages, qui avaient rempli une tâche pénible avec tact, charité et patience envers les indiens et les métis.
J'ai été édifié, disait-il, par la parfaite harmonie qui a toujours régné entre ces hommes : tous s'entr 'aidaient et se comprenaient. Quels beaux exemples de la part de notre président, l'honorable M. David Laird! Que de bonté et de sympathie dans ce noble cœur! Quelle habileté et quelle délicatesse dans ses rapports avec chacun! Tout cela a beaucoup aidé au succès de notre mission . . .
Et cet excellent docteur West, si dévoué et si plein d'attentions pour les sauvages et les métis, combien sa présence a eu de valeur pour le succès de notre œuvre! Sa ponctualité et ses bontés envers les malades ne pouvaient que contribuer à gagner la sympathie de toutes les tribus aux membres de la mission.
Quant à moi, les craintes que j'entretenais au moment du départ, à cause de ma santé et de mes infirmités, ont été bien vite dissipées par les attentions délicates dont j'ai été l'objet de la part de chacun de ces messieurs, je suis revenu de ce voyage mieux portant qu'auparavant . . .
Nous venons de voir comment les noces d'or sacerdotales du bon père Lacombe avaient été célébrées, sur le bord du Petit-Lac-des-Esclaves, en tout petit comité. Ce n'était pas du tout l'affaire des nombreux amis du vieux missionnaire qui avaient rêvé une fête plus éclatante et plus solennelle.
"Nous voulons que ces solennités soient dignes du fondateur de Saint-Albert, avaient dit Mgr Grandin et Mgr Légal son coadjuteur."
La date avait été fixée pour le 25 septembre. Une foule d'indiens et de métis vinrent de très loin pour fêter leur vieil ami et campèrent autour de la cathédrale. De nombreux représentants des clergés séculier et régulier accoururent de toutes parts. Mgr Langevin, de Saint- Boniface, et Mgr Dontenville, de New- Westminster, ne furent pas les derniers à répondre à l'invitation de l'évêque de Saint- Albert.
Tous les vieux compagnons d'armes du père Lacombe étaient là et pour rien au monde n'eussent voulu manquer la cérémonie: les révérends pères Rémas, Végreville, Leduc et autres. C'est à Edmonton que l'inauguration se fit par une séance donnée par les élèves du couvent des religieuses Fidèles Compagnes de Jésus. Le soir, à l'église Saint-Joachim, dont il avait été curé, le père Lacombe reçut les hommages et les félicitations de ses anciens paroissiens. Les discours se succédèrent et l'un des orateurs rappela la parole de Crowfoot, quand, à la suite de la rébellion de 1885, le grand chef de la nation des Pieds-Noirs, qui avait été maintenue dans la tranquillité, grâce au père Lacombe, était venu à Ottawa, et avait répondu aux félicitations des autorités canadiennes: "Notre grand'mère la reine nous donne du pain, mais celui-là, — et il désignait le père lacombe — nous donne davantage: il nous donne la consolation." Nous, ses amis et ses frères, ajouta l'orateur, nous pouvons en dire autant aujourd'hui.
Le jour suivant,il y eut bénédiction de la pierre angulaire de l'église d'Edmonton dont le père Leduc était curé; Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, présida cette cérémonie.
Notre vénérable pontife, disent les Mémoires, trouva des accents si captivants d'éloquence que, s'il avait été évêque au temps des croisades, il n'aurait pas manqué, lui aussi, de soulever des populations entières au cri de Dieu le veut! N'eût été le respect dû au saint lieu, le peuple saisi d'un frisson d'enthousiasme sous le feu des paroles de l'orateur sacré, proclamant la vérité et la sainteté de l'Eglise romaine, l'aurait chaleureusement acclamé.
A Saint- Albert, les fêtes revêtirent plus de solennité . Aux éclats des fanfares et au chant des cloches, le jubilaire fut reçu dans la ville qu'il avait fondée jadis. Il y eut procession, grand'messe solennelle, Te Deum. Le père Lacombe officiait lui-même assisté des pères Rémas et Végreville, comme diacre et sous-diacre. Mgr Langevin fit un magnifique discours sur la vocation sacerdotale. En voici quelques fragments:
Mon bien cher Père, permettez-moi, en ce jour, de vous offrir les remerciements de l'archidiocèse et de la paroisse de Saint-Boniface. Je me sens inspiré de le faire, et les raisons en sont multiples. Vous avez travaillé deux ans au milieu de nos chers Sauteux qui montrent maintenant des dispositions si consolantes; vous avez dirigé, à ses débuts, la belle paroisse de Sainte-Marie de Winnipeg; c'est grâce à vous si nous avons les frères de la Société de Marie qui font tant de bien à Winnipeg et à Saint-Boniface: vous avez amené à Winnipeg les premières Sœurs des saints Noms de Jésus et de Marie qui comptent maintenant cinq établissements dans le diocèse; vous avez pris part à la fondation des nos écoles industrielles; et enfin, et surtout, vous avez été l'ami de cœur, le confident, l'appui, le consolateur même du regretté Mgr Taché, qui vous tenait en si haute estime.
A son tour, Mgr Grandin, dont l'émotion faisait trembler la voix, prit la parole:
En 1868, pendant que je me trouvais à Rome, je rencontrai une voiture sur laquelle étaient écrits ces mots: Datur omnibus. Et comme je demandais la raison de cette inscription, il me fut répondu que cette voiture allait dans les rues de Rome, aux endroits où il pouvait y avoir quelque trouble, et si quelqu'un, à tort ou à raison, était en danger et poursuivi, il pouvait se réfugier dans cette voiture, et le cocher le conduisait en lieu sûr pour y attendre en paix qu'on décidât de son sort.
- Ceci se passait sous le pape-roi de Rome, sous Pie IX de sainte mémoire. Eh ! bien, mers chers frères, permettezmoi de me servir de ce texte pour l'appliquer à notre cher père Lacombe : Datur omnibus !
Il y a trente-huit ans, il vint ici, accompagnant le regretté Mgr Taché qui, émerveillé de la beauté du site, décida de fonder une mission sur cette colline, et lui donna pour patron celui du père Lacombe. Celui-ci se mit dès lors à l'œuvre et jeta les fondements de cet établissement qui est devenu si florissant, et plus tard, siège épiscopal.
Il n'a pas seulement travaillé pour le diocèse de Saint- Boniface, comme l'a si bien dit Mgr l'archevêque, mais pour toute la province de Saint-Boniface. Avait-on besoin d'un intermédiaire, d'un mandataire auprès du gouvernement, de la compagnie du Pacifique-Canadien, ou pour toute autre mission importante, on me demandait le père Lacombe. Il a donc été donné à tous . . . Merci, cher père, pour tout le bien accompli par vous.
Et maintenant que votre âge avancé vous fait soupirer après un peu de repos, je demande à notre révérendissime vicaire de vouloir bien vous trouver une place où, tout en travaillant encore, vous ayez le loisir d'écrire les événements nombreux auxquels vous avez été mêlé durant
votre long apostolat dans ce pays, afin de perpétuer parmi les générations futures le souvenir de ces cinquante années de labeur et de développement du Nord-Ouest canadien.
Le père Lacombe répondit à tous, et naturellement n'eut garde d'oublier ses chers métis qui lui avaient fait un discours en cris auquel il répondit dans la même langue. Puis ce fut le banquet servi à 150 convives dans une des salles du séminaire. Là encore, Mgr Grandin se leva pour remercier l'assemblée :
Ce matin, dit-il, j'ai oublié quelque chose. . . J'ai plus d'une fois entendu faire cette réflexion. Mais enfin, comment se fait-il que le père Lacombe ne soit pas évêque ? La chose me semble bien facile à comprendre. Outre que ceux qui en sont dignes ne peuvent pas tous être évêques — autrement nous le serions tous — il ne faut pas oublier que le bon Dieu forme lui-même les hommes pour une mission particulière.
L'évêque est chargé d'administrer une partie de l'Église, si vous le voulez bien, une église particulière à laquelle il se doit à l'exclusion de toute autre. Le père Lacombe a été, en quelque sorte, l'homme universel : Datur omnibus. S'il eût été évêque, il n'aurait pas pu en être ainsi. Il n'aurait pas, par exemple, pu rendre au gouvernement le service qu'il lui a demandé tout récemment, en allant faciliter le traité qu'il voulait faire avec les métis et les sauvages des rivières la Paix et Athabaska, sans parler de bien d'autres missions qu'il a remplies pendant ses cinquante années de sacerdoce dans le Manitoba, dans le Nord-Ouest, et je puis dire dans tout le Canada. Dieu, qui dirige tout avec sagesse, a voulu qu'il fût libre, c'est-àdire à la disposition de ses supérieurs, pour que, par ce moyen, il se prêtât à tout et à tous: Datur omnibus.
J'ai oublié encore autre chose. J'ai à remercier, d'une manière toute spéciale, M. le curé Morin pour les services
qu'il nous a rendus comme agent de colonisation dans l'Alberta. Depuis six ans, il se dévoue à cette œuvre, et nous ne trouvons pas mauvais qu'il réclame un repos. Il va donc nous quitter, et avant son départ, je tenais à lui dire notre reconnaissance.
Mgr Légal se fit alors l'interprète de tous les absents et le révérend père Leduc donna lecture de quelques-unes des lettres adressées, en grand nombre, au jubilaire: lettres d'évêques, de prêtres, de religieux, de religieuses et de nombreux amis; lettres de sénateurs, de députés, des présidents des grandes compagnies de chemins de fer, surtout de MM. Van Horne, Shaughnessy et White, qui tous s'unissaient dans le même concert de félicitations au père Lacombe.
Après des discours en cris prononcés par Alexandre et Peau d'Hermine, la fête se termina par un magnifique feu d'artifice, magnificence inconnue à Saint- Albert et qui ne manqua pas d'exciter une enthousiaste admiration parmi les spectateurs, surtout parmi les sauvages.
Après ces fêtes qui devaient être uniques dans son existence, le bon père Lacombe se remit au travail à Hobbéma et dans le sud de l'Alberta pour régler quelques questions épineuses au sujet des écoles, et puis sur la réserve des Piégans où les sauvages se montraient mécontents de leurs rations. Le missionnaire eut tôt fait de régler le différend.
Alors il pensa à aborder la rédaction de ses Mémoires, suivant l'ordre de son évêque:
"Mon Dieu, disait-il, comment m' enfermer dans une chambre, avec de l'encre et du papier, pour écrire de si vieux souvenirs!. . . Je ne suis plus à l'âge où l'on devient écrivain. . . N'importe! Je me mettrai à la tâche, quoi qu'il doive m'en coûter."
Il n'alla pas plus loin que 1864.
"Je ne puis continuer plus longtemps cette besogne, écrit-il à un ami. Comment pensez-vous, mon cher, que je puisse m'embarrasser d'un livre pour narrer cette longue histoire du passé?... C'est impossible; mes autres occupations s'y opposent."
Ce sont ces Mémoirs qu'il n'a pas écrits, que le père Lacombe nous a confiés avec une foule de documents précieux. Nous avons tâché d'en tirer le meilleur parti possible en même temps que des renseignements de toute nature que nous avons eu la bonne fortune de recevoir de la bouche même du bon vieillard. Nous sommes loin d'avoir tout dit, et d'autres viendront après nous qui auront encore bien des choses intéressantes et inédites à raconter.